2001
Enfance
Stress périnatal et développement émotionnel chez le rat : implications pour l’étude du développement humain
Brigitte Lordi
Daniel Mellier
Jean Caston
[1]
Chez le Rat, un stress prénatal, au 19e jour de gestation, provoque une mortalité importante des jeunes et un développement pondéral très lent jusqu’au moment où les animaux sont devenus capables de s’alimenter seuls. Un stress postnatal, à J2, n’entraîne pas de mortalité supérieure à celle des animaux témoins. L’évolution pondérale des animaux, très faible jusqu’au 10e jour, devient très supérieure à celle des témoins à partir du 15e jour. Chez les animaux stressés prénatalement ou postnatalement à J2, les comportements anxieux sont exagérés alors que les capacités de discrimination sociale et les comportements de néophobie-néophilie sociale ne sont pas altérés. Les résultats sont interprétés au regard des effets posttraumatiques connus du stress périnatal chez l’enfant ou sa mère.
Mots-clés :
Stress périnatal, Développement, Anxiété..
Perinatal stress and development : anxious-like behavior in the Rat
In the Rat, a prenatal stress at day 19 of pregnancy, elicited a high death rate and a low weight gain until the animals were able to eat by themselves. A postnatal stress at D2 had no influence on death rate but altered the weight gain differentially than a prenatal stress. Indeed, the growth rate which was smaller than that of controls from birth to the 10th day of age, became much greater from the 15th day. The animals which were stressed either prenatally or postnatally elicited an anxious-like behavior greater than that of controls. However, their social discrimination capabilities and their neophobic-neophilic behavior was not altered. The results are discussed in relation to the posttraumatic perinatal stress disorders concerning infants or mothers.
Keywords :
Perinatal stress, Development, Anxious-like behavior.
La régulation émotionnelle constitue un élément fondamental de la construction et de la stabilité identitaire au fil de la vie (Campos, Campos et Barrett, 1989 ; Izard et Malatestra, 1987). Elle intervient au niveau de l’input sensoriel pour le moduler (par exemple en situation de surstimulation), au niveau du traitement cognitif de l’émotion (identification), et au niveau des comportements émotionnels eux-mêmes.
Les recherches chez l’enfant se sont d’abord intéressées au développement des capacités d’évitement et de réduction des débordements émotionnels : le « coping » (Lazarus et Folkman, 1984). Une autre voie a examiné l’aide à la régulation émotionnelle produite par l’ingestion de substances alimentaires comme le sucrose ou le lait (Blass, 1997) ou par l’application de pratiques de soins comme le massage (Field, 1995), l’étreinte dans les bras (Fearon, Kisilevsky, Hains, Muir et Tranmer, 1997) ou des manœuvres globales d’apaisement (Lewis et Ramsay, 1999). Une dernière orientation des recherches sur la régulation émotionnelle et ses pathologies analyse l’effet potentiellement délétère de l’exposition à des événements à forte valeur traumatique tels que définis par le DSM IV sur le développement. Ces effets sont regroupés sous le « syndrome de stress posttraumatique » consécutif à des maladies somatiques nécessitant des hospitalisations et soins prolongés, à des traumatismes crâniens, à des catastrophes naturelles (inondation, ouragan, incendie) ou criminelles (attentats à la bombe, kidnapping, prise d’otage) (Stallard, Velleman et Baldwin, 1999).
Ces études se sont aussi consacrées à l’impact des types de conduites maternelles sur les réponses biologiques au stress chez l’enfant. Nachmias, Gunnar, Mangelsdorf, Parritz et Buss (1996) trouvent un lien statistique entre la forme d’attachement et la réponse hormonale au stress : les attachements insécures à 12 et 19 mois correspondent aux plus fortes modifications du taux de cortisol. Ces recherches admettent au total que l’attitude maternelle influence les réponses au stress de l’enfant et que la réactivité au stress chez l’enfant retentit sur le comportement maternel.
L’approche neurobiologique des effets du stress sur le développement du cerveau montre que, chez l’animal, les systèmes impliqués dans la peur et l’anxiété sont façonnés très tôt dans le développement du système nerveux central. Elle s’appuie sur l’analyse des niveaux d’activation de l’amygdale et de l’hippocampe en réaction à des injections d’hormones dites “ du stress ” (CRH). Cette conclusion est confirmée chez l’humain à partir d’observations et de prélèvements réalisés à l’issue de soins médicaux délivrés au fœtus in utero. Ainsi, Glover, Gitau et Fisk (2000) établissent, d’une part, que le fœtus de 20 semaines peut modifier son taux de production de cortisol indépendamment de celui de la mère et, d’autre part, que l’élévation du taux de cortisol maternel retentit sur celui du fœtus. Le prolongement de ces travaux a mis en évidence que le stress induit par des milieux chaotiques engendre chez le nourrisson humain des troubles de la croissance somatique habituellement regroupés sous l’expression de “ nanisme psychosocial ” (Gunnar, 2000). C’est aussi dans le cadre de cette approche que plusieurs cas de bébés morts-nés ont été répertoriés chez des femmes exposées à des scènes catastrophiques d’attentats à la bombe sans pour autant avoir directement subi de dommages corporels. En cas de naissance prématurée, Duffy, Mower, Jensen et Als (1984) ont suggéré que la rupture provoquée entre les systèmes maternels et ceux du bébé augmente les effets négatifs de l’exposition à l’environnement et, par conséquent, la probabilité de dysfonctionnements ou de malformations cérébrales. Ces différents résultats soutiennent l’hypothèse que les niveaux de stress expérimentés in utero et dans la période du nourrisson induisent les effets observés à long terme en matière d’attention et de dysrégulation des réponses au stress chez l’enfant.
L’ensemble de ces recherches adopte les méthodologies propres à la psychologie scientifique ainsi que des données descriptives empruntées à l’épidémiologie et à la nosographie psychiatrique. La difficulté évidente de contrôler la nature et l’intensité des événements stressants, et surtout de les provoquer chez l’humain, conduit légitimement à recourir au modèle animal tout en respectant les conditions éthiques de l’expérimentation sur des animaux de laboratoire.
C’est dans ce cadre que nous conduisons un programme de recherche sur l’effet du stress aigu sur le développement des comportements anxieux chez le rat. La question ici posée est de savoir dans quelle mesure l’exposition à une situation stressante pendant la gestation pourrait induire des retentissements sur la croissance de la progéniture ainsi que sur le développement des comportements d’anxiété.
L’étude a été réalisée sur des rats de souche DA/HAN (rats pigmentés), nés et élevés dans des conditions standard d’animalerie. L’expérimentation a consisté à exposer soit des mères gestantes primipares âgées de 3 mois, soit des jeunes ratons du 2e jour à des stress contrôlés dans leur nature et leur intensité.
Les mères sont stressées au 19e jour de gestation, donc en fin de gestation puisque les naissances surviennent habituellement à 21 jours. Le stress est de nature écologique et émotionnelle. Il consiste à mettre en présence la rate gestante et un chat dans un espace réduit de façon à ce que la rate ne puisse échapper à la situation. Deux observateurs surveillent en permanence les animaux afin de limiter des attaques éventuelles trop violentes de la part du chat. Cette situation stressante est vécue par la rate pendant deux fois quinze minutes espacées de trente minutes de repos au cours desquelles elle est replacée dans sa cage. Les petits issus de ces mères stressées seront comparés dans leurs comportements à des animaux témoins nés de mères non dérangées pendant leur gestation (à l’exception du frottis vaginal réalisé dans le double but de connaître le début exact de la gestation et de neutraliser l’effet du frottis qui peut être considéré, en lui-même, comme un facteur de stress).
Le stress des jeunes, au 2e jour postnatal, est réalisé par le froid. La portée entière est retirée de la cage maternelle pour être placée, pendant quinze minutes, dans une boîte dont le fond contient de la glace recouverte d’un papier protecteur. La température de la boîte est maintenue à 4 oC. Les comportements de ce groupe stressé sont comparés à ceux d’un groupe témoin d’animaux non stressés en pré- ou post-natal.
Une première analyse a consisté à doser la corticostérone pour contrôler les conséquences physiologiques des situations stressantes. Le sang est récolté le matin, moment de la journée où les taux de corticostérone sont les plus stables (Dunn et coll., 1972) sitôt après l’administration du stress. La méthode de mesure a été reprise de Leboulenger et al. (1982).
L’étude de l’effet du stress sur le développement de la progéniture porte sur des indices de croissance et des indices de comportements d’anxiété. Le comportement émotionnel des animaux est évalué par deux tests : le test du labyrinthe en croix surélevé, qui permet la mesure de l’anxiété d’état (anxiété liée à la confrontation avec une situation nouvelle) ; le test de la discrimination du territoire, qui mesure la néophobie sociale.
Le test du labyrinthe en croix surélevé : le dispositif, en forme de croix, est surélevé de 50 cm au-dessus du sol. Il comprend quatre bras de 50 cm de longueur et de 10 cm de largeur. Deux bras opposés sont fermés par des parois verticales de 45 cm de hauteur, les deux autres étant ouverts sur le vide et, de ce fait, anxiogènes. L’animal est placé au centre de la croix et peut accéder librement à l’ensemble des quatre bras. Pendant 10 mn, le comportement de l’animal dans le dispositif est filmé à l’aide d’une caméra vidéo. On mesure ensuite le nombre d’entrées dans les bras ouverts et dans les bras fermés, ainsi que le temps passé dans chacun de ces bras. Un faible nombre d’entrées et un temps court passé dans les bras ouverts sont considérés comme des indices d’anxiété (Lister, 1987).
Le test de la discrimination du territoire : il évalue l’aptitude de l’animal à pénétrer et à explorer un territoire nouveau et socialement marqué alors que l’accès à son propre territoire est possible (Hamidou, 1994). Le dispositif est constitué d’une enceinte de petites dimensions, reliée par deux couloirs très courts à deux compartiments A et B, plus grands et d’égales dimensions (35 × 35 × 35 cm). Le compartiment A représente le territoire personnel de l’animal (il y a séjourné pendant vingt-quatre heures) et le compartiment B le territoire étranger dans lequel un autre animal de la même espèce mais inconnu a, lui aussi, séjourné pendant vingt-quatre heures. Le test consiste à placer l’animal dans l’enceinte de départ pendant deux minutes. Les couloirs permettant la communication entre les compartiments A et B sont ouverts et le comportement de l’animal est filmé pendant quinze minutes. On mesure ensuite la latence d’entrée, le nombre d’entrées et la durée de séjour dans chacun des deux compartiments.
La corticostéronémie plasmatique des femelles gestantes juste après la séance de stress (755,3 ng/ml ± 39,7) est significativement plus élevée que celle des femelles témoins (334,5 ng/ml ± 53,0) [F(1,12) = 34,59, p < 0,001]. Il en est de même chez les jeunes stressés à J2 : le taux de corticostérone plasmatique (114,5 ng/ml ± 4,1) est significativement supérieur à celui des animaux témoins (80,9 ng/ml ± 10,5) [F(1,13) = 6,95, p < 0,05]. On est donc assuré que nos manœuvres produisent un stress chez les animaux.
On a noté que la durée moyenne de gestation des 18 femelles stressées (21,5 jours ± 0,1) et des 18 femelles témoins (21,2 jours ± 0,1) est significativement différente (χ2</sup> = 4,49, p < 0,05). L’effectif moyen des portées est plus faible chez les premières (5,7 ± 0,5) que chez les secondes (7,4 ± 0,3) [F(1,34) = 6,90 ; p < 0,01]. Le sex-ratio est similaire (45,6 % chez les femelles stressées et 48,4 % chez les femelles témoins (χ2 = 0,17, p > 0,05).
Le taux de mortalité est beaucoup plus élevé dans les portées des mères stressées (44,7 %) que dans les portées des femelles témoins (8,2 %) (χ2 > 25, p < 0,01), la mort des petits se produisant essentiellement au cours des quatre premiers jours de vie postnatale. Par contre, la mortalité des animaux stressés par le froid à J2 (5,5 %) n’est pas significativement différente de celle des animaux qui n’ont pas été stressés (6,4 %).
En ce qui concerne la croissance pondérale, le poids des animaux stressés en prénatal est très inférieur à celle des animaux témoins jusqu’au 20e jour de leur vie postnatale à partir duquel il augmente très rapidement pour rejoindre celui des animaux témoins. Cependant, à l’âge adulte, le poids des animaux nés de mères stressées reste significativement inférieur à celui des témoins [F(1,38) = 5,95, p < 0,05 à l’âge de 2 mois].
Le stress postnatal par le froid à J2 ralentit l’évolution pondérale jusqu’à l’âge de 10 jours, le poids des animaux étant inférieur de 10 à 12 % à celui des témoins. À partir du 15e jour, le poids des animaux stressés augmente très rapidement et, à 25 jours, est supérieur de 42 % à celui des témoins [F(1,18) = 30,9, p < 0,001]. Il ne redevient similaire à celui des témoins que vers l’âge adulte (2 mois).
En ce qui concerne le comportement émotionnel évalué par le test du labyrinthe en croix surélevé, tous les animaux stressés ou témoins entrent plus fréquemment dans les bras fermés du labyrinthe que dans les bras ouverts et passent un temps significativement plus long dans les premiers que dans les seconds. Toutefois, le nombre d’entrées et le temps passé dans les bras ouverts sont significativement plus faibles chez les animaux nés de mères stressées que chez les animaux témoins (U = 2,30, p < 0,05 et U = 2,11, p < 0,05, respectivement).
Chez les animaux stressés par le froid à J2, le nombre d’entrées et le temps passé dans les bras ouverts sont également inférieurs aux valeurs témoins, mais la différence n’est pas significative (U = 1,85, p > 0,05 et U = 1,51, p > 0,05, respectivement).
Les résultats au test de néophobie sociale indiquent que la latence d’entrée dans le territoire inconnu est significativement supérieure à la latence d’entrée dans le territoire personnel (W = 0, p < 0,01) chez tous les animaux. Le nombre d’entrées dans le territoire inconnu est, lui aussi, supérieur au nombre d’entrées dans le territoire personnel (W = 3, p < 0,01), et les durées de séjour dans l’espace inconnu sont supérieures aux durées de séjour dans l’espace personnel chez les animaux de mères stressées (W = 3, p < 0,01) ainsi que chez les animaux témoins (W = 1, p < 0,01). Les valeurs de tous ces paramètres ne sont cependant pas significativement différentes chez les animaux nés de mères stressées et chez les animaux témoins. Des observations tout à fait similaires sont faites chez les animaux stressés à J2 qui se comportent de façon non significativement différente de leurs témoins.
La mise en présence d’un chat produit, chez la rate, la réponse physiologique caractéristique d’une réponse au stress telle qu’elle a été définie par Selye (1956) puisqu’on observe une augmentation significative de la corticostéronémie. Cette augmentation du taux de corticostérone plasmatique est, en effet, une réaction à un agent stressant et a été vérifiée avec d’autres agents de stress tels que des chocs électriques (Takahashi et coll., 1998), une lumière intense et la chaleur (Williams et coll., 1999). Le chat produit donc, chez le rat, un « stress psychologique », terme utilisé chez l’Homme, pour décrire des situations qui, sans qu’elles soient physiquement douloureuses ou responsables de lésions directes, provoquent des réponses physiologiques et comportementales caractéristiques du stress (Weinstock et coll., 1988).
La durée de gestation est légèrement, mais significativement, plus longue (environ sept heures) chez les femelles stressées que chez les femelles témoins. Toutefois, étant donné l’incertitude de quelques heures qui existe quant au moment exact de la mise bas, cette différence doit être considérée avec précautions, d’autant plus que le stress prénatal a souvent été signalé, chez l’humain, comme un facteur de risque de prématurité (Richard, 1990 ; Rini et coll., 1999 ; Sjöström et coll., 1999).
Le stress prénatal provoque une réduction importante de l’effectif moyen des portées. Ceci suggère une conséquence mortelle du stress qui se manifeste in utero ou au moment de la parturition. Cette hypothèse est confortée par le très fort taux de mortalité observé au cours des premiers jours postnatals qui indique une fragilisation des petits par l’épisode stressant infligé à la mère. Toutefois, cette fragilisation n’affecterait pas plus un sexe que l’autre étant donné que le sex ratio de la progéniture des femelles stressées et des femelles témoins est similaire. Ces données ne confirment pas les conclusions selon lesquelles le stress prénatal a des effets différentiels sur les fœtus selon leur sexe, en défaveur des mâles, aussi bien chez l’animal (Montano et coll., 1993) que chez l’humain (Fukuda et coll., 1998).
Le faible poids à la naissance et au cours du développement a été fréquemment souligné dans les études du stress prénatal chez l’animal (Euker, 1973 ; Pollard, 1984 ; Guo et coll., 1993) et chez l’Homme (Richard, 1990 ; Drago et coll., 1999). Ce faible développement pondéral, qui est probablement en rapport avec la mortalité, peut être dû à plusieurs facteurs : une carence de soins maternels (que nous avons mise en évidence par l’étude du comportement des mères vis-à-vis des jeunes) et qui est susceptible de provoquer un taux de mortalité important chez les nouveau-nés (Beniest-Noirot, 1958), une modification de la composition du lait maternel, ou encore une action du stress maternel sur le fœtus médiée par l’élévation de la corticostéronémie maternelle. Les deux premières hypothèses sont les plus probables puisque, à l’âge de 20 jours, alors que les animaux sont devenus capables de s’alimenter seuls, leur poids augmente rapidement et atteint des valeurs proches de celles des animaux témoins. On ne peut cependant pas écarter l’effet du taux de cortisol maternel. Cet effet validerait les résultats cités chez l’humain si le dosage de cortisol chez les petits nés des mères stressées s’avérait également plus élevé que celui de ratons de mères témoins.
Le stress postnatal à J2 a des effets bien différents. Le taux de mortalité n’est pas modifié en comparaison aux témoins. Par ailleurs, l’évolution pondérale, faible jusqu’à l’âge de 10 jours, devient très supérieure à celle des témoins à partir du jour 15. Nous avons montré que lorsque le stress par le froid est pratiqué au 14e jour de vie postnatale, l’accroissement de poids se manifeste également au 15e jour, c’est-à-dire juste après l’épisode stressant. Le 15e jour correspond au moment où les jeunes développent leur capacité à s’alimenter seuls tout en tétant encore leur mère. On pourrait faire l’hypothèse qu’ils utilisent cette capacité pour compenser l’effet du stress sur leur thermorégulation, mais elle est peu probable étant donné que des stress autres que le froid ont également provoqué une évolution pondérale supérieure à celle des animaux témoins (Anand et coll., 1999). On peut alors penser que le stress postnatal a déterminé une boulimie qui ne se manifeste que lorsque les animaux sont devenus capables de s’alimenter par eux-mêmes, boulimie qui pourrait s’expliquer par des perturbations fonctionnelles au niveau de l’hypothalamus. Ces perturbations ne seraient que temporaires puisque, à l’âge adulte, le poids des animaux stressés redevient similaire à celui des témoins.
Les animaux nés de mères stressées au 19e jour de gestation manifestent, par rapport aux animaux témoins, une aversion marquée pour les bras ouverts dans le dispositif du labyrinthe en croix surélevé. On pourrait en conclure qu’ils sont plus « anxieux » que les animaux témoins. Toutefois, si les composantes physiologiques et comportementales peuvent être quantifiées chez l’animal, la composante psychologique ne peut l’être et il n’est pas possible de savoir ce que l’animal « ressent » dans une situation donnée (Soffié et coll., 1994). Ainsi, ce que l’on nomme « anxiété » chez l’animal ne peut correspondre en tous points à l’anxiété humaine et il est préférable d’interpréter les comportements observés en terme d’ “ inhibition ” et d’utiliser la terminologie anglo-saxonne anxiety-like behavior (Adamec et coll., 1993) plutôt que le terme d’ “ anxiété ”. Dans ces conditions, on peut dire que les animaux nés de mères stressées manifestent une inhibition comportementale beaucoup plus importante que les animaux témoins. Une telle inhibition est retrouvée, mais à un moindre degré, chez les animaux qui ont été stressés par le froid au 2e jour postnatal. L’influence du stress prénatal sur le comportement émotionnel de la progéniture a été notée, dès les travaux princeps (Thompson, 1957 ; Ader et Cocklin, 1963).
Aucun des animaux stressés prénatalement ou postnatalement n’a manifesté de néophobie sociale. De plus, le fait qu’ils soient capables de différencier le compartiment personnel du compartiment étranger montre que leurs capacités de discrimination ne sont pas altérées.
En conclusion, stress prénatal en fin de gestation et stress néonatal à J2, qui ont des effets très différents sur la mortalité et le développement, présentent des effets similaires sur le comportement émotionnel de l’animal. Le stress périnatal est donc un facteur d’augmentation, à l’âge adulte, de l’émotivité des animaux.
Les résultats ici apportés par une étude chez l’animal montrent qu’un stress relativement ponctuel mais intense, à la manière d’un événement stressant traumatique catastrophique chez l’humain, et appliqué ici en toute fin de grossesse, produit des différences marquées sur la croissance de la progéniture et son comportement d’anxiété. Ces résultats sont compatibles avec l’effet délétère constaté dans les situations d’attentats à la bombe ou de grande frayeur chez la femme enceinte. Ils indiquent que l’expérience de stress prénatal ne produit pas les mêmes effets que le stress postnatal. Cela invite à chercher à savoir si cette distinction vaut aussi chez l’humain et pourrait alors conduire à des pratiques de prévention et de soins différentes dans un cas ou dans l’autre.
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Laboratoire de psychologie et neurosciences de la cognition (UPRES-EA 1780), Université de Rouen, F-76821 Mont-Saint-Aignan Cedex.