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S'inscrire Alertes e-mail - Empan Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’identité malmenée
AuteurMarie Canali[*] [*] Marie Canali, docteur d’État en psychopathologie, chargée...
suitedu même auteur
La question du droit des usagers évoque la question de l’identité. Non pas de l’identité civile et juridique, mais de l’identité psychique : comment occuper sa place de citoyen dans le système sociétal quand l’identité est incertaine, blessée, non advenue ?
2 Comment l’enfant peut-il aborder le processus de construction narcissique identitaire quand le narcissisme défaillant des modèles identificatoires parentaux est son miroir ?
3 Comment accéder à la position de sujet quand son fonctionnement psychique n’est pas reconnu dans sa subjectivité et son altérité ?
4 C’est d’abord dans le regard de l’autre que se construit le soi. Qu’en est-il de ces enfants confrontés au regard « transparent » de la mère et de l’environnement, qui, comme un miroir sans tain, ne leur aurait pas permis de s’arrimer, de construire une identité stable ? Enfants de l’ombre, enfants sans ancrage, dont le transgénérationnel porte une rupture, un non-dit, un secret coupable et leur transmet une part de vide en héritage. Enfants dits « cas sociaux », à l’identité malmenée, qui entre eux, quand ils « se traitent », se qualifient de « fils de pute, enfant de rien, fils de personne ».
5 Atteinte vive, qui fait écho à ce déficit de reconnaissance familiale, sociale et provoque la violence.
6 « L’identité se définit et s’éprouve dans la capacité pour un sujet à supporter l’épreuve de la perte[1] [1] P. Decourt, « Identité et/ ou représentation de soi »,...
suite. » Comment perdre sans se perdre quand les défaillances des assises narcissiques font craindre l’effondrement[2] [2] D. W. Winnicott, « La crainte de l’effondrement », dans...
suite ?
7 Toute vie humaine se développe avec ces deux pulsions (pulsion de vie et pulsion de mort) en soi et en interaction avec l’environnement. La violence, la haine, l’emprise, la mélancolie, se retrouvent au centre des passions humaines. Mais « à côté de l’amour passionné et des punitions passionnelles, il existe un troisième moyen de s’attacher un enfant, c’est le terrorisme de la souffrance[3] [3] S. Ferenczi, Psychanalyse, tome IV, Paris, Payot, 1982. ...
suite ». L’enfant, prolongement narcissique du (des) parent(s), est particulièrement exposé aux passions parentales et au terrorisme de leur souffrance. Souvent en raison de « deuils non faits » ou de traumatismes restés « enkystés », des mères (ou pères) exercent sur leur enfant une emprise compensatrice, pour éviter de se confronter à leur propre douleur. Qu’en est-il alors du narcissisme de ces enfants « sous emprise » du narcissisme défaillant des parents ?
8 Ces enfants sont en risque de « supporter » la souffrance parentale pour récupérer, à leur détriment, la paix attendue et la reconnaissance sécurisante qui leur permettraient de s’approprier leur vie. Souvent « à vif », parfois déprimés et en quête d’un tuteur, anxieux de l’avenir et chargés de leur passé, intelligents mais inhibés, et toujours aux prises avec un désir de reconnaissance qui viendrait panser un narcissisme blessé et une identité non advenue…
9 Comment aider ces enfants qui ont grandi dans un environnement traumatique (de l’ordre du traumatisme chronique, latent, qui ne se dit pas) et ont utilisé le clivage comme moyen de défense à la détresse sans fin ? Comment faire le lien entre la partie « morte » en eux et la partie qui assure la survie, entre l’enfant qui sait mais ne sent rien pour éviter un éventuel débordement des affects[4] [4] R. Puyuelo, L’enfant du jour, l’enfant de la nuit, Paris,...
suite ?
10 Les travaux actuels sur le « négatif » et les traumatismes narcissiques (absence de réponse adaptée aux besoins dans les premiers temps de la vie) permettent de penser le traumatisme réorganisateur.
11 Le concept de bientraitance permet d’envisager non seulement la prévention de ces traumatismes, mais aussi, dans le cadre du soin, si le traumatisme a eu lieu, sa réorganisation. Pour cela, l’espace de la rencontre clinique est un espace où, grâce au transfert et au contre-transfert, vont se jouer la régression puis la progression grâce aux réaménagements des premières relations objectales. Cette rencontre nécessite un cadre organisateur, réorganisateur, entre le dedans et le dehors, soi et l’autre.
12 Questions de la limite, de la perte, du manque, du deuil, du sens, processus incontournable pour que se construise ou se réaménage l’identité. Cette rencontre nécessite aussi de penser librement pour que s’effectue le travail psychique propre au contre-transfert.
13 Notre époque exige des résultats quantifiables, techniquement prouvables, statistiquement évaluables ; ce qui n’est pas visible, mesurable, objectivé, n’existe pas. Qu’en est-il de la quantification de la souffrance psychique due aux carences et aux blessures narcissiques ? Sur quelle échelle, sur quel écran d’ordinateur, sur quel téléphone apparaissent-elles ?
14 En ne s’adressant qu’au symptôme, à ce qui se voit, à ce qui se quantifie, les institutions sociétales ne prennent pas en considération l’être du sujet, sa subjectivité. Dans ces histoires de vie où règnent souvent la discontinuité, le fragmentaire, l’« enkysté », renouer les fils de l’histoire permet de retrouver son identité et de la faire sienne pour n’être plus étranger à soi-même. Pour cela il faut du temps ; le temps de l’élaboration psychique.
15 L’échec de la Protection de l’enfance, comme le nomme Maurice Berger[5] [5] M. Berger, L’échec de la Protection de l’enfance, Paris,...
suite, met clairement en cause cette question du temps. Dès le plus jeune âge, cette question de la durée, de la continuité, de la disponibilité psychique des adultes, reste difficile à mettre en œuvre dans les systèmes institutionnels. Pour Maurice Berger, un échec majeur de la Protection de l’enfance est encore de maintenir absolument l’enfant dans sa famille : « L’idéologie du lien familial, comme la loi du 4 juin 1970 préconisant le maintien de l’enfant dans son milieu naturel, participe du système ruineux de la Protection de l’enfance (5 milliards d’euros par an pour 270 000 mineurs) qui ne mène nulle part et qui fait l’impasse sur le développement intellectuel et affectif de l’enfant. » Dans les situations familiales présentant une pathologie du lien avérée, Maurice Berger considère que « la seule solution consiste à leur proposer une autre parenté, psychologique, et un projet de vie, permanent, soit sous la forme d’un placement familial qui devrait pouvoir être décidé jusqu’à la majorité, soit sous la forme d’une déchéance des parents suivie d’une adoption ».
16 Des expériences réussies en matière d’éducation de très jeunes enfants privés de leur famille et placés en institution existent pourtant. À titre d’exemple, nous choisissons l’expérience de Loczy, dont Bernard Martino écrit : « À l’issue d’un siècle qui nous aura tout appris de la manière scientifique de détruire l’individu, extrêmement rares sont les lieux où l’on sache “scientifiquement” l’aider à se construire. L’Institut E. Pikler (Loczy) est un de ces hauts lieux d’humanité[6] [6] B. Martino, « Loczy, une maison pour grandir », dans Carnets...
suite. » Cet institut a été créé en 1946, en Hongrie, par la pédiatre Emmi Pikler. Il reçoit des enfants de la naissance à l’adolescence, orphelins, abandonnés ou confiés à l’institut par mesure judiciaire. L’objectif n’est pas de remplacer les parents mais de créer un environnement capable de répondre aux besoins des jeunes enfants, avec une attention soutenue, des soins contenants, dans un climat de tranquillité et de fermeté.
17 L’enfant rencontre dans cet environnement une relation de tendresse (au sens de Freud et de Ferenczi : une pulsion sexuelle inhibée quant à son but, c’est-à-dire une pulsion sexuelle qui renonce à la satisfaction érotique). La pulsion de vie chez ces enfants est soutenue par la qualité des liens d’attachement : protection, sécurité, réconfort, satisfaction des besoins, plaisir, continuité. Le respect de la singularité de chaque enfant sur le plan des comportements et des émotions est un vecteur primordial vers l’altérité. L’enfant peut trouver dans cet environnement des repères fiables pour construire son monde intérieur. Cette expérience de Loczy montre bien que l’on ne peut considérer le milieu familial comme l’unique et l’irremplaçable lieu favorisant le développement de l’enfant.
18 Peut-être sommes-nous restés figés sur nos représentations affectives, sociales, économiques de la famille, pour envisager qu’un petit enfant se développe harmonieusement dans un autre environnement. Peut-être aussi sommes-nous trop marqués par les théories de l’« attachement » et de la psychanalyse, qui ont préconisé la relation mère-enfant comme incontournable dans son développement : cependant, dans tous les écrits, nous trouvons les termes : « mère ou son substitut ».
19 Ainsi, dans ce siècle qui vit l’effondrement du système monothéiste-patriarcal, peut-être est-il temps d’envisager la fonction maternelle et la fonction paternelle comme des fonctions pouvant être assumées par un autre environnement que l’environnement familial, quand c’est nécessaire, c’est-à-dire quand cet environnement ne peut pas ou ne veut pas constituer un environnement favorable au développement de l’enfant. Cette question ramène à la question de la place de nos institutions dans le système sociétal et donc du politique.
20 « Une humanité se réinvente, écrit Michel Serres. Lorsque l’on n’a plus le même rapport à soi-même, au monde, à la mort, le même rapport au paysage, il s’agit d’une nouvelle humanité. […] À mesure qu’un organe se développe en complexité, il devient par essence plus fragile. Plus c’est complexe, plus c’est fragile. Plus nos sociétés vont vers la complexité, plus quelque part, elles sont fragiles. Cela est le mélange inexplicable entre la puissance et la fragilité[7] [7] M. Serres, « Une humanité se réinvente », dans Cultures...
suite. »
21 Dans cette « humanité qui se réinvente », peut-être s’agit-il, pour tout professionnel comme pour tout citoyen, de garder le souci de ne jamais laisser aller le monde vers la thésaurisation, qui met le bien matériel au-dessus de la vie humaine : la fascination de l’« avoir » comme compensation à une identité non advenue. Peut-être s’agit-il « simplement » de ne pas laisser Chaos[8] [8] À Éros, les Grecs n’opposaient pas Thanatos, mais Chaos. ...
suite sans pourquoi.
22 « Dire le Mal sans pourquoi, c’est affirmer qu’il est déliaison intégrale, et donc non-sens total, force pure. Tel est le sens de cette destruction du sens qui affirme que le Bien est un non-sens[9] [9] A. Green, La folie privée, Paris, Gallimard, 1990, p. 401. ...
suite. »
23 Ainsi, face à la maltraitance, qu’elle soit privée ou publique, préserver un espace psychique pour penser le sens, et le non-sens, c’est penser la liberté.
Notes
[ *] Marie Canali, docteur d’État en psychopathologie, chargée de cours à l’université de Toulouse II, formatrice à l’Institut Saint-Simon, arseaa, 9 route d’Espagne, 31190 Auterive.
Extraits de la thèse de doctorat intitulée « Maltraitances et bientraitance », soutenue le 9 décembre 2005.
[ 1] P. Decourt, « Identité et/ou représentation de soi », dans L’identité, bulletin n° 11, groupe toulousain de la spp, fév. 2000.
[ 2] D.W. Winnicott, « La crainte de l’effondrement », dans Nouvelle revue de psychanalyse, n° 1, Paris, Gallimard.
[ 3] S. Ferenczi, Psychanalyse, tome IV, Paris, Payot, 1982.
[ 4] R. Puyuelo, L’enfant du jour, l’enfant de la nuit, Paris, Delachaux et Niestlé, 2002, p. 244.
[ 5] M. Berger, L’échec de la Protection de l’enfance, Paris, Dunod, 2003.
[ 6] B. Martino, « Loczy, une maison pour grandir », dans Carnets Psy, 2001.
[ 7] M. Serres, « Une humanité se réinvente », dans Cultures en mouvement, n° 42, novembre 2001, p. 10.
[ 8] À Éros, les Grecs n’opposaient pas Thanatos, mais Chaos.
[ 9] A. Green, La folie privée, Paris, Gallimard, 1990, p. 401.
Résumé
Le droit des usagers évoque la question de la difficile construction narcissique identitaire de l’enfant, quand il est l’objet d’emprise compensatrice, au narcissisme défaillant du milieu familial et environnemental. La place des institutions dans le système sociétal et donc du politique est ici interrogée, ainsi que notre idéal du système familial comme lieu unique de l’éducation de l’enfant.
Mots-clés
construction narcissique, identitaire, carences narcissiques et blessures narcissiques, place des institutions dans le système sociétalPOUR CITER CET ARTICLE
Marie Canali « L'identité malmenée », Empan 4/2006 (no 64), p. 32-35.
URL : www.cairn.info/revue-empan-2006-4-page-32.htm.
DOI : 10.3917/empa.064.0032.




