Empan 2007/4
Empan
2007/4 (n° 68)
166 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749208374
DOI 10.3917/empa.068.0130
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Dossier : Travail social en quête de sens – Rebondir

Vous consultezPolitique d’intégration et fracture sociale

J’ai choisi la terre pour pays

AuteurZarina Khan[*] [*] Zarina Khan, auteur, femme de théâtre, réalisatrice,...
suite
du même auteur



Les mots. L’histoire des mots. C’est elle qui scande l’histoire des hommes. Ce sont les mots et leur sens en mouvement qui rythment l’évolution du monde et nous rapprochent et nous éloignent, dans le fascinant tango des relations humaines.

2 Intégration. Ce mot effrayant, répété, martelé sur le bouclier identitaire, comme une note stridente face à la peur de l’Autre, de l’inconnu qui vient d’ailleurs, qui parle d’autres mots.

Intégration

3 Qu’est-ce que ce mot voulait dire avant, auparavant, à sa naissance en latin ? Réveillons cette mémoire première où à travers la création des mots l’humain naissait à lui-même. Visitons cette famille de mots.

4 Integrare : réparer, remettre en état, recommencer, renouveler, recréer.

5 Mais ce mot avait un frère aîné, integritas : intégrité. Mot magnifique, flamboyant, integritas place l’humain au centre. C’est l’état de celui qui n’est pas abîmé, pas altéré, c’est l’être qui est entier, intact, dans sa totalité, dans sa probité. Qu’est-il arrivé à ce frère aîné pour que naisse ensuite l’intégration, pour qu’il soit nécessaire de le réparer, de le remettre en état ? Quelles fractures, quelles blessures, quelles armes l’ont ainsi privé de son état d’être entier ? Etrangement c’est d’abord le voyage, la curiosité première d’aller vers l’inconnu, vers l’autre, de construire des embarcations légères pour prendre la mer, puis prendre l’air, puis prendre la terre et la broder de routes, de voies de chemin de fer, pour assouvir la quête structurante de l’autre, pour aller à sa rencontre. La migration est le chemin qui a altéré l’intégrité du voyageur curieux de connaître.

Migration. Immigration

6 Immigré. Ce mot est né pour dessiner le mouvement de ces innombrables voyages qui ont strié ciels et mers et terres.

7 Immigrare, le sens premier résonne : pénétrer. Entrer dans la danse de la rencontre. Cette quête première, cette danse fondamentale et noble, aujourd’hui nous rassemble ici pour trouver des solutions au problème qui déchire la face du monde. Violence, racisme, attentats, le voyage s’est transformé en cauchemar, la rencontre en pugilat, les vérités se sont armées pour tuer, l’individu s’est brisé dans la peur de l’Autre et les armées de l’ombre qui sillonnent les routes créées pour la rencontre n’ont pour chef que le désespoir.

8 La cité tremble et plus elle tremble, plus sa cohérence s’effrite, s’écaille, comme une peinture trop ancienne se défait en lambeaux, et pour lutter, parce que la peur grandit, on cloisonne, on sépare, on catégorise, on sectorise, on décentralise, on sécurise. Dans l’angoisse, dans l’illusion de maîtriser le flux et le reflux des pensées et des populations qui les transportent, nous avons en fait découpé le corps vivant de la cité. Nous avons mis la cité en pièces, en morceaux et ses membres épars souffrent de la blessure et, à force de souffrir, se rebellent avant de mourir.

9 L’errance et la survie ont pris la place du voyage vers l’autre, de la curiosité de la rencontre, de tous les espoirs mis dans de nouvelles terres. Dans la nuit qui tombe, des citoyens perdus allument des feux et s’envoient d’une cité à l’autre des signaux incohérents qui ne disent que la peur et l’impuissance. Je ne sais plus qui je suis, dit le voyageur épuisé. Alors, pourquoi serais-je des vôtres ? Parce que l’étranger croit qu’il y a un nous, un corps social encore entier d’un côté et lui de l’autre. Or le moteur du nous aussi est brisé. Pour se rassurer devant l’inconnu, le nous s’est amalgamé par secteurs, par catégories, par religions. Il s’est fragmenté en de nombreux nous hétéroclites et méfiants qui créent alors des vous prisonniers des actions en Bourse, de prières qui s’entrechoquent comme des épées, de chapelets qui explosent dans les mains déchiquetées. Avons-nous oublié la dégénérescence des enfants de ceux qui ne s’accouplent qu’entre eux ?

10 Nous n’avons plus le choix.

11 Le temps est venu de prendre le risque de l’Autre.

12 Le temps est venu de recoudre, de relier ce que nous avons séparé.

13 Le temps est venu de prendre le risque de l’Autre pour devenir soi, de se pencher sur l’âme que nous avons dépouillée en découpant ainsi le corps.

14 Il est temps de retisser les fils arrachés, de métisser avec fierté.

15 Un vrai mouvement d’intégration ne peut se contenter d’appliquer un endoctrinement idéologique positif. Celui-ci volera en éclat à la moindre rupture, trop fragile parce qu’il est véhiculé de l’extérieur.

16 Il est temps, dans la juste suite de Socrate, de réapprendre la maïeutique, l’accouchement de la pensée de chacun. Il est temps de reconnaître les blessures de l’Autre et les nôtres, que nous soyons tous, hommes et femmes, les sages-femmes attentives de l’accouchement d’un corps social intègre, entier où l’Autre est reconnu non pas parce qu’il est de telle couleur ou de tel secteur mais reconnu parce qu’il est, vivant sur la Terre.

17 Je ne connais qu’un espace pour ce travail d’accouchement. C’est celui de l’art et de la culture, de ces espaces sacrés qui rassemblent et fédèrent dans l’émotion les êtres les plus différents. Est-ce un hasard si le théâtre est né en même temps que la Cité et le désir démocratique ? Nous avons séparé aussi ces jumeaux-là et ils meurent de ne pas être à nouveau reliés.

18 En matière de résolution des conflits et de prévention, seule la culture au service de l’être accouché dans la cité permet à l’individu de mieux comprendre qui il est et à partir de là, d’être l’âme, anima, l’animateur du groupe citoyen. Et nous savons qu’il ne peut y avoir de politique d’intégration sans rapport étroit au territoire. Le premier échelon d’intervention est la commune, territoire de vie, territoire démocratique : Cité. L’enjeu, c’est la citoyenneté, c’est elle qui saura intégrer, réparer, recommencer. Et la fabrique de citoyens c’est le théâtre, c’est l’espace de création à traverser par tous afin que chaque individu, lorsqu’il pousse la porte de sa mairie pour voter, soit enfin l’auteur, l’acteur, le metteur en scène de sa vie. C’est ce moi debout, dans toute son identité, dans toute sa responsabilité qui se présentera à l’Autre pour faire naître une véritable rencontre.

19 L’arsenal de méthodologies d’intégration se heurte encore et toujours à la séparation des genres. Comme le théâtre rassemble en son cœur tous les arts, la politique d’intégration ne peut qu’être espace fédérateur des politiques. La clef en est la transversalité, encore si pâle, si absente, sans cesse coupée par les barrières des services et des lignes budgétaires. Nous nous sommes enfermés dans des dispositifs sectorisés en croyant qu’ils renforceraient l’efficacité. Or la transversalité est l’irrigation indispensable à l’identité de chaque territoire, de chaque secteur le plus spécifique. La culture est de fait transversalité. C’est parce que je suis vraiment moi que je peux aller vers l’Autre et que l’Autre me voit. C’est parce que mon identité est claire que je peux prendre conscience de la tienne.

20 L’immigré pénètre un pays. Les jeunes des cités de Saint-Denis avec qui j’ai réalisé le film Ados Amor, avaient fait dire à un des personnages : « Il faut que nos enfants et les enfants de nos enfants sachent d’où ils viennent pour qu’ils puissent enrichir le pays où ils vivent des couleurs de leur pays d’origine. »

21 C’est un acte d’amour. Un amour qui n’aime pas ce qui est aimable, ce qui est compréhensible, familier, ressemblant, un amour qui aime ce qui est.

22 Si immigrare c’est pénétrer, allons au bout de l’image d’un corps entier intact, intègre face à un autre corps qu’il pénètre. Immigrer, c’est alors féconder l’Autre et être fécondé par lui.

23 Lorsque l’eau de la mer rencontre l’eau douce de la terre qui se fait fleuve et rivière, c’est là, dans cet espace de rencontre, que se crée la vie, dense, riche, inépuisable. C’est là que les eaux se rencontrent, s’intègrent mutuellement, renouvellent la vie. Nouvelle comme l’ère qui est à intégrer à partir de l’échec qui nous a rassemblés, l’ère nouvelle dont nous allons accoucher.

24 En 2006, nous avons initié un nouveau programme : l’Autre, la Mer et Moi, sur la base d’un triangle national et international, un pont nord sud est. Les premiers points de ce triangle sont aujourd’hui la France, la Grèce et l’Allemagne pour l’Europe, le Mali pour l’Afrique, la Russie et la Pologne à l’Est et un triangle national Bretagne, Ile-de-France, Rhône-Alpes. Dans ce programme il s’agit de relier la terre et la mer, les mers entre elles, Baltique, Atlantique, Méditerranée et la mer de sable, le désert. Il s’agit de relier les marins du désert à ceux des villes, à la mer des villes… L’itinérance de notre création théâtrale 2007 « Socrate, le retour » est le liant sur ce chemin que nous traçons pour ouvrir un autre regard sur l’apprentissage de la démocratie. Redonner sens au grand voyage vers l’Autre, créer et écrire, et que des chemins de textes issus de tous les ateliers du monde soient plantés sur le bord des routes dans les gares et les ports comme autant de drapeaux humbles qui appellent les hommes à se redresser dans leur intégrité et à se rassembler, grande armée de lumière, pour défendre ensemble un seul pays : celui de l’Être.

Expériences, éclairages des fondements

25 Alors que je me rendais dans Sarajevo en guerre à l’atelier d’écriture et de théâtre que j’avais décidé d’ouvrir, je me suis trouvée face à une bifurcation. Je pouvais aussi bien passer par la droite que par la gauche. La situation était très tendue militairement, personne dans la rue, les abris pleins. J’ai hésité et puis j’ai choisi de passer par la gauche peut-être parce que la rue était pavée. Tandis que j’avançais j’ai entendu soudain l’obus tomber dans la rue de droite et tout a tremblé, la terre, la pierre, moi. Dans le tremblement de la guerre je me suis demandé : « Qui serait assez fou pour se rendre à un rendez-vous d’écriture ? Quels jeunes prendraient le risque, quels parents laisseraient leurs enfants sortir des caves ? » Je suis arrivée sur la place du rendez-vous. Quatorze adolescents se tenaient là debout, ils étaient restés dehors malgré le bombardement, groupés comme des arbres avant la clairière. Ils m’ont vu apparaître seule sur la place déserte et tout à coup ils ont crié : « Elle est vivante ! » Et ils faisaient les fous et riaient. « Elle est vivante la dame metteur en scène de Paris qui vient pour faire du théâtre. » Elle, c’était moi. Ils ne connaissaient ni mon nom, ni moi, ils attendaient juste quelqu’un qui leur ouvre la porte de la liberté qu’aucun ennemi ne peut atteindre. Ils m’attendaient pour mettre des mots de paix sur la guerre et pour lâcher leurs mots comme des oiseaux et qu’ils fassent tout le tour de la Terre. « Elle est vivante. » Sur leur visage, dans leurs sourires se côtoyaient l’inquiétude qui avait précédé et la joie, ils ont serré l’inconnue que j’étais dans leurs bras, ils m’ont aimée non pas parce que j’étais moi mais parce que j’étais vivante. Le rêve s’est accompli : écrit et monté en cinq jours de guerre, notre « Dictionnaire de la vie » a fait le tour du monde, accueilli en Allemagne en 1995 avec chaleur, joué dans soixante-dix villes de France, dans des centaines d’écoles, dans les rues, sur les places publiques, dans le métro, pas seulement dans les secteurs protégés de la culture, dans la vie. Dangereuse cette troupe qui se fait dans l’instant et s’agrandit au fur et à mesure qu’elle marche à travers le monde pour porter une parole de paix. Il n’y avait pas de lignes budgétaires ni de cases pour ce type d’opération ou bien il les fallait toutes. Ministère de la Jeunesse, Éducation nationale, Affaires étrangères, Intégration, Culture… Transversal, trop transversal, privé de vivres. Nous avons alors tout fait entre citoyens, monté les images pour faire des films, publié le livre en quatre langues, mis en scène le spectacle en vingt et une langues simultanées pour que l’oreille s’emplisse des sonorités de tous les mots qui se rencontrent. Et les citoyens ont acheté l’œuvre et leur argent permet toujours au « Dictionnaire de la vie » de vivre et de circuler. Des ateliers accompagnent le spectacle. Je vois encore le jeune Allemand de Göttingen qui avait écrit avant de voir le « Dictionnaire de la vie » : « Nous n’avons pas à avoir honte d’Hitler, l’homme est juste venu nous proposer des solutions, der Mann hat nur Lösungen vorgeschlagen. » Il s’appelait Dietrich et avait de grands yeux bleus et tristes, les miens étaient pleins de larmes. Il est venu au théâtre. Après la représentation je l’ai cherché, je suis allée vers lui : ses yeux souriaient, il attendait les jeunes de la troupe pour discuter, il les aimait déjà tous, les juifs, les musulmans, les catholiques et les protestants confondus, il se fichait de leur pedigree, de leur religion. Il était heureux. « Il y a peut-être d’autres solutions, vielleicht gibt es andere Lösungen ». « Peut-être, vielleicht » ai-je répondu et nous avons éclaté de rire. Et Dietrich s’est mis au travail et a écrit et monté avec d’autres Allemands : « Wir sind alle Brücke Bauern, Nous sommes tous des constructeurs de ponts. »

26 L’œuvre de vie est plus forte que tout : en une heure et demie de spectacle, elle a emporté dix-sept ans de préjugés.

27 Aussitôt après cette rencontre j’étais à Paris à l’Unesco où se tenait une commission « Culture de paix » (drôle, n’est-ce pas, que le mot paix doive être ajouté à culture, dit-on par ailleurs culture de guerre ?). Avant la réunion, un homme m’a abordée : « Excusez-moi, Zarina Khan, j’aimerais savoir, le “H” dans votre nom est après le “K” ou après le “A” ? » En clair il demandait : « Vous êtes juive ou musulmane ? » J’ai répondu : « Ça dépend des jours, mon H danse. »

28 Arrière-petite-fille de corsaires napolitains qui protégeaient la mer et sont allés se mettre au service de Catherine II en Russie, petite-fille d’un officier de la marine du Tsar, fille d’un prince indien qui a avec d’autres créé le Pakistan, née dans la colonie Russe de Tunis, protectorat français, belle-fille d’un ambassadeur d’Allemagne, mariée à un juif polonais mort de la souffrance de toute sa famille déportée, je suis le produit ingérable de ce monde nouveau. De plus, artiste et scientifique, poète et spécialiste des droits de l’enfant, je n’ai pas de plan de carrière possible, je n’ai pas de plan de vie possible, je n’ai que la vie. Il n’y a pas de case pour m’intégrer et aujourd’hui je sais qu’il y a des millions d’êtres, comme moi, tissés, métissés, nés libres en terre occupée, pour la réparer, pour la libérer. J’avais 9 ans quand Konrad Adenauer m’a donné très sérieusement, très longuement ma première leçon de géopolitique, comme s’il voulait m’en imprégner pour qu’un jour je transmette. J’avais 14 ans lorsque Willy Brandt m’a appris que l’échec n’est pas seulement le creuset du désespoir, qu’il peut aussi ouvrir la porte vers l’Autre pour qu’on puisse lui demander pardon et integrare, recommencer, créer. Pour faire de la politique, il me fallait choisir un pays, j’ai choisi la Terre. Il me fallait un outil, un outil universel qui échappe à toute appartenance. L’Art s’est ouvert à moi pour m’emmener vers l’Autre, vers les autres, l’Art à traverser ensemble, l’Art à partager, afin que chacun puisse ciseler sa vie et en faire une œuvre, la plus riche et la plus belle de toutes, l’œuvre d’humanité.

 

Notes

[ *] Zarina Khan, auteur, femme de théâtre, réalisatrice, 07170 Mirabel.Retour

Résumé

Dans le labyrinthe des contradictions sociales, il ne s’agit pas, une fois encore, de dénoncer et chercher, comme le fit Dédale pour son fils Icare, à inventer des techniques et des machineries d’ailes pour espérer abandonner le désespoir ; il s’agit d’affronter ce qui est, de regarder d’où nous venons pour comprendre qui nous sommes, le monde que nous avons créé, et tracer ensemble, sur le goudron, sur les mers de béton, un autre chemin humble et précis, peut-être même inventer un sentier d’escalade où nous serons obligés d’être encordés, donc enfin solidaires.

Mots-clés

citoyen, Socrate, théâtre, politique d’intégration, paix


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Zarina Khan « Politique d'intégration et fracture sociale », Empan 4/2007 (n° 68), p. 130-134.
URL :
www.cairn.info/revue-empan-2007-4-page-130.htm.
DOI : 10.3917/empa.068.0130.