Empan 2012/1
Empan
2012/1 (n° 85)
200 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749216171
DOI 10.3917/empa.085.0176
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Ces adolescents qui évitent de penser, Pour une théorie du soin avec médiation, Nicole Catheline et Daniel Marcelli, Toulouse, érès, 2011


Nicole Catheline et Daniel Marcelli vont tisser, tout au long de cet ouvrage, « trois brins » en devenir que sont l’adolescence, le soin et la médiation, trois brins participant à un même processus, profondément inscrits dans l’épaisseur du temps et rebelles à l’urgence. Ils vont s’attacher à démontrer que le soin avec médiation relève en fait de l’aire transitionnelle, telle que décrite par Winnicott et à sa suite par Roussillon, et qu’il s’agit là d’un moyen privilégié de travail avec les adolescents.

2 Ils rappellent que le regard porté sur l’adolescence a changé : elle n’est plus pensée en termes de rupture mais plutôt de transformation. Dans ce contexte, la médiation, avec son statut d’objet tiers, décentre de la relation duelle et donc d’une situation de dépendance, redoutée et désirée à la fois, entre menace de confusion et vécu de perte. Le conflit d’ambivalence est au cœur de la croissance psychique. Au moment où l’adolescent doit se désengager de ses liens œdipiens, l’excitation pubertaire, au contraire, le pousse vers eux, d’où une intense conflictualité potentielle. Cette apparente contradiction – précisent-ils – est le fait de l’articulation pas toujours aisée entre le plan narcissique, socle de l’identité, et le plan objectal apportant les indices d’une identification différenciatrice.

3 Face à des personnes limites, enfermées dans d’incessantes répétitions d’actes, l’interprétation, au lieu de porter sur l’analyse du conflit, doit viser plutôt la création ou le rétablissement d’un espace de jeu, retrouvant en quelque sorte un accordage affectif qui leur a fait défaut.

4 L’autonomie procède de la dépendance et il est nécessaire de ne pas chercher à résoudre ce paradoxe – affirment N. Catheline et D. Marcelli – parce que c’est lui qui alimente la créativité de l’être. Le sens vient au sujet par le détour de l’objet, et la subjectivité ne provient pas exclusivement de soi, l’autre en est le cofondateur. C’est le sens qui protège des débordements pulsionnels et la mise en sens s’avère indispensable pour que la subjectivité puisse se penser.

5 Reprenant les travaux de Stern et de quelques autres, psychanalystes mais pas seulement, les auteurs appuient leur démonstration sur le concept de transsubjectivité, ce temps premier où la subjectivité constituée de l’adulte rencontre une personne qui « n’est encore personne » et dont la subjectivité constituée est potentielle. Ils situent l’origine psychique de la pulsion dans le partage de regards entre la mère et l’enfant, c’est « une danse interactive », faite de disponibilité maternelle et de réponses adaptées au nourrisson, qui sera au cœur de l’accordage affectif. Le visage d’un autre être humain suscite chez le bébé une « attente insensée », elle est un besoin psychique : obtenir une réponse qui prenne sens. La réponse de la mère va créer une véritable empreinte chez le bébé et, comme le soutient Roussillon : « On ne peut plus penser la pulsion et son devenir sans prendre en considération la manière dont elle est reçue, accueillie ou rejetée par l’objet qu’elle vise. »

6 Le vrai self et le sentiment de créativité constituent ce qu’il y a de plus intime et de plus personnel chez l’individu. Ils sont le fruit d’une reconnaissance réfléchie par un autre et entre les deux un espace tiers, externe à la dyade. C’est un « dérivé complexe du visage qui réfléchit – dans les deux sens du terme – ce qui est là pour être vu ». L’investissement de l’objet se superpose à l’investissement de soi-même sans antagonisme, pour autant que l’investissement de l’objet vienne refléter au sujet ses propres états avec un léger écart.

7 La triangulation que permet la médiation diffracte les phases d’engagement relationnel et soutient la circulation des relations.

8 Les processus de pensée et les modalités de raisonnement ont directement à voir avec le narcissisme et l’inévitable sexualisation de la pensée. Penser autrement ouvre à la singularité, à la différence, donc au doute. L’accès à la pensée abstraite ne dépend pas des compétences mais de la disponibilité pour pouvoir s’en emparer.

9 Les pathologies de la transformation ne sont pas celles du conflit, d’autre part, l’apparition de ces pathologies est le fait d’une société qui valorise l’épanouissement de l’individu, enjeu d’un travail de subjectivation, difficile à atteindre pour certains. Pour ces raisons, il est nécessaire de repenser nos outils de soins, comme s’y sont employés les auteurs.

10 Dans la dernière partie de l’ouvrage, vignettes cliniques à l’appui, ils vont présenter une expérience de quinze années de travail clinique en hôpital de jour pour adolescents, à partir notamment du travail groupal : « les groupes thérapeutiques à médiation » corporelle, expressive, culturelle, qui sont des groupes en général fermés, mais aussi et surtout « les soins médiatisés en groupe». L’originalité de cette dernière approche réside dans la mise en place de soins avec l’objectif premier de relancer une activité de penser détoxifiée chez des ados en « mal de vivre », inhibés ou empêchés. L’accueil thérapeutique de jour « Mosaïque » en illustre les principes et le fonctionnement.

11 Ces moyens thérapeutiques vont permettre la création d’un espace de co-pensée, que les auteurs proposent comme un « antre-deux », pour en souligner la partie obscure et incertaine, à l’intersection de l’un et de l’autre, à mi-distance précisément : un espace malléable entre ados et pairs, et entre ados et soignants, où la créativité de chacun peut émerger et trouver sa place.

12 Suzanne Meaux

13 meaux.suzanne@orange.fr

Conscience contre violence, Stefan Zweig, Paris, Le Castor Astral, 2008

14 Ce petit chef-d’œuvre de Stefan Zweig, découvert sur le tard, peut difficilement laisser insensible. En filigrane est en effet interrogée, tout au long de cet écrit, la tension permanente de l’homme libre qui constate avec lucidité, et quelquefois effroi, l’écart entre l’acte qu’il pose et celui qu’il aurait aimé effectivement entreprendre, entre ses valeurs défendues et celles affichées. Cette tension-là nous concerne tous et l’individualisme exacerbé qui, malheureusement, caractérise de jour en jour davantage nos comportements ne fait qu’en accroître l’intensité.

15 Écrit en 1936, en pleine période de montée du fascisme, ce récit nous relate le conflit et l’impitoyable combat qui opposaient au xvie siècle l’humaniste Sébastien Casteillon et Johannes Calvin. Liberté et tolérance contre intégrisme ; résistance et non-violence contre menace et terreur… Avec la question, dans le but de survivre psychiquement ou physiquement, de la capacité de chacun à s’inscrire dans la lutte, la soumission ou la fuite. L’intérêt de ce témoignage historique, de cet affrontement au départ si disproportionné malgré ou à cause des risques encourus – consciemment évalués mais cependant acceptés, assumés au nom de valeurs humanistes –, me semble double :

  • d’une part, la dimension prémonitoire du récit et la dénonciation à travers celui-ci de la folie humaine, de la frilosité et du manque de réactions qui, tout au long des siècles et encore aujourd’hui et demain, peuvent nous entraîner vers les pires atrocités ; dimension réaliste aussi de ce que peut être la grandeur humaine à travers la description de Sébastien Casteillon, de sa capacité à s’engager, à se sublimer, à inventer de nouvelles formes de lutte ;
  • d’autre part, et ce n’est pas la moindre richesse de ce livre, Conscience contre violence nous emporte dans l’univers humain, intime donc complexe, de cet incomparable écrivain, ami de Romain Rolland, de Sigmund Freud, que fut Stefan Zweig.

Je ne sais si l’amitié nouée avec le célèbre psychanalyste a influé cet Européen d’avant-garde, mais nul doute que, dans son œuvre, nombreuses furent les projections, chacun des personnages principaux masculins ou féminins de ses romans, nouvelles ou bibliographies, semblant nous dépeindre une partie de leur auteur. Difficile cependant de qualifier les écrits de S. Zweig d’autobiographiques, même si beaucoup de personnes décrites dans son œuvre sont inspirées par la conscience et la connaissance qu’il avait de lui-même ; par les interrogations que suscitaient ses choix de vie, ses hésitations, la mollesse de certains de ses engagements.

16 Comment ne pas noter ici la magie de la plume de l’auteur qui réussit à embellir les travers de ses héros en soulignant leur complexité et leurs luttes incessantes vers la reconnaissance de leur part d’humanité. Écrit quelques années avant son suicide, en 1942 à Petrópolis, Conscience contre violence n’échappe pas à ce constat. Comment ne pas croire, en effet, que Sébastien Casteillon n’est autre que celui que Zweig aurait aimé être ? Un intellectuel pacifiste, humaniste dans l’action et prêt à tout sacrifier pour la défense de l’humaine liberté.

17 À ce titre, dans un monde aujourd’hui formaté, où la moindre prise de risque, quel que soit l’idéal à défendre, devient inconscience, l’histoire relatée s’apparente à un véritable appel ; un cri qui revendique cette responsabilité, citoyenne et solidaire, qui, comme l’écrivait Zweig en 1930 dans la bibliographie consacrée à Joseph Fouché, presque toujours confère à l’Homme de la grandeur.

18 Alain Jouve

19 Comité de rédaction de la revue Empan

Le handicap au risque des cultures, Sous la direction de Charles Gardou, Toulouse, érès, 2010

20 Le dernier ouvrage du professeur Charles Gardou revêt un caractère à la fois unique et exceptionnel. Il est unique car c’est bien la première fois qu’une vision panoramique du champ du handicap est ainsi proposée et menée à bien. « Ouvrage à plusieurs voix » (vingt contributions de chercheurs issus des cinq continents), l’objectif est bien d’en « explorer les représentations collectives », en quelque sorte de dresser une « fresque anthropologique ». Pari magistralement et remarquablement tenu. Ouvrage exceptionnel car, au-delà des diversités des cultures et des situations abordées, il dégage une trame commune à la confrontation au handicap – très bien mise en relief dans l’introduction et la conclusion proposées par Charles Gardou –, par au moins trois caractéristiques bien marquées, qui en constitue le cadre contenant, en impulse la dynamique sous-jacente et explique les conduites d’ajustement en réponse. Représentations (lieux de mémoire) et affects (lieux de souffrance) s’y entremêlent dans une recherche anxieuse et ambivalente face au questionnement que provoque le trauma du handicap.

21 En premier lieu, un effet de rupture : histoire de chocs et choc d’histoires, confrontation sidérante au corps déformé, à l’esprit dérangé, et par là au négatif de l’inconnu, de la perte, du manque, de l’altérité, de la faille – soulevant l’éventualité de la défaillance –, du moins mais aussi du trop, alors que l’attendu préfiguré merveilleux fait défaut. Le sentiment d’étrangeté, de désarroi et de déroute qui en découle signe une césure générationnelle et filiatrice, et entraîne, à partir de l’irruption du désordre, une recherche éperdue, revendicatrice, de justifications à visée de dédommagement et de réparation, sur fond conflictuel et ambivalent à la fois de non-acceptation-rejet et d’acceptation-accueil.

22 Un second négatif dès lors se superpose et s’imbrique au premier sous forme de résistances et de défenses (de protection et de dégagement), variées selon les cultures, mais fondamentalement proches par ce noyau et pivot central qu’est le face-à-face avec une image de l’autre et de soi dé-figurée. Ce qui est là en jeu est de l’ordre de l’impensable-irreprésentable et de l’indicible masqué par des mouvements de culpabilité (châtiment et sentiment d’être détruit), de honte (sentiment d’être vu) et d’humiliation (sentiment d’être rabaissé), d’hostilité (colère divine), mais également de tentative de dépassement de la dette imaginaire et de sauvegarde de l’autre comme membre de la collectivité, investi alors de pouvoirs tutélaires bénéfiques.

23 En deuxième lieu, l’entrée dans la recherche de la cause : il s’agit de chercher à comprendre l’incompréhensible. Cette recherche indéfinie – linéaire et réductrice – de la cause de la cause, en spirale, mêle explications imaginaires, le plus souvent contradictoires : elles colmatent l’angoisse de base que suscite le double « différent », « fantôme » vécu comme danger et menace par « idées » fantasmées de dégénérescence, de contamination-contagion et de transgression potentielle des interdits fondateurs que représentent les tabous du meurtre et de l’inceste. Cet imaginaire collectif, abondamment présent dans les mythes et les rituels, se nourrit de thématiques faisant appel au religieux, au magique. Comportements conjuratoires, sacrificiels, exorcisants (sollicitation du divin, du devin, du sorcier, du chaman…) – à la fois expiatoires –, se concrétisent au travers de démarches qui recèlent finalement un désir, masqué et brouillé, de trouver du sens là où le non-sens, le contresens, le faux sens avaient pu surgir. Irrationnel et rationnel se chevauchent au travers d’un travail souterrain de fixation et d’évitement, dans lequel s’affrontent, dans un entre-deux, « forces maléfiques et forces bienveillantes », recourant aux explications – comme point d’ancrage sécurisant – de l’organo-genèse, de la sociogenèse, moins souvent à celles de la psychogenèse.

24 Puis encore, l’adoption d’un mode de fonctionnement – de stratégies –, recherche et témoin d’un compromis de vie le moins souffrant et le plus réassurant possible, tant pour soi que pour le groupe familial et pour la collectivité, sauvegarde du lien social à l’encontre de ce que serait le dé-lien. À ce niveau, l’« acceptance » peut trouver place et se faire mise en signification, véritable travail psychique de re-figuration au travers duquel l’autre est moins pensé, moins parlé, moins agi. Ouverture et perspectives, projets communs et partagés deviennent de l’ordre du possible. Ils sont œuvre d’adaptabilité pour peu que l’onde de choc initiale puisse être dépassée, c’est-à-dire représentée et symbolisée de par la lente acceptation de la non-acceptation. Cette « métamorphose » n’efface pas « l’insensé » originaire mais le secondarise en termes de reconnaissance ; là où il y avait irruption de la différence se glisse sentiment partagé de mêmeté et de ressemblance en tant qu’appartenance commune au groupe social.

25 Ces mouvements et ces représentations, les reléguées (celles de l’inconscient individuel, familial, collectif) et les déléguées – supports et ressorts de cette confrontation –, se retrouvent et sont repérables dans les différentes présentations des chercheurs. Ils et elles se corporéisent en singularité selon les cultures – et leurs lectures, chapitre par chapitre, sont une véritable découverte ethnographique –, mais le fond d’universalité qui les caractérise est constamment présent. Ce dont il s’agit est bien l’interrogation sur les origines et ce qu’il en est du soi aux prises avec les processus d’identification et de devenir de tout être en voie d’humanisation.

26 On ne peut que recommander vivement la lecture d’une telle somme – « variations anthropologiques » – ô combien éclairante du fait des analyses en profondeur à la fois fines et nuancées. Elle a le mérite de situer la confrontation au handicap à la fois comme situation, comme relation – par le biais paradoxal de barrières de contact puisqu’il s’agit à la fois de séparer et de réunir –, et par là comme recherche d’un équilibre harmonieux. Si ce processus est atteint – ce qui n’est pas toujours le cas et n’est jamais définitivement acquis, parce que fragile – il permet à chaque protagoniste de trouver place et sens dans sa position de sujet à la fois psychique et social. À défaut, par double lien il s’enlise en « intégration ségrégative » équivalent de relégation ; au mieux, il débouche sur l’« integrum est » : il est devenu libre de…

27 Personnes handicapées, familles, professionnels des sciences humaines et sociales, décideurs ne se tromperont pas en prenant connaissance de cet ouvrage qui fera date dans la compréhension des tenants et des aboutissants de la confrontation aux situations de handicap dans les sociétés humaines.

28 Le handicap au risque des cultures pourrait aussi s’intituler « Les cultures au risque du handicap », tant il est vrai que la déstabilisation liée au handicap ébranle de façon complexe et paradoxale les repères individuels et sociétaux par ses effets moins de miroir que de réverbération énigmatique : qu’en est-il du rapport à l’autre et par là du rapport à soi ? C’est bien ce que met en relief cet ouvrage « salutaire » qui arrive à point nommé.

29 Jean-Sébastien Morvan

30 Professeur émérite université Paris-Descartes

31 jean-sebastien.morvan@wanadoo.fr

Folie, leçon de choses, Journal d’une infirmière en psychiatrie, Blandine Ponet, Toulouse, érès, 2011

32 Au début du livre, on dirait quelqu’un qui marche dans le brouillard. Un brouillard opaque et doux à la fois. Quelqu’un qui sent le sol sous ses pieds, ancré, et donc qui ne se cogne pas, ne tombe pas, malgré le brouillard. Quelqu’un qui accepte de ne pas tout voir. Ça se relâche, ça respire. Quelqu’un qui cherche. Pendant tout le livre, je ne me suis jamais senti seul. Parfois, je ne vois pas tout, je suis dans ce brouillard, je me perds un peu. C’est désagréable, les patients apparaissent clairement, parfois dans leur douleur, leur enfermement… Mais je ne suis pas seul et celle qui m’accompagne me fait l’effet d’être ancrée, alors je ne tombe pas.

33 Dans la vie, les rêves nous parlent de l’ombre, de l’innommable. Lorsque, accompagné, je les fouille, alors je n’éclaire de conscience, de sens, que ce que je peux appréhender dans mon mouvement actuel ; que ce que je me permets d’attraper et de regarder. Le reste demeure dans l’ombre et ce sera peut-être pour une autre fois. Le mieux que je puisse faire est d’accepter mes limites actuelles. En revanche, ce que je sais, ce que je conscientise, je le sens et cela me constitue alors véritablement. Dans ce livre – avec encore une fois cette impression d’une présence très forte incarnée dans chaque mot (quelqu’un parle) –, je ne vois pas une théorie, un savoir cortiqué, c’est tout sauf une vulgarisation. Ces écrits ont résonné en moi comme un rêve que je visite. Les rêves, ça ne se vulgarise pas.

34 Quelqu’un parle : c’est un être à la recherche de liens réels. Cet être me parle du fond de ce qu’il est – en lien avec soi et l’autre –, dans la spécificité de la relation de soin. De cela, je n’en comprendrai que ce que je suis en capacité de conscientiser dans mon rapport à moi et à l’autre. Le reste demeure dans l’ombre, et ce sera peut-être pour une autre fois. Ce que je veux dire, c’est que le langage de ces écrits est relativement pur, il dépasse Blandine ou moi, lecteur. Il est un peu celui des rêves, il est collectif, il nous concerne tous et nous parle à tous différemment dans notre unicité. Du coup, la profondeur en est infinie. C’est peut-être un peu de la poésie. Et puis j’ai l’impression que c’est le fruit d’un être qui cherche sans jamais s’asseoir sur ce qu’il a trouvé. Pendant presque 400 pages, elle ne s’assoit jamais dessus, parce que l’autre – en face –, concerné par la question du soin, n’arrête pas d’être unique à chaque fois, et du coup ça recommence : il faut créer à nouveau. Et on voit comment la psychiatrie n’est pas une science mais peut-être un art.

35 Maintenant, j’aimerais visiter très humblement certaines des choses qui m’ont touché, qui ont résonné dans ces écrits. Et j’ajoute que c’est infime par rapport à tout ce qu’on peut y trouver.

36 D’abord, tu m’as dit combien tenter d’établir un lien avec l’autre, c’est nécessairement se confronter à soi. Ce livre fourmille d’instants où nous sommes plongés au cœur de la relation de transfert, où l’être soignant se débat, se perd dans ce qu’il éprouve, où il cherche à se recentrer, à lire en lui-même, parfois pris dans la douleur et l’angoisse. Où il cherche à se décaler, à se détacher un peu pour comprendre quelque chose de ce qui se dit dans le lien. Trouver une réponse qui permette à l’autre d’exister un peu et d’être en lien. Des instants d’engagement dans la relation.

37 Il y a cette idée qui ressort à un moment du livre : faire de la place pour l’autre. On dit souvent ça sans humilité, mais ça ne va pas de soi ! Tu dis : « accepter de se laisser déshabiter et y survivre », « donner la reconnaissance au désert » (p.148). Ça résonne en moi comme : accepter ce vide en l’autre et nécessairement en moi-même. Un énorme lâcher prise. Arrêter de se cantonner dans cette illusion de maîtrise et se confronter à une part de vide en soi. « Y survivre » (p. 148).

38 Tu rappelles à la nécessité de se poser la question de soi, qu’est-ce que je fous là, en psychiatrie ? : « Se poser la question de ce qu’étaye l’hôpital en nous-même, c’est accepter d’entrer dans cet écart entre être soignant et ne pas l’être : accepter de se détacher des identifications qui nous portent et entrer dans le territoire de l’inconnaissance, là où la rencontre de l’autre nous force à appréhender quelque chose de lui aussi bien que de nous-même, là ou le néant nous appelle à créer, pour éviter d’y être englouti » (p. 268).

39 Il apparaît encore la nécessité de ce retour à une conscience de soi, du mouvement dans lequel je suis, se décoller, aller vers une différenciation, une individuation, pour apprendre avec le patient à créer du lien. Rien ne va de soi : j’ai un diplôme d’État, je n’ai pas pour autant mon diplôme de je sais être en lien. Dans savoir être, il y a savoir – être : ce n’est pas rien ! Cela demande à se le -cortiquer pour le ressentir, l’éprouver. Et là, chapeau, tu t’en décolles pour lui trouver un langage et le transmettre !

40 Tu parles du corps qui s’adresse. « Quelle que soit l’attitude, l’infirmier doit toujours penser à cet écart franchi d’aller vers l’autre, écart ressenti parce qu’un usage ordinaire du discours n’est pas le socle commun. Et c’est alors le corps seul, seul parce que dépouillé de discours, qui s’avance, même s’il s’avance en parlant. C’est le corps seul qui s’avance dans le retrait de l’autre » (p. 229). Dans le travail, sans même s’en rendre compte, on apprend à ajuster comment on va vers l’autre, avec son corps, comment on s’adresse physiquement à l’autre. Ça me parle de ces moments où, face à un patient qui se pose en retrait du monde (physiquement, psychiquement), je vais vers lui. Je me concentre sur lui ; sur une personne à la fois. Il y a un engagement du corps, et puis, il faut y croire, y aller de tout ce que tu es. Parce que l’impression que tu peux avoir à ce moment-là, c’est : « Sinon, il ne m’entendra pas. » Le signal ne sera pas assez fort. Et puis, comment je prends dans le ventre ce retrait, quand il ne répond pas. Comment je me sens entre deux bords d’un gouffre, un peu seul, dans un petit néant, un petit désarroi, le temps d’une seconde. Habituellement, les conventions sociales nous épargnent cette seconde de néant.

41 Tu parles de la scène : « Comme si l’opacité du travail soignant, c’était “ne pas se compter”, ou plutôt : ne pas pouvoir se compter, ne pas savoir pour quoi, ni pour quelle part on y est. Accepter la venue de l’autre dans son génie propre, en sachant pourtant que le cadre que nous constituons et l’espace qu’il offre ont rendu possible cette expression même et qu’elle n’est pas forcement transposable ailleurs » (p. 315)… Je tourne quelques pages… « Nous étions là, et nous fournissions, soutenions la scène pour que de telles choses puissent avoir lieu (avoir lieu : ici l’expression est à entendre au sens propre) » (p. 318).

42 L’idée que ce n’est pas parce que le patient ne peut transposer son vécu hors de l’espace soignant que ce vécu ne lui appartient pas, que cela signifierait que nous le soignons et que lorsque cela cesse, tout s’effondre. Le patient se soigne, nous l’accompagnons. Nous sommes garant de l’espace au sein duquel il se soigne. « La scène ». On crée les conditions d’un soin possible. Et cela, se le rappeler, l’éprouver, c’est faire un bond de côté : c’est lui rendre un peu de son être et éviter un paquet de dérives où le patient n’existe plus qu’en tant qu’objet qu’on soigne, voire qu’on éduque.

43 Plus loin, une super vision de l’équipe ! « Exister comme collectif, c’est aussi comprendre qu’accepter d’être concerné par les malades, c’est aussi accepter d’être concerné par les collègues, parce que les malades sont malades, “collègues compris”, si l’on peut dire. Parce que le collectif en psychiatrie est littéralement une feuille de papier sur laquelle s’inscrivent les symptômes. Du collectif en psychiatrie, on ne peut pas s’extraire. Il nous engage de fait » (p. 325).

44 En pensant à mon équipe… J’ai l’impression qu’on bosse – que je bosse – trop souvent comme si : tout le monde a été recruté, l’important c’est d’avoir le nombre (et Dieu sait que c’est important). Une fois qu’on fait le nombre, c’est acquis ! ! Avec de la bonne volonté, ça doit rouler ! Et si ça foire, alors ça dysfonctionne et on fait une réunion de fonctionnement. Non, le collectif n’est pas acquis : ça paraît évident, mais je vous jure qu’on bosse souvent dans la dénégation de cette évidence. Et ce sont les patients qui tirent indirectement la sonnette d’alarme.

45 Le patient, pris dans une relation transférentielle puissante avec les membres de l’équipe (c’est la moindre des choses !), les membres de l’équipe dans un contre-transfert puissant… et les relations entre ses membres en sont bouleversées, allant parfois jusqu’à rendre impossible le travail ensemble.

46 Cela s’actualise parfois sur ce qu’on appellera des conflits de « où t’as encore rangé ma brosse à dents ? ! ! » (il faut s’imaginer la version scène de ménage, non pas dans la salle de bains conjugale mais dans le réfectoire du service). Mais plus grave et moins drôle, des conflits allant parfois jusqu’à faire décompenser des problématiques individuelles d’un membre et le pousser à s’arrêter de travailler, à s’exclure du collectif lui-même excluant, le vécu étant devenu trop violent pour chacun. Et là, l’humain devient bête, le collectif, meute – et mieux vaut sacrifier un membre que de prendre le risque de sacrifier la meute.

47 Des conflits qui poussent – lorsqu’ils sont bien lunés – les membres du collectif à regarder, tenter de se décoller de ce qui se passe pour tendre l’oreille à ce que dit le patient, puisque c’est bien lui qui actualise sa problématique dans la relation de transfert (eh oui, on n’est pas dans une salle de bains, mais bien au travail… quand on est bien lunés !). Sinon, point de collectif, c’est chacun tout seul, les uns contre les autres : contre, entendons aussi collés, qui ne voient plus rien de soi et de l’autre.

48 Enfin, j’ai été touché lorsque tu parles du négatif qui appelle le négatif. J’entends deux choses. Ce mouvement de projection à l’extérieur de soi, son propre rejet du fou, ou comment le fait de dire que la société – par exemple – appelle au tout-sécuritaire et stigmatise le fou dans sa dangerosité, et s’en tenir là : c’est s’empêcher de voir comment je suis habité par ce virus, concerné par cette dérive. Comment je stigmatise le fou, comment je donne des réponses sécuritaires à outrance, comment, dans les équipes, on a devancé parfois l’esprit de la réforme sécuritaire qui occupe la psychiatrie en ce moment même.

49 Et beaucoup plus fin et profond par le décalage que tu opères. Tu expliques là comment la psychiatrie nous concerne, soignants, patients. La psychiatrie, comme un « bain » (p. 347) dans lequel nous sommes tous ; et tu dis : « Les critiques adressées à la psychiatrie – même quand elles sont justifiées – sont très proches de signer le rejet, donc le désengagement de ceux qui les profèrent. […] Et parce que tout désengagement renvoie et marque un “eux”, ces critiques menacent de rejoindre dans un même mouvement ce dont elles sont censées se démarquer : le rejet des patients dans leur folie » (p. 351).

50 S’en tenir à la critique, c’est se mettre à l’extérieur, et seulement à l’extérieur ; c’est se désengager, s’exclure de ce « bain » dans lequel nous sommes avec les patients, et donc exclure le patient. J’entends également ton message qu’il nous faut préalablement accepter d’être dans ce bain avec les patients. Accepter, ressentir cette idée que nous constituons ensemble ce qui est la psychiatrie. Patients, soignants, tous citoyens de la psychiatrie, responsables de ce qu’elle est car la constituant. « Un être là, d’abord. Sans cet être là, la parole peut être violente, invalide, délégitimée. Être là, être celui d’en face, accepter d’être l’autre de l’autre. En même temps que l’on reste inscrit à ce qui justifie notre place : soignant à l’hôpital. Et de cette équipe » (p. 354).

51 Pour finir, je citerai trois petites bribes que j’ai reçues comme des cadeaux : « C’est ce qui ne s’est pas passé qui manque. Ce n’est pas du tout (comme on peut le croire souvent) qu’on manque de quelqu’un ou de quelque chose qui était là et qui ne l’est plus. On manque de ce qui n’a pas eu lieu et on se retrouve aliéné ou débile. »

52 Parlant d’un patient : « Il me prend le bras comme si c’était un geste ordinaire qui lui avait échappé, et qu’il était content d’avoir retrouvé » (p. 150). Je trouve cela beau comme évocation, extrêmement fin. Cela signe d’avoir éprouvé la perte et d’en être revenu.

53 Et puis… « dans la danse, il existe un point d’équilibre où personne ne porte personne » (p. 255).

54 Alexandre Boiron

55 Infirmier ch. Marchant

56 alex.boir@laposte.net

 

TITRES RECENSÉS


POUR CITER CET ARTICLE

« Notes de lecture », Empan 1/2012 (n° 85), p. 176-183.
URL :
www.cairn.info/revue-empan-2012-1-page-176.htm.
DOI : 10.3917/empa.085.0176.