2001
Enfance
Contrôler l’expression faciale et changer l’émotion : une approche développementale
Grazia Ceschi
Klaus R. Scherer
[1]
Il est couramment admis que, chez l’adulte, le contrôle de l’expression faciale entraîne une modification congruente du sentiment émotionnel rapporté. Bien que cet effet de rétroaction de l’expression sur le sentiment émotionnel (feed-back facial) n’ait pas fait l’objet d’études empiriques chez l’enfant, il est possible de postuler que le lien existant entre les différentes composantes du processus émotionnel s’amenuise avec l’âge. Ce découplage progressif pourrait entraîner une diminution de l’effet de feed-back facial.
Afin de tester cette hypothèse, nous avons réalisé une recherche auprès de 64 enfants de 7 et 10 ans. Tous les enfants ont été soumis à une série de sketches drôles réalisés par un clown. La moitié des participants ont reçu une consigne de suppression expressive. Les données (expression faciale codée avec FACS et rapport verbal du sentiment émotionnel) indiquent que le sentiment émotionnel des enfants qui suppriment leur expressions de rire et de sourire est moins positif que celui des enfants en condition d’expression libre. Comme nous l’avions postulé, cette relation est davantage marquée chez les enfants les plus jeunes. Toutefois, la différence d’âge observée au niveau du sentiment émotionnel est mieux expliquée par un effet de conformité sociale que par celui de rétroaction.Mots-clés :
Expression faciale, Sentiment émotionnel, Contrôle intentionnel, Rétroaction faciale.
The role of facial expression in emotion : A developmental perspective
There is evidence that the control of facial expression produces a reduction in the intensity of the emotional feeling reported by the person. This effect, predicted by the “ facial feedback hypothesis ”, has not yet been studied developmentally. Since it is not unreasonable to assume a progressive decoupling, in the course of development, of the different components of emotion, including motor expression and subjective feeling, one can hypothesize that the strength of the facial feedback effect will diminish with increasing age.
In order to test this hypothesis, we carried out a study with 64 children of 7 and 10 years of age. All children were individually presented with a series of funny sketches enacted by a clown. Half of the participants received the instruction to suppress the expression of laughter whereas the other half did not. The data (facial expression coded with FACS and self-report of emotional feeling) indicate that the children asked to suppress their expressions of laughter reported less positive feelings than the children in the free expression condition. As hypothesized, this effect is significantly stronger for the younger than for the older children. However, the age difference observed in subjective feelings is more compatible with a social conformity explanation, than with the hypothesis of developmental changes in the facial feedback effect.
Keywords :
Facial expression, Emotional feeling, Intentional control, Facial feedback.
Dès l’âge préscolaire, on sait que les enfants apprennent à moduler leur expression faciale spontanée afin d’adapter leurs interactions aux règles du milieu social dans lequel ils grandissent. Ainsi, par exemple, des enfants de 4 ans dissimulent leur déception s’ils ouvrent un cadeau “ non désiré ” sous le regard de l’adulte qui le leur a offert. Ils expriment par contre toute leur émotion en ouvrant le même cadeau dans un contexte privé (Cole, 1986). À ce stade du développement, ces modifications expressives ne s’accompagnent ni d’une conscience explicite de la règle d’expression activée, ni d’une conscience de l’effort déployé pour contrôler son expression. Ces variations témoignent toutefois d’une compétence précoce de contrôle de l’expression faciale émotionnelle sur laquelle il convient de se questionner. À quoi sert de contrôler de l’expression faciale ?
Selon un avis courant, exprimé par exemple par Saarni et Weber (1999), l’acquisition de la compétence de contrôle de l’expression faciale sert deux fonctions, l’une interindividuelle et l’autre intra-individuelle : la gestion de l’interaction sociale et la gestion de l’émotion vécue (qui nous intéressera plus directement dans ce qui suit).
L’idée que le contrôle de l’expression faciale puisse entraîner une modification de l’émotion vécue par l’enfant s’accorde avec trois lignes distinctes d’arguments. Tout d’abord, ce contrôle permet la régulation émotionnelle (Gross, 1998) chez l’adulte (Duclos et Laird, 2001), tout comme dans les cas pathologiques (Ellgring et Smith, 1998). Un deuxième argument participe d’une vision neuro-anatomique en réseaux qui intègre le contrôle volontaire aux activations des circuits émotionnels sous-corticaux (Kolb et Taylor, 2000). Enfin, l’idée que le contrôle de l’expression faciale oriente l’émotion s’accorde avec les pratiques éducatives des parents qui orientent leur consignes sur l’expressivité (i.e. « arrête de pleurer ») plutôt que sur l’émotion per se (i.e. « ne sois pas si triste »).
L’EXPRESSION FACIALE ET L’HYPOTHÈSE DE RÉTROACTION
La plupart des théories récentes considèrent l’émotion comme un processus dynamique poly-factoriel constitué d’au moins cinq composantes : l’évaluation cognitive de la situation, l’activation physiologique, la préparation à l’action, l’expression, et le sentiment émotionnel (Ekman, 1984 ; Ellsworth, 1991 ; Frijda, 1986 ; Izard, 1977 ; Scherer, 1984 b ; Smith et Lazarus, 1990). Le sentiment émotionnel, véritable instance de pilotage de l’état interne de la personne, intègre les changements survenus au niveau des autres composantes du processus (Scherer, 1984 a, b). Bien que le résultat de ce pilotage soit en grande partie dépendant de l’évaluation de la situation, nous savons aujourd’hui que sa qualité et son intensité varient également en fonction de la préparation à l’action (Frijda, 1986 ; Frijda & Tcherkassof, 1997), des réactions physiologiques (Ekman, Levenson et Friesen, 1983), ou de l’expression faciale (Hess, Kappas, McHugo, Lanzetta et Kleck, 1992 ; Hess et Kleck, 1992). En dépit du fait que la nature, les mécanismes et l’évolution de ces relations intercomposantes restent à ce jour passablement inexplorés, le lien entre expression émotionnelle et sentiment affectif a une longue histoire. Depuis les premiers écrits de Darwin (1872) et de James (1890), ce lien a fait l’objet de brûlantes controverses (Cannon, 1927 ; Matsumoto, 1987 ; McIntosh, 1996).
Qu’il s’agisse de théories générales de l’expression faciale (Ekman, 1992, 1994 ; Smith et Scott, 1997 ; Frijda et Tcherkassof, 1997) ou de théories développementales (Izard, 1997 ; Camras, Malatesta et Izard, 1991 ; Malatesta-Magai, 1991 ; Oster, 1978), on considère de nos jours que la composante expressive du processus émotionnel participe à la réalisation de deux fonctions adaptatives distinctes : (a) communiquer aux autres son propre état interne, et (b) activer ou réguler l’expérience émotionnelle vécue. En intégrant ces deux fonctions, il est possible d’affirmer non seulement que le sourire augmente en fonction du plaisir de la personne, mais que, dans un sens moins intuitif, la tendance à évaluer une situation en termes positifs est d’autant plus forte que l’activation des muscles du sourire est plus marquée. Cet effet de l’expression, mieux connu dans la littérature sous la désignation d’hypothèse de rétroaction (HRF ; Strack, Martin et Stepper, 1988), a donné lieu à de nombreuses recherches chez l’adulte, mais reste pratiquement inexploré chez l’enfant.
L’étude de l’HRF a été réalisée selon divers paradigmes, dont la caractéristique commune réside dans la mesure de l’émotion rapportée par les participants suite à une modification expressive. Comme le souligne Laird (1984), des résultats analogues ont été rapportés par l’emploi de deux familles de paradigmes de modification de l’expressivité : la manipulation du pattern moteur facial « muscle-par-muscle » (Ekman et al., 1983 ; Laird, 1974 ; Strack et al., 1988, Duclos et Laird, 2001) et la modulation des expressions spontanées par des consignes de dissimulation ou d’activation expressive (Cupchik et Leventhal, 1974 ; Leventhal et Mace, 1970 ; Zuckerman, Kolman, Larrance et Spiegel, 1981, Duclos et Laird, 2001). Dans l’ensemble, ces études montrent que le sentiment émotionnel rapporté augmente proportionnellement à l’activation du pattern facial correspondant (Adelmann et Zajonc, 1989 ; Izard, 1990 ; Manstead, 1988 ; Matsumoto, 1987).
LA RÉTROACTION FACIALE CHEZ L’ENFANT
La modulation de l’expression produit une régulation monotone de l’émotion vécue subjectivement. Cet effet, significatif mais relativement faible chez l’adulte, pourrait être plus fort chez l’enfant où un lien plus direct entre sentiment et expression faciale a été postulé. Cette lecture développementale de l’HRF peut être formulée à partir du modèle théorique d’Izard (Camras, Malatesta et Izard, 1991 ; Izard, 1990, 1997).
La Théorie différentielle des émotions (DET ; Izard, 1990) se fonde sur trois hypothèses. Dans un premier temps, au début du développement, des connections innées entraînent des réactions affectives globales et indissociées impliquant, en même temps, un processus d’évaluation, une réponse expressive et un état émotionnel congruent (de par l’activation de programmes affectifs innés). La maturation des mécanismes d’inhibition et le développement cognitif permettent ensuite à l’enfant d’apprendre progressivement un certain nombre de stratégies de modulation qui interférent dans l’exécution des programmes affectifs biologiquement déterminés. Enfin, l’avènement de ces compétences de contrôle permet à l’enfant d’initier volontairement des expressions et d’inhiber les expressions spontanées. Ce découplage détend le lien biologiquement déterminé entre expression et sentiment émotionnel.
Bien que le lien entre expression faciale et sentiment émotionnel n’ait fait l’objet que de peu d’études développementales, des modifications significatives de l’expression faciale ont été décrites chez l’enfant en référence à une série de mécanismes distincts. L’expression est modifiée par l’application spontanée de règles expressives chez l’enfant d’âge préscolaire (Cole, 1984 ; Lewis, Stanger et Sullivan, 1989), par la dissimulation expressive sur demande explicite (Feldman, Jenkins et Popoola, 1979) ou par la production volontaire d’expressions faciales (Ekman, Roper et Hager, 1980) chez l’enfant en âge scolaire ou chez le préadolescent. L’existence de ces compétences de modulation expressive rendent possible l’étude de l’HRF dans une optique évolutive.
Les études de Cole (1986) et de Leventhal et Mace (1970) montrent que les filles de 7 ans sont plus sensibles aux modifications expressives que les filles plus âgées. Nous proposons une nouvelle étude développementale avec une méthodologie plus précise. Nous postulons que, chez l’enfant, le contrôle intentionnel des expressions positives entraînera une modification monotone du sentiment rapporté et que ce lien sera plus fort chez les participants les plus jeunes.
Population
Trente-deux garçons et 32 filles de 7 et 10 ans ont été recrutés dans deux écoles primaires genevoises.
Procédure
Les enfants ont été informés qu’on allait leur présenter individuellement, dans une interaction en face à face avec un clown, des sketches drôles. Les 2 groupes expérimentaux, de 7 et 10 ans, ont reçu pour consigne de ne pas rire, tandis que les 2 groupes contrôle, appariés sur l’âge, ne recevaient aucune consigne particulière. Les expressions faciales des enfants ont été filmées lors de la présentation des sketches. Après chaque présentation, l’enfant évaluait son appréciation subjective du spectacle.
Matériel
Sketches : Les 3 sketches (présélectionnés pour leur effet humoristique à partir d’un set de 10 sketches évalués par un groupe d’enfants) ont été mimés par un clown. Une étude de jugement (réalisée par 18 juges adultes à qui nous avions demandé d’évaluer le caractère plus ou moins « drôle » de chaque présentation à partir de l’enregistrement audiovisuel des 64 performances du clown) nous a permis de confirmer que la performance du clown était comparable pour tous les enfants considérés (pour plus de détails voir Ceschi, 1997).
Mesures
(a) Expression faciale
L’activité faciale de chaque participant a été définie par le système de codage de l’expression faciale : le Facial Action Coding System (FACS : Ekman et Friesen, 1978) qui permet la description des mouvements du visage en unités d’actions (AU). Le codage a été réalisé par 3 codeuses accréditées pour le FACS. 10 % du matériel récolté a été soumis à une triple cotation, nous permettant d’affirmer que la fidélité du codage est satisfaisante (R(21) entre .72 et .99, p < .01, pour toutes les AUs retenues).
Nous avons groupé les AUs pertinentes dans 4 indices expressifs moyens : (1) deux indices de plaisir (durée et nombre d’épisodes) et (2) deux indices de contrôle de la joie (id.). Ces indices ont été calculés par catégorie d’AUs, après transformation des données en scores z, et en accord avec les résultats de deux analyses factorielles (Ceschi, 1997). L’indice expressif de plaisir regroupe les expressions faciales de vrai sourire et de rire (Ekman, Davidson et Friesen, 1990 ; Ekman et Friesen, 1982 a ; Ekman, Friesen et O’Sullivan, 1988 ; Frank, Ekman et Friesen, 1993), ainsi que les sonorisations et les mouvements rythmiques du corps liés au rire (Smadja, 1990, 1993). L’indice expressif de contrôle de la joie est constitué des AUs suivantes : fermer ou presser les lèvres, lever le menton, créer des fossettes au coins des lèvres, plisser ou aspirer les lèvres (Ekman et Friesen, 1975, 1982 a, 1982 b, 1983).
(b) Sentiment émotionnel
Après la présentation de chaque sketch, nous avons demandé aux enfants d’évaluer la dimension humoristique du spectacle à l’aide de 4 visages dessinés schématiquement et présentés selon un degré d’intensité croissante allant de « pas drôle » (visage neutre) à « très drôle » (visage souriant). L’ordre de présentation des visages a été permuté entre les différents essais. En accord avec Buck (1975), cette mesure peut être considérée comme un indice de l’évaluation émotionnelle de la situation et un indicateur du sentiment émotionnel de la personne.
Résultats
Les analyses préliminaires n’ont relevé aucun effet imputable aux caractéristiques des 3 sketches. De ce fait, les résultats qui suivent portent sur les moyennes des 3 présentations.
(a) Expressions faciales de plaisir et de contrôle de la joie
Les indices expressifs moyens (durées et nombre d’épisodes) on été introduits dans une ANOVA à mesure répétée avec 2 facteurs intrasujet – type de Mesure (durées vs épisodes) et type d’Expression (positive vs contrôle) – et 3 facteurs intragroupes – Sexe, Âge et Condition expérimentale.
Comme l’indique la figure 1, l’analyse révèle une forte interaction Condition × type d’Expression (F(1,56) = 49.11, p < .0001, Eta2 = .47). Les contrastes réalisés avec correction de Scheffé indiquent que la consigne de dissimulation entraîne une diminution des expressions de plaisir (F(3,60) = 36.75 ; p < .01 ; Eta2 = .40) et une augmentation des expressions de contrôle de la joie (F(3,60) = 22.33 ; p < .01, Eta2 = .28). Aucun autre F global n’atteint le seuil de signification, exception faite d’un effet principal de l’Âge (F(1,56) = 4.53 ; p < .05 ; Eta2 = .07). Considérant les moyennes, cet effet nous indique que l’expressivité générale (positive et de contrôle) des participants de 7 ans est plus élevée que celle des participants de 10 ans.
Fig. 1. — Expressions faciales de plaisir et de contrôle : nombre d’épisodes et durée exprimés en scores zNote : non diss. = sans consigne de dissimulation ; diss. = avec consigne de dissimulation ; dur = durées ; epi = nombre d’épisodes ; 7a = 7 ans ; 10a = 10 ans ; f = filles ; g = garçons.
(b) Sentiment émotionnel
Les sketches ont été perçus comme « très drôles » par tous les participants (M = 3.52, sd = .53). Une analyse de variance à 3 facteurs (Sexe × Âge × Condition) montre un effet principal de la Condition expérimentale : F(1,56) = 11.58, p = .001, Eta2 = .17. Cet effet doit cependant être interprété en considérant la forte interaction Condition × Âge (F(1,56) = 16.48, p = .000, Eta2 = .23 ; figure 2).
Fig. 2. — Jugement du caractère humoristique des sketches
La figure 2 montre que seuls les enfants de 7 ans connaissent une variation de leur jugement en accord avec la consigne (F(3,60) = 27.95, p < .01). Dans la condition de dissimulation, ces mêmes enfants évaluent les sketches moins positivement que les enfants de 10 ans (F(3,60) = 13.09, p < .01). Enfin, un effet principal du sexe nous indique que les filles trouvent les sketches plus amusants que les garçons (F(1,56) = 5.46, p = .023).
(c) Relation entre expression et sentiment
Une analyse exhaustive de
tous les modèles possibles pouvant prédire le sentiment émotionnel rapporté par les enfants a été réalisée à l’aide du C
p de Mallows
[2] (1973) en introduisant dans le calcul les prédicteurs qui suivent : durée et nombre d’épisodes des 2 indices expressifs moyens, sexe, âge, condition expérimentale et leurs interactions de second degré. Suite à cette analyse préliminaire, nous avons pu déterminer que le modèle descriptif, qui rend compte des variations du sentiment émotionnel de manière optimale, fait intervenir les variables présentées dans la figure 3
[3].
Fig. 3. — Analyse des chemins causaux prédisant les variations
du sentiment émotionnelNote : ** = p < .01 ; * = p < .05.
Dans l’ensemble, ce modèle permet d’expliquer 42 % (37 % ajusté) de la variabilité des évaluations émotionnelles rapportées par les participants (R multiple de .65 significativement différent de zéro, F(5,58) = 8.48, p < .001).
Une régression multiple standard réalisée sur la durée des expressions faciales de plaisir (R multiple de .65 significativement différent de zéro, F(4/59) = 10.76, p < .001) nous indique que la condition expérimentale concourt massivement à la prédiction de la durée de l’expression faciale de plaisir (sr2 = .40 (F(1,59) = 41.36, p < .001) et ceci pour les deux âges.
Discussion
L’ensemble de nos données indique que tous les enfants à qui nous avons demandé de ne pas rire en regardant des sketches humoristiques l’ont effectivement moins fait que ceux qui ont vu les mêmes sketches en situation d’expression libre. Cette suppression intentionnelle des expressions de plaisir s’assortit d’une importante activation des unités musculaires de la région de la bouche. Les AUs qui en résultent (e.g., se mordre, aspirer, presser les lèvres) ont été associées à la tentative de contrecarrer et de dissimuler les restes d’activation des expressions de rire et de sourire dans un contexte imposant leur suppression (Ekman et Friesen, 1975, 1982 a, 1982 b, 1983). Dans l’ensemble, ces résultats nous indiquent que les enfants de 7 ans, tout comme ceux de 10, ont compris et appliqué la consigne expérimentale de dissimulation expressive et qu’ils disposent, les uns comme les autres, des même compétences de suppression intentionnelle des expressions faciales positives.
Concernant le sentiment émotionnel, les enfants de 7 ans évaluent les sketches comme étant moins amusants quand nous leur demandons de ne pas rire que lorsque nous leur permettons de se comporter librement. Cette variation n’est pas significative pour les enfants de 10 ans. Bien que, à première vue, cette observation s’accorde avec la vision développementale de l’HRF suggérée par Izard (1990), nos analyses indiquent qu’une interprétation plus complexe de ce lien est à envisager. Notamment, la variation du sentiment émotionnel des enfants les plus jeunes est davantage prédite par les modifications de la consigne en tant que telle (effet direct), que par les variations induites par la consigne au niveau de l’expression faciale (effet médiatisé). Dit plus simplement, les enfants de 7 ans accordent plus facilement leur jugement du sketch à la consigne adulte que leurs aînés, et ceci indépendamment de leur réponse expressive. Cette observation s’accorde avec les indications relatives au développement du jugement moral chez l’enfant (Piaget, 1932). Dans ce cadre, l’auteur postule qu’à 6/7 ans « Le bien, c’est d’obéir à la volonté de l’adulte » (id., p. 154), et que ce n’est que vers 10/11 ans que l’enfant pourra se défaire de ce réalisme moral et construire son jugement en toute autonomie. En accord avec Leventhal et Mace (1970), notre étude montre que la corrélation entre condition et sentiment est plus forte chez les filles que chez les garçons. Elle confirme en cela une idée populaire selon laquelle les filles se conforment plus facilement aux consignes externes que les garçons.
Il est intéressant de constater que la conformité à la consigne chez les sujets de 7 ans s’exprime dans le cadre du sentiment émotionnel, mais ne se retrouve pas au niveau de l’expression faciale. Cette différence entre types de mesures complique notre interprétation et compromet la possibilité d’établir une conclusion simple et unique relative au conformisme. Ainsi, dans notre étude, le conformisme s’exprime dans ce que les enfants disent mais non pas dans ce qu’ils font. Ceci s’accorde avec un certain nombre de résultats classiquement décrits en psychologie sociale : les changements d’attitude ne co ïncident pas forcément avec les changements de comportement (Newcomb, Turner et Converse, 1970). Cette différence nous permet toutefois d’exclure l’existence d’un biais général de compréhension de la consigne ayant pu biaiser l’ensemble des données obtenues pour un groupe d’âge.
La valeur prédictive de l’expression faciale sur le sentiment émotionnel ne peut pas être infirmée. Bien que l’effet, décrit en termes de corrélation semi-partielle, soit plus faible que celui rapporté dans la méta-analyse de Matsumoto (1987), son ampleur en termes de corrélation bivariée est comparable à celle généralement rapportée chez l’adulte. Dans ce sens, nos résultats ne s’accordent pas avec une formulation développementale de l’HRF inspirée des considérations théoriques d’Izard (1990). Le fait que nous n’ayons pas décrit de différence d’âge pour l’effet de rétroaction faciale peut être rapporté au degré de compétence de contrôle expressif intentionnel atteint par tous nos participants. Dans ce sens, nous ne pouvons pas exclure qu’un effet d’efférence facial plus fort que celui décrit dans notre étude puisse être observé chez des enfants plus jeunes, et plus particulièrement chez des enfants n’ayant pas encore acquis la compétence de dissimulation intentionnelle. Pour poursuivre l’étude empirique des postulats d’Izard (1990), la prise en compte de populations plus jeunes et l’emploi de paradigmes de manipulation de l’expression faciale par des techniques non intentionnelles est ainsi à considérer.
En attendant ces prolongements, nous pouvons conclure de nos données que l’effet de rétroaction faciale chez l’enfant en âge scolaire est comparable à celui de l’adulte. Cette observation, valide l’idée suivant laquelle le contrôle (même volontaire) de l’expression faciale constitue une petite porte d’entrée vers la régulation émotionnelle intra-individuelle.
·
Adelmann, P. K., & Zajonc, R. B. (1989). Facial efference and the experience of emotion. Annual Reviews of Psychology, 40, 249-280.
·
Buck, R. (1975). Nonverbal communication of affect in children. Journal of Personality and Social Psychology, 31 (4), 644-653.
·
Camras, L. A., Malatesta, C., & Izard, C. E. (1991). The development of facial expressions in infancy. In R. S. Feldman & B. Rimé (Eds), Fundamentals of nonverbal behavior (vol. 1, p. 73-105). Cambridge : Cambridge University Press.
·
Cannon, W. B. (1927). The James-Lange theory of emotions : A critical examination and an alternative theory. American Journal of Psychology, 39, 106-124.
·
Ceschi, G. (1997). Le contrôle du rire : entre savoir et savoir-faire. La modulation de l’expression faciale chez l’enfant de 7 à 10 ans. Unpublished doctoral dissertation, University of Geneva, Geneva.
·
Cole, P. M. (1986). Children’s spontaneous control of facial expression. Child Development, 57, 1309-1321.
·
Cupchik, G. C., & Leventhal, H. (1974). Consistency between expressive behavior and the evaluation of humorous stimuli : The role of sex and self-observation. Journal of Personality and Social Psychology, 30, 429-442.
·
Darwin, C. (1872). The expression of emotions in man and animals. London : John Murray.
·
Duclos, S. E., & Laird, J. D. (2001). The deliberate control of emotional experience through control of expressions. Cognition and Emotion, 15 (1), 27-56.
·
Ekman, P. (1984). Expression and the nature of emotion. In K. R. Scherer & P. Ekman (Eds), Approached to emotion (pp. 319-343). Hillsdale, NJ : LEA.
·
Ekman, P. (1992). Facial expression of emotion : New findings, new questions. Psychological Science, 3 (1), 34-38.
·
Ekman, P. (1994). Strong evidence for universals in facial expressions : A reply to Russell’s mistaken critique. Psychological Bulletin, 115 (2), 268-287.
·
Ekman, P., & Friesen, W. V. (1975). Unmasking the face : A guide to recognizing emotions from facial clues. Englewood Cliffs, NJ : Prentice-Hall.
·
Ekman, P., & Friesen, W. V. (1978). The facial action coding system. Palo Alto : Consulting Psychologist Press.
·
Ekman, P., & Friesen, W. V. (1982 a). Felt, false and miserable smiles. Journal of Nonverbal Behavior, 6, 238-252.
·
Ekman, P., & Friesen, W. V. (1982 b). Rationale and reliability for EMFACS (Unpublished report) : Human Interaction Laboratory, University of California, San Francisco.
·
Ekman, P., & Friesen, W. V. (1983). Interpretation of FACS and EMFACS scoring (Unpublished report) : Human Interaction Laboratory, University of California, San Francisco.
·
Ekman, P., Davidson, R. J., & Friesen, W. V. (1990). The Duchenne smile : Emotional expression and brain physiology II. Journal of Personality and Social Psychology, 58 (2), 342-353.
·
Ekman, P., Friesen, W. V., & O’Sullivan, M. (1988). Smiles when lying. Journal of Personality and Social Psychology, 54 (3), 414-420.
·
Ekman, P., Levenson, R. W., & Friesen, W. (1983). Autonomic nervous system activity distinguishes among emotions. Science, 221, 1208-1210.
·
Ekman, P., Roper, G., & Hager, J. C. (1980). Deliberate facial movement. Child Development, 51, 886-891.
·
Ellgring, H., & Smith, M. (1998). Affect regulation during psychosis. In W. F. Flack, & J. D. Laird (Eds). Emotions in psychopathology : Theory and research (pp. 323-335). New York : Oxford University Press.
·
Ellsworth, P. C. (1991). Some implications of cognitive appraisal theories of emotion. In K. Strongman (Ed.), International review of studies on emotion (pp. 143-161). New York, NY : Wiley & sons.
·
Feldman, R., Jenkins, L., & Popoola, O. (1979). Detection of deception in adults and children via facial expression. Child Development, 50, 350-355.
·
Frank, M. G., Ekman, P., & Friesen, W. V. (1993). Behavioral markers and recognizability of smile of enjoyment. Journal of Personality and Social Psychology, 64 (1), 83-93.
·
Frijda, N. H. (1986). The emotions. Cambridge : Cambridge University Press.
·
Frijda, N., & Tcherkassof, A. (1997). Facial expressions as modes of action readiness. In J. A. Russell & J. M. Fernandez-Dols (Eds), The psychology of facial expression (pp. 78-102). Cambridge : Cambridge University Press.
·
Gross, J. J. (1998). The emerging field of emotion regulation : An integrative review. Review of General Psychology, 2 (3), 271-299.
·
Hess, U., & Kleck, R. E. (1990). Differentiating emotion elicited and deliberate emotional facial expressions. European Journal of Social Psychology, 20, 369-385.
·
Hess, U., Kappas, A., McHugo, G., Lanzetta, J. T., & Kleck, R. E. (1992). The facilitative effect of facial expression on the self-generation of emotion. International Journal of Psychophysiology, 12, 251-265.
·
Izard, C. E. (1977). Human emotions. New York : Plenum.
·
Izard, C. E. (1990). Facial expression and regulation of emotions. Journal of Personality and Social Psychology, 58 (3), 487-498.
·
Izard, C. E. (1997). Emotions and facial expressions : A perspective from Differential Emotions Theory. In J. A. Russell & J. M. Fernandez-Dols (Eds), The psychology of facial expression (pp. 57-77). Cambridge : Cambridge University Press.
·
James, W. (1890). The principles of psychology. New York : Holt & Co.
·
Kolb, B., & Taylor, L. (2000). Facial expression, emotion, and hemispheric organization. In R. D. Lane & L. Nadel (Eds). Cognitive neuroscience of emotion. New York, NY : Oxford University Press.
·
Laird, J. D. (1974). Self-attribution of emotion : the effects of expressive behavior on the quality of emotional experience. Journal of Personality and Social Psychology, 29 (4), 475-486.
·
Laird, J. D. (1984). The real role of facial response in the experience of emotion : A reply to Tourangeau, Ellsworth, and others. Journal of Personality and Social Psychology, 47, 909-917.
·
Leventhal, H., & Mace, W. (1970). The effect of laughter on evaluation of a slapstick movie. Journal of Personality, 38, 16-30.
·
Lewis, M., Stanger, C., & Sullivan, M. W. (1989). Deception in 3-year-old. Developmental Psychology, 25 (3), 439-443.
·
Malatesta-Magai, C. (1991). Development on emotion expression during infancy : General course and patterns of individual difference. In J. Garber & K. A. Dodge (Eds), The development of emotion regulation and dysregulation (pp. 49-68). Cambridge : Cambridge University Press.
·
Mallows, C. L. (1973). Some comments on Cp. Technometrics, 15, 661-675.
·
Manstead, A. S. R. (1988). The role of facial movement in emotion. In H. L. Wagner (Ed.), Social Psychophysiology : Theory and clinical applications (pp. 105-129). New York : Wiley & Sons Ltd.
·
Matsumoto, D. (1987). The role of facial response in the experience of emotion : More methodological problems and a meta-analysis. Journal of Personality and Social Psychology, 52 (4), 769-774.
·
McIntosh, D. N. (1996). Facial feedback hypotheses : Evidence, implications, and directions. Motivation and Emotion, 20 (2), 121-147.
·
Newcomb, T. M., Turner, R. H., & Converse, P. E. (1970). Manuel de psychologie sociale. Paris : PUF.
·
Oster, H. (1978). Facial expression and affect development. In M. Lewis & L. A. Rosenblum (Eds), The development of affect (pp. 43-76). New York : Plenum Press.
·
Pedhazur, E. J. (1982). Multiple regression in behavioral research : Explanation and prediction. New York : Holt, Rinehart, & Winston.
·
Piaget, J. (1932). Le jugement moral chez l’enfant. Paris : PUF.
·
Saarni, C., & Weber, H. (1999). Emotional displays and dissemblance in chilhood : Implications for self-presentation. In P. Philippot, R. S. Feldman, & E. J. Coats (Eds). The social context of nonverbal behavior (pp. 71-105). Cambridge : Cambridge University Press.
·
Scherer, K. R. (1984 a). Les émotions : fonctions et composantes. Cahiers de Psychologie Cognitive, 4 (1), 9-39.
·
Scherer, K. R. (1984 b). On the nature and function of emotion : A component process approach. In K. R. Scherer & P. Ekman (Eds), Approaches to emotion (pp. 293-317). Hillsdale, NJ : Erlbaum.
·
Schumacker, R. E., & Lomax, R. G. (1996). A beginner’s guide to structural equation modelling. Mahwah : NJ : LEA.
·
Smadja, E. (1990). Approche pluridisciplinaire du rire normal et des rires pathologiques. thèse de doctorat non publiée, Faculté de médecine, Université de Picardie.
·
Smadja, E. (1993). Le rire. (vol. 2766). Paris : PUF.
·
Smith, C. A., & Lazarus, R. S. (1990). Emotion and adaptation. In L. A. Pervin (Ed.), Handbook of personality : Theory and research (pp. 609-637). New York : Guilford.
·
Smith, C. A., & Scott, H. S. (1997). A componential approach to the meaning of facial expressions. In J. A. Russell & J. M. Fernandez-Dols (Eds), The psychology of facial expression (pp. 229-254). Cambridge : Cambridge University Press.
·
Strack, F., Martin, L. L., & Stepper, S. (1988). Inhibition and facilitating conditions of the human smile : A nonobstrusive test of the facial feedback hypothesis. Journal of Personality and Social Psychology, 54 (5), 768-777.
·
Zuckerman, M., Kolman, R., Larrance, D. T., & Spiegel, N. H. (1981). Facial, autonomic, and subjective components of emotion : The facial feedback hypothesis versus the externalizer-internalizer distinction. Journal of Personality and Social Psychology, 41, 929-944.
[1]
Université de Genève, Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation, 40, boulevard du Pont-d’Arve, CH-1205 Genève, Suisse. E-mail :
Grazia. Ceschi@ pse. unige. ch.
[2]
La méthode du C
p de Mallows (1973) permet de générer tous les modèles possibles (2p – 1 modèle ; ou
p = nb de prédicteurs dans le calcul + la constante) pouvant permettre de prédire une Vd, et de choisir le modèle avec la meilleure mesure de performance, c’est-à-dire la plus petite erreur de prévision.
[3]
La figure 3 rapporte les liens entre variables, exprimés en valeurs bêta, et le terme d’ “
erreur
” définit suivant la formule de Schumacker et Lomax (1996). Le degré d’adéquation du modèle – calculé par la valeur Q suivant Pedhazur (1982) – de Q = .95 ; W(4, N = 64) = 3.06,
ns, correspondant à une valeur
p entre .30 et .50 et indique que le modèle approche un bon degré d’adéquation.