Accueil Discipline (Psychologie) Revue Numéro Article

Empan

2007/1 (n° 65)

  • Pages : 150
  • ISBN : 9782749207346
  • DOI : 10.3917/empa.065.0031
  • Éditeur : ERES


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Inégalités entre les sexes : phénomène universel ?

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Y a-t-il encore matière à s’interroger sur ce sujet aujourd’hui ? Si oui, pourquoi tant de résistance et de déni face à la recomposition d’un modèle récurrent d’exclusion des femmes ? Le genre est-il invisible, ou bien sommes-nous rendus myopes, aveugles et sourds par une vision de l’universel qui oblitère notre intelligence ? Pour comprendre et ébranler le poids des inégalités entre les sexes, il faut prendre en compte la résistance des institutions. Le genre demeure un concept subversif, inachevé et polémique. Saisir les ressorts de la hiérarchie entre les sexes permet de repérer les obstacles théoriques et pratiques à l’égalité universelle. Mais le travail social en France nie la domination masculine au nom de la neutralité.

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Les femmes sont cette moitié de l’humanité qui ne peut être isolée comme une communauté spécifique, mais plutôt dans ses rapports multiples et variés avec l’autre moitié, les hommes. Elles sont partout, elles ne sont pas une communauté, mais sont en général en situation d’infériorité. Les formes des rapports entre hommes et femmes sont complexes, mais non immuables : une transformation de ces rapports est une condition du développement de nos sociétés et de la démocratie.

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Il est fondamental de chercher à comprendre à travers quels processus la différence sexuelle en est venue à acquérir autant d’importance en tant que facteur structurant des relations sociales de subordination. Les inégalités entre les sexes ont pris à travers les âges et les cultures des formes variées, mais il est stupéfiant de voir avec quelle constance la hiérarchie s’est déployée. La domination masculine s’est imposée avec une telle évidence que les projets scientifiques, idéologiques ou politiques qui ont interrogé sa légitimité se sont partout heurtés à un mur d’incompréhension, de dérision et de refus. La privation de liberté pour les femmes et leur subordination persistent; les croyances en vigueur dans chaque société les ont instituées comme naturelles. Les religions, les États, les systèmes éducatifs, les relations familiales, ont perpétué des pratiques comparables au-delà de leur diversité.

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Depuis quelques décennies, le concept de genre a permis d’appréhender la réalité des inégalités non comme un donné de la nature, mais comme un construit social. Parler de genre signifie considérer que le rapport social entre les sexes est inscrit dans les méandres de l’histoire, comme tout autre domaine de l’activité humaine. Les limites imposées à la liberté des femmes et les inégalités qui les frappent ont été longtemps ignorées, voire niées par les sciences humaines et sociales : mais « les femmes s’en mêlent » (Bard, Baudelot, Mossuz-Lavau, 2004) et le xxe siècle a été fécond pour interroger la domination. L’histoire, la sociologie, l’anthropologie et, en dernier lieu, la science politique, se sont saisies de l’approche de genre. Les notions de féminisme et de genre permettent de mettre en évidence combien les formes de pouvoirs dans le champ du politique (sphère publique), de la société civile (sphère sociale), et de la famille (sphère privée), sont articulées. Le genre est « un élément constitutif des rapports sociaux fondé sur les différences perçues entre les sexes » et « une façon première de signifier des rapports de pouvoir » (Scott, 2005).

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Les femmes ont été écartées des lieux de décision politique au cours de l’histoire, dans tous les pays, mais de manière singulière et particulièrement durable en France. Un regard du côté des racines de ce processus d’exclusion et des justifications dont il a fait l’objet permet d’éclairer le débat autour de la notion de parité, et de mettre en perspective à quel point et comment la domination masculine continue de sévir dans une nation qui se veut démocratique depuis plus de deux siècles. La mémoire des luttes des femmes pour l’égalité est marquée par la discontinuité et par une tradition non intégrée dans le corpus général des connaissances, surtout en France. Il est ardu de dépasser cette perspective historique particulièrement tenace, qui prend sa source dans la Révolution et établit une frontière rigide entre la sphère publique vouée au consensus et la sphère de la vie privée, ouverte à toutes les particularités. Le féminisme est constitué de divers ensembles, historiques, de théories et de pratiques ayant pour centre la constitution et la puissance du sujet féminin. L’histoire du féminisme peut être comprise comme une interaction entre un modèle récurrent d’exclusion et une articulation véritable de sujets (Scott,1998).

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Au plan philosophique, le féminisme est un humanisme basé sur un idéal de justice universelle et de réalisation des êtres humains. Il est porté par des valeurs : la liberté, l’égalité, la fraternité, la solidarité, fondements de la République. Au plan scientifique, il s’inscrit dans un projet sociologique, pose la question de l’inégalité entre les sexes dans toutes les composantes de la société, et fait apparaître à travers la recherche un ensemble de discriminations. Au plan politique, il s’inscrit dans un projet démocratique, porté par les valeurs de la République. Il contribue à mettre en œuvre des plans d’action visant à supprimer les discriminations que la démarche scientifique fait apparaître et dont les femmes sont victimes.

Persistance et recomposition d’un modèle récurrent d’exclusion des femmes

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Si, à l’école et au travail, on peut repérer des progrès encourageants, des obstacles majeurs à l’égalité persistent dans la famille et en politique. Du côté des religions, les évolutions sont faibles, et les institutions, à l’exception des protestantes, refusent au femmes l’accès au sacerdoce. Si les inégalités diminuent ici, elles augmentent là : le genre est le clivage le plus vivant de nos sociétés.

Exclusion des droits civils

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Le Code civil (symbole de la modernité juridique) établit en 1804 une subordination privée des femmes pour 150 ans ! Ce monument parfait, resté longtemps intouchable, a fait bien des adeptes. Dans ce code, le mariage entraîne la perte de la capacité juridique pour les femmes ; le partage traditionnel des rôles consacre les inégalités : le mari c’est la culture, il fixe le lieu de résidence, administre les biens communs mais aussi ceux de sa femme (sauf biens réservés), autorise l’exercice d’une profession, détient tout pouvoir sur les enfants, et pour lui, l’adultère est toléré ; la femme, c’est la nature, le devoir d’élever les enfants, l’adultère est sanctionné lourdement. C’est seulement depuis 1965 que le travail des femmes sans autorisation du mari est possible, et 1972 que l’autorité parentale a pris la place de la puissance paternelle. Entre 1960 et 1980, un vent de réforme a soufflé dans le droit de la famille et les droits des femmes ; dans de nombreux pays en terres latines, on a assisté à une véritable décolonisation des femmes.

Des droits sociaux particuliers

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Les femmes sont passées au xxe siècle de la protection du père et du mari à celle de l’État. Des moyens pour leur autonomie ont été créés par la loi. Dans la famille, une évolution des rôles s’est produite, le métier de mère se professionnalise ; on passe de l’appropriation privée par les femmes à l’appropriation par l’ensemble de la société, dans un triangle : État-mère-enfant. Mais où sont les pères? Certaines formes de domination masculine ont été ébranlées, notamment grâce aux avancées des femmes sur le plan économique et éducatif. Des limites à cette émancipation persistent dans le domaine de la négociation conjugale et parentale autour de la répartition des responsabilités.

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Les femmes sont devenues des individus. Depuis une quarantaine d’années, une révolution a eu lieu dont nous ne mesurons pas encore vraiment les conséquences aux plans individuel et sociétal. La possibilité de choisir d’avoir ou non des enfants, a reçu légitimation scientifique et juridique : ce nouveau pouvoir des femmes induit plus de responsabilité, mais aussi de solitude.

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Selon une étude du pnud en 1995, les 3/4 de la charge totale de travail des hommes relèvent d’activités rémunérées, et seulement 1/3 du travail effectué par les femmes est rémunéré. Elles assument donc plus de la moitié de la charge totale de travail. Les hommes reçoivent la plus grande part des revenus et de la reconnaissance au titre de leur « contribution économique ». En France, Annie Fouquet (Laufer, Marry, Maruani, 2001) montre la part du travail global effectuée par les femmes, 56 % et par les hommes, 44 % ; la part du travail rémunéré est de 27 % pour les femmes, 70 % pour les hommes.

Les femmes dans l’espace politique : le retard français

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La citoyenneté est un statut accordé à ceux qui sont membres à part entière d’une communauté, en général d’un État-nation (Marshall 1991). Tous ceux qui possèdent ce statut sont égaux par rapport aux droits et devoirs qui y sont attachés. L’accès au statut d’individu citoyen en France renvoie au grand mensonge de la République qui, durant des décennies, a affirmé : liberté, égalité, fraternité pour tous ; mais la liberté n’existait pas pour les femmes, l’égalité non plus et la fraternité était réservée à la communauté des frères.

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La construction de l’édifice constitutionnel et juridique de la République Française, en ce qui concerne la place des femmes, s’est appuyée sur les thèses de penseurs du xviie et xviiie siècle.

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Rousseau sépare les sexes et les sphères : aux hommes la transmission des lois ; aux femmes la transmission des mœurs. L’exclusion des femmes de l’agora est justifiée, à la fois par une différence naturelle, et par la dangerosité. Une apparente égalité existe, où un universel prétendument neutre, en réalité masculin, handicape les femmes. La politique serait-elle le dernier refuge de la virilité (Sineau, 2001)?

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Le mensonge réside dans l’ambiguïté de la notion d’égalité républicaine : une définition universelle avec une incarnation masculine, construite en opposition à la proposition de déclaration des droits faite par Olympe de Gouges pendant la Révolution, et qui lui valut l’échafaud. Ainsi fut posé le principe de l’exclusion politique des femmes, légitimé pour de nombreuses générations de républicains, exemple éloquent de ce que Françoise Héritier (2002) appelle la valence différentielle de sexe. En 1848, la France avait été la première à appliquer le suffrage « semi »-universel, en 1944, elle est presque la dernière à le rendre vraiment universel. Mary Wolstoncraft (Collin, Pisier, Varikas, 2000) a bien analysé le dilemme pour les femmes : soit revendiquer le droit à la citoyenneté en tant qu’individus égaux aux hommes, en niant leurs expériences et leur vie de femme ; soit le revendiquer en tant que femmes, au nom de responsabilités spécifiques, ce qui les condamne à une citoyenneté de seconde zone.

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Les mouvements féministes de l’hexagone, au cours des années 1950, ont cru au pouvoir de transformation de l’égalitarisme juridique. Puis le Mouvement de Libération des Femmes (mlf) a promu une pratique extra-juridique et extra-parlementaire. Le reflux des années 1980 repère des liens entre droits civils, politiques et sociaux, et interroge les logiques différenciées de leur évolution. Dans les années 1990, l’accent est mis sur une approche intégrée, la participation au pouvoir, avec une forte influence de la mondialisation de cette question, par le biais des institutions internationales, intergouvernementales, des ong et des lobbies de femmes. À Pékin en 1995, la conférence mondiale sur les femmes explicite le principe du mainstreaming ; cette approche intégrée de l’égalité des chances entre les femmes et les hommes se définit comme la promotion « par les gouvernements et les autres acteurs « d’une politique active et visible d’intégration de la perspective de genre dans l’ensemble des politiques et des programmes, afin que chaque décision soit précédée et suivie d’une analyse de son impact respectif sur les femmes et les hommes.

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Les femmes en France ont obtenu des droits civils et sociaux bien avant le droit de vote, selon une logique inverse de celle qui a prévalu pour les hommes. L’accès à l’éligibilité s’est avéré tellement contraint qu’après des débats et atermoiements considérables, une loi dite de la parité a été votée. Elle est le fruit des initiatives sociales des féministes, de l’apparition du féminisme comme force politique ainsi que du fait que le féminisme ait gagné les institutions nationales, internationales, féminines, et enfin les partis qui ont perçu le potentiel de la présence des femmes comme argument de vente éventuel sur le marché électoral.

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Les femmes sont porteuses d’aspirations diffuses au changement, mais il faut se garder du mythe de la femme rédemptrice. La tension entre les deux courants d’analyse, différencialiste et universaliste, dont la fécondité s’est avérée significative, doit être aujourd’hui dépassée pour appréhender les variables féminin-masculin comme éléments d’une complexité.

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Des politiques publiques spécifiques ont émergé afin de réduire les effets d’une différence entre les sexes qui se traduisait par une infériorisation des femmes. Des mesures égalitaristes ont vu le jour, mais les effets du fonctionnement global des institutions et des politiques n’ont pas été questionnés sur le fond. Reconsidérer cette question à travers une approche intégrée engage à construire une conscience politique nouvelle et commune. La (re)connaissance de cette problématique suppose à la fois mise à distance et implication.

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Le bilan mitigé de l’application de la loi dite « de la parité » place la France parmi les derniers en matière de féminisation du personnel politique au palmarès des pays européens, et 59e au niveau mondial pour son assemblée nationale. Aux élections à scrutin de liste, on a constaté de nets progrès, parce que la parité des candidatures est obligatoire. À peu près partout où la loi n’exige rien, c’est la stagnation. Dans les nouveaux lieux de décision que sont les communautés de communes ou les pays, dont l’importance s’accroît, les femmes sont pratiquement absentes. Quant aux scrutins uninominaux en 2002, les grands partis ont allègrement bafoué la parité en optant pour le paiement d’amendes au lieu de présenter des candidates. Le parti socialiste n’a présenté que 28 % de femmes et a dû augmenter la cotisation de ses membres pour payer ses contraventions ; des militantes du parti ont auto-réduit leur versement en conséquence ! La proportion de députées élues reste confinée à 12 %, soit 71 (9 de plus que lors de la législature précédente) sur 577, ce qui fait dire à Yvette Roudy, fondatrice de l’Assemblée des femmes, qu’à ce rythme la parité aboutira dans 120 ans !

Pour une approche de genre des rapports sociaux, y compris en famille

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La catégorie analytique du genre interroge les processus de distinction entre les sphères privée et publique, et la façon dont les différences sexuelles ont été institutionnalisées. La théorie politique en est ébranlée dans sa cohérence et sa crédibilité.

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Le terme privé désigne les sphères de la vie sociale où toute intrusion dans la liberté de l’individu a besoin d’une justification spécifique ; le terme public fait référence aux sphères qui sont considérées comme accessibles plus généralement et plus légitimement. Cette vision dichotomique comporte plusieurs ambiguïtés. La distinction public-privé renvoie à la distinction État-société, mais aussi à celle qui sépare le domestique du non domestique. D’un côté l’État et de l’autre la famille, l’intime ; mais où situer la société civile? Dans la catégorie du privé face à l’État pour le premier cas, dans celle du public, face à l’espace domestique dans le second cas. Une théorie du type pelure d’oignon serait donc ici plus adéquate que la séparation pure et simple pour éclairer des registres et significations multiples. L’exigence de justice et de démocratie dans toutes les sphères de la vie sociale, y compris celle de la vie personnelle, est légitime.

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La distinction public-domestique renvoie à une division sexuée du travail qui, elle aussi, est un construit historique ambigu. Rien ne justifie qu’un individu adulte ait un pouvoir de contrôle sur les autres dans la sphère privée, sous peine de voir battue en brèche la conception moderne et libérale des droits de la personne. Traditionnellement, la vie familiale n’a pas été discutée sous l’angle de la justice sociale. La division sexuée du travail en son sein a été ignorée. Utiliser un langage neutre en termes de genre pour aborder certains thèmes concernant la vie personnelle et familiale se révèle alors comme une véritable tromperie : on fait l’impasse sur des pans entiers de l’existence, comme si les humains naissaient, non pas comme des bébés sans défense, mais comme des acteurs autonomes.

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Pour envisager les différentes composantes d’une société, il ne suffit pas de partir d’une prétendue neutralité qui consiste à généraliser la référence au masculin, puis d’y ajouter les femmes et remuer ! Considérer la complexité des processus qui fabriquent et qui lient des hommes et des femmes historiquement situés dans l’ensemble des aspects de leur vie, suppose d’établir des liaisons, de repérer des interactions, sans isoler les phénomènes. Poser la question du sens des différences sexuelles et de leur implication politique conduit à lier les problèmes privés et existentiels à la question du progrès social.

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Il n’existe pas d’identité féminine essentielle. La différence sexuelle n’est pas pertinente pour expliquer (ou justifier) toutes les relations sociales si l’on est en quête d’une démocratie où les tâches ne soient pas sexuellement différenciées, d’un modèle basé sur la liberté et l’égalité pour tous qui se propose d’analyser les situations de domination pour les dépasser. Les antagonismes et le conflit sont inhérents à tout véritable processus de démocratisation ; le dialogue et la négociation sont les conditions de sa mise en œuvre. Sans projet politique d’émancipation, pas de changement décisif : l’égalitarisme, c’est attendre et laisser faire le temps ; le différencialisme exige des mesures spécifiques, de la protection. Poser égalité ou différence comme dilemme incontournable est un faux débat, nous sommes face à une question complexe parce que historique. Des économistes ont établi un lien entre l’accès des femmes à l’exercice d’un pouvoir sur leur vie et le développement (sen, 2000) et démontré la nécessité de prendre en compte le rôle actif des femmes comme agent de transformation sociale.

Neutralité en action sociale ou déni des inégalités de genre ?

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De nombreux pays ont promu, après 1945, une structuration du travail social comme discipline spécifique, occupant un espace propre dans le champ de l’enseignement et la recherche universitaires au sein des facultés de sciences sociales et humaines. Le travail social en France s’est développé selon une logique assez différente, où les liens entre la pensée et l’action, entre élaboration théorique et pratiques, sont marqués par une césure notoire. Les écoles techniques de préparation aux métiers du social y sont restées inscrites dans une logique éloignée de l’analyse des rapports sociaux. Faut-il s’étonner, alors, que le questionnement féministe, comme d’autres questions théoriques, n’ait pas acquis droit de cité dans l’action sociale ?

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Dans deux univers culturels très distincts, au Québec et au Brésil, on constate une évolution des théories, méthodes et pratiques en travail social, où les questions de société ne sont pas éludées. Ce contexte a permis dès les années 1970 au Québec, et la décennie suivante au Brésil, l’émergence de recherches féministes qui ont ouvert la voie à des enseignements de méthodes d’intervention féministes. La prise de pouvoir des femmes sur leur vie est un objectif travaillé de manière systématique sur trois registres simultanés : accompagnement individuel, participation à un groupe qui met en présence différents niveaux de conscience des rapports de domination, et prise de contact direct avec des mouvements engagés dans les luttes pour l’égalité entre femmes et hommes. Cette question est partie intégrante de la formation des acteurs de l’action sociale, elle promeut des compétences pour animer des politiques de genre dans divers champs de politiques publiques.

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En France, les politiques sociales connaissent davantage la famille que la personne, à fortiori la femme. L’harmonisation européenne en la matière tarde à advenir. Le questionnement féministe des théories et pratiques en santé mentale a peu traversé l’Atlantique, et la surconsommation féminine de médications tranquillisantes reste gigantesque.

Le genre n’est pas un absolu

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À notre époque, les individus effectuent un travail permanent d’adaptation personnelle aux contraintes du genre social, et en même temps de sélection des traits qu’ils retiennent pour se donner un genre personnel. (De Singly, 2005) Les combats des femmes s’inscrivent dans cette complexité.

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« Investir dans des politiques de genre suppose d’accepter le défi de reconnaître les inégalités historiques qui touchent les femmes dans le monde entier, mais aussi de postuler qu’elles peuvent être dépassées », au sein de chaque territoire, chaque politique, chaque programme, « car elles sont l’expression de particularismes culturels, économiques et politiques. Cela signifie aussi que les dirigeants ne naturalisent pas leurs propres préjugés et stéréotypes de genre et qu’ils soient prêts à les affronter » (Almeida, 1999).


Bibliographie

  • Almeida, S. 1999. Intégration de l’optique de genre à la gestion de la cité : possibilités et limites, non publié.
  • Bard, C. ; Baudelot, C. ; Mossuz-Lavau, J. (sous la direction de). 2004. Quand les femmes s’en mêlent, La Martinière.
  • Collin, F. ; Pisier, E. ; Varikas, E. 2000. Les femmes, de Platon à Derrida, Paris, Plon.
  • Héritier, F. 2002. Masculin/féminin II Dissoudre la hiérarchie, Paris, Odile Jacob.
  • Laufer, J. ; Marry, C. ; Maruani, M. 2001. Masculin-féminin : questions pour les sciences de l’homme, Paris, puf.
  • Marshall, T. 1991. Citizenship and social class, Cambridge University Press.
  • Scott, J. 1998. La citoyenne paradoxale, Paris, Albin Michel.
  • Scott, J. 2005. Parité ! L’universel et la différence des sexes, Paris, Albin Michel.
  • Sen, A. 2000. Un nouveau modèle économique, Développement, justice, liberté, Paris, Odile Jacob.
  • Sineau, M. 2001. Profession : femme politique, Presses de Sciences Po.
  • Singly, F. de. 2005. Femmes, genre et société, l’état des savoirs, M. Maruani (sous la direction de), Paris, La Découverte.

Notes

[*]

Denise Ventelou (politologue), directrice, creai Midi-Pyrénées, 50, boulevard Deltour, 31500 Toulouse

denise. ventelou@creai-midipy. org

Résumé

Français

À travers les âges et les cultures, sous des formes variées, la hiérarchie entre les sexes s’est déployée avec constance. La domination masculine s’est imposée avec une telle évidence que les projets scientifiques, idéologiques ou politiques qui ont interrogé sa légitimité se sont partout heurtés à un mur d’incompréhension, de dérision et de refus. La privation de liberté pour les femmes et leur subordination, instituées comme naturelles, persistent ; religions, États, systèmes éducatifs, relations familiales les ont perpétuées. L’irruption du concept de genre appréhende la réalité des inégalités non comme un donné de la nature, mais comme un construit social. Le rapport social entre les sexes est sujet à l’évolution historique, comme tout autre domaine de l’activité humaine. L’intervention féministe en travail social, au Québec et au Brésil, systématise les objectifs et les méthodes d’action sur les rapports sociaux de genre. En France, une prétendue neutralité cache le déni.

Mots-clés

  • genre
  • travail social

Plan de l'article

  1. Inégalités entre les sexes : phénomène universel ?
  2. Persistance et recomposition d’un modèle récurrent d’exclusion des femmes
  3. Exclusion des droits civils
  4. Des droits sociaux particuliers
  5. Les femmes dans l’espace politique : le retard français
  6. Pour une approche de genre des rapports sociaux, y compris en famille
  7. Neutralité en action sociale ou déni des inégalités de genre ?
  8. Le genre n’est pas un absolu

Pour citer cet article

Ventelou Denise, « Sous la neutralité, le déni : note sur la question du genre dans l'action sociale », Empan 1/ 2007 (n° 65), p. 31-37
URL : www.cairn.info/revue-empan-2007-1-page-31.htm.
DOI : 10.3917/empa.065.0031

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