Accueil Discipline (Psychologie) Revue Numéro Article

Empan

2007/3 (n° 67)

  • Pages : 150
  • ISBN : 9782749208367
  • DOI : 10.3917/empa.067.0030
  • Éditeur : ERES


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L’objectif de cet article [1]  Les données présentées dans cet article se fondent... [1] est d’explorer les modalités de reproduction des rapports sociaux de sexe dans les quartiers populaires. Partant de l’hypothèse que la construction sociale du féminin et du masculin s’exprime au travers d’une division entre les espaces privés et publics, comment se jouent les rapports sociaux de sexe ? Que peut-on dire en particulier de la situation des filles et des garçons ? Une vision stéréotypée les enferme souvent, par un double processus de naturalisation et de victimisation, dans des rôles de garçons violents et de filles victimes. C’est autour d’une représentation commune, celle d’une « régression » de la condition féminine, d’une « mixité menacée », que se sont inscrits des thèmes comme les « viols collectifs » ou le port du hijab, faisant des garçons et des hommes (arabo-musulmans) des cités des champions du sexisme toutes catégories. Mais quelles pratiques et quelles sociabilités caractérisent ces jeunes ? Quels éléments nous permettent d’appréhender la question des relations filles-garçons, et celle de leurs « solitudes parallèles » ?

Les relations filles-garçons : normes et injonctions de genre

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Les représentations qu’ont les adolescent(e)s de la masculinité et de la féminité trahissent la persistance de stéréotypes. Et même si l’idée d’égalité semble acceptée par la plupart des jeunes, on observe, dans les pratiques, une répartition des rôles et des dispositions renvoyant à des normes sexuées. De fait, leurs relations sont surdéterminées, d’une part par ces normes et un repli viriliste, et d’autre part par un esprit « villageois » sous-tendu par la logique des réputations. Comme dans tout groupe restreint, des catégorisations existent et, grâce à la structuration panoptique de nombreux quartiers d’habitat social, les activités et les déplacements de chacun-e se trouvent sous le regard d’autrui. Ce contrôle social impose des « injonctions de genre », où l’on oscille entre gratification et menace. Car les risques, en cas de manquement à ces règles, diffèrent selon les sexes.

Le groupe des pairs au masculin

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Actuellement, le « jeune de banlieue » s’affirme comme une figure symbolique de la remise en question du lien social. Cette figure en fait des « ratés de la socialisation », en particulier en termes d’égalité entre les sexes et de violences sexistes. En effet, tournant le dos à la société et refusant certaines de ses normes, ces jeunes hommes sont perçus comme des « parias ». Or, le monde des « jeunes des quartiers [2]  Un travail de conceptualisation reste à faire pour... [2] » est loin d’être homogène, et la plupart des travaux sociologiques s’accordent aujourd’hui à dire que leur place dans le système scolaire est déterminante pour leur socialisation et leur trajectoire future.

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Cependant, face à l’injonction à la virilité, peu de jeunes hommes arrivent à se distancier. Le risque majeur est d’être exclu du groupe des pairs, dont la fonction fortement intégratrice vient pallier un déficit de reconnaissance sociale. Ce groupe, souvent monosexué, est primordial dans le processus de socialisation des jeunes [3]  D. Lepoutre, Cœur de banlieue, Paris, Odile Jacob,... [3] , et l’obligation à adopter certaines attitudes est très forte : « Tout ce qu’ils font eux, il faut le faire c’est ça. […] Il est obligé comme les autres, j’sais pas c’est comme s’il était prisonnier… Il a pas le choix » (Kamel).

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Le résultat produit des comportements contradictoires et ambivalents dans les relations avec les filles, mais aussi des modes de démonstration d’une identité masculine menacée. Car certains garçons, dépourvus de ressources économiques, culturelles, scolaires, ne disposent que de ressources corporelles, et leur capital physique, leur force deviennent une dimension fondamentale de leur virilité [4]  Certains auteurs parlent de capital guerrier. T. Sauvadet,... [4] . Les attitudes virilistes des garçons et les violences associées, violences contre soi et contre les autres, peuvent certes être analysées comme des stratégies de défense pour répondre à l’absence d’avenir, au racisme, etc. Mais les violences contre les femmes sont d’abord une réaction à la résistance des femmes au modèle patriarcal [5]  P. Bourgois, En quête de respect, Paris, Le Seuil,... [5] . Elles contribuent donc à renforcer l’enfermement dans le groupe, et la limitation des interactions avec les filles.

Face à « l’éternel féminin »

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Pour les jeunes filles, l’injonction à la « respectabilité » s’adosse à une double exigence : l’obligation, comme pour toutes les femmes, de se conformer à leur prétendue nature féminine. Mais elles doivent aussi composer avec une double menace : celle d’être une fille « étiquetée », c’est-à-dire souffrant d’une mauvaise réputation, ayant potentiellement à subir des agressions verbales et/ou physiques. Pour elles, réputation et virginité fonctionnent comme élément de distinction. Elles sont astreintes, par le jeu des réputations, à donner une image irréprochable aux autres. Dans leurs discours, elles se distinguent entre « filles sérieuses » (par la revendication de leur virginité) et « filles faciles » (ayant une sexualité libre), réactivant ainsi le clivage entre elles, et la catégorisation des filles par les garçons.

La rencontre difficile ou l’évitement amoureux

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Les conséquences directes de ces pressions se retrouvent dans les relations amoureuses ou amicales, qui restent souvent cachées, secrètes. Filles et garçons, également prisonniers du territoire, adoptent un rapport à l’autre sexe qui semble être très codifié et empreint de précautions, et où la distance publique est de rigueur. De ce fait, la rencontre amoureuse est très « délicate » : « Tu sais l’histoire qu’on entend sans arrêt, dans les quartiers les jeunes ils sont en difficulté pour l’école, pour le sport, c’est surtout pour l’amour qu’on est en difficulté. Le reste, à côté, c’est de la flûte » explique A [6]  P. Duret, Les jeunes et l’identité masculine, Paris,... [6] . Pour autant, nombre de jeunes filles n’hésitent pas à transgresser les règles (elles ne nous disent pas tout), et les relations filles-garçons sont aussi marquées par des logiques d’attachement. Ils/elles démontrent ainsi une capacité à créer leurs espaces de liberté, même s’ils ne sont pas conformes au discours émancipateur dominant, et à ses normes d’accomplissement amoureux et sexuel.

L’espace public et l’enjeu de la mixité

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La tendance à la non-mixité du réseau amical est une caractéristique de la sociabilité juvénile dans son ensemble. Et les travaux comparatifs réalisés sur les réseaux amicaux et amoureux de l’ensemble des jeunes montrent une forte sexuation des identités, où « faire la virilité » semble être une norme, y compris pour les jeunes hommes des classes moyennes [7]  D. Pasquier, Cultures lycéennes. La tyrannie de la... [7] . Que peut-on dire de l’observation des pratiques de mixité ou de non-mixité au sein des espaces publics ? En existe-t-il une spécificité ?

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D’une manière générale, l’espace public est avant tout masculin, et les femmes, qui le perçoivent davantage que les hommes comme un espace étranger, du fait qu’elles ne s’y sentent pas légitimes, vont moins l’investir. Malgré une homogénéisation des pratiques quel que soit le sexe, les femmes dans la rue, hier comme aujourd’hui, se doivent de ne pas « se faire remarquer, de marcher droit à leur but [8]  M. Perrot, « Le genre de la ville », dans Communications,... [8] ». Les modalités d’accès à l’espace public des jeunes filles et des garçons des milieux populaires viennent confirmer cette hypothèse.

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Les groupes masculins ont une stratégie de visibilisation ; ils occupent les lieux publics du quartier, occupation bruyante et ostensible, comme s’ils éprouvaient le besoin de manifester publiquement leur droit à le faire. La dimension protectrice, rassurante, face à un « hors-quartier » vécu comme hostile et dominateur, émerge de façon sous-jacente. Leur cité devient un des seuls lieux où les jeunes hommes peuvent prouver leur masculinité, et ils réactualisent le clivage masculin/féminin sur la partition du public/privé. C’est probablement pour cette raison qu’ils se sentent autorisés à « protéger » (disent-ils) les filles. Ils leur rappellent que l’espace public, construit socialement, est un espace dangereux pour les femmes. Cela vient légitimer leur surveillance et le contrôle de leur sexualité.

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De ce fait, le contrôle et la menace que représente « la mauvaise réputation » sont autant de contraintes qui ne permettent pas aux jeunes filles de prendre pleinement place dans la sphère publique. Cette séparation des espaces et des sexes, qui se manifeste par une visibilité masculine, constitue un enjeu de pouvoir, où l’exclusion des filles a pour corollaire l’assurance (pour les garçons) que la question sociale posée par les « banlieues » se conjugue au masculin.

« Où sont les filles ? »

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Ces mots résonnent comme un leitmotiv pour nombre d’acteurs sociaux qui continuent à percevoir les jeunes filles comme cantonnées dans l’espace domestique. Invisibilité présumée, car si leurs pratiques montrent qu’elles investissent peu les structures d’accueil de jeunes, elles révèlent aussi que leurs modes d’occupation des espaces de proximité diffèrent de celui des garçons. Si ces derniers ont des lieux de rencontre fixes, les filles ont tendance à déambuler, à être en mouvement. Elles sont souvent plus nombreuses que les garçons à avoir une vie à l’extérieur du quartier. Autant d’éléments qui contribuent à rendre leur présence moins visible.

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Par ailleurs, les jeunes filles s’engagent, consciemment ou non, dans des formes de micro-résistances face à ces hiérarchisations sociales et/ou sexuelles, où leur assignation de genre, parfois accompagnée de violences sexistes, est le prix à payer. Face aux injonctions et aux pressions, elles répondent par des stratégies de contournement de la domination, qui naviguent entre conformité apparente à la norme, stratégie d’invisibilité et dépassement des frontières de genre.

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Ce « non-consentement » à la domination masculine s’exprime dans un jeu avec les frontières de territoire et/ou de sexe, et un déplacement sur un axe visibilité-invisibilité. Selon la désignation sociale dont elles font l’objet, elles se déplacent sur cet axe en fonction du poids de la rumeur, des réputations qui se font et se défont, et de la « note » qu’elles se verront attribuer sur le marché matrimonial. Certaines filles, socialisées dans le respect des normes dominantes en matière de féminité, peuvent parfois en retirer des « bénéfices secondaires », ce qui explique que la virginité soit devenue pour certaines un capital à préserver. Quant à l’investissement dans la scolarité, « l’apartheid scolaire [9]  G. Felouzis, L’apartheid scolaire, la ségrégation ethnique... [9] », qui contraint les adolescent-e-s à se retrouver dans un entre-soi permanent, est de moins en moins un espace pertinent pour échapper aux injonctions normatives du quartier [10]  L’investissement dans l’emploi, domaine où elles échappent... [10] .

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Contraint-e-s de se faire une « place » au sein de la cité, à défaut d’en posséder une dans la société, filles et garçons se sont construit de nouvelles normes, en adéquation avec leurs ressources, accentuant l’écart avec celles et ceux qui, disposant d’un capital scolaire plus élevé, mettent en place d’autres stratégies.

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En définitive, les relations entre les sexes dans les quartiers populaires apparaissent comme la conséquence d’une organisation sociale globale, où les sociabilités filles-garçons s’adossent à la domination masculine. Et, asymétrie de genre oblige, dans les milieux populaires comme ailleurs, le corps des femmes et celui des hommes ne remplissent pas la même fonction : au féminin, il est un objet sexué ; au masculin, il est censé représenter une force de travail. Le corps des hommes est un corps public qui s’extériorise, celui des femmes est un corps privé, qui est subordonné à celui des hommes et à leur appropriation.

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Mais plus loin, les différents rapports de domination qui traversent les relations entre filles et garçons, les oppressions conjuguées de sexe, mais aussi de classe et de race [11]  L’idée de race, socialement construite, demeure un... [11] , sont autant d’éléments explicatifs de comportements peu « lisibles ». Prendre en compte ces articulations devient un enjeu pour comprendre les impasses actuelles de notre société. Car si nous voulons aider des jeunes à rompre ces logiques, et promouvoir un cercle vertueux de « désassignation » des genres, cela signifie sans aucun doute, rompre avec nos propres normes sexuées, et lutter contre le processus de mise à l’écart, social et racial, qui enferme les habitant(e)s des quartiers populaires dans une altérité – chaque jour davantage – indépassable.

Notes

[*]

Horia Kebabza, sociologue, chargée d’enseignement, université Toulouse-Le Mirail.

hk@autan.org

[1]

Les données présentées dans cet article se fondent sur un travail empirique dans les quartiers populaires de Toulouse, sur des entretiens de jeunes filles et garçons, né(e)s de parents maghrébins, âgé(e)s de 16 à 30 ans. H. Kebabza, Jeunes filles et garçons des quartiers : une approche des injonctions de genre, div, 2003, rapport disponible sur :

http://i.ville.gouv.fr/divbib/doc/kebabza_hommes_femmesinjonctions.pdf

[2]

Un travail de conceptualisation reste à faire pour nommer certains phénomènes sociaux, refuser l’usage de catégories globales comme les « jeunes des quartiers », au sein desquelles sont amalgamées des réalités souvent très hétérogènes, et échapper à la catégorisation de vocable fourre-tout.

[3]

D. Lepoutre, Cœur de banlieue, Paris, Odile Jacob, 1997.

[4]

Certains auteurs parlent de capital guerrier. T. Sauvadet, Le capital guerrier : solidarité et concurrence entre jeunes de cité, Paris, Armand Colin, 2006.

[5]

P. Bourgois, En quête de respect, Paris, Le Seuil, 2001.

[6]

P. Duret, Les jeunes et l’identité masculine, Paris, puf, 1999.

[7]

D. Pasquier, Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, éditions Autrement, 2005. F. Maillochon, « Le jeu de l’amour et de l’amitié au lycée : mélange des genres », dans Travail, genres et sociétés, n° 9, 2003. Pour une analyse de la masculinité en milieu rural, voir N. Rénahy, Les gars du coin, Paris, La Découverte, 2005.

[8]

M. Perrot, « Le genre de la ville », dans Communications, L’hospitalité, no 65, 1997.

[9]

G. Felouzis, L’apartheid scolaire, la ségrégation ethnique dans les collèges, Paris, Le Seuil, 2005.

[10]

L’investissement dans l’emploi, domaine où elles échappent en partie au contrôle, représente toujours une stratégie d’émancipation (comme pour l’ensemble des femmes).

[11]

L’idée de race, socialement construite, demeure un concept opératoire pour comprendre des rapports sociaux racialisés. C’est pourquoi « la notion de race doit être promue au rang de production sociale analysable au même titre que les autres productions sociales » : C. Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir, l’idée de nature, Paris, Côté-Femmes, 1992.

Résumé

Français

Il s’agit d’explorer les modalités de reproduction de rapports sociaux de sexe dans les quartiers populaires. L’espace public va susciter une surveillance et un contrôle des filles et de leur sexualité. Mais quelles sont les sociabilités des filles et des garçons dans ces quartiers aujourd’hui ? Au-delà des stéréotypes qui naturalisent des garçons violents, et des filles éternellement victimes, les relations entre adolescent-e-s laissent apparaître, malgré les injonctions de genre et des normes sexuées, des logiques d’attachement. Elles/ils tentent, selon les ressources dont elles/ils disposent, de se faire une « place » dans la cité, à défaut d’une vraie place dans la société.

Mots-clés

  • socialisation
  • jeunes
  • masculin
  • féminin
  • genre
  • mixité
  • espace public
  • quartiers populaires

Plan de l'article

  1. Les relations filles-garçons : normes et injonctions de genre
  2. Le groupe des pairs au masculin
  3. Face à « l’éternel féminin »
  4. La rencontre difficile ou l’évitement amoureux
  5. L’espace public et l’enjeu de la mixité
  6. « Où sont les filles ? »

Pour citer cet article

Kebabza Horia, « « Invisibles ou parias » Filles et garçons des quartiers de relégation », Empan 3/ 2007 (n° 67), p. 30-33
URL : www.cairn.info/revue-empan-2007-3-page-30.htm.
DOI : 10.3917/empa.067.0030

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