Enfance
P.U.F.

I.S.B.N.2130518966
66 pages

p. 236 à 246
doi: en cours

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Volume 53 2001/3

2001 Enfance

Les systèmes émotionnels chez le nouveau-né humain : invariance et malléabilité des réponses aux odeurs

Robert Soussignan  [1] Benoît Schaal  [2]
L’article aborde le thème de la genèse et de la variabilité des réactions émotionnelles chez le nouveau-né humain en référence à différentes perspectives théoriques. Plusieurs questions sont examinées à travers la contribution de l’olfaction à l’organisation des systèmes émotionnels impliqués dans les réponses d’appétence et d’aversion. L’utilisation de différentes procédures (discrimination d’odeurs contrastées sur le plan hédonique, alliesthésie négative, exposition néonatale à des odorants reçus à l’état fœtal) permet de souligner l’importance de la coaction de l’expérience anté- et postnatale, et des contraintes motivationnelles dans la modulation de réactions émotionnelles et attentionnelles du nouveau-né (mimiques faciales, activités buccales, activité neurovégétative, orientation céphalique). Ces travaux fournissent une illustration de l’interdépendance à la fois précoce et étroite entre processus cognitifs et émotionnels. Ils permettent de tracer l’origine des différences intra- et inter-individuelles et de la malléabilité des systèmes émotionnels associés au développement des préférences et aversions olfactives. Mots-clés : Émotion, Apprentissage, Plasticité, Olfaction. Perinatal development of emotional responsiveness in human newborns : functionally invariant and plastic responsiveness to odours
The paper deals with the issue of the origin and variability in emotional responsiveness of human newborns within various theoretical backgrounds. Several hypotheses are tested by investigating the contribution of olfaction to the functioning of the emotional systems involved in appetitive and aversive responses. Distinct procedures (hedonic discrimination of odorants, negative alliesthesia, neonatal exposure to odorants encountered in the prenatal environment) are used to highlight the coaction of antenatal and postnatal experience, and of motivational constraints in the modulation of emotional and attentional responsiveness of the neonate. These studies provide an illustration of the close interweaving between cognitive and emotional processes during perinatal development. They further offer glimpses to the plasticity of emotional systems and of the origin of intra-and inter-individual differences in the development of hedonism. Keywords : Emotion, Learning, Plasticity, Olfaction.
L’origine ontogénétique des émotions humaines est un thème qui a suscité, au cours de ces dernières années, des débats plutôt contradictoires dans le champ de la psychologie du développement (Malatesta et al., 1989 ; Trevarthen, 1993 ; Sroufe, 1996 ; Mascolo et Griffin, 1998). D’une part, des modèles théoriques d’orientation nativiste/évolutionniste (la théorie des émotions différenciées par exemple) défendent – dans la continuité du courant darwinien – la thèse d’une différenciation très précoce de systèmes émotionnels dits “ fondamentaux [3] ” servant des fonctions de régulation sensorielle, d’autoprotection et de signalisation sociale des états corporels et mentaux (Izard et Malatesta, 1987). Dans cette optique, les émotions primaires émergeraient selon un agenda maturationnel et fonctionneraient comme des systèmes modulaires préadaptés relativement indépendants du développement cognitif (Ackerman et al., 1998). Cette perspective épouse aussi le point de vue d’une correspondance isomorphe entre manifestations expressives stéréotypées et états internes si bien que les mimiques et les vocalisations à toute stimulation sensorielle constitueraient une fenêtre de lecture fiable et directe de la composante subjective de l’émotion. Elle retient, finalement, l’idée d’une relative stabilité de l’architecture morphologique des signaux expressifs et d’une invariance de l’expérience émotionnelle au cours de l’ontogenèse.
A contrario, les développementalistes d’option constructiviste insistent sur le primat de prérequis cognitifs – comme l’attribution de significations à des événements en fonction des attentes et des objectifs de l’individu ou encore comme l’émergence du concept de soi – dans la genèse des réactions émotionnelles (Sroufe, 1996 ; Lewis et Michalson, 1985). Selon le point de vue le plus traditionnel les émotions humaines se développeraient au travers d’un processus graduel de différenciation-intégration à partir d’états internes non spécifiques de la période néonatale (comme la détresse, par exemple). Dans l’optique des constructivistes, la présence d’émotions ne pourrait être inférée au cours du premier mois de vie car les réponses de l’organisme aux sollicitations du milieu ne seraient pas fondées sur le traitement qualitatif des événements sensoriels, mais plutôt sur des réactions réflexes liées aux fluctuations endogènes du SNC ou dépendantes des paramètres quantitatifs des stimulations incidentes [4]. Ainsi, une mimique comme le sourire spontané observé chez le nouveau-né durant les épisodes de sommeil actif ne revêtirait pas de fonction expressive mais serait fortement corrélée à des oscillations endogènes d’états d’excitation d’origine subcorticale (Wolff, 1987). De la même façon, les mimiques stéréotypées du nouveau-né à une solution amère ne sont pas interprétées comme une composante intrinsèque d’un système émotionnel (i.e., le dégoût), mais comme une réponse réflexe précablée (Lazarus, 1991 ; Sroufe, 1996). Dans cette perspective, les chercheurs réfutent toute référence à l’idée d’une correspondance innée entre expression faciale et expérience émotionnelle. Les facteurs cognitifs, au travers de systèmes de représentation et de significations conférées au stimulus, constitueraient ainsi la pierre angulaire de la différenciation des expressions émotionnelles.
À notre point de vue, ces approches traditionnelles revêtent une valeur heuristique limitée dans la mesure où elles n’intègrent pas les prédictions découlant des travaux récents sur la précocité des compétences sensori-motrices. Ces travaux suggèrent que le nouveau-né, voire le fœtus, sont capables de traitements sélectifs et de réponses différenciées ou flexibles, ajustées au contexte de la stimulation et de l’offre environnementale. Par exemple, l’activité néonatale de saisie manuelle, l’exploration haptique et l’activité de succion paraissent orientées vers des buts apparents et sont modulées par les propriétés de forme et de texture des objets (Rochat, 1991 ; Molina et Jouen, 1998). Dans le domaine sensoriel, le nouveau-né révèle des compétences discriminatives et des réactions préférentielles vis-à-vis de stimuli auditifs (voix et langue maternelles, séquence récitative) ou olfactifs (liquide amniotique) auxquels ils ont été exposés pendant la vie fœtale (Lecanuet, Granier-Deferre et Busnel, 1995 ; Schaal, Marlier et Soussignan, 1998 ; Marlier, Schaal et Soussignan, 1998). Finalement, des réactions conditionnées de pleurs peuvent être déclenchées chez les nouveau-nés lorsque l’attente du renforcement tactile associé à un stimulus sucré est violée, ce qui indique qu’ils pourraient conférer une charge affective à certains événements qui ont acquis une signification dans un contexte d’apprentissage associatif (Blass et al., 1984).
De telles données incitent à épouser des conceptions plus dynamiques et fonctionnelles (comme la théorie des systèmes dynamiques et la perspective fonctionnaliste, cf. Fogel et Thelen, 1987 ; Campos et al., 1989) qui mettent en exergue l’importance des échanges organisme-environnement et des régulations à l’œuvre en fonction des compétences et des contraintes du moment (de nature écologique, motivationnelle, expérientielle). Ces compétences précoces, qui rendraient possibles des traitements sélectifs et cognitifs, autoriseraient un découplage entre le stimulus et la réponse, et optimiseraient la programmation de réponses adaptatives relativement flexibles aux sollicitations du milieu [5]. Bien que certaines structures d’action puissent fonctionner de manière réflexe dans certaines conditions (par exemple la présence de stimulations intenses), elles se présenteraient plutôt comme des préadaptations phylogénétiques ouvertes aux influences de l’environnement intra- et extra-utérin. Cette conception souligne l’importance de l’histoire ontogénétique, du contexte, des compétences et des contraintes biologiques à l’œuvre dans la variabilité intra- et inter-individuelle des réactions expressives émises dès les premières heures après la naissance.
Cette perspective retient aussi l’idée d’une hétérochronie dans le développement des constituants des systèmes émotionnels. Certains constituants plutôt que d’autres seraient déjà fonctionnellement assemblés en raison de leur rôle adaptatif à des phases particulières du développement (par exemple, la mimique de rejet, ou l’activité de succion). Ils se présenteraient ainsi comme des adaptations ontogénétiques [6] et non pas nécessairement comme des précurseurs immatures des formes expressives de l’âge adulte.
Guidés par cette perspective, nous avons exploré la contribution de la modalité olfactive à l’organisation des systèmes émotionnels néonatals. Le choix de cet analyseur sensoriel offre plusieurs avantages. En premier lieu, le système olfactif est bien développé à la naissance puisque les neurorécepteurs olfactifs et les formations cérébrales de traitement de l’information olfactive (bulbe olfactif, cortex piriforme, complexe amygdalien) révèlent déjà une maturité structurale et une précocité fonctionnelle à 24-28 semaines de gestation (Schaal, 1988). En second lieu, outre le fait bien établi que le système olfactif du nouveau-né humain discrimine des signaux homospécifiques, son rôle dans les processus motivationnels à forte résonance affective (alimentation, attachement) le met en étroite connexion avec les structures d’action impliquées dans les réponses d’appétence et d’aversion (mimiques de rejet, activités de succion). Finalement, du fait de la remarquable malléabilité du système olfactif des mammifères aux influences de l’environnement odorant périnatal, il constitue un modèle d’analyse des facteurs qui peuvent affecter l’organisation des composantes préformées des systèmes émotionnels.
Partant de ces considérations, trois questions principales ont été formulées afin d’examiner la thèse de la relative différenciation et flexibilité des composantes des systèmes émotionnels néonatals.
1 / Les nouveau-nés manifestent-ils des composantes comportementales et neurovégétatives différenciées à des odeurs contrastées sur le plan hédonique indépendamment des variations des paramètres quantitatifs de la stimulation ?
2 / Ces composantes sont-elles affectées par l’interaction entre des facteurs motivationnels (stade prandial) et des facteurs environnementaux (familiarisation à une odeur lactée, contexte écologique) durant les premiers jours du développement postnatal ?
3 / L’expérience olfactive prénatale contribue-t-elle à la modulation des réactions émotionnelles chez le nouveau-né ?
1. Discrimination néonatale d’odeurs artificielles contrastées 1. sur le plan de la valence hédonique 1. (Soussignan, Schaal, Marlier et Jiang, 1997)
On retrouve dans le domaine de l’olfaction le clivage entre les partisans des conceptions nativistes et constructivistes. Dans une série de travaux consacrés à la sensibilité chimiosensorielle chez le nouveau-né humain, Steiner (1979) défend l’idée de l’existence d’un mécanisme cérébral précablé de discrimination hédonique des stimulations gustatives et olfactives qui contrôlerait de façon réflexe la réactivité faciale. Cette conception inspirée d’un modèle classique de l’éthologie objectiviste voudrait que les stimuli chimiosensoriels contrastés sur le plan hédonique (agréable vs désagréable) agiraient comme des stimuli clés qui déclenchent automatiquement des configurations faciales différenciées et stéréotypées (succion et sourire vs mimique de dégoût). A contrario, des auteurs comme Engen (1988) épousent la conception de la tabula rasa selon laquelle le nouveau-né naîtrait vierge de toute acquisition antérieure et s’avérerait incapable de réactions hédoniques différenciées. S’appuyant sur des recherches psychophysiologiques, il montre que l’enregistrement des paramètres d’activité des systèmes nerveux autonome et moteur ne permet pas de discriminer les réponses des sujets à la présentation d’odeurs agréables et désagréables (Engen et al., 1963). Tout au plus, les odeurs jugées désagréables par des adultes induiraient-elles des réactions de sursaut et de défense à cause de leur intensité et de leur forte valeur trigéminale [7].
Une telle divergence dans les résultats et les conclusions de ces études ne réside probablement pas seulement dans le choix d’indices distincts de la discrimination hédonique, mais résulte aussi d’écueils méthodologiques (différence de paramétrage de l’intensité et de la valeur trigéminale des odeurs, absence de contrôle du stade de vigilance, technique imprécise de codage des mimiques : cf. Soussignan et Schaal, 1996 ; Soussignan et al., 1999). Nous avons, nous-même, enregistré les réponses faciales (mimiques, succion) et neurovégétatives (respiration, température cutanée) de nouveau-nés âgés de 3 à 4 jours à la présentation, durant 10 secondes, d’odeurs artificielles contrastées sur le plan hédonique (4 concentrations distinctes de vanilline et d’acide butyrique), ainsi qu’à des odeurs biologiques non familières appareillées aux odeurs artificielles sur le plan de l’intensité et du pouvoir irritant (un échantillon de lait maternel, deux échantillons de laits synthétiques, un échantillon de liquide amniotique). Les mimiques ont été analysées à l’aide d’un système de codification des bases musculaires des mouvements faciaux (Baby FACS, Oster et Rosenstein, 1993). Les nouveau-nés ont révélé – sur la base des indices respiratoires et faciaux – une discrimination des odeurs jugées agréables (vanille) de celles jugées désagréables (acide butyrique) par des adultes. Ainsi, les marqueurs faciaux du dégoût (unités d’action 9 et 10) sont plus fréquents en réponse à l’acide butyrique indépendamment de l’intensité des différentes stimulations. Ce résultat confirme le traitement précoce de la dimension affective des stimulations olfactives dès les premiers jours de vie. Toutefois, la grande diversité des configurations faciales observées et l’absence significative de réponses oro-faciales indicatrices de la polarité positive des odeurs jugées agréables sont en désaccord avec le modèle nativiste du réflexe naso-facial défendu par Steiner (1979). Ainsi, les critères de la discrimination hédonique des stimulations olfactives chez l’adulte ne sont sans doute pas directement transposables à l’espace olfactif du nouveau-né.
2. Influence de l’expérience olfactive postnatale 2. et des contraintes motivationnelles : 2. le phénomène de l’alliesthésie négative 2. (Soussignan, Schaal et Marlier, 1999)
Au cours d’une seconde étude nous avons exploré quelques-uns des facteurs postnatals impliqués dans la régulation des réponses expressives et neurovégétatives du nouveau-né à son environnement olfactif. Tirant profit du fait que les stimulations olfactives se trouvent étroitement associées à l’ingestion, nous avons avancé l’hypothèse d’une manifestation néonatale de l’alliesthésie. Mis en évidence chez l’animal et l’humain adultes, ce phénomène désigne le changement de perception hédonique des stimulations en fonction des variations de l’état métabolique du sujet (Cabanac, 1971). Elle est dite “ négative ” ou “ positive ” selon que la modification de l’état endogène entraîne une décroissance ou une augmentation du plaisir perçu. Appliqué à l’olfaction néonatale, ce phénomène permet de tester l’hypothèse selon laquelle des réponses émotionnelles différenciées seraient dépendantes de l’interaction entre des fluctuations endogènes (état de satiété), la signification de l’odeur (odeurs alimentaires vs odeurs artificielles) et le degré de familiarité du stimulus (e.g. lait familier vs lait non familier).
Nous avons enregistré les réponses faciales (mimiques, mouvements buccaux) et neurovégétatives (réactivités cardiaque et respiratoire) de nouveau-nés de 3-4 jours nourris au biberon. Ceux-ci ont été testés – durant une phase de sommeil actif à la présentation d’odeurs de laits artificiels familiers et non familiers, ainsi qu’à une odeur artificielle (vanilline) et un stimulus témoin (eau) – au cours de deux stades prandiaux contrastés (50 mn avant et 50 mn après la prise du biberon). Il est apparu que la présentation de l’odeur du lait familier provoque à la fois une élévation du rythme cardiaque et une augmentation des mimiques de rejet et de dégoût lorsque le sujet est à satiété (fig. 1), alors qu’aucune différence en fonction de l’état prandial n’est observée pour les odeurs de vanille et de laits non familiers.

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Fig. 1. — Pourcentage de nouveau-nés qui manifestent des marqueurs faciaux des expressions de dégoût et de rejet à la présentation de stimulations olfactives en fonction des fluctuations du stade prandial (FLF : formule lactée familière ; FLnF : formule lactée non familière ; LH : lait hypoallergénique ; VAN : vanille ; TEM : témoin ; * p < 0,05, test de Cochran et test binomial ; d’après Soussignan et al., 1999.)

Ces résultats accréditent l’idée que les caractéristiques chimiosensorielles d’un stimulus interagissent avec des fluctuations motivationnelles (état de satiété) et l’expérience postnatale (familiarisation à un lait) afin de moduler les réactions affectives du nouveau-né. Ils amènent, par conséquent, à reconsidérer la conception d’un nouveau-né doté de réponses strictement réflexes et stimulo-dépendantes.
3. Influence de l’expérience olfactive prénatale.sur la modulation des réactions émotionnelles du nouveau-né : 3. l’exposition fœtale à des arômes alimentaires. (Schaal, Marlier et Soussignan, 2000)
Un ensemble cohérent de travaux effectués chez des modèles animaux a révélé la contribution de l’expérience chimiosensorielle fœtale au développement structural et fonctionnel du système olfactif et à l’orientation des préférences ou aversions postnatales (Schaal, Orgeur et Rognon, 1995). Ainsi, l’injection de citral dans l’amnios de rattes en fin de gestation induit chez le raton, lors de sa première tétée, une préférence marquée envers une tétine imprégnée de la même substance (Pedersen et Blass, 1982). De la même façon, une simple exposition prénatale à l’extrait de pomme est suffisante pour induire, chez les rats testés à l’âge adulte, une préférence ingestive pour un liquide de même flaveur que celui auquel ils avaient été exposés in utero (Smotherman, 1982). Finalement, des jeunes animaux de différentes espèces placentaires (raton, lapin, agneau) dont les mères avaient reçu une alimentation riche en arômes en fin de gestation (ail, genièvre, cumin) s’orientent préférentiellement vers l’odeur de l’aliment associé au régime maternel ou ingèrent plus l’aliment consommé par la mère en fin de gestation (Hepper, 1988 ; Bilko et al., 1994 ; Schaal et al., 1995).
Nous avons récemment vérifié chez l’homme l’effet postnatal de l’exposition fœtale à un arôme alimentaire. Nous avons comparé les réponses faciales, buccales (succion, léchage) et céphaliques de deux groupes de nouveau-nés à la présentation d’une odeur d’anis et à un stimulus témoin. Un groupe d’enfants est né de mères ayant consommé l’arôme d’anis au cours des 10 derniers jours de la gestation, alors qu’un autre groupe n’a pas été exposé à cet arôme. Les tests (test de réactivité faciale de 10 secondes et test d’orientation céphalique de 2 minutes face à un double choix olfactif) ont été effectués à deux moments du développement postnatal : à environ 3 heures (avant toute expérience ingestive) et 4 jours après la naissance. Les mères qui ont participé à l’expérience d’exposition ont consommé divers produits anisés (biscuits, sirop, bonbons en raison de deux prises minimales par jour) mis à leur disposition et ont noté la quantité ingérée jusqu’à l’accouchement. Cette étude a permis de mettre en évidence que des nouveau-nés de 3 heures d’âge du groupe exposé manifestent des durées plus longues de léchage et de succion à la présentation de l’odeur d’anis en comparaison du groupe de contrôle. Dans le test de double choix, ils orientent leur nez plus longuement vers l’odeur d’anis que vers le stimulus témoin. Cette réponse d’orientation préférentielle est maintenue à 4 jours chez les nouveau-nés du groupe exposé. En revanche, les nouveau-nés de 3 heures d’âge du groupe non exposé ont été plus nombreux à exprimer des marqueurs faciaux de dégoût à la présentation de l’odeur d’anis.
Ces faits suggèrent que les réactions de préférence et d’aversion du nouveau-né humain pourraient être facilitées, au moins pendant les premiers jours de vie postnatale, par l’expérience anténatale avec des odorants présents dans l’environnement amniotique. Ils suggèrent également l’aptitude à l’intégration fœtale et la rétention transnatale d’une information olfactive transmise par l’alimentation maternelle.
 
CONCLUSIONS
 
 
Les résultats résumés ci-dessus apportent un éclairage nouveau sur la nature et le niveau d’organisation des réactions émotionnelles du nouveau-né humain. À la naissance, les manifestations faciales et neurovégétatives évoquées par des odeurs « écologiques » révèlent une grande variabilité intra- et inter-individuelle. Elles apparaissent comme des réponses différenciées sur le plan hédonique, relativement malléables en fonction d’événements qui ont acquis une signification dans le contexte des échanges avec le milieu environnant. Ces réponses sélectives sont rendues possibles grâce aux potentialités précoces d’acquisition et de mémorisation des informations chimiosensorielles associées à l’expression des préférences et aversions (familiarisation à un aliment lacté et à des arômes alimentaires).
La précocité de telles compétences appliquées au domaine de l’émotion conduit à revisiter les options théoriques classiques selon lesquelles les manifestations expressives de la période néonatale seraient réductibles à des réflexes ou ne résulteraient pas de traitements cognitifs. Tout au contraire, en fournissant une illustration de l’implication des expériences d’acquisition périnatale dans les processus émotionnels, ces résultats nuancent le point de vue d’une séparation ou d’une indépendance stricte entre émotion et cognition (cf. aussi Leventhal et Scherer, 1987). Ainsi, le nouveau-né fait preuve d’actions intégrées et contextualisées, c’est-à-dire qui prennent une signification dans un contexte et qui sont le produit émergeant des contraintes actuelles, à la fois motivationnelles et environnementales, et historiques de l’organisme en développement (« héritage » phylogénétique et acquisitions ontogénétiques).
À l’instar des données accumulées au cours de ces dernières années sur d’autres modalités sensorielles (audition, vision, toucher), ainsi que sur d’autres structures d’action (préhension, coordination main-bouche) (cf. Jouen et Hénocq, 1991), nos recherches suggèrent qu’à la naissance les réactions émotionnelles à des odeurs écologiquement signifiantes témoignent d’un début d’organisation et de différenciation. Ces premiers résultats appellent d’autres travaux qui viseraient à examiner la stabilité mnésique des préférences et aversions exprimées très précocement, ainsi que le rôle des expériences olfactives acquises dans des contextes nouveaux d’apprentissage dans le remodelage dynamique des conduites de régulation émotionnelle.
Remerciements. Nous remercions les parents et les enfants qui ont accepté de prendre part aux expériences, la direction et l’équipe de la maternité de la clinique Sainte-Anne de Strasbourg pour nous avoir accueillis dans leur service, ainsi que L. Marlier pour son rôle déterminant dans la réalisation des études décrites dans cet article.
 
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NOTES
 
[1] Laboratoire Vulnérabilité, Adaptation et Psychopathologie, CNRS umr 7593, Hôpital de la Salpêtrière, 47, boulevard de L’Hôpital, pavillon Clérambault, 75013 Paris.
[2] Centre Européen des Sciences du Goût, CNRS (free 2049) 1, rue Hugues-Picardet, 21000 Dijon.
[3] On utilise aussi les termes d’émotions “ primaires ” ou “ discrètes ”. La liste de ces émotions varie selon les théoriciens, mais la plupart retiennent la joie, la tristesse, la colère, la peur, la surprise, et le dégoût. Notons que Izard ajoute l’intérêt à cette liste. Selon cet auteur, les expressions faciales d’états émotionnels comme le dégoût et l’intérêt sont présentes dès la naissance. Les expressions de joie, de colère et de tristesse ont été décrites à 2-3 mois d’âge, les expressions de surprise à 4 mois et les expressions de peur à 7 mois (Izard et Malatesta, 1987).
[4] Par exemple, Sroufe (1996) postule une organisation tripartite du développement émotionnel au cours de la première année. Les réactions néonatales sont considérées comme des prototypes de réponses réflexes dépendantes des états physiologiques et des paramètres physiques de la stimulation. Il n’y aurait pas, à ce stade de développement, de différenciation claire entre l’organisme et les événements du milieu. Un début de différenciation et de traitement qualitatif sous la forme de précurseur surviendrait aux alentours du 2-3e mois et marquerait l’émergence d’une conscience rudimentaire. Toutefois, c’est aux alentours des 6-9e mois, selon Sroufe, qu’il faudrait rechercher la véritable origine des émotions humaines avec l’émergence des conduites finalisées traduisant la mise en œuvre des mécanismes d’anticipation et de l’intentionnalité.
[5] Pour certains auteurs, ce critère de découplage stimulus-réponse témoignerait de la transformation d’une réponse réflexe en une réponse émotionnelle (Leventhal et Scherer, 1987).
[6] Selon cette conception, certaines actions peuvent être des adaptations transitoires spécifiques à un âge et à un environnement particulier (Hall et Oppenheim, 1987).
[7] Les fibres trigéminales sont à l’origine des sensations somesthésiques (tactile, nociceptive, thermique) évoquées par les stimulations chimiques (le « piquant » de l’ammoniaque ou le « frais » du menthol, par exemple).
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