2001
Enfance
Développement neurobiologique et émotions chez les nouveau-nés chimpanzés et humains
[*]
Kim A. Bard
[1]
Kathleen Platzman
[2]
Barry M. Lester
[3]
Stephen J. Suomi
[4]
L’étude comparative des émotions et du comportement néonatal offre un moyen unique pour aborder dans une perspective évolutionniste la question de l’héritage du primate chez l’humain. Notre étude compare le comportement néonatal d’humains et de chimpanzés élevés dans deux contextes émotionnels différents. L’échelle de Brazelton (NBAS) a été utilisée pour évaluer le développement neurobiologique de tous les bébés à deux jours et à trente jours de vie. Les bébés chimpanzés ont un meilleur niveau de développement neurobiologique que les humains : ils sont plus précoces en matière d’orientation et de performance motrice, moins excités et mieux à même de réguler leur état comportemental que les nouveau-nés humains. Ils sourient plus que les bébés humains. Le fait d’être élevés en milieu humain ne modifie pas leur développement neurobiologique, mais le contexte émotionnel dans lequel ils vivent durant la prime enfance a des conséquences sur leur développement ultérieur.
Mots-clés :
Nouveau-né humain, Nouveau-né chimpanzé, Émotion, Développement neurobiologique.
The comparative study of emotions and neonatal behavior provides a unique evolutionary perspective of humans’ primate heritage. This study compared the neonatal behavior of humans with that of chimpanzees raised under two conditions differing in emotional responsiveness. The Neonatal Behavioral Assessment Scale (NBAS) was used to assess the neurobehavioral integrity of all infants at 2 and 30 days of life. Chimpanzees exhibited higher levels of neurobehavioral integrity than human infants : chimpanzee neonates were more mature in orientation and motor performance, less aroused and better at regulating their own behavioral state compared with human neonates. Chimpanzees also smiled more than human infants. Early rearing experiences of the chimpanzees did not have an effect on their neurobehavioral integrity. The emotional environment experienced in infancy has consequences for later development.
Keywords :
Human neonate, Chimpanzee neonate, Emotion, Neurobiological integrity.
Les études comparant le comportement des humains et des chimpanzés – nos plus proches parents d’un point de vue évolutif (King et Wilson, 1975) – ont traditionnellement porté sur les capacités cognitives supérieures, même dans le cas d’investigations développementales (i.e. pour le langage, Savage-Rumbaugh, Rumbaugh et Boysen, 1978 ; pour la conscience de soi, Lin, Bard et Anderson, 1992). Au contraire, cette étude se centre sur le comportement émotionnel et compare les chimpanzés et les humains durant les trente premiers jours de leur vie.
Le comportement néonatal reflète à la fois les caractéristiques innées formatées par le milieu intra-utérin et les capacités adaptatives précoces mises en œuvre en réponse à un environnement radicalement différent, le milieu extra-utérin (Brazelton, Nugent et Lester, 1987). L’étude évolutonniste du comportement néonatal offre un moyen unique pour explorer l’héritage des primates.
En dépit de la progression des connaissances sur le nouveau-né humain (cf. Francis, Self et Horowitz, 1987), on connaît peu de choses sur la période néonatale chez d’autres primates (Turney, 1978). En fait, définir ce qu’est la période néonatale afin de faire des comparaisons entre espèces est en soi problématique (Bard, 1995). Si l’on utilise une définition par le niveau de maturité neurobiologique (Brazelton et al., 1987), les singes du nouveau monde restent seulement deux jours dans la période néonatale (Fragaszy et Bard, 1997). Les singes du vieux continent se déplacent de façon autonome après deux semaines (Hinde et Spencer-Booth, 1967). Les chimpanzés se distinguent de tous les autres primates non humains par leur incapacité à se mouvoir à la naissance et durant les deux premiers mois de la vie (Plooij, 1984). Notre hypothèse de travail est que les chimpanzés ont une période néonatale comparable à celle des humains (Bard, Platzman, Lester et Suomi, 1992 ; Hallock, Worobey et Self, 1989 ; Redshaw, 1989).
Les effets de l’expérience précoce peuvent être explorés en comparant le comportement néonatal d’individus de la même espèce élevés dans des conditions environnementales différentes. Par exemple, les singes rhésus élevés dans un environnement enrichi ont des performances supérieures dans le domaine de l’orientation et de la motricité, et moins de réponses tempéramentales (comme la crainte) si on les compare aux rhésus élevés dans un environnement moins riche (Schneider, Moore, Suomi et Champoux, 1991). Durant leur second mois, les chimpanzés élevés par leur mère crient et se perturbent plus que les chimpanzés élevés en pouponnière (Bard, 2000). Le degré de sensibilité de la pouponnière influence de façon claire les expressions émotionnelles du chimpanzé durant le premier mois de la vie (Bard, 1998) et ses réponses tempéramentales à 6-7 mois (Bard et Gardner, 1996). Chez les humains, le niveau de maturité comportemental est influencé par les differences éducatives interculturelles (cf. De Vries et Super, 1978). Bien sûr, des pratiques culturelles différentes peuvent interférer avec des différences génétiques pour influencer les performances néonatales (Chisholm, 1989 ; Freedman, 1971 ; Horowitz et al., 1977 ; Winn, Tronick et Morelli, 1989).
Les buts spécifiques de cette étude ont été 1) d’apporter des données normatives sur la maturité neurocomportementale des chimpanzés nouveau-nés, 2) de la comparer à celle des nouveau-nés humains, et 3) de comparer la maturité neurocomportementale de deux groupes de chimpanzés élevés dans des environnements différents quant à leur réactivité émotionnelle.
Populations
Chimpanzés. — Trente-sept chimpanzés nouveau-nés (Pan troglodytes) élevés dans la nursery des primates supérieurs du Centre régional de Yerkes à l’Université d’Emory (Yerkes Regional Primate Research Center of Emory University) ont été inclus dans l’étude. Tous les nouveau-nés chimpanzés nés à Yerkes restent avec leur mère biologique sauf en cas de mauvais traitement (Bard, 1994 ; Bard, 1995), où les bébés vont en nursery. Tous les nouveau-nés sont placés en incubateur à l’arrivée à la nursery pendant trente-six heures pour récupérer un état stable avant d’être examinés.
La moitié environ de ces chimpanzés (n = 20) ont été élevés dans des conditions standard, tandis que les autres (n = 17) ont été élevés dans un environnement très réactif. En condition standard, les nouveau-nés sont nourris au biberon, changés, et bénéficient d’interactions courtes quotidiennes. L’environnement réactif consiste en contact physique continu, quatre heures par jour cinq jours par semaine, prodigué par des assistants spécialisés dans le développement des compétences des jeunes chimpanzés (pour plus de détails, cf. Bard, 1996).
Humains. — Quarante-deux nouveau-nés humains impliqués dans une recherche plus large (Lester, Anderson, Boukydis, Garcia-Coll, Vohr et Peucker, 1989) ont participé à l’étude. Tous avaient un poids normal à la naissance, intervenue entre trente-huit et quarante-deux semaines, avaient des Apgar supérieurs à huit, à une et à cinq minutes, et étaient issus de familles biparentales de statut socio-économique moyen à supérieur.
Procédure
L’échelle néonatale de Brazelton (NBAS : Brazelton et Nugent, 1995) a été administrée aux chimpanzés tous les deux jours à partir de deux ou trois jours de vie et jusqu’à trente jours, et aux humains à trois et trente jours. Les examens ont été réalisés par des spécialistes certifiés du Brazelton (cf. manuel de Brazelton et Nugent, 1995, et Bard, 1994 b pour le NBAS avec des chimpanzés) à mi-chemin entre deux repas dans une pièce tranquille à éclairage tamisé.
Analyses
Des analyses de variance pour mesures répétées ont été réalisées sur cinq clusters du NBAS (Lester, 1984) et sur les sourires, le seul item qui n’entre dans aucun cluster. Deux clusters ne sont pas inclus, l’habituation et les réflexes. En effet, durant la présentation des items d’habituation, la plupart des chimpanzés changeaient de niveau d’éveil ce qui rendait impossible l’administration des items suivants. Les réflexes n’ont pas été retenus à cause des inconsistances de leur évocation et des incertitudes dans leur mesure chez les chimpanzés nouveau-nés.
Les scores des chimpanzés et des humains sur l’item « sourires » et les cinq clusters retenus sont présentés dans le tableau 1. Les analyses de variance révèlent des effets significatifs de l’âge (jour 2 comparé à jour 30), et de groupe (humain, chimpanzé en milieu standard, et chimpanzé en milieu réactif). Pour les effets principaux liés au facteur de groupe, des analyses post-hoc ont recherché les différences entre humains et chimpanzés et entre chimpanzés en milieu standard et chimpanzés en milieu réactif.
TABLEAU 1. — Scores à l’échelle de Brazelton (my ± DS) pour les humains et les chimpanzés élevés en milieu standard ou réactif
Des effets développementaux ont été trouvés pour trois des cinq clusters et pour les sourires. Le nombre des sourires augmente significativement entre le jour 2 et le jour 30, F(1,53) = 47.85, p < .001. Des changements développementaux significatifs concernent les clusters d’orientation, F(1,70) = 37.71, p < .001, de motricité, F(1,53) = 54.58, p < .001, et la régulation de l’état, F(1,68) = 6.62, p < .05.
Des différences entre les groupes sont apparus pour tous les clusters et pour les sourires, F(2,53) = 4.62, p < .05. Dans tous les cas, des contrastes post-hoc révèlent une différence significative entre les bébés humains et les chimpanzés élevés en nursery standard, mais pas de différences entre les deux groupes de chimpanzés. Les chimpanzés manifestent une meilleure capacité de coordination des mouvements des yeux et de la tête lors de l’orientation vers les stimuli visuels et sonores, et une aptitude plus mature à maintenir un état de vigilance calme, comparés aux bébés humains (orientation, F(2,70) = 7.82, p < .001). Les nouveau-nés chimpanzés ont plus de tonus musculaire, plus de souplesse, un plus grand empan de mouvement, et moins d’activité que les humains nouveau-nés (motricité, F(2,69) = 9.56, p < .000). Les différences d’État concernent des niveaux inférieurs d’éveil avec moins d’irritabilité, moins de cris, et moins de changements d’états que chez les nouveau-nés humains, F(2,69) = 5.83, p < .001. Les chimpanzés sont plus capables de réguler leur état en se calmant eux-mêmes que ne le sont les nouveau-nés humains, F(2,68) = 13.14, p < .001. Mais quand ils ont besoin de l’examinateur pour retrouver leur calme, ils requièrent le même niveau d’intervention que requièrent les humains pour calmer leurs pleurs : il faut les prendre et les tenir dans les bras. Enfin, les chimpanzés manifestent moins de signe d’instabilité du système nerveux autonome, en termes de sursauts et tremblements que les humains [stabilité SNA, F(2,69) = 3.94, p < .05].
Ces résultats confirment et étendent des résultats précédents concernant le niveau neurocomportemental des chimpanzés (Bard, 1994 ; Bard et al., 1992 ; Hallock et al., 1989). Les chimpanzés nouveau-nés sont comparables aux nouveau-nés humains en ce sens qu’ils peuvent être examinés avec la même échelle, mais les chimpanzés ont un plus haut niveau neuro-comportemental pour tous les clusters utilisables. L’effet du milieu n’est pas très fort lorsque l’on compare les deux groupes de chimpanzés durant la période néonatale, mais chez des chimpanzés un peu plus vieux des différences liés aux conditions d’élevage sont nettes en ce qui concerne l’expression émotionnelle, l’attention, le comportement dirigé vers un but, et aussi les cris et l’énervement (Bard, 2000 ; Bard et Gardner, 1996).
Il n’est peut-être pas si surprenant que des chimpanzés élevés en nursery manifestent un meilleur niveau neurocomportemental que des nouveau-nés humains. Mais ce qui est surprenant en revanche c’est que l’aptitude à réguler son état comportemental soit bien meilleure chez les chimpanzés élevés en nursery et chez les humains de notre étude que chez les chimpanzés élevés par leur mère dans l’étude de Hallock et collègues (1989) [F(3,74) = 17.30, p < .001, voir fig. 1].
Fig. 1 — Adaptation néonatale mesurée par l’échelle de Brazelton : scores chez les chimpanzés et les humains (M ± SE)
Les chimpanzés élevés par leur mère ont un contact physique constant avec elle, et de ce fait ils ont peu d’occasions d’exercer leurs propres capacités adaptatives. Les chimpanzés élevés en nursery ont plus d’occasions d’exercer leurs capacités adaptatives. On a reconnu le rôle de la rupture du contact physique ou de contacts physiques fréquents mais courts dans les différences de performance à l’échelle de Brazelton chez les bébés humains de différentes cultures (Pedro, 1989 ; Winn et al., 1989 : mais voir aussi Korner et Thoman, 1972).
Ces comparaisons entre espèces et modes d’élevage soulèvent l’importante question de l’interaction entre caractéristiques innées et « affordances » environnementales. Cette interaction est particulièrement claire si l’on observe la capacité progressive des nouveau-nés à moduler leur état d’excitation selon l’assistance que peut apporter l’environnement social. La capacité des bébés humains à s’autoréguler apparaît plus tard dans la petite enfance (Sammons, 1989). Les différences de niveau d’éveil et de régulation entre espèces ont été rapportées à l’absence de coliques chez les chimpanzés (Bard, 2000).
Chez les chimpanzés, des différences individuelles d’expression émotionnelle existent dès les premières semaines de vie et pourraient constituer, en interaction avec l’environnement, la base des différences tempéramentales ultérieures (Bard, 1998 ; Bard et Gardner, 1996 ; Bates, 1987 ; Nissen, 1956). Les différences de fréquence des sourires peuvent être en partie rapportées au sexe chez les chimpanzés (Hopkins et Bard, 1993) comme chez les humains (Korner, 1969). « La distinction entre bébés [humains] affectueux et pas affectueux est l’un des aspects les plus marqués de l’individualité » (Stratton, 1982, p. 250). Il est intéressant de noter à cet égard que les nouveau-nés chimpanzés sont tous caractérisés comme affectueux. Les débuts de la vie émotionnelle se manifestent clairement durant la période néonatale à la fois chez les nouveau-nés humains et les chimpanzés.
Les similitudes néonatales des chimpanzés et des humains sont frappantes. Notre proposition est que ce sont ces similitudes qui permettent à la fois aux chimpanzés et aux humains de s’engager dans une intersubjectivité primaire (Bard, in press), dans l’imitation (Bard et Russell, 1999), dans la référenciation sociale (Russell, Bard et Adamson, 1997), et dans un pointage référentiel avec des humains (Leavens, Hopkins et Bard, 1996). Les différences individuelles dans l’expression émotionnelle des chimpanzés et des humains sont détectables dès la naissance. En outre, les émotions se développent dans un environnement réactif à l’émotion, et il y a par conséquent une interaction entre expression émotionnelle et environnement. L’exploration des émotions chez les chimpanzés ajoute une importante perspective comparative à notre compréhension du développement émotionnel humain.
Funding was provided by NIH Grants RR-00165, RR-03591, HD-21013, HD-07105, RR-06158, and NICHD Intramural Research Program. The Yerkes Center is fully accredited by the American Association for Accreditation of Laboratory Animal Care. Dr. Worobey graciously provided the standard deviations from the Hallock et al., 1989 paper. We are grateful to the assistance provided by Dr. Mary Schneider ; Great Ape Nursery and Veterinary Staff of the Yerkes Center, numerous students, and research assistants, especially, Ms. Kathy Gardner, Mr. Josh Schneider, and Ms. Kelly McDonald.
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[1]
Department of Psychology, King Henry Building, University of Portsmouth, Portsmouth PO1 2DY UK. E-mail
kim. bard@ port. ac. uk.
[2]
Human Genetics and Applied Development, Emory University School of Medicine, Atlanta GA.
[3]
Brown University, Bradley Hospital, Women and Infants Hospital, Providence, RI.
[4]
Laboratory of Comparative Ethology, NIH, Poolesville, Md.
[*]
Traduction française : Jacqueline Nadel.