2007
EMPAN
Dossier : Travail social en quête de sens
Introduction
Mais enfin de quoi vous plaignez-vous ?
Paule Amiel
[*]
Marcel Drulhe
[**]
Alain Jouve
[***]
Pierre Teil
[****]
Les raisons de se plaindre sont si diverses et si nombreuses que nos esprits surencombrés peinent à les reconnaître. C’est précisément leur nombre croissant qui pose problème et oblige à faire effort d’inventaire et de mémoire pour ne pas les passer purement et simplement par pertes et profits.
Accepte-t-on volontiers de voir un postier sanctionné parce qu’il perd quelques minutes de sa tournée pour porter un journal, un paquet de tabac ou des médicaments à des personnes isolées pour lesquelles il reste le seul lien social ? Même type de sanction pour cette directrice d’école qui aide un grand-père à éviter que son enfant soit reconduit à la frontière. « Faites votre dossier, tous sont étudiés au cas par cas. » C’est ainsi qu’un Turc se fait piéger et se retrouve dans l’avion qui le ramène dans son pays. Que dire aussi des suicides en série dans certaines entreprises ? Faut-il y voir la joie du travail accompli dans la sérénité ?
Avez-vous entendu parler de la robotisation de la convivialité ? « Bonjour. Au revoir », doivent dire à chacun des clients les « hôtesses » de caisse de supermarché, de péage d’autoroute et d’ailleurs… Combien en débitent-elles par jour ? Hier dans le hall d’une banque une vieille dame pleurait. Elle ne pouvait pas obtenir d’argent en le demandant au guichet. Seule la machine pouvait répondre à sa carte bancaire. Peut-être n’en avait-elle pas ou en avait-elle oublié le code ?
Désormais, interdiction de petits temps festifs à l’école. Le gâteau d’anniversaire joyeusement préparé par la maman doit finir à la poubelle. Il n’est plus aux normes et nos chères têtes blondes ou brunes pourraient en avoir une intoxication. Sur qui retomberait la responsabilité ?
Tout est censé se simplifier, surtout dans l’administration. Pourtant la complexité des dossiers à monter ne cesse d’augmenter et le vocabulaire supposé aider à s’y repérer regorge de termes abscons. C’est ce qui s’appelle le progrès ! Et pourtant mettre l’être humain au centre de chaque dispositif revient comme une antienne dans les textes officiels. Mais s’il faut savoir arrêter ce qui pourrait devenir un grand cahier de doléances, qui osera prétendre après cela qu’un « avenir radieux » ne nous tend pas les bras ?
L’intervention sociale en quête de sens
Aujourd’hui apparaît dans les instances et les institutions du social, comme dans le monde de l’éducation et de la santé, un malaise grandissant des professionnels et, plus significatif encore, des usagers : ce malaise est parfois vécu comme une déshumanisation de l’approche, de l’accompagnement et du soin, de la misère et de la souffrance humaines.
La mémoire de l’enthousiasme et de l’élan de la vieille génération des professionnels de l’éducatif et du social contribue à ce malaise. Leurs activités pouvaient prendre mille chemins tortueux, mais elles restaient fixées sur un horizon de sens qui leur paraissait évident : une boussole entre des marges permettant un espace de jeu (tout ne paraissait pas joué d’avance et chacun, chacune y cultivait savamment l’esprit ludique) ainsi qu’une chaîne de valeurs à défendre et à promouvoir. Dans la transmission entre les générations, aurions-nous perdu la vocation ? Mais les anciens avaient-ils seulement la vocation ? Comment se sont historiquement construits ces métiers du travail de médiation qui visaient à faire passer le cap à des personnes en difficulté, quelles qu’elles soient ? Que pouvons-nous retenir encore de cette histoire et le ranimer pour aujourd’hui ?
Faire passer le cap : cette métaphore maritime est-elle encore porteuse en ces temps où la glisse et le surf encouragent moins à ramer qu’à se laisser porter ? Dans un monde où l’on dégaine sans arrêt l’indignation et la condamnation morales, comment ne pas se sentir en décalage face à la démultiplication des punitions ? Comment ne pas être éprouvé et bouleversé lorsque les solutions qui parcourent les rapports et les politiques sonnent creux, sonnent faux dans le moment même où elles étincellent dans leur séduction ? Par exemple, collaborer avec les élus de proximité : oui, mais jusqu’où aller sans jeter aux orties la déontologie du secret professionnel ? Les déplacements de frontières dans les qualifications, les modes de coopération, les missions…, la porosité entre les activités qui appellent la polyvalence sans renoncer à des qualifications exigeantes (des qualifications ou des compétences ?) déboussolent. Et puis ce sentiment d’impuissance : protéger ? réparer ? développer ? Cette trilogie de l’opéra du social paraît bien vieillotte : la masse des personnes en difficulté oblige d’abord à gérer dans l’urgence des files d’attente. De qui relève tel ou tel dossier ? Qui va prendre rendez-vous pour sa constitution ? Quelle est la bonne procédure ? Finies les rencontres approfondies et suivies avec des jeunes ou des familles ? D’abord cocher des cases et faire rentrer le cas dans la bonne file… Il y a de quoi devenir fou ! Mais cette relative impuissance relève-t-elle de soi ou des conditions d’exercice ?
Et s’il fallait changer le fusil d’épaule ? Non plus s’épuiser à donner un sens qui n’a plus cours, mais trouver un autre sens. Abandonner les vieux moulins à Don Quichotte afin d’en construire de nouveaux pour de nouvelles espèces de grains à moudre, n’est-ce pas sortir de la plainte et de la victimisation pour retrouver une parole et une pratique qui ouvrent des perspectives ? N’est-ce pas inventer un autre parcours de « com-battant » (se battre avec) au service de la dignité et de la liberté humaines ?
« Dalila et Claude, éducateurs de rue à Paris, rejettent, eux, l’idée de malaise. “Ce métier est un choix. Le malaise est du côté de la société. En tant que référents, nous n’allons pas rester sur une position de victimes. Pleurons moins, battons-nous plus”, disent-ils, satisfaits de constater, par exemple, que leur travail en faveur de l’inscription des jeunes sur les listes électorales “semble porter ses fruits”. » (« Les travailleurs sociaux, une profession en crise depuis dix ans », Le Monde de l’économie, mardi 5 décembre 2006.)
[*]
Paule Amiel, psychiatre, psychanalyste.
[**]
Marcel Drulhe,
lisst-cers, université de Toulouse-Le Mirail.
[***]
Alain Jouve, directeur
itep, arseaa Les 4 vents, 31320 Castanet.
[****]
Pierre Teil, agrégé de philosophie, ancien directeur d’études du
crfmais, iufm Toulouse.