2001
Enfance
Introduction.
La vie émotionnelle de l’enfant : nouvelles perspectives et nouvelles questions
Philippe Brun
[1]
Nous présentons un état des connaissances relatives au développement émotionnel de l’enfant. Ces nouvelles perspectives de recherche posent de nouvelles questions qui contribuent à approfondir notre connaissance de l’être humain. Certaines de ces nouvelles perspectives sont présentées ici : dimension évolutionniste des émotions, expressivité précoce et intégration sensorielle de stimuli émotionnels, effets d’un stress périnatal sur le comportement émotionnel, psychopathologie de l’émotion, développement de l’humour, contrôle social de l’expressivité émotionnelle, métareprésentation des émotions.
Mots-clés :
Émotion, Développement, Petite enfance..
Children, emotions and development
A current state of our knowledge of the emotional development in children is presented. These new research perspectives of emotions in children contribute to increase our understanding of human beings. Some of these new questions are presented in this paper : the evolutionary dimension of emotions, early expressiveness and sensory integration of emotional stimuli, perinatal stress effects on emotional behaviors, the psychopathology of emotions, the development of humour, social control of emotional expressiveness, metarepresentation of emotions.
Keywords :
Emotion, Development, Infant, Children..
Comment s’organise le développement émotionnel de l’enfant ? Quels sont les rapports entretenus par l’émotion et la cognition ? La vie émotionnelle, comme l’affirmait Wallon (1938), constitue-t-elle chez l’enfant “ le premier terrain des relations interindividuelles de conscience ” ? Les états émotionnels sont-ils susceptibles de structurer la personnalité naissante ? Il s’agit là de quelques-unes des nombreuses questions désormais abordables dans le champ scientifique du développement.
Les études de l’émotion chez l’enfant s’articulent autour de l’idée que les états émotionnels constituent des formes d’activités psycho-biologiques organisées et complexes, qui évoluent avec l’âge afin d’optimiser les stratégies adaptatives de régulation intra- et interpersonnelle de l’individu. Chez l’enfant, l’émotion n’est plus considérée comme un simple état subjectif susceptible de parasiter le fonctionnement mental (Brun et Nadel, 1997). Bien au contraire, l’émotion permet de faire face aux multiples contextes sociaux, de faire face à des situations sociales sources d’excitation négative ou positive susceptibles de modifier l’équilibre physiologique ou mental de l’enfant.
Cette conception de l’émotion donne lieu à de nombreuses études empiriques tant sur le plan de l’expressivité émotionnelle que sur celui de la compréhension des états émotionnels. Actuellement, les auteurs considèrent que ce n’est qu’à partir de 4 à 8 semaines, que le sourire du bébé, parce qu’il s’adresse à un objet social, est synonyme d’expression de joie (Muir et Nadel, 1998). À partir de 2 mois et demi, les bébés manifestent progressivement des expressions prototypiques de joie, de tristesse, de dégoût, d’intérêt, de surprise, de colère, de peur et différencient leurs expressions en fonction de la valeur hédonique de l’émotion maternelle (Izard, Fantauzzo, Castle, Haynes, Rayias et Putnam, 1995). Ce développement de l’expressivité est concomitant à l’apparition de capacités de discrimination perceptive de stimuli émotionnels dès 8 semaines, et de catégorisation perceptive entre 4 et 7 mois (de Haan et Nelson, 1998). À cette période, la réactivité du bébé aux stimuli émotionnels est manifeste et contagieuse aux autres nourrissons. Il est fréquent que le bébé, au cours du deuxième semestre de vie, fasse preuve de réactions empathiques élémentaires, notamment négatives (LaFrenière, 2000). D’autres recherches mettent en évidence la capacité du bébé de 5 à 7 mois à reconnaître une expression faciale émotionnelle correspondant à son expression sonore : les bébés seraient alors capables d’extraire des propriétés perceptives amodales communes aux expressions faciales et vocales des émotions (Walker-Andrews, 1997).
Vers 12 mois, le jeune enfant recherche activement les informations émotionnelles que fournit son entourage lors d’une situation ambiguë (i.e. intrusion bruyante d’un objet non familier) et cela afin de s’adapter à cette situation (Feinman, 1992). Avec ces comportements de référenciation sociale, on observe des bébés qui discriminent les expressions faciales maternelles et adaptent leurs conduites en fonction de la valence des signaux émotionnels. Ces données nous renseignent également sur la capacité de l’enfant à ressentir et partager l’état mental émotionnel de l’autre (Trevarthen, 1993).
Avec le développement du lexique émotionnel, entre 2 et 6 ans, l’enfant décrit ses propres expériences émotionnelles, explicite celles d’autrui et affirme que l’expérience émotionnelle de l’entourage peut différer de sa propre expérience. Certaines recherches anglophones (Bretherton, Fritz, Zahn-Waxler et Ridgeway, 1986) indiquent notamment que l’identification verbale par l’enfant de ses propres émotions (ou de celles d’autrui) s’organise progressivement en termes hédoniques et que l’identification verbale des émotions positives précède la désignation des émotions négatives. Ce n’est que lorsque cette identification verbale hédonique est maîtrisée, que l’on voit apparaître vers 4/5 ans des différenciations entre les émotions négatives (Bullock et Russell, 1986). À partir de 4/5 ans, les enfants reconnaissent et nomment sans difficulté des expressions de joie, de colère, de tristesse et neutre et il faut attendre 6/8 ans pour que la surprise et le dégoût soient nommés correctement (Gosselin, Roberge et Lavallée, 1995).
Entre 3 et 6 ans, l’enfant apprend à exprimer des émotions conformes à des règles sociales qui imposent notamment l’exercice d’un certain contrôle sur la motricité faciale (Saarni, 1999). L’enfant découvre par exemple qu’il est de bon ton de rester souriant lorsque l’on reçoit un cadeau non désiré. Il distingue les états émotionnels observables des états émotionnels ressentis (Harris, 1989). C’est également durant cette période qu’il parvient à évoquer différentes expressions émotionnelles sur simple demande verbale (Field et Walden, 1982).
Progressivement, l’enfant se représente non seulement les facteurs susceptibles de déclencher des situations émotionnelles mais également leurs conséquences. Vers 3/4 ans, les explications causales de l’enfant relatives à la manifestation de ses propres émotions – ou des émotions d’autrui – sont formulées en référence soit au domaine social, soit au domaine physique. À cet âge, l’enfant peut expliquer que des manifestations de tristesse ont pour objectif de solliciter des comportements maternels de réconfort. Il peut également énoncer quels sont les événements sociaux qui le rendent heureux ou triste et quelles sont les situations sociales qui le mettent en colère. Vers 5 ans, l’enfant peut indiquer quelles sont les raisons qui le conduisent à avoir peur de tel ou tel contexte (Denham, 1998).
Ce rapide tour d’horizon nous permet d’estimer les avancées de la recherche en matière de développement émotionnel chez l’enfant. De nouvelles pistes sont actuellement défrichées et ce présent volume se propose d’en situer quelques-unes.
Responsable en bonne partie de l’intérêt pour l’étude des comportements émotionnels chez l’enfant, la thèse évolutionniste des émotions formulée par Darwin (1872) est l’une des pierres angulaires de la psychologie des expressions émotionnelles chez l’enfant. Dans cette perspective, le travail comparatif de Kim Bard et de son équipe rappelle que le registre émotionnel est une donnée phylogénétique incontestable des primates supérieurs servant l’adaptabilité. Les auteurs insistent notamment sur le fait que les conduites émotionnelles des bébés humains et des bébés chimpanzés durant la période néonatale présentent des similitudes fonctionnelles dans le sens où elles favorisent la mise en place de comportements sociaux.
Robert Soussignan et Benoît Schaal traitent la question de la genèse et de la variabilité des réactions émotionnelles aux odeurs chez le bébé et abordent le problème de l’interdépendance précoce entre processus émotionnels et cognitifs. Certaines de leurs recherches présentées ici soulignent l’importance de la coaction de l’expérience périnatale et des contraintes motivationnelles sur l’expressivité émotionnelle du nouveau-né.
La qualité et le déterminisme de l’expérience périnatale sur le développement émotionnel de l’humain sont également questionnés par Brigitte Lordi, Daniel Mellier et Jean Caston avec la présentation d’un modèle animal des effets du stress périnatal sur le comportement émotionnel. Les auteurs montrent que des stress survenant au cours de périodes prénatale et postnatale induisent chez le rat des altérations émotionnelles et déterminent des issues développementales distinctes, parfois létales.
Les altérations émotionnelles chez l’enfant sont également abordées dans ce volume dans la mesure où il s’agit d’une voie d’investigation très fréquentée actuellement. Philippe Brun évoque le fait que l’étude psychopathologique de l’émotion chez l’enfant se constitue en omettant de se référer précisément au développement émotionnel de l’enfant typique. De récentes conclusions formulées en termes de déficits émotionnels spécifiques chez l’enfant autiste notamment sont parfois énoncées avec hâte, et il convient d’être prudent sur leur bien-fondé eu égard à notre connaissance imprécise du développement émotionnel typique.
Notre méconnaissance de certains domaines du développement émotionnel est clairement mise en évidence par les différents articles de Reddy, de Bradmetz et Schneider, et de Ceschi et Scherer. Vasudevi Reddy rappelle à juste titre que l’émotion est un phénomène interpersonnel. Cet auteur propose une contribution originale sur le développement de l’humour chez le jeune enfant qui affirme que les clowneries enfantines sont observables dès le second semestre de vie et présentent des caractéristiques communes avec les pitreries adultes. L’auteur insiste sur l’origine interpersonnelle, émotionnelle et sociale des comportements humoristiques.
La question essentielle de l’interaction entre le social et l’émotionnel est indirectement posée dans l’étude de Grazia Ceschi et Klaus Scherer. Le contrôle de l’expression faciale issu des conventions sociales est-il susceptible de modifier le ressenti émotionnel de l’enfant en situation sociale ?
Le rôle de la métareprésentation émotionnelle est plus directement abordé dans l’article de Joël Bradmetz et Roland Schneider. Selon ces auteurs, le questionnement multiséculaire concernant le dualisme corps/esprit s’est déplacé vers l’examen de la dualité désir/croyance. Ce changement de perspective devrait permettre d’envisager la psychologie des émotions sous un angle nouveau. L’hypothèse porteuse des auteurs est que la représentation émotionnelle peut être considérée comme une évaluation de la réalisation du désir et non de la croyance.
Ce numéro se veut une contribution aux nouvelles perspectives et aux nouvelles questions développementales dont témoigne l’explosion des recherches ontogénétiques, phylogénétiques, psychopathologiques et comparatives sur l’émotion.
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Bretherton, I., Fritz, J., Zahn-Waxler, C., & Ridgeway, D. (1986). Learning to talk about emotions : A functionalist perspective. Child Development, 57, 529-548.
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Brun, Ph., & Nadel, J. (1997). Les jeunes enfants face aux émotions. Revue de Psychologie de l’Éducation, 2, 2, 75-86.
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Bullock, M., & Russell, J. A. (1986). Concepts of emotion in developmental psychology. In C. E. Izard & P. B. Read (Eds), Measuring emotions in infants and children (vol. 2, p. 203-237). Cambridge, UK : Cambridge University Press.
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Darwin, C. (1872). The expression of emotion in man and animals. Chicago : University of Chicago Press, 1965.
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De Haan, M., & Nelson, C. A. (1998). Discrimination and categorisation of facial expressions of emotion during infancy. In A. Slater (Ed.), Perceptual development : Visual, auditory and language perception in infancy (pp. 287-309). London, UK : University College London Press.
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Feinman, S. (1992), Social referencing and the social construction of the reality in infancy. New York : Plenum Press.
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Field, T. M., & Walden, T. A. (1982). Production and discrimination of facial expressions by preschool children. Child Development, 53, 1299-1300.
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Gosselin, P., Roberge, P., & Lavallée, M.-F. (1995). Le développement de la reconnaissance des expressions faciales émotionnelles du répertoire humain. Enfance, 4, 379-396.
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Harris, P. L. (1989). Children and emotion. Oxford, UK : Blackwell Publishers.
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Izard, C. E., Fantauzzo, C. A., Castle, J. M., Haynes, O. M., Rayias, M. F., & Putnam, P. H. (1995). The ontogeny and significance of infants’ facial expressions in the first 9 months of life. Developmental Psychology, 31, 6, 997-1013.
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LaFrenière, P. J. (2000). Emotional development : A biosocial perspective. Belmont, CA : Wadsworth.
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Muir, D. W., & Nadel, J. (1998). Infant social perception. In A. Slater (Ed.), Perceptual development : Visual, auditory and language perception in infancy (pp. 247-285). London, UK : University College London Press.
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Saarni, C. (1999). The development of emotional competence. New York, NY : Guilford Press.
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Trevarthen, C. (1993). The function of emotions in early infant communication. In J. Nadel & L. Camaioni (Eds), New perspectives in early communicative development (pp. 48-81). London, UK : Routledge.
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Walker-Andrews, A. S. (1997). Infants’ perception of expressive behaviors : Differentiation of multimodal information. Psychological Bulletin, 121, 3, 437-456.
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Wallon, H. (1938). La vie mentale. Paris : Éditions sociales.
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Université de Rouen, UFR de psychologie, sociologie, sciences de l’éducation, Laboratoire Psy.Co – UPRES – EA 1780, rue Lavoisier, F-76821 Mont. Saint-Aignan.
Philippe. Brun@ univ-rouen. fr.