Enfance
P.U.F.

I.S.B.N.213051894X
112 pages

p. 35 à 65
doi: en cours

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Volume 53 2001/1

2001 Enfance

Rien n’est jamais acquis

Ou de la permanence de l’objet... de polémiques

Roger Lécuyer  [1]
La psychologie du nourrisson a été marquée dans les années 1960 à 1990 par la production d’un grand nombre de faits nouveaux, lesquels ont suscité pendant longtemps plus de réactions admiratives ou sceptiques que de discussions théoriques. La situation est semble-t-il en train de changer puisque deux revues anglophones viennent de publier une série de points de vue sur les connaissances actuelles en psychologie du nourrisson, dans lesquelles une polémique très vive s’instaure. Il s’agit d’une contestation, parfois radicale, du nativisme et d’une opposition entre nativisme et empirisme, mais il s’agit aussi d’une discussion sur l’interprétation des données dans les expériences faites avec les bébés : aux interprétations en termes cognitifs (en particulier la permanence précoce de l’objet) sont opposées des interprétations jugées par leurs auteurs comme plus conformes au principe de parcimonie. Ces débats, dans lesquels sont impliqués des acteurs choisis parmi les principaux dans la recherche sur le bébé aux États-Unis d’Amérique, sont synthétisés dans le présent article et confrontés aux positions théoriques de son auteur. Mots-clés : Bébé, Nativisme, Empirisme, Représentation, Objet. Nothing is acquired for ever : About the permanence of a subject of controversy
From the sixties to the nineties, infant psychology had been characterised by the production of a great deal of new data. For a long time, these new facts caused more admiring or sceptical reactions than theoretical discussions. This situation seems to be changing because two English language reviews recently published a series of viewpoints about the current knowledge in infant psychology. In these papers, a very hard controversy is going on. First it is a dispute about nativism and the opposition between nativism and empiricism, but it is also a debate about the interpretation of the observations made in experiments with infants. Cognitive interpretations (specially object permanence) are questioned and opposed to perceptual interpretations judged by their authors to be more parsimonious. The participants in theses debates are some of the main actors in infancy research in the United States of America. These texts are summarised in the present paper and confronted to the theoretical point of view of the author. Keywords : Infant, Nativism, Empiricism, Representation, Object.
 
INTRODUCTION
 
 
La psychologie du nourrisson est un domaine de recherche bien curieux, en particulier dans ses rapports entre théorie et méthodologie, et ces rapports assez spécifiques sont actuellement en train de subir une évolution radicale, au point qu’elle mérite sans doute d’être contée. Cette évolution vient de se concrétiser par deux débats : l’un entre Haith, Spelke et Meltzoff & Moore à la Society for Research in Child Development, en 1997, publié dans Infant Behavior and Development en 1998, et l’autre dans le no 2 (1999) de la toute nouvelle revue Developmental Science, qui met en scène Baillargeon, Smith et de nombreux discutants.
Cette querelle, totalement nouvelle, pourrait s’intituler... « querelle de l’inné et de l’acquis ». Les deux principaux protagonistes en sont deux vedettes des années 1970 : Marshall Haith et Leslie Cohen. Querelle des Anciens et des Modernes ? L’idée est tentante, mais les choses sont en réalité un peu plus complexes. De manière très globale, cinq positions peuvent être distinguées. Celle de Spelke (1998, 1999) reste à la fois nativiste et modulariste, même si (changement de vocabulaire ou changement en profondeur ?) l’inné n’est plus ce qu’il était. Celle de Baillargeon (1999 a) et de Smith (1999 a) que l’on peut qualifier d’empiriste, ou comme le font Lepecq, Jouen & Gapenne (1995) de perceptiviste. La position de Haith, qui se veut parcimonieuse, apparaît clairement négationniste : les bébés, par principe, ne peuvent avoir les compétences qu’on leur prête. La position de Cohen est la plus subtile, ou la plus contradictoire : très occupé à ne pas répliquer les expériences de Spelke et de Baillargeon, il défend un point de vue théorique finalement très proche de celui de Baillargeon. Enfin, la position de Meltzoff (Meltzoff & Moore, 1998), pour être moins facile à classer, dans ce qui se veut un juste milieu entre nativisme et empirisme, n’en est pas moins fondamentale et intéressante.
Les bons feuilletons sont complexes, et, avant de passer aux derniers rebondissements, il est toujours utile de resituer le décor. Résumons donc rapidement les chapitres précédents (on peut trouver davantage d’information sur ces chapitres passés, par exemple dans Lécuyer, Streri & Pêcheux, 1996).
Dans les années 1960, l’étude du développement cognitif du nourrisson a connu une révolution méthodologique, accompagnée d’une frénésie empirique américaine, qui a malmené la théorie de Piaget, sans que, pendant fort longtemps, la majorité des spécialistes français du développement s’en rendent réellement compte et en tirent toutes les conséquences. Meltzoff & Moore (1998) résument ce changement par la nécessité d’abandonner deux postulats ; le premier est que l’action motrice est nécessaire à la connaissance : l’habituation et la réaction à la nouveauté [2] chez le nouveau-né démontrent l’inverse. Le second est la nécessité d’un contact sensoriel et en particulier visuel pour que le bébé tienne compte des objets : la démonstration de formes précoces de permanence invalide également cette idée. À la fin de ces mêmes années, un jeune Britannique nommé Bower ne s’est pas contenté de cette révolution méthodologique à laquelle il a participé, et il l’a accompagnée d’une révolution théorique. Contestant radicalement Piaget, il a inventé le nativisme. À la même époque, un linguiste américain nommé Chomsky l’inventait aussi [3]. Pourtant, pendant une période relativement longue : les années 1970 et le début des années 1980, ce nativisme est resté en quelque sorte très largement potentiel, ou virtuel dans la psychologie du bébé. La psychologie américaine du nourrisson s’est faite dans l’étude des capacités perceptives et de leur développement, et les grandes difficultés de réplication des expériences de Bower ont conduit ses adversaires à jeter le bébé théorique avec l’eau du bain méthodologique.
Côté Chomsky, pourtant, outre le retentissement intellectuel de la théorie, le début des années 1970 est marqué par les expériences de Eimas sur le traitement perceptif de la parole par les nouveau-nés, expériences qui, aux yeux de certains, apportent une confirmation éclatante à ce nativisme. Parmi ces certains, en France, Jacques Mehler qui, avec son équipe, effectue bon nombre de recherches sur le sujet et part en guerre contre un empirisme idéologiquement suspect.
Mais si l’on veut bien considérer la masse de la production des recherches sur le bébé, ce débat reste marginal. Ces recherches sont en quelque sorte à la fois empiristes et nativistes. Empiristes, elles le sont, car la volonté très claire des chercheurs est de produire du fait, non de se mêler à des querelles théoriques. Nativistes, elles le sont parce que l’émerveillement devant les capacités perceptives puis cognitives mises à jour provoque l’effondrement de l’édifice théorique piagétien et conduit tout naturellement à un nativisme non discuté, mais bien présent dans la littérature.
L’année 1985, et l’expérience de Baillargeon, Spelke & Wasserman [4] constituent sans doute un tournant dans cette histoire. Du point de vue méthodologique, il s’agit de l’invention d’un nouveau paradigme, dit de l’événement impossible, qui, dans un premier temps, sera exploité essentiellement par Renée Baillargeon, mais dans les années 1990 connaîtra un succès chaque jour grandissant. Du point de vue théorique, c’est le premier grand coup de bélier dans la forteresse piagétienne jusque-là assiégée par une armée de données non assimilables, dans un contexte où ni Piaget ni ses successeurs n’envisagent une accommodation assez radicale pour faire face. Cette expérience s’attaque en effet à un nœud de la théorie : la permanence de l’objet.
Pendant les années qui suivent, Baillargeon, Spelke et quelques autres profitent de l’effet de surprise pour produire une grande quantité de données qui vont dans le même sens et pour commencer à développer une réflexion théorique sur ces données. Mais très vite apparaît une différence, qui va devenir une divergence entre les deux complices de 1985. Elizabeth Spelke voit dans ces données la confirmation de ses vues nativistes chomskiennes, alors que Renée Baillargeon, si elle ne prend pas de position théorique tranchée, étudie minutieusement l’évolution de plusieurs capacités précoces et met en évidence des développements potentiellement contestataires du nativisme.
Un bilan de la situation fait il y a dix ans (Lécuyer, 1989 a) laisse apparaître un nativisme certes en partie latent mais qui n’a pas besoin d’être explicite pour être triomphant. Ici et là, la contestation s’installe pourtant, et les critiques apparaissent. Ici, en France, plus que de critiques ouvertes, il s’agit d’un scepticisme attristé pour ce manque de révérence à la théorie du maître. Le seul argument qui semble revenir de manière consistante est celui d’une fragilité supposée de données qui reposent très largement sur un seul indice : les durées de fixation. Il y évidemment là un sujet de discussion intéressant (Lécuyer, 1996), mais la même objection pourrait (et donc devrait) être faite aux données ne reposant que sur l’activité sensori-motrice du sujet, ou, comme le fait observer Baillargeon (1999 b), pour toutes les données qui reposent sur des temps de réaction chez l’adulte...
Là (je veux dire outre-Atlantique), un malaise imperceptible s’installe. Il déclenche un scepticisme d’abord silencieux, mais qui vient de déboucher sur une révolte des papys, laquelle a eu le mérite de produire les deux débats dont je voudrais tenter de rendre compte ici. Qu’à un an d’intervalle, deux revues aient cru bon de faire ces bilans constitue en soi un événement qu’il m’a semblé utile de commenter. Que des arguments nouveaux soient échangés de part et d’autre m’a semblé mériter d’être signalé.
Si le débat théorique est plus une tradition européenne, et en particulier française qu’américaine, l’empirisme méthodologique semble mener à tout... et s’il y a débat, c’est qu’il y a matière à débat. Les faits mis en évidence par les spécialistes du bébé dans les deux ou trois dernières décennies constituent sans doute la plus grande nouveauté en psychologie, dans cette période. Il faut ajouter que cette conversion au débat théorique se fait dans un climat qui surprend par sa vigueur. On est bien loin de l’asepsie des articles expérimentaux auxquels nous ont habitué les revues américaines. Si les noms d’oiseau n’apparaissent pas, l’ombre de leur vol plane sur plusieurs textes. Il est remarquable, également, que la passion conduit plusieurs auteurs à attribuer à d’autres des positions qui ne sont pas forcément les leurs, ou à donner des arguments à leurs adversaires. Il faut ajouter enfin que de plusieurs points de vue, le débat qui a lieu là-bas rejoint celui qui a lieu ici, et en particulier que le point de vue de Baillargeon rejoint sur bien des points celui de l’auteur de cet article (Lécuyer, 1989 a, 1996). Ce compte-rendu - débat est donc celui d’un observateur quelque peu engagé.
Dernière remarque introductive : Les auteurs cités dans cet article ne sont évidemment pas les seuls à défendre les positions théoriques exposées, mais ils me paraissent représentatifs des différents courants, et c’est sans doute parce que deux revues les ont trouvés représentatifs qu’elles leur ont demandé les articles dont je rends compte ici. Le cas de Leslie Cohen est un peu différent, puisque placé sur le devant de la scène de ces débats depuis plusieurs années, il n’y a pas participé dans le cadre des revues citées, mais un chapitre récent, dans un livre édité par Alan Slater (1998), lui a permis de synthétiser son point de vue.
 
HAITH ET COHEN : DES DOUTES ET DES SUSPICIONS
 
 
Pour la clarté de l’exposé, il est sans doute plus simple de commencer par examiner les arguments des anti-Spelkistes et des anti-Baillargeonistes, et singulièrement de Haith (1998). Haith est un spécialiste des mécanismes élémentaires de la perception visuelle, dont les travaux sont bien résumés par son ouvrage de 1980 : Rules that babies look by : The organization of newborn activity [5]. Dès le titre de sa contribution dans Infant behavior and development, les objectifs sont fixés : il s’agit de mettre en avant le principe de parcimonie et de dénoncer une interprétation « riche » et donc « trop coûteuse » des données obtenues par les spécialistes du développement cognitif du nourrisson. Au nom des rules that babies look by, Haith conteste les Rules that babies think by [6].
Avec quels arguments ? Le premier n’est pas sans saveur, puisqu’il rappelle les bons temps des discussions entre Wallon et Piaget : il s’agit du lien étroit entre pensée et langage. Sans l’affirmer clairement, Haith laisse entendre qu’il ne peut y avoir de pensée sans langage, mettant ainsi entre parenthèses les travaux de psychologie animale depuis Köhler (1927). Il expose ensuite une situation dans laquelle il a mis en évidence des anticipations chez des bébés de 3 mois et demi, et critique une interprétation « riche » des ces données. L’anticipation ne suppose pas nécessairement une représentation ou une surprise quand les événements ne correspondent pas à ce qui est anticipé, au sens où on l’entend chez l’adulte ou l’enfant qui parle. En d’autres termes, l’anticipation ne suppose pas une représentation. On ne peut que donner raison à Haith lorsqu’il invite à la prudence dans l’utilisation de concepts usuellement destinés à décrire le comportement d’adultes, lorsqu’il s’agit de bébés. Doit-on (peut-on) pour autant rejeter l’idée de représentations chez les bébés de 3,5 mois ? Comme on le verra, cette notion de représentation est l’un des points situés au centre du débat actuel.
Haith fait ensuite une critique du « paradigme du regard », c’est-à-dire des mesures de différences de durées de fixation, critique fondée sur l’argument suivant : ce paradigme a été mis au point pour étudier la perception et les durées de fixation sont sensibles à plusieurs facteurs de types perceptif. On peut évidemment l’utiliser pour une étude du fonctionnement cognitif, mais il faut toujours commencer par rechercher les explications basées sur les aspects perceptifs de ces situations : principe de parcimonie. Par exemple, des durées de fixation différentes pour un petit et un grand lapin dans une expérience de Baillargeon & DeVos (1991), interprétées par les auteurs comme un témoignage de permanence de l’objet, pourraient s’expliquer plus simplement si l’on considère que les fixations sont centrées sur la tête du lapin (Bogartz, Shinskey & Speaker, 1997). On pourrait ainsi faire l’économie de la permanence de l’objet à 3,5 mois.
Du strict point de vue méthodologique, la critique de Haith est un peu trop rapide en ce sens qu’il n’existe pas un mais plusieurs paradigmes basés sur les fixations visuelles, suivant qu’un ou deux stimuli sont présentés simultanément, que les essais sont de durée fixe ou dépendent du comportement du bébé, etc. (Streri & Lécuyer, 1999). Plus précisément, une famille de paradigmes est basée sur les fixations plus longues sur un stimulus nouveau chez le bébé (comme chez l’adulte), et une autre famille de paradigmes est basée sur des fixations plus longues sur un événement étrange que sur un événement normal chez le bébé (comme chez l’adulte). C’est évidemment ce dernier paradigme que conteste Haith. Encore faudrait-il le faire en fournissant pour l’ensemble des situations qui utilisent ce paradigme une interprétation des différences de durées de fixation observées autre que celle proposée par les auteurs et qui en ait la simplicité et la généralité.
À titre d’exemple, il faut noter que dans beaucoup d’expériences basées sur ce paradigme, en particulier dans l’expérience princeps de Baillargeon, Spelke & Wasserman (1985), la situation « impossible » est moins nouvelle en termes de caractéristiques physiques élémentaires du mouvement (ou comme dirait Haith en termes perceptifs) que la situation « possible ». Contester l’analyse des auteurs nécessite de fournir une explication du fait que les bébés ne regardent pas plus l’événement le plus nouveau. Une contestation méthodologique n’a de sens que si elle est précise.
Du point de vue théorique, Haith ne justifie pas clairement cette nécessité de privilégier l’interprétation perceptive. Par défaut, on a le sentiment qu’à la priorité chronologique doit correspondre une priorité ontologique, ce qui semble difficile à défendre. La vraie raison semble être plutôt dans le réductionnisme ordinaire, trop souvent confondu avec la parcimonie. Pourtant, les impasses dans lesquelles s’est placé le béhaviorisme auraient pu enseigner aux psychologues que supposer une pensée dans la boîte noire était plus économique que de s’en passer : le plus élémentaire n’est pas toujours le plus économique.
Haith analyse ensuite trois exemples d’attribution de raisonnements précoces aux bébés. Le premier est la causalité, et les expériences de type boule de billard de Leslie (Leslie, 1984 ; Leslie & Keeble, 1987). Son argument essentiel contre une interprétation des données en termes de perception de la causalité est l’importance des effets de la simultanéité, effet perceptif auquel les bébés seraient sensibles, comme le sont les adultes. Par ailleurs, il rappelle que diverses expériences de Cohen (Cohen & Oakes, 1993 ; Oakes & Cohen, 1990, 1994) ont montré la sensibilité du phénomène à divers facteurs, telle que la simplicité des objets et des trajectoires.
L’exemple de la causalité pris par Haith est très intéressant pour au moins une raison : Haith tombe dans le travers classique de beaucoup d’écrits sur la perception de la causalité chez le bébé : l’a priori que les adultes la maîtrisent, et en ont tous la même conception. Haith a raison quand il fait remarquer que les adultes sont, comme les bébés, sensibles à la simultanéité, mais il a tort de réduire cet effet au fonctionnement perceptif : la co ïncidence est le constat de base de l’attribution causale. L’alignement de la terre, de la lune et du soleil déclenche des superstitions qui, bien exploitées, éclipsent les explications rationnelles, et tout enseignant sait qu’il faut bien des efforts de pédagogie pour faire différencier corrélation et causalité.
Par ailleurs, le fait que la comparaison bébé/adulte ne semble pas poser de problème à Haith pour la perception mais en pose pour le fonctionnement cognitif est lui aussi instructif. Au-delà des différences évidentes dans l’efficience perceptive des uns et des autres, l’identité de fonction de la perception chez le bébé et l’adulte tombe sous le sens. Par contre, le refus a priori d’attribuer un fonctionnement cognitif au bébé au nom de l’intuition, du bon sens ou du raisonnable conduit Haith à ne pas poser la question de l’identité de fonction de la réflexion tout au long du développement. Il lui est donc nécessaire de condamner sans discussion le paradigme de l’événement impossible : Les bébés passeraient plus de temps à observer quelque chose quand ils ne comprennent pas bien, comme le font les adultes et les enfants. Pour Haith, les bébés ne se posent pas de questions. Partons un instant de cette hypothèse : quand commence la réflexion des bébés sur le monde qui les entoure ? Comment se sortent-ils du chaos cognitif préalable ? Comment l’inintelligible devient-il intelligible ? L’impasse sur ces questions limite fortement l’intérêt d’un texte critique qui ne propose pas de schéma alternatif.
Son second exemple concerne le raisonnement physique, et d’abord l’expérience de Baillargeon & Graber (1987), reprenant celle de Baillargeon Spelke & Wasserman (1985). Si les auteurs de la recherche interprètent leurs résultats en termes de permanence de l’objet là encore, Haith a une explication perceptive, mais elle est cette fois de nature à provoquer chez le lecteur un effet de surprise propice à des durées de fixation très longues sur le texte : puisque dans la plupart des expériences sur les objets disparus, le temps de disparition est inférieur à 3 s, il pourrait s’agir pour Haith d’une forme de représentation qui diffère complètement de celle que supposent les auteurs et d’une grande simplicité, celle qui est en œuvre quand le bébé cligne des yeux et retrouve la même scène visuelle 50 ou 100 ms plus tard : la persistance rétinienne. Le troisième exemple, celui des capacités arithmétiques supposées par Wynn (1992), est analysé dans les mêmes termes.
Dans l’argumentation de Haith, il y a une confusion entre une critique de la sur-interprétation de certaines données expérimentales par leurs auteurs – comme s’il s’agissait d’une spécificité des spécialistes du fonctionnement cognitif du bébé et comme si c’était toujours le cas chez eux – et une critique du nativisme. Cette confusion résulte de ce que j’ai appelé le négationnisme de Haith, lequel explique également l’absence de proposition dans la description du développement cognitif. C’est là le grand paradoxe de la position de Haith : plusieurs fois, dans son article, il se réclame d’une perspective développementale, mais sa seule proposition en matière de développement est que l’apparition du langage va permettre l’émergence de la pensée... En quelque sorte, les spécialistes du bébé doivent laisser du développement pour les autres.
Dans la mesure où il invite à la prudence dans l’interprétation des données, Haith a forcément raison ; mais limiter la représentation au niveau de la rétine est-t-il prudent ? Cette forme de représentation est tout simplement insuffisante pour rendre compte du fait qu’un nouveau-né est capable d’habituation et de réaction à la nouveauté, ce qui suppose une comparaison entre un stimulus présent et un stimulus absent donc une forme de représentation au-delà de la rétine.
Haith y fait allusion dans son article, Cohen est l’auteur de plusieurs non réplications de résultats obtenus par Leslie, Baillargeon ou Spelke. Ces non réplications ont un statut fort intéressant du point de vue épistémologique aussi bien que du point de vue de la sociologie de la recherche sur le sujet. Quand, en effet, le résultat d’une expérience effectuée dans un laboratoire ne se retrouve pas dans un autre, trois types d’explications sont possibles : la première est que l’effet significatif obtenu dans l’expérience initiale est un pur effet des hasards de la statistique. Dans ce cas, même dans le premier laboratoire, on ne devrait pas retrouver de résultats convergents avec des situations supposées mettre en jeu les mêmes mécanismes, mais organisées de manière différente, ni évidemment avec une réplication exacte. De toute évidence, les trois auteurs cités ont plusieurs fois répliqué leurs expériences et cette première explication ne tient donc pas.
La seconde explication possible est que la réplication n’est pas conforme au protocole initial, soit que le répliquant ait négligé un facteur a priori peu important, mais qui se révèle décisif, soit que le répliqué n’ait pas pris toutes les précautions méthodologiques nécessaires et ait produit un artéfact que le répliquant en contrôlant mieux sa situation ne retrouve pas. La littérature scientifique dans tous les domaines foisonne de ces types de non réplication. Dans ce type de cas, la logique du répliquant, ou plutôt du non répliquant, semble être de se centrer sur tout ce qui peut différer entre l’expérience originale et sa réplication, pour y trouver une explication. Ce n’est pas ce que fait Cohen.
Ce n’est donc pas tout à fait seulement pour mémoire que je mentionne ici la troisième explication possible : la fraude scientifique. Un résultat sensationnel obtenu en truquant les données n’est évidemment pas retrouvé. Certes, je n’ai jamais entendu d’accusation de fraude contre Spelke ou Baillargeon, mais j’ai eu l’occasion de faire l’expérience curieuse suivante. Dans une série d’expériences que nous avons faites avec Karine Durand (Durand, 1999), nous avons reproduit deux expériences de Baillargeon (Baillargeon & Graber, 1987 ; Baillargeon, Spelke & Wassermann, 1985), en changeant dans les deux cas une caractéristique fondamentale de l’expérience : au lieu de présenter aux bébés des objets en 3 dimensions, nous leur présentions sur un écran de télévision des images représentant ces situations. C’est précisément cette différence qui nous intéressait dans les deux cas. Malgré trois tentatives successives, nous n’avons pas retrouvé les résultats des auteurs dans la première expérience, alors que nous les avons retrouvés dans la seconde. Nous avons trouvé une explication certes hypothétique, mais simple et cohérente à cette différence : un seul indice de profondeur (l’interposition) était présent dans le premier cas, alors qu’il y en avait deux (l’interposition et la perspective) dans le second.
Ayant eu l’occasion d’exposer ces résultats dans plusieurs circonstances, et en particulier dans plusieurs universités américaines, j’ai constaté une dissymétrie flagrante dans le traitement des données par mes auditeurs. La non réplication était beaucoup mieux retenue que la réplication, avec souvent un plaisir évident à constater cette non réplication, et plusieurs fois une invitation très forte à tenter de répliquer d’abord ces expériences aux résultats étonnants dans les mêmes conditions que les auteurs...
C’est me semble-t-il dans ce contexte qu’il faut placer les expériences de Cohen. Oakes & Cohen (1990) ne retrouvent pas chez des bébés de 8 mois la différenciation entre un événement causal et un événement non causal trouvée par Leslie à 6 mois. Les auteurs ne semblent pas accorder une grande importance à un facteur décisif : les stimuli de Leslie sont très simples, alors que ceux de Oakes & Cohen sont complexes, attractifs et incongrus (un dinosaure, un camion). En attirant l’attention des bébés sur les stimuli eux-mêmes, les auteurs les ont distraits de leurs relations au demeurant peu probables avant Jurassic Park. Pourtant, les mêmes auteurs trouveront ensuite la même discrimination chez des bébés de 4 mois, et des résultats identiques à ceux que nous avons obtenus avec des 3 mois (Lécuyer & Bourcier, 1994). Quant aux non réplications de Baillargeon, Spelke & Wasserman (Cohen, 1995 ; Cohen, Gilbert & Brown, 1996), il s’agit, comme dans nos propres expériences, de reproductions sur écran d’ordinateur des situations originales, mais avec une plus grande pauvreté des indices contextuels. Les résultats ne sont pas étonnants à la lumière de nos propres données. C’est donc du côté des différences entre situations qu’il faut chercher les explications dans les différences de résultats. C’est plutôt dans une perspective de suspicion sur ces résultats que semble s’être placé Cohen, puisque dans sa présentation de ses données il n’analyse pas les différences de situations. Le titre de la communication de Cohen, Gilbert & Brown (1996) : « réplication d’une non réplication » est de ce point de vue lourd d’implicite.
 
NATIVISME CONTRE INTUITION
 
 
Pauvreté de l’argumentation d’un côté, suspicion larvée de l’autre, il y avait là des éléments pour que la réaction d’Elisabeth Spelke soit violente, et effectivement elle le fut (Spelke, 1998). Sur ses réponses à Haith, le premier élément intéressant de sa réflexion porte sur l’attitude a priori des chercheurs face aux données nouvelles. Le scepticisme de Haith est un phénomène courant, parce que les résultats obtenus dans bien des recherches sont contre-intuitifs. Spelke propose donc que chacun base ses raisonnements plus sur les données que sur les intuitions. À propos de l’argument de parcimonie abondamment utilisé par Haith, la réflexion de Spelke porte sur plusieurs aspects. D’abord sur une priorité du perceptif sur le cognitif. Une telle priorité semble totalement déraisonnable quand l’hypothèse perceptive est la moins probable. C’est évidemment le cas pour la persistance rétinienne invoquée par Haith comme mode de représentation des objets disparus. Spelke fait observer que la durée de la persistance rétinienne est au moins à une échelle de grandeur de ce qui serait nécessaire pour expliquer les résultats quand les délais sont courts, mais, de plus, ils peuvent être parfois très longs (Baillargeon & Graber, 1988). Ajoutons que si les images rétiniennes pouvaient persister quelques secondes, la perception du mouvement serait tout simplement impossible. La parcimonie est évidemment à rechercher dans la cohérence de l’interprétation des données de diverses expériences plus que dans le caractère élémentaire des processus invoqués. De ce point de vue, il est clair que les adversaires du cognitif précoce en sont le plus souvent réduits à rechercher pour chaque donnée nouvelle des explications différentes de celles des auteurs, mais aussi différentes à chaque fois, ou en d’autres termes toujours ad hoc. Spelke, au contraire, met en avant la cohérence de son interprétation d’un grand nombre de données de la littérature dans la perspective théorique qui est la sienne. Elle propose quatre règles d’évaluation des théories avec lesquelles il est difficile d’être en désaccord :
  • 1 / Les théories doivent être évaluées en fonction des faits, non de leur compatibilité avec l’intuition ;
  • 2 / Aucune hypothèse ne peut être considérée comme « coupable jusqu’à preuve de son innocence », et inversement ;
  • 3 / Toute explication nécessite des preuves, et les explications sensorielles ou motrices autant que les explications cognitives ;
  • 4 / Toute théorie du développement cognitif précoce doit viser à prendre en compte tous les faits pertinents. En particulier, les explications des performances des bébés qui font appel à des processus sensori-moteurs, motivationnels, perceptifs et cognitifs doivent toutes être examinées avec les mêmes critères.
Les « intuitions » et les positions « raisonnables » de Haith résistent mal aux critiques cohérentes de Spelke.
 
SPELKE : DÉFENSE ET ILLUSTRATION DU NATIVISME
 
 
Spelke (1998) se livre donc à une défense et illustration du nativisme. Son argumentation est d’abord basée sur l’abondance et la convergence des données qui mettent en évidence l’existence de capacités cognitives précoces. Ce bilan impressionnant n’est effectivement pas inutile puisque les positions adverses le nécessitent. Positions adverses : Haith parle de « the other side » qu’il accuse de « psychological felonies » (Haith, 1998, p. 168). La vigueur du ton est à la hauteur chez Spelke : « Quand les esprits sont fermés, la recherche ne peut qu’en souffrir... » « Quoi qu’il en soit, quand les données sont contraires à l’intuition, l’intuition est rarement le meilleur guide pour une meilleure compréhension » (Spelke, 1998, p. 190).
Ce passage par les données empiriques sert ensuite à justifier les positions nativistes de l’auteur. Un premier constat s’impose de ce point de vue : le vin nativiste s’est quelque peu dilué d’eau empiriste. Le premier signe qui le montre est un schéma sur les théories du développement de la représentation des objets (p. 183) figurant un continuum avec deux extrêmes : d’un côté, cette représentation serait entièrement déterminée par la rencontre avec les objets (d’ailleurs, beaucoup d’auteurs contemporains sont empiristes : Baillargeon, Karmiloff-Smith, Thelen...), de l’autre, elle serait entièrement indépendante de cette rencontre avec les objets (aucun auteur défendant cette position n’est cité). Et la vérité serait quelque part entre les deux. Un second signe de la difficulté qu’il y a de nos jours à être nativiste se situe dans les sous-titres de l’article : la représentation des objets chez les bébés de 3 à 6 mois, la représentation des objets partiellement cachés de la naissance à 4 mois, la représentation des objets chez les poussins nouveau-nés, le développement de la représentation de l’objet après 6 mois. De toute évidence, il manque une partie sur la représentation des objets chez les nouveau-nés humains, et pour cause : il ne s’agit pas seulement du fait invoqué (et exact) que beaucoup plus d’études portent sur le bébé de 3 à 6 mois que sur la période précédente, il s’agit du fait que les données empiriques allant dans le sens du nativisme manquent pour cette période. Spelke est donc obligée de contourner le problème, par exemple en allant voir du côté des poussins, ce qui a évidemment le mérite de montrer que l’organisation innée mise en évidence est possible, mais les poulets paraissent tellement plus préprogrammés que les humains que l’argument est faible. Contourner le problème, aussi, en s’intéressant à la période 3-6 mois, mais les bébés de 3 mois ont eu le temps d’apprendre bien des choses. Contourner le problème, encore, en s’intéressant à l’objet partiellement caché, mais pour décrire une évolution plus compatible avec une hypothèse empiriste qu’avec le nativisme pur et dur.
Où en sommes nous dans le continuum inné-acquis ? Bien entendu, comme le fait observer Spelke, ce n’est pas parce que l’existence d’une capacité n’est pas démontrée à un âge donné, et par exemple à la naissance, que cette capacité n’existe pas. L’histoire des recherches sur le bébé a montré que cette erreur a été beaucoup trop souvent commise. Pourtant, lorsque Spelke expose l’histoire de la perception des objets partiellement cachés, elle oublie de citer les recherches de Slater, Morison, Somers, Mattock, Brown & Taylor (1990), et de Slater, Johnson, Kellman & Spelke (1994). Ces recherches reprennent le paradigme du bâton partiellement caché de Spelke (cf. Spelke, 1986). Contrairement à ce qui se passe avec les bébés de 4 mois, après habituation avec un bâton partiellement caché, les nouveau-nés regardent plus longtemps un bâton entier que deux bâtons séparés. Ces données vont plus dans le sens d’une absence d’unité des objets partiellement cachés que dans celui d’une absence de démonstration d’une capacité existante, ce qu’auraient suggéré des fixations de même durée sur les deux situations test. En d’autres termes, ces données ne vont pas vraiment dans le sens du nativisme.
Spelke examine ensuite, pour les réfuter, les arguments qui sont fournis contre le nativisme. On peut se demander pourquoi, puisque le début de l’article semblait indiquer que personne, et donc pas elle, n’est vraiment nativiste. Six critiques sont examinées tour à tour.
La première est que le nativisme est incohérent. Tout le monde sait que le développement est le résultat de l’interaction entre gènes et environnement, et que sans environnement adéquat, l’action des gènes est nulle. Cette critique rate sa cible. Le débat nativisme/empirisme ne porte pas sur l’interaction gènes/environnement mais sur la question de savoir si les connaissances sur les choses se développent ou non sur la base des confrontations avec ces choses. Spelke illustre ce débat par un exemple : « Apprenons nous à percevoir la profondeur en regardant des scènes tridimensionnelles ?... au contraire, est-ce que des structures de représentation de scènes tridimensionnelles comportant des objets délimités se développent indépendamment des rencontres perceptives avec ces situations et objets ? »
Spelke fait ici la différence entre nativisme et innéisme classique, et en ce sens, elle a parfaitement raison. L’exemple qu’elle prend est de ce point de vue non seulement illustratif, mais très intéressant. En effet, si comme le suppose son auteur, la bonne réponse à la question posée est la seconde, les structures existant indépendamment de l’expérience, la perception de la profondeur doit se faire aisément sur une scène bidimensionnelle comportant les indices de profondeur adéquats, par contre, s’il y a apprentissage, l’extraction de ces indices sera plus tardive dans une configuration bidimensionnelle qui est un produit culturel que dans une scène réelle que l’environnement fournit dès la naissance. Les données que nous avons obtenu sur cette question (Lécuyer & Durand, 1998) vont plutôt dans le sens de l’hypothèse empiriste.
La seconde critique est que le nativisme est faux. Cette critique peut se résumer par l’idée que lorsque l’on regarde de près les faits, on ne trouve pas de preuve de connaissances strictement innées. Les tenants de cette critique voient donc là une place pour l’apprentissage. Spelke conteste cette idée qui, pour elle, repose sur une interprétation erronée des données. Deux autres interprétations de la non démonstration de connaissances à la naissance sont en effet possibles : une capacité peut être constante, mais sa possibilité d’expression peut changer à cause d’autres changements dans le développement. Par ailleurs, l’émergence tardive peut être due à la maturation ou à un déclenchement subit. Il ne faut conclure à l’apprentissage que si on a des preuves d’apprentissage, par exemple lorsque des capacités différentes émergent dans des environnements différents. L’argumentation est pour le moins surprenante. En effet, cette fois, le nativisme se confond tout à fait avec l’innéisme classique et l’on voit ré-émerger le rôle de la maturation, et des sources de différences individuelles liées à des environnements différents (les environnements sont toujours différents).
Ce passage de l’un à l’autre est, me semble-t-il, lié à la définition du nativisme de manière négative : les connaissances innées sont des connaissances qui ne résultent pas d’un apprentissage. Il me parait plus clair d’opposer un nativisme pris au sens strict : présence ou absence d’une connaissance à la naissance à un innéisme plus classique, comme celui de Gesell accordant une place prépondérante à la maturation, et donc ne présupposant pas de connaissances précoces, mais faisant l’hypothèse que des milieux sociaux différents n’auront que peu d’influence sur le développement.
Au-delà de cette distinction, la question qui se pose est celle de l’origine des connaissances « innées ». Les généticiens n’aiment pas du tout ce concept et préfèrent parler de génétiquement déterminé. La question est donc de savoir s’il existe réellement des connaissances sans apprentissage et donc génétiquement déterminées. Pour Spelke, il ne faut parler d’apprentissage que lorsqu’il y a des preuves d’apprentissage. On ne peut qu’être d’accord avec cette idée... et sa réciproque appliquée aux connaissances innées. Pour elle, il y a des éléments qui vont dans le sens de connaissances innées et d’autres qui vont dans le sens d’apprentissages. Dans la première catégorie, elle place la perception de la profondeur, exemple critiqué ci-dessus, et le traitement des visages. Ce second exemple n’est pas plus convaincant, puisque l’on sait que les bébés peuvent apprendre suffisamment sur le visage de leur mère, en quelques minutes, pour faire la différence entre ce visage et celui d’une étrangère. Cet exemple montre d’ailleurs qu’il n’est pas nécessaire de recourir à des environnements différents pour avoir la preuve de l’existence d’apprentissages : il suffit de placer les bébés en situation d’apprentissage, comme c’est également le cas dans plusieurs expériences de Baillargeon (1999 a).
Cette seconde critique du nativisme est évidemment la principale, et le bilan de la réponse ne permet pas d’exclure l’hypothèse suivant laquelle le nativisme serait effectivement faux. La plupart des critiques qui suivent sont moins pertinentes et moins intéressantes, et Spelke y répond assez facilement (le nativisme n’est pas parcimonieux, il est vide, et il est dangereux). Il est toutefois intéressant de s’arrêter sur une autre critique, et surtout sur la réponse qui y est faite : le nativisme nie la flexibilité. L’argumentaire justifiant cette critique est fondé sur l’expression « contraintes sur l’apprentissage », parfois utilisée, nous dit Spelke, par les nativistes eux-mêmes et qui selon elle est malheureuse. « En fait, les structures innées ont traditionnellement été proposées pour expliquer comment il est possible à des enfants humains d’apprendre quoi que ce soit » (Spelke, 1998, p. 195, c’est moi qui souligne). Quel changement brutal ! Il n’est plus question ici de connaissances innées de Spelke (1994 ; Spelke, Breinlinger, Macomber & Jacobson, 1992) ou des connaissances avant l’apprentissage de Mehler (1983), mais de structures innées pouvant expliquer des apprentissages. On retrouve donc l’argument anti-béhavioriste classique : on n’apprend pas quelque chose à partir de rien. Mais de plus, le terme de structure fait évidemment penser à Piaget, un auteur dont on peut s’étonner que Gordon & Slater (1998) le classent parmi les auteurs empiristes. La différence avec Piaget, c’est que les structures sont innées, une vieille idée défendue par Mounoud (1971) dans une perspective d’évolution de la théorie de Piaget. Spelke rejoint-elle ainsi le point de vue de Mounoud ? Elle pose en tous cas ici la question fondamentale de l’origine des connaissances : peut-on produire un système de connaissances, donc un système organisé, à partir de rien. Une question sur laquelle je reviendrai à propos de l’article de Smith (1999 a).
Si nous reprenons l’exemple du nouveau-né qui en quelques minutes a appris le visage de sa mère, il paraît difficile de nier qu’il s’agit là d’un apprentissage, mais en même temps, pour qu’un tel apprentissage s’effectue aussi rapidement et aussi tôt après la naissance, dans une modalité sensorielle qui n’a jamais fonctionné, il faut que des structures soient prêtes à organiser l’information sensorielle de manière cohérente. En d’autres termes, il est nécessaire de supposer à la naissance des structures de représentation, un (ou des) analyseur(s) de différences et sans doute également un (ou des) extracteur(s) d’invariants, ce qui n’est pas la même chose que des connaissances. Il n’est pas non plus nécessaire de supposer que ces structures soient spécifiques au visage. Les conditions usuelles d’apparition de ces choses (mouvement et fréquences spatiales basses, stimulations multi-modales) en font un objet particulièrement attrayant et aisément différentiable. En d’autres termes, cet exemple est sans doute le meilleur pour montrer l’existence d’apprentissages précoces et rapides, ce qui semble conforter les positions empiristes, mais une telle efficience d’apprentissage suppose bien les structures innées proposées par Spelke.
 
MELTZOFF & MOORE : LA PLACE DE LA REPRÉSENTATION
 
 
Il est plus difficile de situer les positions de Metzoff & Moore (1998), que celles de Spelke ou de Baillargeon, par exemple. Ceux-ci semblent en effet prendre du recul par rapport au débat inné-acquis et poser les problèmes différemment. Meltzoff & Moore parlent de crise dans la psychologie du nourrisson, d’une crise qui dure depuis trente ans et qui est liée à la remise en cause des fondements de la théorie de Piaget : primat de l’action et acquisition tardive de capacités de représentation. Le fondement de cette crise est l’incapacité à fournir un cadre théorique de substitution. Pour y contribuer, Meltzoff & Moore proposent de renverser la perspective sensori-motrice et de voir le bébé d’abord comme un organisme de représentation plutôt que de sensori-motricité, la représentation étant un point de départ plutôt qu’un point d’arrivée. La suite de leur article consiste à justifier ce point de vue à travers deux « fenêtres » : celle de la permanence de l’objet et celle de l’imitation.
Le fait qu’ils parlent de représentation dès la naissance pourrait faire penser que Meltzoff & Moore se situent clairement dans le courant nativiste, mais cette capacité de représentation est limitée et n’implique ni permanence de l’objet ni connaissance de l’identité de l’objet. Il s’agit tout simplement de ce qui est nécessaire pour réagir à la nouveauté après une habituation, qui suppose bien une trace en mémoire. Meltzoff & Moore présentent un tableau qui résume bien leur manière de voir ces représentations (cf. fig. 1).
L’idée de distinguer représentation, identité et permanence est évidemment intéressante. On ne peut qu’être d’accord avec les niveaux 1 et 2 du tableau de Meltzoff & Moore qui correspondent à une simple description des données de l’habituation [7]. Le niveau 3 fait une utile distinction mais qui n’a rien de nouveau : personne ne parle de permanence de l’objet chez le nouveau-né qui différencie un second objet d’un premier. Les problèmes commencent au niveau 4 avec la notion d’identité. Meltzoff & Moore ne font évidemment pas référence aux capacités des bébés de différentiation de deux objets clairement différents : on ne parle pas, dans ce cas, de critère d’identité mais de critère de différentiation. Cette capacité de différentiation est, du point de vue méthodologique, une condition nécessaire pour considérer qu’un bébé a appris quelque chose sur un objet ou un événement auquel il s’est habitué : c’est la réaction à la nouveauté, et on ne peut opposer persistance de la représentation et identification.
Meltzoff & Moore distinguent deux types d’identité : une qu’ils appellent qualitative. Ceci est le même que cela : ces deux objets sont identiques. L’autre qu’ils qualifient de numérique. Ceci est le même : l’objet reste le même dans le temps et l’espace, ce qui suppose que le sujet ait en mémoire l’historique des déplacements de cet objet. Pour illustrer la première forme d’identité, Meltzoff & Moore font référence aux recherches sur la catégorisation chez le bébé et ils ont raison, mais la catégorisation suppose un critère d’identité plus complexe qu’ils ne l’infèrent, critère que l’on pourrait exprimer sous la forme : ceci est le même que cela bien que ce soit différent de cela : identité plus différenciation, ce qui veut dire que l’on n’est pas très loin de ce que ces auteurs appellent l’identité numérique. Quant à cette dernière forme, on voit mal cette fois comment elle est possible sans la permanence, en particulier si l’objet disparaît à un moment où à un autre. Si ceci (qui a disparu et est réapparu) est le même, c’est que ceci a continué à exister.

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Fig. 1. — Logique des arguments résolvant le paradoxe des données précoces sur le regard préférentiel face à des événements d’occlusion. Nous distinguons représentation de l’objet, identité de l’objet et permanence de l’objet (d’après Meltzoff & Moore, 1998, p. 203. Traduction R. L.)
Les difficultés s’accroissent au niveau 6 : Un « système de représentation qui permet de prédire où et quand un objet peut être perçu », à un moment donc où cet objet n’est pas visible, implique pour le moins que cet objet continue à exister et en plus qu’il soit soumis aux lois physiques chères à Spelke. La description du niveau 6 semble d’ailleurs contradictoire de ce point de vue avec celle du niveau 3 : comment situer le « où et quand » un objet peut être vu, si ce n’est « dans le monde extérieur » ? Une explication sur identité et permanence est ensuite développée (pp. 205-206), pour tenter de maintenir un distinguo entre les deux concepts, mais elle aboutit plus à l’idée que la permanence est une condition préalable à l’identité numérique qu’à l’idée inverse [8].
Dans ces conditions, les tentatives ultérieures pour montrer que les bébés passent par l’identité avant d’accéder à la permanence sont problématiques. Elles le sont d’autant plus que Meltzoff & Moore interprètent un regard plus long sur une situation de violation de la permanence que sur une situation contrôle (Moore, Borton & Darby, 1978), comme une absence de permanence, contrairement à ce que font tous les autres auteurs (pour Meltzoff & Moore, si les bébés avaient la permanence, cette violation les gênerait et ils regarderaient ailleurs, et donc moins la situation étrange...). Meltzoff & Moore proposent ensuite des réinterprétations des expériences de Baillargeon en termes d’identité et non de permanence, ce qui les amène par exemple à supposer que dans l’expérience de Baillargeon, Spelke & Wassermann (1985), où un volet cache une boîte et s’arrête au contact de la boîte (événement possible) ou continue sa course (événement impossible), les bébés n’ont pas de fixations plus longues pour l’événement impossible parce qu’ils pensent que la boîte continue à exister bien que cachée, mais parce qu’ils sont étonnés de ne pas la voir quand le volet est à plat en arrière et que la place où se trouve la boîte est complètement visible. Pour refuser la permanence de l’objet, Meltzoff & Moore sont obligés de supposer la permanence de la place, ce qui n’est pas plus évident et peut être considéré comme une propriété (particulièrement abstraite) de l’objet. Les trésors d’astuces dépensés par divers chercheurs pour interpréter les résultats de cette expérience autrement que ses auteurs sont surprenants. S’agit-il pour autant d’explications plus simples ?
La conclusion de Meltzoff & Moore sur la permanence de l’objet est que vers 9-10 mois on peut parler de permanence, puisqu’il y a convergence des indices : durées de fixation, recherche visuelle et recherche manuelle [9] Avant, comme il y a contradiction entre ces indices, on ne peut pas conclure à la permanence, et on doit adopter une interprétation plus économique en termes d’identité.
Dans l’introduction de leur article, Meltzoff & Moore avaient posé le problème de la contradiction entre les données de la recherche manuelle et celles de la préférence visuelle. Pour résoudre cette contradiction, deux hypothèses leur paraissent possibles : la première est que les bébés de moins de 9 mois ont des difficultés à utiliser leurs connaissances pour diriger leurs actions, et la seconde est que les méthodes de préférence visuelle rendent compte d’autre chose que de la permanence. Si leur choix est clairement la seconde hypothèse, la première n’est jamais discutée. Pourtant, les données ne manquent pas dans la littérature, en particulier les données sur l’erreur A non B (Lécuyer, 1993 ; Marcovitch & Zelazo, 1999) qui montrent que bien après la coordination vision-préhension, programmer un geste de recherche reste un problème. L’examen réel de cette hypothèse difficilement réfutable aurait évidemment donné plus de crédit au point de vue de Meltzoff & Moore. Ils ont pourtant le mérite de réexaminer des données bien connues et d’en proposer une interprétation construite et cohérente. La distinction entre identité et permanence, intéressante dans son principe, n’est pas toujours facile à opérationnaliser, mais Meltzoff & Moore ont au moins le mérite de poser la question de la nature des représentations en jeu dans les situations d’objets disparus, et ce plus dans un esprit de proposition que de polémique inutile.
 
BAILLARGEON ET COHEN : LES BÉBÉS APPRENNENT
 
 
L’article de Renée Baillargeon dans Developmental Science (1999 a) est un peu le symétrique de celui d’Elisabeth Spelke dans Infant Behavior and Development (1998), et il comporte d’ailleurs une réponse de cette dernière. Cet article vise à répondre à trois défis : le premier est de montrer que les représentations qu’ont les bébés des objets disparus et plus généralement des relations entre objets ne sont pas figées et font l’objet d’un développement au cours de la prime enfance. Le deuxième est de montrer que ces connaissances sur les propriétés des objets résultent d’une forme de permanence de l’objet présente dès la naissance. Le troisième est de répondre aux tentatives d’explications sur ces données par des mécanismes perceptifs plus élémentaires.
Concernant le premier défi, il s’agit d’un résumé des données, impressionnantes par leur nombre et leur qualité, obtenues par Renée Baillargeon depuis quinze ans. Ce résumé est organisé autour d’une logique d’exposé qui est aussi la logique d’organisation de la recherche, chaque réponse apportée par les données appelant de nouvelles questions. Ainsi, dans les relations entre un objet et un support, à 3 mois les bébés sont surpris si l’objet flotte sans contact, mais semblent satisfaits dès qu’il y a contact, même latéral. À 4,5-5,5 mois, il faut un contact avec le dessus du support, mais l’importance du contact n’est pas prise en compte. Elle l’est à 6 mois, mais il faut attendre 12,5 mois pour que la proportion de la masse située sur le support soit elle-même prise en compte.
La série suivante d’expériences présentées concerne les objets qui disparaissent derrière un écran. Elle est intéressante, d’une part parce qu’elle décrit le même développement, mais d’autre part parce qu’elle permet de répondre aux interprétations fournies par Meltzoff & Moore pour les expériences antérieures sur le même thème. En effet, si un objet disparaît derrière un écran et ressort d’un second écran, sans être visible entre les deux, les bébés de 2,5 mois semblent étonnés. Par contre, au même âge, ils regardent moins longtemps une situation où les deux écrans en question sont surmontés d’une barre qui les relie, ce qui ne change rien à ce qui devrait se passer sous leurs yeux. Il semble que les bébés utilisent à cet âge un critère simple : quand l’objet est derrière un écran, il est normal qu’il disparaisse, quelle que soit la forme de cet écran, par contre, dès qu’il y a deux écrans séparés, il est anormal qu’il ne soit pas visible entre les deux. À 3,5 mois, les bébés sont étonnés dans les deux situations.
Si ce qui est en jeu dans ces situations d’objets disparus était l’identité des objets au sens où l’entendent Meltzoff & Moore, on ne voit pas pour quelle raison les bébés de 2,5 mois traiteraient différemment une situation à deux écrans séparés et une situation à deux écrans reliés, et l’interprétation que fournissent ces auteurs des expériences de Baillargeon & Graber (1987) et Baillargeon & DeVos (1991) ne tient pas dans les nouvelles situations mises au point par Baillargeon.
Bien évidemment, on pourra toujours expliquer que dans les périodes considérées, les bébés maturent, ce qui bien sûr est exact, et donc faire référence à la maturation pour expliquer ce que Baillargeon explique par des apprentissages. Ou bien encore, on peut faire référence aux idées innées, que nos incompétences méthodologiques ne permettraient pas de mettre en évidence plus tôt, ou qui se déclencheraient plus tard, en fonction d’autres changements dans le développement (Spelke, 1998). Une première réponse apportée par Baillargeon à ce type d’objection prend sa source dans les décalages observés dans la mise en œuvre des savoirs, en fonction des situations. C’est le cas par exemple pour les deux écrans séparés ou reliés, exemple évoqué ci-dessus ; c’est le cas aussi pour le décalage important entre l’idée (présente dès 3 mois) qu’un objet grand ne peut être caché derrière un écran petit, et celle (qui ne se manifeste que vers 7,5 mois) qu’un grand objet ne peut entrer complètement dans un petit contenant. Baillargeon fait remarquer que le bébé peut, dans son environnement quotidien, observer sa mère, qui ne disparaît pas complètement derrière un obstacle, lequel cache totalement sa grande sœur. Par contre, il verra beaucoup plus rarement quelqu’un qui essaie de faire rentrer un gros objet dans une petite boîte.
Le raisonnement est évidemment juste, mais pour aller plus loin, il est nécessaire de décrire les mécanismes de l’apprentissage. J’avais proposé, d’une manière très générale, que ce mécanisme était l’habituation, telle que les expérimentateurs l’utilisent dans les laboratoires : son caractère écologique, condition de son efficacité, et son faible coût attentionnel en faisant un bon candidat (Lécuyer, 1996). Baillargeon va plus loin et décrit les mécanismes de ces apprentissages, qui s’effectuent dans le temps d’une expérience au laboratoire. Elle prend le cas des objets asymétriques placés sur un support. Ce n’est pas avant 12,5 mois que les bébés comprennent que si le côté le plus gros est hors du support, l’objet doit tomber. Dans une série d’expériences, Baillargeon et ses collaborateurs montrent que cette relation peut être enseignée à des bébés de 11,5 mois si on leur présente ce que Baillargeon appelle des événements contrastés. En d’autres termes, si les cooccurrences adéquates (gros côté hors du support avec chute et gros côté sur le support sans chute) leurs sont présentées. Elle montre également que si l’on n’utilise qu’un seul objet pour enseigner la règle, celle-ci n’est pas apprise (mais une différence de couleur entre deux objets suffit), et que si l’on essaie d’enseigner la règle inverse (pas de chute quand la plus grosse partie de l’objet est hors du support et réciproquement), on n’y arrive pas, ce que Baillargeon explique en termes de compatibilité avec les savoirs antérieurs du bébé. Elle montre enfin que pour apprendre la même règle, les bébés de 11 mois ont besoin de 3 objets différents et non simplement de 2 comme ceux de 11,5 mois.
Si on ne présente pas à ces bébés des événements contrastés, mais simplement un objet asymétrique qui posé correctement sur un support tient sur ce support, ils n’apprennent pas la règle. Cela pose à Renée Baillargeon un problème concernant les objets cachés : comment apprendre qu’un objet caché existe toujours et suit toujours la même trajectoire puisqu’ils n’ont pas l’occasion de rencontrer des événements contrastés. Sa réponse à cette question est que probablement il s’agit là d’une connaissance innée, d’où son deuxième défi. Je proposerai plus loin une autre solution.
Troisième défi, Renée Baillargeon répond aux arguments utilisés pour trouver à ses expériences des explications plus parcimonieuses. Les expériences contrôle faites dans son équipe permettent de réfuter ces interprétations « perceptives » ou en termes d’attentes à court terme.
En décrivant, de 2,5 à 12,5 mois une hiérarchie d’acquisition de règles montrant une connaissance plus adéquate du monde physique dans lequel se trouvent les bébés, et en montrant comment ces apprentissages peuvent s’effectuer, Renée Baillargeon renoue en quelque sorte avec une tradition piagétienne de psychologie du développement du nourrisson. Même si nos connaissances actuelles sur les bébés de moins de 2,5 mois et surtout sur leurs acquisitions sont beaucoup plus faibles, on est tenté de prolonger vers le bas les courbes d’apprentissages ainsi mises en évidence et de penser que plus tôt se construisent des règles plus élémentaires. C’est un peu un choix différent que fait Baillargeon en insistant beaucoup sur les apprentissages, mais en évoquant également l’idée de connaissances innées, certes plus réduites que pour Spelke, mais existant tout de même.
Suite à ce que j’ai expliqué sur les positions de Cohen, il peut sembler étrange de rapprocher ses positions de celles de Renée Baillargeon. Pourtant, la lecture de son chapitre dans Perceptual Development, livre édité par Alan Slater, incite à de tels rapprochements et renforce les positions de Baillargeon dans la mesure où sur un exemple différent : la causalité, Cohen, Amsel, Redford & Casasola (1998) décrivent le même type de développement. Le début de ce chapitre est d’ailleurs particulièrement étonnant, dans la mesure où il met en avant le meilleur des arguments qui se puisse donner pour soutenir une position nativiste, en partant d’une citation de Lightman (1993, p. 3) :
Considérez un monde dans lequel causes et effets sont erratiques. Parfois les premières précèdent les secondes, parfois c’est l’inverse. Ou peut-être les causes se situent pour toujours dans le passé et les effets dans le futur, mais futur et passé sont entrelacés.
Dans ce monde acausal, les scientifiques sont perdus. Leurs prédictions deviennent des postdictions. Leurs équations deviennent des justifications, leur logique illogique. Les scientifiques deviennent insouciants et comme des joueurs compulsifs qui ne peuvent cesser de parier. Les scientifiques sont des bouffons, non pas parce qu’ils sont rationnels, mais parce que le cosmos est irrationnel. Ou peut-être, ce n’est pas parce que le cosmos est irrationnel, mais parce qu’ils sont rationnels. Qui sait, dans un monde acausal [10] ?
Argument nativiste : en effet, on est amené à se demander comment une compréhension d’un tel univers peut prendre forme, que l’on soit scientifique ou nouveau-né. C’est pourquoi il semble raisonnable de supposer des structures préparées à rechercher des relations causales. C’est pourtant pour s’opposer au nativisme modulariste de Leslie (1984, 1986) que Cohen et al. vont ensuite développer un historique des recherches sur la causalité chez le bébé.
La causalité, telle qu’elle est étudiée par ces auteurs est « Michottienne » : il s’agit de variations autour du thème de la boule de billard qui en heurte une autre, laquelle part à ce moment (ou ne part pas, ou part avant d’être heurtée), même si leur revue de question traite du phénomène de manière plus large. Comparant les résultats de différentes expériences effectuées avec des bébés âgés de 3 mois à 7 mois, quand les formes des objets utilisés sont simples, ils montrent un changement progressif dans les manières de réagir au passage d’un événement causal à un événement non causal ou réciproquement. Ces changements semblent refléter le passage d’une simple différentiation manifestée par une préférence systématique pour le causal vers 3-5 mois à une maîtrise des relations de causalité que reflète l’absence de différences de réaction suivant les formes de non causalité à 7 mois en passant par une sensibilité aux formes de mouvement vers 6 mois. Quand les objets utilisés sont plus complexes et plus attrayants, il faut attendre 10 mois pour constater une perception de la causalité.
Ce développement permet à Cohen et al. de réfuter les thèses nativistes et modularistes de Leslie et de décrire un processus d’abstraction progressif de la causalité au-delà des phénomènes immédiatement perceptibles. Le parallélisme avec les données de Baillargeon (1999 a) sur la permanence de l’objet est frappant, et on comprend mal ce qui peut conduire Cohen à s’opposer à Baillargeon avec une telle vigueur. Dans les deux cas, ces auteurs décrivent l’histoire des données prises en compte par les bébés dans les situations de disparition d’objets d’une part, de relations de causalité d’autre part, données de plus en plus complexes avec l’âge. Dans les deux cas, ils décrivent le développement d’une théorie de plus en plus sophistiquée de ces situations complexes pour les bébés. Dans les deux cas, les auteurs insistent sur les apprentissages effectués.
 
SMITH ET L’ÉMERGENCE
 
 
On pourrait résumer l’un des arguments essentiels du nativisme en disant que des structures ne peuvent émerger du néant, l’autre étant que des apprentissages ne sont pas possibles sans structures. C’est à une mise en question radicale des fondements du nativisme que se livre Smith (1999 a) puisqu’elle conteste le premier point. Prenant un exemple dans l’embryologie, Smith montre que « quelque chose peut venir de rien », ou plus exactement que des structures peuvent émerger à partir de phénomènes intégralement descriptibles à un niveau inférieur d’organisation. Le développement embryonnaire commence en effet par la multiplication de cellules identiques, jusqu’à environ 10 000 avant que ces cellules ne se différencient, en fonction de ce nombre et de leur position dans la masse. Il n’y a donc pas de prédisposition d’une cellule à donner un doigt de la main ou du pied, mais ce résultat s’explique par des processus chimiques que les embryologistes savent maintenant décrire et qui ne sont pas spécifiques à cette situation.
Ainsi, une structure différenciée a émergé d’un amas sans organisation. Il peut en être de même, nous explique Smith, pour les apprentissages qu’effectue le bébé, qui sont le résultat de processus longs et progressifs, aboutissant à la construction de structures de connaissance. Des expériences menées avec des noms artificiels désignant différentes catégories d’objets, enseignés à des enfants de 17 mois affectés au hasard à un groupe suivant un apprentissage ou à un groupe contrôle permettent de décrire chez les premiers ces mécanismes d’apprentissage structurant.
La comparaison entre embryologie et apprentissage du vocabulaire peut évidemment sembler audacieuse, et on peut se demander si on n’a pas à faire là à une métaphore plus esthétique qu’utile. On ne peut exclure une telle hypothèse, mais on peut également considérer que le passage de la physico-chimie à cette forme particulière d’organisation qu’est la vie a quelques points communs potentiels avec cet autre passage, spécifique au vivant, de formes élémentaires d’adaptation à des formes supérieures d’organisation des relations à l’environnement, impliquant en particulier la représentation symbolique. Dans les deux cas, il y a émergence et les phénomènes d’émergence sont suffisamment rares pour mériter d’être comparés. Dans les deux cas, comme le rappelle Smith, l’émerveillement devant les résultats de l’évolution biologique a suscité des résistances fortes contre les interprétations évolutionnistes basées sur des processus continus et lents, et il a toujours paru plus facile, et souvent plus raisonnable d’invoquer l’intervention d’une Raison, quelle qu’en soit l’appellation, c’est-à-dire de supposer le problème résolu.
Dans les deux cas, il faut choisir entre une explication fondamentalement mécaniste, mais distinguant des niveaux d’organisation résultant d’émergences successives, et un créationnisme explicite ou latent expliquant la physique la plus élémentaire par une pensée. Il semble en effet qu’il y ait là, pour certains, la seule voie de salut pour éviter d’expliquer la pensée par la physique élémentaire. Tout au contraire, la notion d’émergence est compatible à la fois avec l’idée que la pensée est le résultat de mécanismes neurologiques analysables comme tels (et au-delà, de mécanismes décrits par la physique des particules élémentaires) et avec l’impossibilité de décrire la pensée à partir de la connaissance de ces seuls mécanismes neurologiques (ou de l’interaction entre particules). À l’idée d’émergence est nécessairement associée celle de complémentarité des approches situées en deçà et au-delà de cette émergence, non de réduction de l’une à l’autre.
Dans sa réponse à Baillargeon et à Smith, Spelke (1999) argue du fait que ces deux auteurs ne semblent pas utiliser le mot nativisme dans le même sens : Baillargeon utilise le sens classique du terme : désigner ce qui n’est pas appris, alors que Smith utilise un sens inhabituel du terme ; elle confond nativisme et préformisme. En faisant cette opposition, Spelke est contrainte de définir l’inné (et donc le nativisme) par la négative : ce qui n’est pas appris. Il s’agit en quelque sorte d’un résidu irréductible à la description d’un processus d’apprentissage, mais en même temps d’une base à tous les apprentissages (Spelke, 1998, p. 195). La nécessité logique de l’inné résulte bien de la nécessité d’une base aux apprentissages. La conception de l’inné développée par Baillargeon et celle développée par Smith sont donc complémentaires : les apprentissages décrits par Baillargeon et par Smith, et les mécanismes d’émergence de structures décrits par Smith ont en commun de permettre l’économie de la transmission génétique de connaissances, ou même de structures de connaissances, hypothèse d’autant plus coûteuse que les généticiens peinent à retrouver dans le potentiel génétique la capacité informationnelle nécessaire à la seule production des caractéristiques anatomiques et physiologiques de base d’un organisme.
S’il faut, comme le souhaite Spelke, distinguer nativisme et préformisme, il faut fournir un scénario d’émergence des structures qui vont permettre les apprentissages. C’est précisément ce que vise à faire Smith. En d’autres termes, sur la base de cette distinction, Smith propose plus une forme de nativisme (qu’elle refuse violemment) qu’un associationnisme (dont elle semble pourtant se réclamer). C’est aussi un scénario d’émergence des structures qu’avait proposé d’une autre manière Piaget, les structures se construisant an cours du développement, solution à laquelle semble se rallier Baillargeon (2000). Éclosion brutale ou développement continu et contemporain des apprentissages ? Le grand mérite de l’article de Smith est de proposer une solution nouvelle et, au-delà, de mettre l’accent sur la nécessité de supposer un processus d’émergence, c’est-à-dire de forme d’organisation provenant de modes de fonctionnement plus élémentaires mais qui ne se réduit pas ensuite à une analyse en forme de processus élémentaires. Cette description de Smith, qui pourrait apparaître en première analyse réductionniste, est en fait tout le contraire et justifie une description des fonctionnements émergents à leur niveau d’organisation.
La discussion qui suit les articles de Baillargeon et de Smith dans Developmental Science (Spelke, Bates, Fischer & Stewart, Haselager, Haith) et les réponses des deux auteurs n’apportent pas beaucoup de nouveautés dans le débat. Curieusement, comme le note d’ailleurs Baillargeon, tous ces auteurs la critiquent pour son nativisme, sauf Spelke qui la critique pour son refus du nativisme. Un signe de la complexité des problèmes, mais aussi d’une certaine confusion entre position théorique et données empiriques impliquant des capacités cognitives précoces mises en évidence par un auteur.
 
CONCLUSION
 
 
Les points de vue émis par les différents auteurs cités pourraient se résumer à la manière de l’un des événements impossibles de Renée Baillargeon, où un grand objet rentre dans une petite boîte.
Haith veut faire rentrer toutes les données empiriques sur le bébé dans la boîte, trop petite, du fonctionnement sensoriel et s’acharne. Cohen veut faire rentrer des conditions expérimentales différentes dans la boîte d’une analyse théorique unique, et fait savoir que la boîte est trop petite. Spelke a voulu faire entrer toutes les connaissances précoces dans la boîte déjà très pleine du génome, et en transfère un peu dans la boîte des apprentissages de Baillargeon. Meltzoff & Moore proposent de répartir les représentations entre deux boîtes : celle de la permanence et celle de l’identité, mais ce sont des vases communicants. Smith fait émerger une boîte de taille potentiellement infinie, mais Spelke se demande si elle a un fond. Baillargeon, qui a beaucoup fait pour remplir sa boîte des apprentissages précoces la trouve très pleine et propose de laisser quelques données dans la boîte innée de Spelke. Et pendant ce temps-là, juste à côté, aucun d’entre eux ne semble voir la boîte du milieu social. Certains (par inadvertance ou par prudence ?) se sont même assis sur le couvercle...
On pourrait, à la lecture de ce qui précède, avoir de la situation une vision pessimiste sur l’éternel retour d’une vaine querelle, la plus célèbre sans doute en psychologie, avec toujours le même ton acerbe et les mêmes anathèmes. L’idée que la querelle s’est déplacée n’est pas de nature à atténuer fondamentalement cette vision pessimiste : un des déplacements possibles, pour une querelle, consiste à tourner en rond.
Il me semble pourtant que cette vision pessimiste n’est pas justifiée, et qu’à travers les déplacements on voit une focalisation de plus en plus précise sur les problèmes réels qui se posent dans la description du développement cognitif du bébé. Deux grands problèmes me semblent en particulier émerger. Un premier est celui de la nature des représentations précoces : de Haith, qui cherche à en promouvoir une vision physiologique minimaliste, à Baillargeon, qui en donne une interprétation nativiste riche, en passant par Meltzoff & Moore qui visent à décrire des niveaux de représentation successifs, on voit se définir la trame de recherches futures visant à mieux saisir, mois après mois, et dans certains cas, quinzaine après quinzaine, la nature de ces représentations et leurs changements. En d’autres termes, sur cette question où les polémiques font rage et où nos connaissances sont relativement faibles, on voit se dessiner les premières connaissances et les moyens d’en acquérir de nouvelles. Si dans les polémiques dont j’ai essayé de rendre compte ici Baillargeon et Spelke sont particulièrement attaquées, c’est sans doute aussi parce qu’elles ont apporté les contributions les plus importantes à ces connaissances.
Le second problème central, dans cette querelle, n’est certes pas nouveau, mais il me semble que l’on est en train d’assister à un progrès dans la manière de l’envisager. Il s’agit de celui des structures nécessaires aux apprentissages. En posant ce problème de manière radicale, le nativisme l’a sans doute mal posé, mais il a permis une réflexion nouvelle et de nouvelles solutions sont en train d’émerger chez Smith (1999), chez Meltzoff & Moore (1998) ou même chez Cohen, Amsel, Redford & Casasola (1998). Il reste un pas (gigantesque) à faire dans ce domaine : celui de la mise en relation entre une description comportementale et une description neurale de ces structures. Il est remarquable cependant que dans l’ensemble des articles cités, les neurosciences sont fort peu évoquées, si ce n’est de manière métaphorique par Smith.
Un autre aspect du bilan de cette nouvelle querelle est que la psychologie du nourrisson est de plus en plus une psychologie du développement. Pendant très longtemps a collé à la peau du psychologue du bébé une image de nativisme a priori et idéologique, et un refus de la psychologie du développement. La critique du nativisme faite par Haith, par Smith ou par Cohen s’accompagne d’une revendication de description du développement, et ce dont rêve Haith, Baillargeon le fait. On ne peut plus parler du bébé sans préciser de quel âge précis on parle. Les recherches sur le fœtus avaient rendu « l’état initial » de moins en moins initial, il est maintenant de moins en moins bon état.
Enfin, j’ai évoqué ci-dessus le peu de relations entre la psychologie perceptive et cognitive du nourrisson, telle qu’elle est décrite par les auteurs analysés, et les neurosciences, mais le principal absent dans cette querelle est le milieu social. On peut comprendre cette absence, chez des auteurs non spécialistes du social, si l’on considère que le débat inné-acquis s’est déplacé de l’origine des différences individuelles à l’origine des connaissances générales, pour ne pas dire universelles. Il est logique que le milieu social n’apparaisse pas comme facteur global de différence évoqué par Spelke. Il est beaucoup moins logique que les moins nativistes des auteurs cités ne se posent pas ou très peu la question des sources de variation situées dans l’environnement qui vont permettre au bébé l’observation des phénomènes afin d’en tirer des règles (Lécuyer, 1989 a, 1989 b, 1996). Paradoxalement, cette critique s’applique même à Meltzoff & Moore, spécialistes de l’imitation, conduite éminemment sociale. Dans leur texte, en effet, ils se placent du côté des capacités cognitives mises en œuvre par les bébés dans les situations d’imitation, pas du côté de sa fonction.
Baillargeon fait une allusion rapide au fait qu’un bébé peut observer dans sa vie quotidienne que sa maman ne disparaît pas complètement derrière un obstacle où sa grande sœur disparaît, mais ni elle ni les autres n’évoquent le fait que dans l’environnement familial quotidien, presque tout ce qui bouge est humain ou propulsé par des humains. Mise à part la pluie, tout ce qui tombe est le résultat d’une action humaine. Si comme le pense Baillargeon un apprentissage ne peut s’effectuer que si des conditions contrastées sont observables, la source essentielle et même quasi exclusive de ces contrastes est l’environnement social.
Cela n’a évidemment pas seulement une importance en soi : défendre l’idée que des apprentissages rapides peuvent s’effectuer pendant la prime enfance ne suppose pas seulement de mettre en évidence de tels apprentissages dans des situations de laboratoire, mais aussi de décrire les conditions dans lesquelles peuvent s’effectuer de tels apprentissages pour les bébés qui n’ont pas la chance de fréquenter nos laboratoires. Le meilleur exemple que l’on puisse en donner est celui de la permanence de l’objet. Renée Baillargeon pense être obligée de faire appel à une notion innée de continuité pour expliquer l’existence d’une permanence de l’objet alors que le bébé n’a pas pu faire d’expérience contrastée (si un objet est visible, il se passe ceci, si le même objet est caché il se passe cela) parce que lorsqu’un objet est caché il ne se passe rien avec cet objet. C’est compter sans les objets qui parlent !
En effet, toutes les expériences et toutes les discussions sur la permanence de l’objet sont basées sur une seule modalité sensorielle : la vision, alors que l’objet qui disparaît et réapparaît le plus souvent dans l’entourage du bébé est aussi celui qui fournit la plus grande diversité de stimulations sensorielles. Utilisant leurs capacités très précoces de mise en relation des informations issues des différentes modalités (Streri, 1991), les jeunes bébés peuvent construire une permanence visuelle de l’objet avec un objet souvent auditivement présent et visuellement absent. Plus généralement, avec ce générateur de stimulations dans toutes les modalités sensorielles, toutes les combinaisons présence/absence sont possibles. L’une des conséquences nécessaire du nativisme est de supposer l’existence à la naissance d’un traitement spécifique des visages et du langage, donc d’une spécificité du social comme objet de connaissance. Pourtant, le considérer comme source essentielle de connaissance évite cette hypothèse coûteuse. Pour des bébés dont on sait qu’ils sont attirés par le mouvement, partir de la règle « tout ce qui bouge est humain, tout ce qui est immobile ne l’est pas » conduit à une vision de l’environnement presque juste.
Dernier élément de ce bilan éminemment provisoire, si indiscutablement il y a progrès, il reste pas mal de faux problèmes, liés parfois à des questions mal posées, liés parfois à des questions de vocabulaire insuffisamment précis (le mot représentation par exemple), liés parfois à des questions de personnes. On sent bien à la vigueur de la polémique que l’annonce périodique de la fin nécessairement prochaine de la fin du débat inné-acquis semble une fois de plus prématurée. Vaine querelle ? certes pas si elle pousse chacun à réfléchir à ses positions et à produire de nouveaux arguments, de nouvelles situations expérimentales, de nouvelles manières, plus précises et plus nuancées de poser le problème.
Même l’inné n’est jamais acquis.
 
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