2001
Enfance
De la mesure de l’intelligence au développement mental : la mobilité épistémologique d’Alfred Binet
Bernard Andrieu
[1]
La science pédagogique était-elle le projet d’Alfred Binet ou seulement un terrain de circonstance pour une théorie cognitive plus holistique ?
Le défaut de la pédagogie expérimentale, même si elle ne consiste pas en un exercice séparé, est de présenter une théorie analytique du fonctionnement de l’esprit. Les différents examens pédagogiques et mesures de la croissance physique, de la vision, de l’audition, de l’écriture, de la lecture ou de l’orthographe s’avèrent pertinents en eux-mêmes mais ils séparent l’intelligence des phénomènes de sensibilité, d’émotion et de volonté. A. Binet 1, celui qui collabore avec Th. Simon, Vaney ou encore Belot, étudie le développement mental à partir du modèle anthropométrique de manière partielle, précise et discontinue. La coupe est ici synchronique produisant d’instantanées et légitimant la pédagogie comparée. Un A. Binet 2, pour autant que ce soit un second Binet dans le temps, à moins que ce ne soit un dédoublement A. Binet 1 pratique A. Binet théorie, est le résultat d’une mobilité épistémologique : celle de rechercher une théorie synthétique du développement mental sans modèle biologique.
Mots-clés :
Intelligence, Développement mental, Temporalité du modèle.
From intelligence measurement to mental development : Alfred Binet’s epistemological mobility.
Was educational science A. Binet’s plan or was it only a chance ground for a more holistic cognitive theory ?
The flow of experimental educational methods, even if not a separate exercise, is to present an analytical theory of the mind functionning. The different educational exams and measurements of physical growth, vision, audition, writing, reading or spelling are relevant by themselves but they separate intelligence from the phenomenons of sensitivity, emotion or will. A. Binet 1, the one who works with Simon, Vaney or Belot, studies mental development from the anthropometric model, in a partial developement from the anthropometric model, in a partial, precise and discontinuous way. We suppose that as the result of an epistemological mobility, there is an A. Binet 2. who researches a synthetic theory of mental development with no biological model.
Keywords :
Intelligence, Mental development, Temporality of the model.
“ Ce qu’on cherche à voir et ce qu’on ne voit guère dans les traités actuels, c’est l’ensemble, la synthèse, c’est-à-dire la manière dont la machine mentale fonctionne ; je crois qu’il serait important de chercher à comprendre comment les pièces différentes de la machine exercent leur action réciproque ; c’est là ce qu’on peut appeler la psychologie synthétique. ”
Alfred Binet (L’Année psychologique, 1911, XI).
Connu pour la mesure de l’intelligence (E. Chapuis), ou ses travaux sur la suggestibilité (J. Carroy, 1991 ; R. Plas, 2000) Alfred Binet ne saurait être résumé à un seul aspect de son œuvre. Replacé dans son projet intellectuel (G. Avanzini, 1999), A. Binet (Andrieu, 2000) cherchait la psychologie synthétique plutôt, comme Daniel Lagache (B. Andrieu, 1999), que la synthèse de la psychologie. La psychologie synthétique, même si sa mort prématurée l’aura empêché de la réaliser, est définie par les différents axes de ses recherches. Décrire l’homme mental exigeait de fonder la psychologie en dehors du modèle physiologique strict de la psychologie scientifique allemande, sans pour autant renoncer à la correspondance entre le corps et l’esprit. La variété des objets d’étude n’est pas le signe d’une dispersion épistémologique mais d’une déclinaison thématique : chaque thème est un mode d’étude d’un modèle intégratif de l’homme mental. Or, ne disposant pas de science de synthèse, comme aujourd’hui les sciences cognitives pour les psychologues, A. Binet dégage la cognition du naturalisme et de la physiologie dans un volet critique, la psychométrie, et dans un volet positif, l’introspection provoquée (Richard, 2000).
MODéLISER LE DéVELOPPEMENT
Le modèle en psychologie ne doit plus être, pour A. Binet, statique ou cristallisé par la référence à une science unificatrice de tous les phénomènes. Il doit décrire le mouvement et la temporalité de la cognition à travers la sensation, la perception et l’intellection. La perspective reste l’étude de l’homme dans sa totalité. Les tests mentaux ne sont que des étapes objectivant le devenir de l’intelligence. Pourtant, les objets d’étude d’A. Binet ne parviennent jamais à être synthétisés dans un modèle unique et définitif : toujours en chemin et en recherche de cohérence, A. Binet discute, comme en témoignent les comptes rendus de lecture de La Revue Philosophique et de L’Année Psychologique et sa correspondance, la légitimité des modèles établis sans parvenir à affirmer son modèle de l’homme mental. Une des raisons de cette absence, au-delà de l’ouverture et de la gestion des nouveaux chantiers de la psychologie qu’il aura créés, se trouve dans la temporalité du modèle recherché. Dès lors que l’homme mental est toujours en mouvement par ses interactions avec le monde sensible, l’interprétation psychologique rend visible des coupes et des instantanés de sa dynamique cognitive et psychomotrice (E. A. Fleishman, 1957). A. Binet ne résout pas la contradiction temps-éternité, il la maintient comme principe méthodologique, sans parvenir, comme Piaget, Gesell ou Wallon à une théorie du développement. Entre deux siècles, A. Binet reste exemplaire d’un de ces travaux de transition, de passage, de sélection et de fondation qui aura été nécessaire pour fonder le XXe siècle.
René Zazzo ne s’y est jamais trompé. Il n’a eu de cesse
[2], jusqu’à son dernier manuscrit,
Psychologie et idéologie, d’avancer l’hypothèse de la coupure épistémologique introduite par A. Binet : « Avec Binet la coupure épistémologique est consommée. Il sera le premier à appliquer la mesure non pas à des phénomènes élémentaires, mais aux fonctions supérieures de l’esprit qui se manifestent dans la complexité de nos conduites » (R. Zazzo, 1996). L’argument de la coupure épistémologique s’appuie sur la différence entre la première version du test (1905) et la seconde (1908) et celle de 1911, toutes publiées dans
L’Année Psychologique. Dans le chapitre 1 de la
Nouvelle échelle métrique de l’intelligence, publiée en 1966 mais parue en 1949 dans la revue
Enfance
[3], R. Zazzo (1943, 1966) démontre combien les étapes de la construction, de 1905 à 1911, prouvent l’éloignement progressif de Binet des références de l’asile psychiatrique pour adapter son échelle aux enfants des écoles. Cette transformation (M. Huteau, J. Lautrey, 1999) s’est produite entre 1905 et 1908. La première échelle métrique ne comporte aucune indication d’âge et son but est un diagnostic rapide d’arriération. L’influence clinicienne de Simon ne doit pas faire oublier qu’Alfred Binet emploie pour la première fois l’expression d’échelle métrique en 1897 mais devait être mise en œuvre au cours de l’observation continue de ses propres enfants, Madeleine et Alice, consignée pendant plus de quinze ans et publiée en 1903 dans son livre,
L’étude expérimentale de l’intelligence (A. de La Garanderie, 2000).
L’ABSENCE DE THÉORIE BIOLOGIQUE
L’absence de théorie biologique du développement pourrait apparaître aujourd’hui comme un obstacle à la reconnaissance épistémologie de Binet dans l’histoire de la psychologie cognitive. Or, comme le rappelle Frank Wesley (1989), plus Jean-Jacques Ducret (1984), qui insiste sur l’aspect mécanique de la psychologie de l’action, Binet aura contribué à constituer le développement cognitif comme tel indépendamment du développement psychomoteur. En voulant aller de la sensation à la perception, A. Binet aura placé le mouvement au centre du développement physiologique et mental. J. Larguier des Bancels (S. Nicolas, 2001), dans son ouvrage dédié à Alfred Binet, défend cette interprétation en soulignant l’intérêt de « la méthode psychogénique de Binet » (J. Larguier des Bancels, 1921). Mais l’œuvre physiologique de Binet, à l’inverse de celle de Piaget, s’intéresse au système nerveux de manière analytique et non pas selon un modèle dynamique. Son article de 1887, sur la vie psychique des micro-organismes (A. Binet, 1887, 2000)
[4], traduit et réuni sous forme de livre en anglais (1889) et en allemand (1892), s’inscrit dans le contexte qui, depuis 1880 sous l’emprise du biologiste allemand Otto Bütschli (1848-1920), du zoologiste français Édouard-Gérard Balbiani (1822-1899) et de Max Verworn, liait la physiologie cellulaire aux recherches psychologiques. Mais l’opposition entre le vitalisme et le mécanisme maintenait le passage du niveau physiologique à celui psychologique de la conscience dans un saut qualitatif ou dans une description réductionniste. La thèse que Binet présente à la Faculté des Sciences de Paris pour obtenir le grade de docteur ès Sciences naturelles, intitulée
Contribution à l’étude du système nerveux sous-intestinal des insectes, le 24 décembre 1894, poursuit encore le modèle de la nutrition de la physiologie française de l’époque. Il reproduit dans cette thèse son article de la
Revue Philosophique de 1892 « Les mouvements de manège chez les insectes » (A. Binet, 1892). Mais le lien entre physiologie et psychologie est ténu, pour ne pas dire là inexistant, car le mouvement des insectes est une illustration pour la première partie de la thèse de lésions des ganglions cérébro ïdes.
Dans les conclusions de sa thèse, A. Binet confirme le trajet des fibres nerveuses du cylindre-axe dans le protoplasma par une technique de double coloration qui permet de distinguer la réunion en faisceau de certaines cellules des fibres nerveuses et l’écartement des fibrilles dans d’autres cellules nerveuses. A. Binet admet l’existence d’un réseau à partir des cellules nerveuses d’insectes : la majorité sont « piriformes, unipolaires, et émettent un prolongement d’un calibre régulier, d’où partent latéralement des branches fines qui se ramifient ». A. Binet prend le parti des réticularistes, même s’il reconnaît que la continuité du réseau n’est pas contradictoire avec les différences fonctionnelles des fibres nerveuses. Mais son propos est de séparer la description nerveuse de toute neuroéthologie comportementale qui expliquerait la psychologie humaine à partir d’un modèle animal.
A. Binet indique les limites techniques de ses travaux dans le compte rendu qu’il consacre lui-même à sa thèse, dans le premier tome de L’Année Psychologique : « En employant la méthode de Viallanes (hématoxyline et sulfate de cuivre) et en gardant une coloration par la safranine, j’ai mis en évidence, ce fait que le prolongement de la cellule nerveuse, chez les crustacés, ne présente pas la même constitution chimique que le protoplasma ; il se colore en vert et le protoplasma en rouge ; en outre, dans quelques cellules de grande dimension, le cylindre axe, après avoir pénétré dans le protoplasma, dessine une spire autour du noyau, sans entrer en relation avec ce dernier. Il est curieux au point de vue de l’histoire scientifique de constater que plusieurs micrographes, Owsjannikov, Krueger, Freude avaient entrevu, mais sans le comprendre, ce détail de structure, parce qu’ils employaient une technique défectueuse » (A. Binet, 1895).
Or ces sciences naturelles se caractérisent dans l’œuvre de Binet par une absence de darwinisme. Mais si l’évolution est étrangère à l’œuvre de Binet, la notion de développement établit un point de connexion entre le développement mental de Binet et la théorie psychogénétique de Piaget. Leslie Smith (1994), à l’inverse de la thèse de R. S. Siegler (1992), démontre combien l’influence entre les deux modèles existe, même si celui de Binet aura servi de contrepoint à Piaget ; elle propose de distinguer l’influence des travaux psychologiques, qui est indéniable de l’aveu même de J. Piaget (1976), des thèmes épistémologiques spécifiques de Piaget. Piaget aurait poursuivi la psychologie des états mentaux, notamment sur l’assimilation par Binet de la perception et du raisonnement même s’il va les distinguer dans les stades du développement. Ce n’est pas la thèse défendue par Paul Mengal pour qui le développement du sujet épistémique, fondée sur une épistémologie génétique « dont le principe de déroulement est calqué sur l’embryologie » (P. Mengal, 1994) formulé par Ernst Haeckel en 1866, introduit, à l’instar de W. Preyer, une rupture épistémologique avec la psychologie mentaliste de Binet.
La psychologie individuelle de Binet reste donc descriptive des états mentaux, tandis que le constructivime de la psychogenèse prétend expliquer la production des états mentaux.
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Andrieu, B. (1999). « Le mythe de l’unification de la psychologie par la science chez D. Lagache ». In J. P. Pétard (Éd.), Bulletin de psychologie, t. 52 (2), 440 (pp. 203-211). Paris.
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Avanzini, G. (1999). Alfred Binet. Paris : PUF.
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Binet, A. (1887). A. Binet. La vie psychique des micro-organismes. Revue philosophique, 24 (pp. 449-489 ; 582-611). Reprod. en fac-sim., 2000. Paris : Bibliothèque des introuvables.
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Fleishman E. A. (1957). Apports de Binet aux tests psychomoteurs et développement ultérieur de ces techniques. Revue de psychologie appliquée, vol. 7, no 4, octobre (pp. 287-304).
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Zazzo R. (1943). Les paradoxes du B.-S. Bulletin d’orientation professionnelle, décembre (pp. 7-14).
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Zazzo R. (1966). Historique et méthodologie, Nouvelle échelle métrique de l’intelligence. Tests de développement mental pour enfants de 3 à 14 ans, t. 1. Principe de construction et d’utilisation, chap. 1 (pp. 9-66). Paris : Armand Colin.
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Zazzo R. (1996). Tests et QI : l’intelligence en question, chap. 2 de l’ouvrage inachevé Psychologie et idéologie, Enfance, no 2, 1996 (pp. 115-128).
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Wesley F. (1989). Developmental Cognition before Piaget : Alfred Binet’s Pioneering Experiments. Developmental Review, 9 (pp. 58-63).
[1]
MCF Épistémologie IUFM de Lorraine. ACERPH IRIST-CNRS EP 2016, Université Nancy 2, 23, boulevard Albert I
er, BP 3397, F-54015 Nancy Cedex.
bernard. andrieu@ wanadoo. fr.
[2]
R. Zazzo, Réflexions sur un demi-siècle de psychologie de l’enfant,
Journal de psychologie, 1954 ; Alfred Binet et la psychologie de l’enfant [1957],
Psychologie française, n
o 2, 1958 ; Hommage à Binet méconnu,
La raison, n
o 19, 1957. Les trois articles ont été republiés dans
Conduites et conscience. Psychologie de l’enfant et méthode génétique, Delachaux & Niestlé, 1962.
[3]
R. Zazzo a rencontré Th. Simon en 1943 pour lui présenter la première rectification du Binet-Simon.
[4]
Judy Johns-Schloegel, Henning Schmidgen ont présenté une communication sur Alfred Binet et l’étude des micro-organismes en psychologie lors des 4
es Journée d’études du GEPHP, le 1
er octobre 1999, à l’Université Paris V.