2006
EMPAN
Éditorial
Rémy Puyuelo
Encore et toujours se pose la question de l’école, du travail, du chômage...
En 1975, Edgar Morin écrivait dans son livre L’esprit du temps (Grasset) que « la valeur des grandes vacances, c’est la vacance des grandes valeurs ». M. Viard (Éloge de la mobilité, Éditions de l’Aube, 2006) montre, au contraire, que l’hypertrophie du temps non travaillé et la fréquence de nos déplacements sont à l’origine « de nouvelles normes, d’autres valeurs ». En écho, les recherches passées des cliniciens du travail sont toujours actuelles. Louis le Guillant dans Le drame humain du travail (érès, 2006) rappelle la relation conflictuelle et parfois dramatique qu’entretiennent les individus avec leur travail, conséquence, actuellement, à la fois du sous-emploi de certains et de l’intensification de l’activité pour d’autres. « Avant les personnes, c’est bien le travail qu’il faut soigner, dans tous les sens du terme. » Une page entière du journal Le Monde est consacrée le 1er septembre 2006 à cette question. Le prix de la ressource humaine, propose P. Lemoine : laisser le travail se dévaloriser sous les effets de la mondialisation n’est pas une fatalité. Il suffirait de réfléchir à la nature réelle des emplois d’aujourd’hui et de former les gens en conséquence. T. Philippon poursuit : les Français aiment travailler, mais ils n’aiment pas leurs entreprises. Des explications pertinentes et invigorantes sont proposées au regard des autres pays. Notre numéro sur Management et idéologie managériale (n° 61, 2006, érès) dans le secteur social a posé question et montrait, à travers l’ampleur des remous qu’il a suscités, l’actualité de cette question chez les travailleurs sociaux, de la santé et de l’éducation. Une note d’humour… Pour leur mémoire de fin d’études, deux polytechniciens ont totalement inventé une théorie du management qu’ils ont défendue devant un solide jury. « Vous êtes les dignes successeurs d’Auguste Detœuf » (auteur des propos de Barenton Confiseur, livre très drôle sur l’entreprise paru en 1948) a conclu l’un des examinateurs.
Mais déjà, n’est-ce pas, l’école à soigner ! L’école n’est plus vécue aujourd’hui comme le moteur privilégié de la promotion sociale. Entre 1975 et 2000, l’âge moyen de fin d’études a augmenté de trois ans. Pour autant, 160 000 élèves quittent encore l’école chaque année sans aucun diplôme du second cycle. D’autre part, l’inégalité liée au diplôme est, en France, particulièrement discriminante : cinq à dix ans après la fin de leurs études, 30 % des non-diplômés sont chômeurs. Il s’agit vraiment d’une négligence collective. Les maux de l’université française sont bien connus. La France investit quatre fois moins sur ses étudiants que sur ses lycéens. En outre, nous laissons nos jeunes occuper en masse des filières inadaptées aux besoins de l’économie. Depuis plusieurs décennies, les gouvernements successifs n’ont pas suffisamment anticipé cette grande bataille du savoir (P. Artus et M.-P. Virard, Comment nous avons ruiné nos enfants, La découverte, 2006). Avez-vous lu Vivre l’ennui à l’école et ailleurs (Joël Clerget et coll., érès, 2006) ? Comment apprendre à s’ennuyer au service de l’imaginaire, de la créativité et de la connaissance de soi… réponse ponctuelle à des défis majeurs de l’école d’aujourd’hui.
N’est-ce pas de ces questions, notamment, qu’ont surgi la crise des banlieues et celle du cpe ? La jeunesse demande des comptes à ses aînés et critique violemment leur manque d’anticipation. La vague « bleue » du début de l’été, cet « élan patriotique » éphémère, n’a en rien réglé les problèmes de fond qui secouent la société française. Le conflit Liban-Israël a fait la une de l’été. Les murs continuent à s’ériger entre les communautés, que ce soit à Padoue en Italie, en Israël, en Irak… la liesse de la démolition du mur de Berlin est bien loin et les « plus jamais ça », un lointain souvenir.
Les migrants venant d’Afrique se sont échoués par milliers sur les plages des côtes des Canaries, de Lampedusa et de Mayotte, face à des vacanciers démunis et incrédules. Il y a ceux qui échouent aussi, venant d’Amérique latine, dans les filets barbelés de la frontière mexicaine vers les États-Unis. Le Sud et le Nord. Nous sommes loin du nouveau rapport de l’onu qui révèle tous les effets bénéfiques des migrations pour les sociétés d’accueil comme pour celles de départ, et ce malgré l’appel de Koffi Annan qui invite tous les pays à un dialogue constructif (Le Monde, 9 juin 2006). Les « sans-papiers » ont alimenté, eux aussi, les médias de l’été. Ils sont les témoins douloureux d’un no man’s land problématique pour nos sociétés.
Florence Weber (Le sang, le nom, le quotidien, une sociologie de la parenté pratique, Éditions Aux lieux d’être, 2006) nous propose une réflexion invigorante sur la famille, la parentalité et la filiation au moment où la nouvelle loi sur la filiation est examinée au Parlement et au Sénat. Face aux nouvelles formes de familles comment repenser le lien social ? Faudrait-il penser la filiation comme une aventure collective ? L’auteur introduit le terme de « maisonnée », groupe de survie à géométrie variable constitué certes de parents mais aussi d’autres personnes, que ce soit autour du bébé, de la personne âgée ou du malade chronique. Toute une organisation du quotidien, un groupe mouvant, pas uniquement familial, de ceux qui partagent le quotidien, qu’elle différencie de la « lignée », qui est, elle, un groupe de transmission « par le sang ». Dans la logique de la maisonnée, les biens servent à sauver des personnes ; dans la logique de la lignée, les héritiers cherchent seulement à sauver les biens – parfois symboliques. Elle insiste sur le mot care, qui désigne un ensemble d’activités professionnelles ou personnelles, faites d’attentions quotidiennes, de soins, d’organisation de services autour de ceux qui sont dépendants. Le care peut nous permettre de penser ensemble des choses totalement séparées aujourd’hui : l’aide à l’enfance, qui fait partie de l’aide sociale spécifiquement dirigée vers les pauvres ; l’aide aux personnes âgées dépendantes, qui, sous conditions de ressources, leur permet de rémunérer un tiers pour les aider ; l’aide aux malades chroniques ou aux handicapés, très mal organisée, où des prises en charge lourdes côtoient l’absence totale d’aide ou de structure.
Florence Weber va plus loin et se demande si la collectivité ne devrait pas réfléchir à ce qui doit être payé par elle et à ce qui doit être pris en charge autrement. Elle remet en question l’héritage, ce droit individuel absolu soutenu par notre conformisme familial, qui pourrait être utilisé pour rémunérer les services dont les personnes âgées ont besoin.
Derrière les questions « à la mode » que sont la parenté homosexuelle, les procréations médicalement assistées…, quel regard global et novateur peut-on porter sur la famille et la société ?
Le Net est le « dernier endroit où les jeunes se causent » (Libération 19-20 août 2006). Le lancement en français au cœur de l’été 2006 du géant des sites communautaires, My Space, s’adresse à une population de jeunes, avides d’échanges et de relations sociales virtuelles. Il met en lumière l’univers français des blogs – 39 % des nouveaux blogs créés en Europe. La grande force des espaces communautaires, c’est la possibilité d’expression sans fin, de devenir soi-même émetteur, de partager des centres d’intérêt et de les faire évoluer.
Skyrock, M6, TF1… ciblent les 13-25 ans et essaient de retenir l’internaute qui vieillit grâce à des mouvements adaptés à son évolution. TF1 a lancé le « blog audiovisuel ». Deux heures par jour, entre 17 heures et minuit le plus souvent, avec l’anonymat « derrière l’écran » et le sentiment de désinhibition qui en résulte, l’ado et le postado expérimentent différentes identités sans conséquence dans le monde réel. En plus, cela les aide à élargir leur cercle social et leur donne la possibilité d’exprimer leur opinion. Ils délaissent de plus en plus la télévision, trop passive à leur goût, pour ce monde virtuel qui, lui, a l’avantage d’être interactif. Cette révolution n’est pas sans danger tant sur le plan de l’économie, des risques de prédation sexuelle que de l’éthique, mais elle révèle de nouvelles formes de communications dont les adultes d’aujourd’hui ont à tenir compte. Notre précédent numéro d’Empan avait abordé cette question (article de Josyan Cayuelo, Empan, n° 62, p. 96-104).
Dans l’article de Jacqueline Peignot (p. 117-127) ce numéro aborde un autre univers, tout aussi passionnant et révélateur de nouvelles mentalités, celui des mangas. La France est une terre d’élection des images nippones depuis 1978. Goldorak en a ouvert les portes. Dragonball, Naruto, One piece, Shaman King et Kyo se retrouvent au hit parade des bd les plus vendues. En France, douze millions de livres se lisent désormais de droite à gauche. Ce phénomène populaire de contre-culture est comparable au rock des années 1960 et se diversifie sur les chaînes tv, en dvd, sur le Net…, ce qui agrandit le nombre de fans. Le prochain défi est celui de faire passer la culture manga à l’âge adulte. À lire, les mangas de Jiro Taniguchi (notamment Le journal de mon père, Casterman, 2004).
J’espère qu’Empan continuera à vous rendre curieux de la vie, du social… pour être à l’écoute de ce monde en mouvement pour le meilleur mais aussi, malheureusement, pour le pire !
Notre collègue Françoise Peille (La bientraitance de l’enfant en protection sociale, Armand Colin, 2005) conclut un recueil de poèmes paru récemment – Voulez-vous rêver avec moi ? – par ces mots :
« Un mot de mon travail que j’ai beaucoup aimé,
Ce ne fut pas toujours un chemin très aisé ;
Malgré les déceptions, j’ai toujours eu conscience
De garder un espoir et foi dans l’existence.
J’ai puisé dans les livres beaucoup de mes passions ;
J’ai aimé, moi aussi, montrer mes convictions ;
Que ce soit dans mes livres, ou dans ma poésie,
J’ai voulu chanter l’âme, aussi sa fantaisie. »
Tenez-nous au courant du soin, de l’éducation et du social… de vos utopies et de vos rêves ! Nous transmettrons.
À suivre…
ps : Le supplément au roman national, de J.E. Boulin (Stock, 2006), qui vient de sortir, est à lire absolument. L’auteur y dresse un portrait apocalyptique de la France en 2005-2006. Ce jeune homme, pour lequel « la fierté devient une menace dans une société de services », a écrit dans des pages magnifiques un livre fier… Ce tombeau de la France rappelle désespérément ce pour quoi elle a longtemps vécu : l’amour des mots où alternent « incantations froides, cantiques à la racaille, hymnes à l’asphalte. Pour autant, nulle fascination pour les bons sauvages » (Marc Lambran, Le Point, 8 juillet 1970).