2007
EMPAN
Le dossier : Les paradoxes de la liberté et le social. Être enfermé dehors…
Introduction
Éliane Bouyssière-Catusse
Rémy Puyuelo
« L’être en jachère est un état transitoire d’expérience, un mode d’être apparenté à une quiétude éveillée et à une conscience réceptive et légère… Nul ne peut être en jachère dans une pauvreté abjecte… Le langage et les relations ne sont créatifs que si l’on parle à partir de soi afin d’établir des relations à soi-même et à autrui, s’actualisant ainsi pour soi-même et pour autrui. La capacité à être en jachère avec l’autre dans un isolement tranquille est une condition nécessaire pour que cette situation se réalise. »
Masud Khah, « Être en jachère », l’arc, n° 69, D.W. Winnicott, p. 52-57
L’être en jachère n’est pas à la portée de tous. Ce luxe psychique ne peut advenir que si l’individu habite une solitude vivante ouverte à autrui. Ce numéro d’Empan propose des balades où espace-temps et pensée sont à l’œuvre, signant la complexité du dedans et du dehors.
Le carré et le triangle capturent l’espace vide, lieu des amours parentales, lieu de développement du fœtus, lieu enfin des soins de l’environnement. Nous avons tous besoin d’un lieu pour exister, d’un temps pour vivre et d’un chemin pour penser.
Le premier dessin de l’enfant est celui de la maison. Il témoigne de ce droit au logement psychique sans lequel aucune vie libre n’est possible.
J.-B. Pontalis, dans Fenêtres (Gallimard), parle de la liberté de parole, celle des mots « voyageurs en tout sens ». Il y a peu de murs et beaucoup de fenêtres dans la maison de J.-B. Pontalis. La plupart sont largement ouvertes sur la lumière et le jour, parfois aussi sur la nuit. Aucune n’est meurtrière. « Ma topique subjective est à la fois celle des fenêtres ouvertes et de la chambre à soi. » L’enfance, la vieillesse et la mort, tant que le rêve est présent… sont autant de « clairières » dans lesquelles l’écrivain-analyste s’arrête pour méditer.
L’idée de regarder à travers une fenêtre a dominé la peinture occidentale pendant trois cents ans. L’innovation qui a contrecarré cette idée, qui a « brisé la fenêtre », a été le cubisme. La perspective qui, pendant cinq siècles, a dominé la peinture est remise en question. La table de café de Cézanne vous arrive juste à la taille. Vous êtes plus présent dans l’œuvre et celle-ci en vous. Le cubisme pose notre présence corporelle dans le monde… Il s’agit du type de perception qu’un être humain peut avoir du milieu vivant… L’Infini est partout, y compris à l’intérieur de l’observateur. Du point de vue théologique, cela sonne mieux, conclut en 1986 le peintre David Hockney dans son essai sur Picasso (Éd. Lelong Daniel, 1999).
Dans « L’insularité » (revue Adolescence n° 54, Enfermement, 2006), Philippe Gutton propose une distinction entre solitude et désolation : « Si la solitude est un affect, l’isolement est une topique » ; il relève d’un lieu donné, d’un environnement. Il faut différencier le moine dans son abbaye du prisonnier dans sa prison. Isoler est une affaire d’institution, s’isoler est un jeu sur la carapace interne/externe du « Moi peau » (Didier Anzieu). Toute décision et toute prise en charge concernant l’adolescent se situent dans cette complexité.
La métaphore de l’île nous renvoie à Robinson Crusoé. Entre l’odyssée du véritable Robinson Crusoé (La véritable histoire du vrai Robinson Crusoé, Ricardo Uztarraz, Éd. Arthaud, 2006) et l’« utopie » qu’en écrivit Daniel Defoe se profile ce qu’énonce C. Castoriadis : « Si l’humanité n’avait pas créé l’institution, elle aurait disparu comme espèce vivante. »
Internet, les portables interrogent, à travers les jeux du virtuel, les limites de l’espace et du temps. L’image de synthèse fabriquée par l’ordinateur est tout à fait réelle, mais l’objet qu’elle représente est virtuel. Cette image réelle n’est pas analogique de la réalité extérieure, c’est une image numérique, qualité nouvelle qui constitue une véritable coupure épistémologique dans l’histoire des moyens de représentation. Elle provient de structures logico-mathématiques. Elle donne un sentiment suffisant de réalité, à condition naturellement d’accepter d’entrer dans l’illusion, ou d’en avoir les possibilités psychiques : on y croit ou pas. Lorsqu’on éteint l’ordinateur, l’entité numérique n’est que la résolution chiffrée d’une disparition, celle du corps visible de l’image, et pose le rapport à l’irreprésentable. Ce virtuel tente de repousser les obstacles que représentent le temps et l’espace, complexifie la simulation de la réalité par l’image, et s’offre comme une illusion nouvelle. Comment maintenir la pensée dans une société où le lien social est défaillant ?
Georges Perec se joue de, et est joué par l’espace. Il joue avec les grands nombres, avec les distances, avec les mesures, et médite dans Espèces d’Espaces (Éd. Galilée, 1974) sur ces deux pensées géniales et complémentaires : « je songe souvent à la quantité de bœuf qu’il faudrait pour faire du bouillon avec le lac de Genève » (Pierre Dac, L’Os à moelle) et « les éléphants sont généralement dessinés plus petits que nature, mais une puce toujours plus grande » (Jonathan Swift, Pensées sur divers sujets).
Il poursuit sa déambulation dans « Ellis Island », cette île qui, devant New York, accueillit des millions d’émigrants. Il est à la recherche de son « enracinement dans ce non-lieu… dans le voyage, l’attente, l’espoir, l’incertitude, la différence, la mémoire et ces deux concepts mous, irrepérables, instables et fuyants, qui se renvoient sans cesse l’un à l’autre leurs lumières tremblotantes, et qui s’appellent Terre Natale et Terre Promise ».
Cette errance dans les mots rejoint celle de Fernand Deligny qui repérait et dessinait les lignes d’erre, véritable cartographie des déambulations des enfants psychotiques qu’il accueillait dans les Cévennes. Il écrivait :
« Nos trajets à nous sont en traces blanches. Les trajets de l’enfant qui y est depuis quelques jours sont inscrits en noir. Les “fleurs” montrent les lieux où l’enfant persiste à être, à ce qu’il en paraît, à l’écart des voies de l’usage établi, les “trajets forcés” n’y sont pas. Disons qu’ils se confondent avec les traces blanches. »
Beaucoup d’enjeux contemporains sont liés à la maîtrise de l’espace. « Les questions de géographie sont de plus en plus présentes dans le débat public. Ainsi en est-il de la mondialisation irréductible à sa dimension économique, qui se joue de la gestion des distances : dans les déplacements matériels, la télécommunication et la coprésence. La liberté de l’espace met à l’épreuve notre mobilité, la virtualité du mouvement, l’apprentissage des langues… mais nous n’avons pas tous le même capital spatial » suivant que l’on est p-dg d’une multinationale ou issu d’un peuple de réseau, comme les tziganes, qui déstabilisent le modèle géopolitique d’un État clos et autosuffisant, ou encore ces migrants sud-nord d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine. Migration ne rime pas seulement avec invasion, mais aussi avec circulation et développement. Trop vouloir contrôler par à-coups contribue à ce que les problèmes non résolus aujourd’hui se posent avec plus d’acuité demain (Courrier International, numéro spécial, Destins d’émigrés, n° 814, juin 2006).
Les questions posées par le dedans et le dehors sont multiples. Nous avons essayé de les mettre en panoramique dans cette introduction afin de montrer leur diversité et leur complexité suivant qu’on les aborde en tant que sujet en dialectique avec autrui et l’environnement, ou en tant que sujet du jour et de la nuit où les rêves sont portés par le langage et les jeux du jour. Notre regard débouche sur les groupes et les institutions, et dans des domaines tels que peinture, littérature, géographie… anthropologie, histoire des institutions, philosophie, qui seront au rendez-vous de votre lecture.
Essayons d’aller plus loin pour comprendre les différents champs où des individus peuvent être hors d’eux, sans eux, addictés à la réalité extérieure qui devient alors leur lieu d’existence, sans domicile fixe psychique, enfermés dehors dans une dialectique paradoxale où agoraphobie et claustrophobie sont à l’œuvre dans un déni d’existence, une phobie d’être soi, vivant. Comment les rencontrer ? Quels espaces sociaux, éducatifs, de soins, d’insertion, de réinsertion… de vie peuvent-ils « habiter » ? Leur précarité interroge de façon majeure nos institutions.
Ces « fous d’espace » nous font réfléchir au dedans et au dehors. Ils ont influé de tout temps sur les dispositifs spatiaux : la sectorisation psychiatrique, le travail en réseau, les cattp, les alternatives à l’enfermement, la prison, les abbayes, les maisons, les villes… les institutions. La folie des hommes a même conçu des camps de concentration…
Rhizome (Bulletin national Santé mentale et précarité), dans son numéro 25 de décembre 2006, propose de façon très invigorante de « Réinventer l’institution » : « Il faudra toujours aux hommes inventer le monde, c’est-à-dire les institutions – qui garantiront qu’une vie humaine “suffisamment bonne et juste” puisse durer », rappelle André Micoud qui esquisse une alternative documentée à partir de la question écologique. Contre la peur du retour vers des institutions totalitaires, il s’agit de favoriser toutes les explorations vers des formes de vie qui ouvrent des scénarios viables pour les générations à venir. L’affaire est décidément collective.
Certains États dressent des murs, d’autres rêvent de construire, hors des prisons et des hôpitaux, des centres destinés à l’enfermement illimité. On nous promet la tolérance zéro mais pas le risque zéro car il n’existe pas. Comment peut-on, en plein xxie siècle, penser des centres de protection sociale où l’on enfermerait des individus considérés comme dangereux à l’issue de leur incarcération ? Cet enfermement serait prononcé pour une durée illimitée. Ni prison, ni hôpital, ils ne punissent pas, ils ne soignent pas, ils ne réinsèrent pas. Ils sont définis comme en négatif par une fonction externe. Ils seraient des non-lieux abritant des non-sujets. Telles sont les propositions du député J.-P. Garaud dans son rapport intitulé « Réponses à la dangerosité ». Le peu d’écho de telles mesures indique bien, paradoxalement, à la fois notre passivité face à l’absurde en même temps que notre activité créative face aux propositions de prévention. Mais peut-on questionner l’absurde, c’est-à-dire ce qui est en deçà du sens, de l’outre-sens, pour l’articuler avec le pensable ?
Penser le dehors et le dedans nous amène, dans la société et la culture qui sont les nôtres, à être aux prises avec la paradoxalité. « Un paradoxe se définit en toute rigueur comme une formation psychique liant indissociablement entre elles et renvoyant l’une à l’autre deux propositions, ou injonctions, inconciliables et cependant non opposables » (Racamier, 1978).
La paradoxalité se définit tout à la fois comme « un fonctionnement mental, un “régime” psychique et un mode relationnel » dont le paradoxe est le modèle. (Le terme, qui est néologique, et sa définition sont également de Racamier, 1978).
Dans la paradoxalité, à la fois la pensée, la défense et les transactions sont similairement engagées ; c’est pourquoi elle peut affecter le fonctionnement non seulement d’un individu, mais d’une famille entière (J.-P. Caillot), ou d’un groupe institutionnel. C’est bien en cela que le concept de paradoxalité se situe à la charnière de l’intrapsychique et de l’interactif, ou de l’individuel et du groupal. Par les insolubles contraintes qu’elle exerce et qu’elle traduit, la paradoxalité organise donc des relations d’étreintes indénouables.
La paradoxalité organise l’impossible. Nous la retrouvons toutes les fois où la question de l’origine est pathétiquement soulevée. L’humour, ce trompe-la-mort, nous permet parfois, de façon plaisante, de dépasser la mort et la survie du psychisme.
La paradoxalité, finalement, est encore une forme de liaison psychique : au-delà de cette machine à penser sans penser, il y a pire, et ce pire nous ramène à l’impensable…
Nous n’avons pas souhaité développer plus avant cette problématique de la paradoxalité qui court tout ce numéro, préférant renvoyer aux travaux de D.W. Winnicott (Le paradoxe de Winnicott de A. Clancier et J. Kalmanovitch, In Press, 1999).
D.W. Winnicott conclut ainsi un texte très fort sur « La Liberté » (nrp Le Destin n° 30, 1984, Gallimard) :
« Il y a bien des façons de parler du danger pour la liberté qu’engendre la liberté. Ceux qui sont suffisamment bien portants et libres doivent pouvoir assumer le triomphe qu’implique leur état. Après tout, ce n’est que la chance qui leur a permis d’être en bonne santé. »
Bonne lecture…