Empan
érès

I.S.B.N.9782749206301
212 pages

p. 199 à 207
doi: 10.3917/empa.063.0199

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no 63 2006/3

Comment être père aujourd’hui ? : Le Camus, J. 2005. Paris, Odile Jacob, 19,60 €

Dans son dernier livre, Jean Le Camus se propose d’éclairer la question du comment être père aujourd’hui. La spécificité de cet ouvrage est de s’adresser au public des parents, avec l’objectif explicite de clarifier les différents possibles sur la façon d’être père, et de permettre in fine aux pères de se positionner. A partir de données théoriques et de résultats de recherche, l’auteur examine les modèles spécifiques de la paternité actuellement repérables : le père sévère, le papa poule, le père libéré et le père présent.
Dans le premier chapitre, la figure du père sévère, encore appelé père traditionnel ou père essentiel, est analysée principalement sous l’angle des concepts et écrits d’obédience lacanienne (Nom du père, fonction symbolique), dont l’auteur discute l’actualité. Ce modèle s’est construit à partir des idées et des pratiques éducatives héritées des siècles passés, et s’origine autour de la figure du pater familias des Romains. L’auteur souligne le fait que, de nos jours, ce modèle est plus théorique que de l’ordre de l’observable.
Le second chapitre examine le papa poule, ou père nourricier dont l’origine est plus récente (années 1970). Il se rencontre dans toutes les configurations familiales, mais plus particulièrement dans les familles biparentales et hétérosexuelles. C’est un modèle qui s’est peu développé en France, même s’il a fait l’objet d’une médiatisation importante. Au cœur de ce chapitre sont abordées notamment les questions du père comme figure d’attachement, des effets de l’investissement paternel (acquisition des rôles de sexe, développement cognitif, construction de la personnalité) et de l’androgynie psychologique.
Au sein d’un troisième modèle « alternatif », sont réunis des pères qualifiés de « libérés », désinstitutionnalisés. Différents types de pères sont mentionnés : des pères non mariés, des pères de recompositions familiales et des pères vivant avec un conjoint de même sexe. Les critères de regroupement ne sont plus qualitatifs (en termes d’implication du père auprès de l’enfant), mais plutôt institutionnels (union libre, divorce) et liés à la sexualité des sujets. Pour l’auteur, ces façons d’être parents sont « postmodernes », « hypermodernes », voire atypiques ou marginales, car elles procèdent d’une même volonté de modernisation et d’accomplissement individuel. Les différences entre les pères concubins et les pères mariés, les fonctions des pères et des beaux-pères, et l’homoparentalité masculine sont autant de points sur lesquels l’auteur se positionne.
Enfin, le dernier modèle est celui du père présent, autrement dit, le père impliqué et différencié. À l’inverse des trois modèles précédents, déjà installés en tout ou en partie depuis plusieurs décennies, il s’agit ici de la forme la plus récente de la paternalité, « la plus ouverte vers l’avenir », « la plus prometteuse ». Elle vient faire écho à l’affirmation contenue dans le titre de l’ouvrage, et il est présenté comme une nouvelle norme car le plus conforme aux intérêts de l’enfant, et donc le plus souhaitable. Dit autrement, il vient faire contrepoids, pallier les faiblesses repérées par l’auteur dans les autres figures paternelles : la contribution limitée en durée et en amplitude du père sévère, et le manque d’élaboration théorique des papa poule et père libéré. Ce père « idéal » du xxie siècle serait un père présent, c’est-à-dire investi, disponible, participant, consistant, responsable, conscient de sa fonction de parent de sexe masculin… S’appuyant en partie sur des résultats de recherche, l’auteur indique comment et pourquoi les pères doivent être impliqués et différenciés.
En conclusion, cet ouvrage instructif ne manquera pas d’intéresser le public des parents auquel il est destiné. De par les questions soulevées, et les positions prises, ce livre participe aux débats actuels sur la place des pères – on peut en effet rejoindre ou pas les points de vue développés par l’auteur. En même temps, à travers cette typologie de la paternité, Jean le Camus montre qu’il y a plusieurs façons possibles de vivre sa paternité aujourd’hui. Père sévère, papa poule, père présent, père libéré : chacun peut se retrouver dans un ou plusieurs aspects de ces différents modèles. Être père chacun à sa manière.
Véronique Rouyer

Quelle formation pour quelle psychiatrie ? : Jeanson, F. (sous la direction de). 2004. Toulouse, érès, 18 €. La chronicité en psychiatrie aujourd’hui Historicité et institution : Delion, P. (sous la direction de). 2004. Toulouse, érès

Deux livres qui se font écho, eux-mêmes en miroir l’un de l’autre et les deux ensemble symptômes de « l’actualité » de la psychiatrie.
Deux livres édités par érès dont la sensibilité à ces « questions » est chaque jour confirmé.
Ces textes s’inscrivent bien sûr dans la suite des Assises nationales de la psychiatrie de 2003 mais traduisent le sérieux et la vivacité « des hussard noirs de la psychiatrie française de l’époque des trente glorieuses » : nostalgie et autosatisfaction mais toujours une passion intacte et un zeste d’autocritique.
Deux livres à voir et à entendre :
  • à voir à travers les lignes, la présence pacifiée du fou dans la cité, objectif de la politique de secteur, fou que la révolution de 1789 avait libéré de ses chaînes tout en inventant l’asile ;
  • à entendre entre les lignes les élaborations des « psychistes » toujours en résistance contre la chronicité.
Deux livres à lire :
  • pour les anciens combattants qui peuvent s’y mirer et y trouver encore matière à écrire, réfléchir, témoigner… pour que l’histoire soit encore et encore racontée… qu’elle irrigue les racines à venir ;
  • pour les nouveaux « psychistes » pour qu’ils adoptent, adaptent ou rejettent ces élaborations pour aborder de nouveaux continents à découvrir, toujours vers « une psychiatrie à faire et à défaire par tous » (R. Gentis).
Ces deux livres peuvent servir de référence aux jeunes professionnels pour penser deux urgences et poursuivre une utopie.
Première urgence : faire que le fou dans la cité ne rejoigne pas systématiquement dans les caniveaux les déshérités et les précaires.
Seconde urgence : faire que les réponses génétiques et pharmacologiques ne fassent jamais perdre de vue que chaque homme est un exemplaire unique et que les professionnels de la psychiatrie, toujours aux limites du contrôle social ne se passionnent pas pour la réduction de têtes (R. Dufour, L’art de la réduction de têtes, Édition Denoël, 2003).
Une utopie : faire que chaque citoyen reconnaisse cahin-caha sa part de folie intime et joue suffisamment de cette part dans les enjeux collectifs et démocratiques, en gardant raison, malgré tout.
Michel Ruel

La politique des choses : Milner, J.-C. 2005. Paris, Navarin, 10 €

Égaux, mesurables et transparents.
À la question qui donne son titre à l’un de ses livres : Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? Jean-Claude Milner répond qu’il n’en existe pas.
S’il en existait une il y occuperait, assurément, une place centrale.
Linguiste, philosophe, auteur de nombreux ouvrages, penseur en somme, Jean-Claude Milner applique avec précision le scalpel de la raison à des objets difficiles à saisir. Il pousse loin les conséquences du choix de la Troisième République dans la formation de ses élites : « assigner la généralité au concept plutôt qu’au lieu commun [1] ».
La politique des choses, nous propose de lire le monde contemporain, de « rejoindre la subjectivité de notre époque [2] » et nous livre une clinique de la civilisation dans laquelle se pose de façon inédite la question anthropologique : « Qu’est-ce qu’un homme ? »
Il se prête peu à la méthode mise en œuvre dans une émission de télévision dans laquelle après avoir évoqué au pas de charge la vie, la mort et après, l’animateur ponctue : « On a survolé un peu tout ça mais en même temps on a bien compris. »
Si ce livre de soixante quatre pages est limpide, il est puissamment articulé, et exaspère la nécessité d’un choix entre deux lectures, deux façons de prendre un livre.
La première se propose d’en prendre une vue aérienne, un peu comme les Romains abordaient la construction d’une ville en traçant dans l’espace deux axes principaux, un axe nord/sud, un axe est/ouest, qui s’intersectaient au forum, lieu de la parole publique. Une approche fondée sur la délimitation de ce que Jacques Lacan appelle dans son Séminaire III, « la grand-route », l’axe qui ordonne l’espace.
Avec un livre comme La politique des choses, cette méthode peut s’envisager. Il est possible de le présenter en le cubant : ses articulations s’entendent, son volume se saisit, ses thèses se détachent. Il est possible de dire ce qu’il contient.
La quatrième de couverture y parvient avec élégance. Elle se conclut ainsi : « Il est question ici de la politique du siècle à venir [3]. »
« Politique du siècle à venir », le nôtre, qui plonge loin ses racines.
« Depuis le xixe siècle au moins, de bons esprits avancent l’hypothèse que le gouvernement est décidément une affaire trop sérieuse pour le confier aux êtres parlants. Mieux vaudrait le confier aux choses. Elles se gouvernent toutes seules ; pourquoi ne gouverneraient-elles pas les hommes ? Le politique le plus sage serait alors celui qui explique ce que veulent les choses ; l’expert le plus sérieux se bornerait à traduire ce qu’elles disent ; la stratégie la plus prometteuse se donnerait pour programme le transformation des hommes en choses… [4] »
La « grand-route » n’est pas seule à permettre l’orientation, les petits chemins la permettent, sinon aussi bien, du moins autrement. Ils imposent de choisir un point, une direction et de construire le parcours en ne les perdant pas de vue.
Je m’oriente sur la thèse forte énoncée à la page vingt quatre : « L’évaluation… politiquement, […] vient de la démocratie [5] ». Elle n’est peut-être pas directement intelligible et nécessite quelques éclaircissements.
Si le mot démocratie demeure identique depuis l’Antiquité, il désigne aujourd’hui une procédure nouvelle de gouvernementalité, une forme nouvelle de l’État. Le mot est le même, ce qu’il recouvre, tout autre.
Dans un autre de ses ouvrages, Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?, Jean-Claude Milner énonce ainsi l’axiome fondateur de tout État contemporain : « … tout dispositif de gouvernementalité peut et doit refléter la société [6]. »
Cette exigence vient de loin et pivote autour de la notion d’égalité, consubstantielle à la démocratie dans laquelle un égale un. Comme l’être pour Aristote, elle s’entend en plusieurs sens.
Deux moments historiques permettent de saisir le profond bougé introduit dans son élaboration.
Dans l’éloge funèbre qu’il prononce à l’issue de la première année de la guerre du Péloponnèse, Périclès, via les mots que Thucydide lui prête, l’approche en des termes mesurés : « La constitution qui nous régit n’a rien à envier aux autres peuples ; elle leur sert de modèle et ne les imite point. Elle a reçu le nom de démocratie, parce que son but est l’utilité du plus grand nombre et non celle d’une minorité. Pour les affaires privées tous sont égaux devant la loi ; mais la considération ne s’accorde qu’à ceux qui se distinguent par quelque talent… Libres dans notre vie publique, nous ne scrutons pas avec une curiosité soupçonneuse la conduite particulière de nos concitoyens… [7] »
Cette égalité tempérée, en outre réservée à certains, se fixe à elle-même des limites. Limites qui encadrent ce que Périclès nomme « le commerce de la vie [8] », la manière d’en jouir dirions-nous aujourd’hui. « … nous sommes pleins de soumission envers les autorités établies, ainsi qu’envers les lois, surtout envers celles qui ont pour objet la protection des faibles, et celles qui, pour n’être pas écrites, ne laissent pas d’attirer à ceux qui les transgressent un blâme universel [9]. »
Donc une égalité sans uniformité et une liberté qui préserve l’espace de l’intime, « le commerce avec la vie », pour chacun tellement singulier.
Dès les premières lignes de l’introduction à De la démocratie en Amérique, Tocqueville signale la nouveauté de ce qu’il nomme « l’égalité des conditions [10] ».
« Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux États-Unis, ont attiré mon attention, aucun n’a plus vivement frappé mes regards que l’égalité des conditions [11]. »
Égalité en droits, formelle, qui s’accompagne fort bien d’une inégalité de fait dit-on.
Pour Tocqueville la chose n’est pas si simple car « l’égalité des conditions » prolonge ses effets au-delà même des conditions. « Bientôt je reconnus que ce même fait étend son influence fort au-delà des mœurs politiques et des lois, et qu’il n’obtient pas moins d’empire sur la société civile que sur le gouvernement : il crée des opinions, fait naître des sentiments, suggère des usages et modifie tout ce qu’il ne produit pas [12]. »
Jean-Claude Milner définit le point atteint aujourd’hui par le déploiement de cette logique égalitaire : « La démocratie, dit-on, c’est l’égalité ; mais quoi, les êtres parlants sont incommensurables et insubstituables ; cette incommensurabilité fait la substance de leurs libertés. La question se pose alors : quelle égalité peut-on instituer entre incommensurables ? Athènes avait rencontré le problème, sans jamais le résoudre ; les hommes de 1789 l’avaient non seulement rencontré, mais ils l’avaient traité ; si les êtres parlants doivent rester réellement libres, déclara-t-on en 1789, leur égalité sera formelle… Libres et égaux en droits, le mot “droits” est nécessaire et suffisant à empêcher que “libres et égaux” ne soit contradictoires. Mais la démocratie verbale ne l’entend pas ainsi ; elle veut l’égalité substantielle. Pourquoi ? Parce que tel est le type d’égalité qui convient aux choses. Voulant l’égalité substantielle, elle plonge les êtres parlants dans l’espace du commensurable et du substituable. Voulant le commensurable et le substituable, elle ne cesse d’inventer des manières d’y parvenir ; parmi celles-ci, l’évaluation est sûrement l’une des plus indolores et l’une des plus efficaces [13]. »
Ainsi, le déploiement de la logique égalitaire radicale, celle qui va à réduire les sujets à leur commun dénominateur, annonce et nécessite le règne conjoint de l’expert et de l’évaluation. Il fonde tout à la fois les dispositifs de gouvernementalité à se confondre avec la société, la société à prendre ses repères dans la médecine selon une logique que, dans un entretien accordé à Politique Hebdo et paru en 1976, Michel Foucault diagnostique « extension sociale de la norme ». Il la circonscrit en ces termes : « Nous sommes entrés dans un type de société où le pouvoir de la loi est non pas en train de régresser, mais de s’intégrer à un pouvoir beaucoup plus général : en gros, celui de la norme… Ce qui implique un système de surveillance, de contrôle tout autre. Une visibilité incessante, une classification permanente des individus, une hiérarchisation, une qualification, l’établissement de limites, une mise en diagnostic. La norme devient le critère de partage des individus. Du moment que c’est bien une société de la norme qui est en train de se constituer, la médecine, en tant qu’elle est la science par excellence du normal et du pathologique, va être la science reine [14]. »
Le règne conjoint de l’évaluation comme procédure administrative, « Novlangue » étendant son voile sur l’ensemble de la réalité humaine, et celui de l’expert conduisent, troisièmement, la médecine à prendre ses repères dans la considération de l’homme comme mort car seul le cadavre, déchargeant l’humain du poids de la vie le coupe de l’aléatoire qu’elle emporte, et permet d’obtenir la certitude que le corps mort, identique à l’organisme, déserté par la vie, toujours impossible à prévoir toute entière, peut délivrer. Là s’atteignent le sûr et le certain, la vérité de l’être d’aujourd’hui.
Une série télévisée américaine Les Experts, anime cette thèse. Jean-Claude Milner la mentionne à la page quarante-cinq de son ouvrage.
Des experts de la police scientifique nous connaissons pour l’instant trois équipes : l’une, la plus ancienne, traque, la nuit, le crime à Las Végas, l’autre travaille sous le soleil de Miami et la troisième, dernière venue, dans la jungle de la ville, à Manhattan.
Toutes trois cherchent ce qu’ils appellent « la vérité ». Elle ne nécessite pas de mot et même s’en méfie. Lorsqu’une bombe éclate et que le shérif demande au chef de l’équipe de Las Végas ce qu’il dit du lien entre bombe et terrorisme, ce dernier lui répond : « Moi je ne dis rien, j’analyse. »
Alors que deux policiers dialoguent, dans le laboratoire de Kelly, spécialiste en balistique de l’équipe de Miami, et qu’ils évoquent l’établissement des faits, elle leur assène, pulpeuse mais sèche : « Nous ne cherchons pas des faits mais des preuves. » C’est dit.
La preuve exclut la parole et l’établissement des faits, toujours incertains, à tout le moins jamais sûrs et certains dès lors qu’ils reposent sur des mots.
Les Experts n’hésitent pas à le dire, de manière plaisante. À Manhattan, enquêtant dans un appartement où gît le cadavre d’un homme amputé d’une jambe, Stella découvre, dans le réfrigérateur, un petit doigt humain sectionné. Elle affirme, mi amusée, mi gourmande, sans que l’on puisse savoir si ce qui la réjouit est sa trouvaille ou l’écrasement de la métaphore qu’elle prépare : « Ah, ce petit doigt me dit que ce nouvel indice nous mènera au cœur du problème. »
Les Experts sondent les cœurs et les reins, littéralement. Et lorsque Greg, responsable du laboratoire adn, coiffure extravagante et look branchouille, le jeune en somme, rencontre une fille qui lui plaît et souhaite savoir vraiment qui elle est, il ne s’arrête pas à la suggestion de Nick, toujours un peu fleur bleue et politiquement correct :
« – Tu veux connaître son cœur ?
– Non, son adn », dit-il en plongeant sur son microscope. »
Les différents épisodes mettent en scène les diverses manières pour l’autopsie de délivrer enfin les secrets de l’existence, la vérité de la vie toute crue.
Dans ce droit fil, le chapitre douze de La politique des choses s’intéresse aux conséquences de l’émergence de l’expression « autopsie psychologique ». « Pourquoi l’émergence du mot autopsie dans un domaine où, jusqu’à présent, il n’avait pas d’usage ? [15] »
Sans doute parce que l’Evidence Based Médecine, la médecine basée sur les preuves « propose un nouvel idéal de la médecine : la médecine légale, telle que les romans policiers et les séries télévisées anglo-saxonnes l’ont récemment exaltée. On mesure à quel point la référence thérapeutique a perdu sa pertinence ; l’acte médical suprême dans l’ebm, ce n’est pas la guérison, ce ne sont même pas les soins et les traitements, c’est l’autopsie [16] ».
Une médecine experte hisse le discours médical à la hauteur du sûr et du certain que délivre la preuve et n’a que faire de la parole porteuse de la singularité.
Dans son texte « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », Jacques Lacan affirmait : « … aucune science des conduites ne peut réduire la particularité de chaque devenir humain [17] ».
Pour qu’une telle science existe, peut-être suffirait-il de disjoindre l’humain et son être en devenir, de le considérer du point de vue de la médecine légale. Jean-Claude Milner en reconstitue les conditions de possibilité et nous rend lisible qu’en « France bientôt dans l’Europe entière, une société bien gérée commencera par étendre à tous, malades reconnus et malades qui s’ignorent, les techniques inventées pour dépister les criminels [18] ».
Francis Ratier

Éducateur technique spécialisé : formation, diplôme, carrière : Braganti, T. ; Mathieu-Fritz, A. 2004. Paris, ash, 15,50 €

Quelle est la position occupée aujourd’hui par les éducateurs techniques spécialisés (ets) dans le champ du travail social ? Comment se construisent-ils une identité professionnelle leur permettant de se faire connaître et reconnaître par les autres travailleurs sociaux ? Qu’en est-il de la reconnaissance des compétences professionnelles qu’ils mettent en œuvre au sein des institutions dans lesquelles ils évoluent ?
Structuré en deux grandes parties, ce manuel propose de répondre à ces questions en développant différentes perspectives d’analyse. On y apprend notamment que les éducateurs techniques spécialisés semblent souffrir d’un déficit de visibilité et de légitimité et qu’ils exercent majoritairement leurs activités au sein des Centres d’aide par le travail (cat) et des Instituts Médico-Professionnels (impro). Leurs fonctions ne requièrent aucune formation initiale en travail social. Le métier s’apprend donc « sur le tas », au sein même des établissements, au contact direct des personnes handicapées ou en situation d’inadaptation sociale, et repose principalement sur la transmission de savoirs et savoir-faire techniques acquis auparavant dans le cadre de l’exercice d’un métier manuel.
La première partie de l’ouvrage est consacrée à l’analyse de la morphologie sociale, des parcours biographiques et des processus de socialisation professionnelle des éducateurs techniques spécialisés. L’étude proposée par Thierry Braganti et Alexandre Mathieu-Fritz nous permet de distinguer, à bien des égards, ce métier de celui des autres travailleurs sociaux : en effet, celui-ci ne compte que peu d’effectifs, il est majoritairement masculin, le niveau de qualification au moment de l’entrée en formation figure parmi les plus faibles, son activité s’inscrit de façon quasi exclusive dans le secteur médico-social. Par la suite, les auteurs proposent de répondre à la question « Comment devient-on éducateur technique ? », à l’aide d’une approche qualitative qui met au jour, de façon détaillée, les étapes constitutives du parcours conduisant à la demande de professionnalisation des éducateurs techniques. Pour essayer de comprendre comment des individus sont devenus éducateurs techniques spécialisés, Thierry Braganti et Alexandre Mathieu-Fritz vont s’intéresser aux étapes antérieures des trajectoires professionnelles en utilisant le concept de carrière d’Howard Becker. Pour appréhender la carrière des éducateurs techniques spécialisés, ils étudient les circonstances sociales (ou les conditions objectives) dans lesquelles ils ont décidé d’exercer cette activité, ainsi que les raisons personnelles (ou subjectives) qui les ont conduits à prendre une telle décision. Le dernier chapitre s’intéresse à la formation des éducateurs techniques spécialisés à travers l’analyse du dispositif d’admission et de formation (organisation et contenu pédagogique), sans oublier d’évoquer la notion « d’alternance intégrative » et, par-là même, le rôle des différents acteurs présents dans la situation de formation. La question récurrente du projet de réforme du Certificat d’aptitude aux fonctions d’éducateur technique spécialisé (cafets), ainsi que les nombreuses interrogations qu’il suscite, sont également abordées.
La seconde partie de l’ouvrage consiste en une approche historique et contemporaine de l’exercice professionnel de l’éducateur technique spécialisé. Après avoir retracé sommairement l’histoire de ce métier dont les origines remontent au milieu du xixe siècle, les auteurs abordent sa définition par les acteurs et les institutions du champ professionnel. À cet égard, ils précisent que « si le législateur a élaboré une définition qui privilégie une entrée par la qualification (référentiel de certification), les acteurs signataires des conventions collectives insistent davantage sur les activités professionnelles exercées dans l’emploi, autrement dit, sur les capacités et les compétences attendues des éducateurs techniques spécialisés au regard des types d’institutions et donc de la spécificité des publics qui y sont accueillis (référentiel métier). Si l’on ajoute à cela la traduction des capacités professionnelles en objectifs de formation (référentiel de formation) opérée par les centres de formation, l’articulation entre qualification, emploi et formation se révèle particulièrement difficile à appréhender » (p. 74). Suite à cette analyse, les auteurs se proposent d’étudier la manière dont les éducateurs techniques spécialisés pratiquent et mettent en discours leur exercice professionnel. Ils s’attachent à montrer comment, au-delà des acquis de la formation et de la revendication de l’appellation de « travailleurs sociaux », les ets parviennent à trouver un compromis entre leur mission éducative et les contraintes liées à la production, entre le souhait de s’émanciper de la technique et leur attachement à leur métier de base, ou encore entre leur désir d’appartenir à l’équipe pluridisciplinaire et celui de conserver une certaine autonomie d’action. Enfin, le dernier chapitre est consacré à l’étude de la construction sociale de l’identité professionnelle des éducateurs techniques spécialisés et à la manière dont ces derniers envisagent la poursuite de leur carrière professionnelle.
En conclusion, les auteurs proposent d’évoquer l’avenir probable, à moyen terme, des ets face au projet de « réforme du Certificat d’aptitude aux fonctions d’éducateur technique spécialisé (cafets), à la décentralisation et à l’harmonisation européenne des diplômes » (p. 133).
L’intérêt porté aux éducateurs techniques spécialisés n’en est, pour l’heure, qu’à ses balbutiements [19]; il faudra, sans nul doute, prendre en considération l’approche de cette profession réalisée par les auteurs. De plus, l’ouvrage de Thierry Braganti et Alexandre Mathieu-Fritz est écrit dans un langage toujours clair et accessible. Nous ne pouvons donc que le recommander aux étudiants de la filière éducative, aux professionnels et formateurs du secteur social, aux enseignants et aux étudiants en sciences humaines et sociales, ainsi qu’à l’ensemble des personnes souhaitant s’orienter vers ce métier. Il constitue un outil d’une remarquable richesse et de grande qualité, tant du point de vue des références mobilisées, de la présentation synthétique du métier d’éducateur technique spécialisé, que de la richesse des matériaux empiriques liée à une connaissance étendue du terrain. Par sa profondeur d’analyse et sa qualité pédagogique, ce manuel constitue incontestablement une référence solide pour suivre de nouvelles pistes de recherche et susciter, au-delà de la seule prise en compte des ets, des échanges heuristiquement féconds sur le devenir des travailleurs sociaux français.
Kathleen Tamisier, 2L/2S - erase, université Paul-Verlaine de Metz
 
NOTES
 
[1]Jean-Claude Milner, Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?, Lagrasse, Verdier, 2002, p. 13.
[2]Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 361.
[3]Jean-Claude Milner, La politique des choses, Paris, Navarin, 2005, quatrième de couverture.
[4]Ibid.
[5]Ibid., p. 24.
[6]Ibid.
[7]Jean-Claude Milner, Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?, op. cit., p. 21.
[8]Ibid.
[9]Ibid.
[10]Thucydide, La guerre du Péloponnèse, livre II, XXXVII, traduction de E.A Bétant, Hachette, 1863.
[11]Ibid.
[12]Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, Paris, G.F.-Flammarion, p. 57.
[13]Ibid., p. 58.
[14]Jean-Claude Milner, La politique des choses, op. cit., p. 26-27.
[15]Michel Foucault, Dits et écrits, Paris, Gallimard, 2001, p. 75-76.
[16]Jean-Claude Milner, La politique des choses, op. cit., p. 44.
[17]Jacques Lacan, Autres Écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 125.
[18]Jean-Claude Milner, La politique des choses, op. cit., p. 53.
[19]Il apparaît, en effet, que seuls le sociologue Alain Blanc (Les handicapés au travail. Analyse sociologique d’un dispositif d’insertion professionnelle, Paris, Dunod, coll « Pratiques sociales », 2e édition, 1999) et le philosophe Jean-Paul Resweber (Lettre ouverte aux éducateurs techniques spécialisés, empan, Éducateurs techniques spécialisés : quelles fonctions ?, n° 46, 2002) ont produit une analyse de ce métier.
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[1]
Jean-Claude Milner, Existe-t-il une vie intellectuelle en F...
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[2]
Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 361. Suite de la note...
[3]
Jean-Claude Milner, La politique des choses, Paris, Navarin...
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[4]
Ibid. Suite de la note...
[5]
Ibid., p. 24. Suite de la note...
[6]
Ibid. Suite de la note...
[7]
Jean-Claude Milner, Existe-t-il une vie intellectuelle en F...
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[8]
Ibid. Suite de la note...
[9]
Ibid. Suite de la note...
[10]
Thucydide, La guerre du Péloponnèse, livre II, XXXVII, trad...
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[11]
Ibid. Suite de la note...
[12]
Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, Paris,...
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[13]
Ibid., p. 58. Suite de la note...
[14]
Jean-Claude Milner, La politique des choses, op. cit., p. 2...
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[15]
Michel Foucault, Dits et écrits, Paris, Gallimard, 2001, p....
[suite] Suite de la note...
[16]
Jean-Claude Milner, La politique des choses, op. cit., p. 4...
[suite] Suite de la note...
[17]
Jacques Lacan, Autres Écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 125...
[suite] Suite de la note...
[18]
Jean-Claude Milner, La politique des choses, op. cit., p. 5...
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[19]
Il apparaît, en effet, que seuls le sociologue Alain Blanc ...
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