2001
Enfance
Pratiques parentales et comportements déviants à l’adolescence
Michel Claes
[1]
Éric Lacourse
Cette étude a été réalisée auprès d’un échantillon de 303 adolescents, 170 filles et 133 garçons âgés, en moyenne, de 17 ans 2 mois. Les sujets ont été recrutés dans quatre lycées situés dans la région parisienne. Cette étude s’est donnée comme principal objectif d’examiner les liens entre les relations entretenues avec les parents et la présence de comportements déviants et développer un modèle qui puisse rendre compte de ces liens au moyen d’une analyse par équations structurales. Les indices d’ajustement des modèles de mesure a conduit à entreprendre des analyses séparées pour les garçons et pour les filles. Le modèle structural s’ajuste adéquatement aux données pour les deux sexes et confirme un parcours qui associe l’attachement parental et les variables de supervision et de conflits, elles-mêmes associées aux comportements déviants et à la consommation d’alcool et de drogues. Pour les deux sexes, les faiblesses de l’attachement parental entraînent des conflits alors que la qualité de l’attachement garantit la présence de supervision ; la présence de conflits avec la mère contribue à l’engagement dans des comportements déviants alors que la supervision parentale entraîne une réduction de ces comportements. Globalement, le sexe discrimine les variables examinées. Attachement et pratiques parentales sont plus clairement associés dans le cas des filles. Ces différences sont discutées à la lumière des pratiques de socialisation particulières aux filles.
Mots-clés :
Adolescence, Relations parentales, Comportements déviants, Socialisation.
The influence of parental practices on adolescent deviant behaviors
The present study examines the influence of attachment and parental practices on adolescent deviant behaviors. The sample comprised of 170 girls and 133 boys (mean age : 17,2 years) from four high schools in the area of Paris. The interrelationships of attachment and parental practices with deviant behaviors using a structural equation model were explored. The lack of fit of the measurement model favored the use of a multiple group structural equation modeling based on gender. The structural model linking attachment and parental practices to deviant behaviors and alcohol-drug use fit the data well for boys and girls. For both sexes, a lack of attachment predicts conflicts whereas a quality of attachement seems to ensure the presence of parental monitoring. The presence of conflicts with the mother contributes to deviant behaviors whereas parental monitoring reduces them. Overall, gender descriminates most variables. Results suggest a stronger relation between attachement and parental practices for girls. Gender differences are discussed in light of the socialisation patterns for girls.
Keywords :
Adolescence, Family relationships, Deviant behaviors..
L’étude des relations que les adolescents entretiennent avec leurs parents a connu un développement important au cours des dernières années. Deux questions principales sous-tendent la réflexion en la matière. La première cherche à savoir comment se structurent ces relations et comment elles évoluent durant l’adolescence. La seconde question examine les liens entre la qualité des relations parentales, la présence de difficultés personnelles ou l’engagement dans des comportements déviants. Ces derniers travaux cherchent à saisir les facteurs de risque et de protection liés à la qualité des liens que les adolescents entretiennent avec leurs parents.
L’adolescence constitue un moment privilégié pour expérimenter des réalités nouvelles en dehors du contrôle parental et de nombreuses études indiquent un accroissement significatif des conduites déviantes tout au cours de l’adolescence et une réduction de ces conduites au début de l’âge adulte (Moffit, 1993 ; Rutter, Giller et Hagel, 1998). Beaucoup de garçons et de filles vont expérimenter pour la première fois durant l’adolescence des conduites comme la consommation d’alcool et de drogues ou vont s’engager dans des actes délictueux tels le vandalisme ou le vol. Certains adolescents vont s’engager dans une constellation de conduites déviantes (Jessor, Donovan et Costa, 1991). Ce groupe présente des risques sérieux de connaître des problèmes qui menacent la croissance et hypothèquent le développement ultérieur : échec et abandon scolaire, consommation abusive d’alcool et de drogues ou perpétuation des conduites délinquantes.
Les chercheurs qui examinent les causes de l’engagement dans des comportements déviants à l’adolescence considèrent que ce phénomène est déterminé par le jeu de facteurs multiples tels que des facteurs génétiques et des dimensions issues du contexte social (Rutter, Giller et Hagel, 1998). Ces chercheurs considèrent toutefois que les problèmes reliés à une éducation familiale inadéquate augmentent les risques de voir des difficultés surgir au cours du développement. Trois principaux facteurs familiaux contribuent à l’éclosion et au maintien de ces problèmes : la piètre qualité de l’attachement parental, la présence de conflits sévères entre adolescents et parents et l’exercice inadéquat du contrôle parental (Brook et al., 1997 ; Barrera et Li, 1996).
De nombreuses études indiquent que l’attachement, le support et la proximité avec les parents durant l’enfance et l’adolescence ont des effets bénéfiques sur le développement, tout en offrant une protection importante contre la détresse psychologique et l’engagement dans des comportements déviants (Brook et al., 1997 ; Noller, 1994 ; Loeber, 1990). Ces liens se révèlent très consistants à travers les cultures et les différents groupes sociaux (Barber, 1992 ; Brook et al., 1997, Barrera, Li, Biglan, Ary et Duncan, 1998). Un nombre croissant de données montrent en revanche que le détachement ou la pauvreté du support parental sont associés à un certain nombre de difficultés dans le développement (Barrera et Li, 1996). Les relations entre parents et adolescents connaissent un réaménagement majeur durant l’adolescence mais cette évolution ne s’accompagne nullement d’une rupture des liens d’attachement (Noller, 1994 ; Steinberg, 1990). L’accès à l’autonomie et la construction de l’identité à l’adolescence se réalisent adéquatement dans un cadre de support et d’acceptation parentale (Grootevant et Cooper, 1986). Le détachement à l’égard des parents ne constitue une réalité développementale ni habituelle ni souhaitable et s’accompagne fréquemment de problèmes tels que difficultés psychologiques et problèmes de comportement (Steinberg, 1990).
De nombreuses études indiquent par ailleurs que des relations parentales caractérisées par la coercition, l’hostilité ou la présence de conflits sont des signes de dysfonctionnement familial qui s’accompagnent de difficultés personnelles chez les adolescents (Patterson, 1982). Les adolescents qui vivent dans de tels contextes familiaux présentent des risques accrus de développer des comportements déviants (Loeber et Stouhammer-Loeber, 1986). La présence de conflits entre parents et adolescents a pu être reliée à des comportements tels qu’agression, vandalisme, vol et consommation d’alcool et de drogues (Brooks et al., 1997 ; Duncan et al., 1998).
Une série de travaux se sont attachés à examiner la supervision parentale ou ce que les Anglo-Saxons nomment le « monitoring ». Ce terme fait appel aux diverses pratiques mises en place par les parents en vue de promouvoir chez leurs adolescents des conduites conformes aux impératifs scolaires et sociaux : convenir des règles, imposer des limites et être informé de ce qui se passe dans la vie des adolescents, en dehors de la sphère familiale, à l’école ou avec les amis (Bornstein, 1995). La présence de telles formes de supervision parentale durant l’adolescence est en lien direct avec la réussite scolaire et la persistance dans les projets scolaires et professionnels (Patterson, Reid et Dishion, 1992). Des études menées respectivement par Herman et al. (1997) ainsi que Barber et Olsen (1997) indiquent que la supervision parentale constitue un puissant facteur de protection contre la déviance telles que délinquance et consommation d’alcool et de drogues.
Comme le souligne l’ouvrage édité par Braconnier et al. (1995), le sexe constitue un important facteur différentiel lorsque l’on examine les divers indicateurs de troubles durant l’adolescence. Les statistiques officielles de délinquance, comme les enquêtes demandant aux adolescents de révéler s’ils ont commis des actes socialement répréhensibles, indiquent un déséquilibre très significatif en faveur des garçons. Des différences apparaissent également lorsqu’on examine le type de délit ; les filles commettent plus de vols, notamment des vols domestiques alors que les garçons s’engagent plus souvent dans des offenses plus sévères : violence, atteinte à la propriété privée et vente de drogues (Rutter, Giller et Hagel, 1998). Ces observations incitent plusieurs auteurs à aborder séparément ces questions auprès des filles et des garçons (Barrera, 1998 ; Tildesley, Hops, Ary et Andrews, 1995).
Objectifs de l’étude
Cette étude s’est donnée trois objectifs :
- 1 / examiner la perception des pratiques parentales auprès d’un échantillon d’adolescents parisiens, en tenant compte de quatre sources de variation : le sexe, l’école, l’origine ethnique et la structure de la famille ;
- 2 / examiner la présence de comportements déviants autorapportés dans cet échantillon, en tenant compte des mêmes sources de variation ;
- 3 / examiner les liens entre les pratiques parentales et la présence de comportements déviants et développer un modèle qui puisse rendre compte de ces liens.
Le modèle retenu examine les liens entre l’attachement, le contrôle, la présence de conflits et l’engagement dans des comportements déviants, en considérant que le contrôle parental et la présence de conflits entre parents et adolescents agissent comme variables proximales sur la déviance, alors que l’attachement agirait comme variable distale. Ce modèle s’inspire des réflexions théoriques formulées par Van Yzendoorn (1997). Celui-ci considère que les problèmes précoces d’attachement sont au cœur et à l’origine des problèmes de déviance à l’adolescence. Les liens d’attachement se construisent très tôt, dès les premiers jours de l’existence humaine et vont structurer ultérieurement les rapports entre parents et enfants. Les déficits précoces de l’attachement vont entacher les relations parents/enfants et entraîner des difficultés d’obéissance et de conformité aux consignes parentales. L’hostilité qui sous-tend les rapports suscite des conflits et perturbe l’exercice du contrôle parental, ce qui se traduit par le retrait de l’affection, l’absence de supervision ou par l’usage de formes de contrôles contraignantes, punitives ou coercitives.
Sujets
L’échantillon est composé de 303 adolescents, 170 filles et 133 garçons, situés tous en première année de lycée et âgés, en moyenne, de 17 ans 2 mois. Ces sujets ont été recrutés dans quatre lycées ; deux de ces lycées sont situés dans Paris intra-muros et les deux autres sont situés dans la vaste région parisienne.
La classification socioprofessionnelle des parents, établie selon une échelle proposée par Blishen et al. (1987), situe 41,7 % des pères parmi le groupe des ouvriers non spécialisés ou qualifiés ; 43,3 % des pères exercent des professions intermédiaires (techniciens, employés, commerçants) alors que 15,1 % sont cadres ou exercent des professions libérales. Parmi les mères, 19 % sont au foyer, 38,6 sont ouvrières, 29,8 % occupent des fonctions intermédiaires et 12,8 % sont cadres ou exercent des professions libérales.
Quant à la situation familiale, 71,1 % des sujets proviennent de familles dont les parents sont mariés ou vivent ensemble, 22,4 % ont des parents qui sont séparés ou divorcés, 3,1 % ont un parent décédé et 3,4 % vivent dans d’autres situations (famille d’accueil, tuteur, etc.).
64 % des sujets sont de nationalité française. Dans ce groupe, 14 % proviennent de famille dont un des parents est français alors que l’autre parent est né à l’étranger, 36 % des sujets ont leurs deux parents d’origine étrangère. Dans la majorité des cas (68 %), les parents d’origine étrangère proviennent du Maghreb alors que la plupart des autres proviennent du bassin méditerranéen (Portugal, Espagne, Italie).
Ces différents indicateurs sociodémographiques laissent entendre que cet échantillon est différent de l’échantillon des adolescents français examiné lors de l’étude épidémiologique nationale réalisée par Choquet et Ledoux (1994). Le statut socioprofessionnel des parents est plus faible, le taux de séparation et divorce plus élevé et le taux d’adolescents vivant dans des familles étrangères est sensiblement plus important que ceux de l’échantillon parisien de Choquet et Ledoux (1994).
Instruments de mesure
Les données ont été recueillies au moyen d’un questionnaire autodescriptif évaluant deux dimensions : 1 / les pratiques parentales telles que perçues par l’adolescent ; 2 / la présence de comportements déviants tels que rapportés par l’adolescent.
1. Attachement envers la mère et le père. Il s’agit d’un questionnaire qui s’inspire largement de l’échelle caring du Parental Bonding Instrument de Parker et al. (1979). L’échelle est composée de 17 items et l’analyse factorielle confirmatoire indique la présence de 3 facteurs : affection (ex. : ma mère me parle avec une voix chaleureuse et amicale) ; empathie (ex. : mon père paraît comprendre mes problèmes et mes inquiétudes) et rejet (ex. : ma mère me fait sentir que je suis de trop). La structure factorielle est comparable pour la mère et le père. Les indices alpha de consistance interne sont respectivement les suivants : affection mère, alpha = .86 ; affection père, alpha = .90 ; empathie mère, alpha = .84 ; empathie père, alpha = .86 ; rejet mère, alpha = .82 ; rejet père, alpha = .80. Un score élevé aux facteurs affection et empathie indique la présence accrue de ces facteurs, alors qu’un score faible au facteur rejet indique la présence de rejet parental.
2. Conflits avec la mère et avec le père. Cette mesure est composée d’une série de 7 conflits provenant de l’Issue Checklist de Printz et al. (1979). Le sujet doit indiquer si une question particulière (résultats scolaires, tâches domestiques, vêtements, etc.) fait l’objet de conflits selon une échelle de fréquence en 4 points. L’analyse factorielle indique la présence d’un seul facteur (alpha mère = .72 ; alpha père = .76). Un score élevé indique la présence accrue de conflits.
3. Supervision parentale. Cette échelle est composée de 6 items et a été construite à partir des travaux de Brown et al. (1993). L’échelle fait appel au fait que les parents sont informés des comportements de l’adolescent en dehors de la maison (quand je sors le soir, mes parents savent avec qui je suis ; ils savent à quelle heure je vais rentrer). Cette échelle est constituée d’un seul facteur (alpha = .74). Un score élevé indique la présence accrue de supervision.
4. Tolérance parentale. Il s’agit d’une mesure originale qui s’appuie sur les travaux de Patterson (1982) et qui examine selon une échelle en 5 points la tolérance des parents à l’égard d’un certain nombre de comportements qui concernent la fréquentation des amis en dehors de la maison. L’analyse factorielle indique la présence d’un seul facteur qui concerne la tolérance des parents face aux comportements à l’extérieur de la maison (ex. : j’ai le droit de rencontrer mes amis après l’école durant les jours de semaine). Alpha = .82. Un score élevé indique une plus grande tolérance parentale.
5. Délinquance autorévélée. Il s’agit de 12 énoncés du questionnaire construit par Fréchette et Leblanc (1979) demandant à l’adolescent s’il a commis des actes déviants dans quatre domaines : 1 / le vandalisme (ex. : as-tu endommagé ou détruit exprès des objets qui ne t’appartenaient pas ?) ; 2 / le vol (ex. : as-tu pris quelque chose d’une grande valeur – 400 F ou plus – qui ne t’appartenait pas ?) ; 3 / la violence (ex. : t’es-tu battu(e) à coups de poing avec d’autres personnes ?) ; 4 / la consommation d’alcool et de drogues douces (ex. : as-tu pris de la marijuana ou du haschich ?). Chaque fois les réponses sont échelonnées sur une échelle en 4 points : jamais, une ou deux fois, parfois, souvent. Les indices alpha de consistance des diverses échelles sont les suivants : violence = .69, vandalisme = .70, vols = .75, alcool et drogues douces = .63. Un score élevé indique la présence accrue d’actes délinquants.
L’ensemble du questionnaire a été appliqué dans les classes au cours d’une période normale de cours. La libre participation des élèves a été sollicitée et il n’y a pas eu de refus. Quelques questionnaires ont été rejetés en cas de doute du sérieux des réponses. La passation était totalement anonyme, les sujets n’avaient pas à écrire leur nom ou une quelconque information susceptible de pouvoir les identifier, comme leur date de naissance par exemple. L’expérimentateur était seul dans la classe en l’absence d’un professeur ou d’un surveillant ; il a fait appel à la sincérité des réponses, en se portant garant qu’aucune information individuelle ne serait communiquée ni à l’école ni aux familles.
Mode d’analyse
Cet article se propose en premier lieu d’entreprendre une description des résultats en tenant compte de diverses sources de variation, en faisant appel aux analyses de variance multivariées ainsi que l’analyse de chi-carré. Un niveau de probabilité de .05 a été retenu pour tester la présence de différences significatives. Une analyse par équations structurales a permis de tester le modèle reliant les variables. Cette dernière procédure sera décrite plus loin.
Les pratiques parentales
Quatre sources de variation ont été prises en compte dans l’analyse des résultats obtenus aux échelles qui examinaient les pratiques parentales : l’école fréquentée, le sexe, l’origine ethnique et la structure familiale. Pour chacune de ces sources de variation, une analyse multivariée a été effectuée pour l’ensemble des variables parentales ; lorsque celle-ci a donné lieu à des différences significatives, une analyse univariée a été menée auprès de chacune des variables.
L’analyse multivariée (MANOVA) indique que l’école fréquentée ne discrimine pas les réponses aux diverses échelles mesurant les pratiques parentales (F(10,302) = 1,58, n.s.). En revanche, le sexe discrimine ces réponses (F(10,302) = 6,40 ; p < .001). Comme il apparaît au tableau 1, les analyses univariées indiquent des différences significatives pour les échelles rejet maternel (F(1,302) = 11,64, p < .001), empathie paternelle (F(1,302) = 5,52 ; p < .01) et tolérance parentale (F(1,302) = 8,46 ; p < .01). Les filles perçoivent plus le rejet maternel, moins l’empathie paternelle et se voient plus souvent l’objet de restrictions parentales par rapport aux garçons.
TABLEAU 1. — Moyenne et écarts types des pratiques parentales selon le sexe, la nationalité et la structure familiale
L’immigration différencie également les réponses aux variables parentales (F(10,295) = 9,39 ; p < .001). Les résultats vont tous dans le même sens : les adolescents ayant des parents d’origine étrangère perçoivent moins d’affection et d’empathie de la part de leurs deux parents ; ces différences ne sont toutefois pas significatives. Deux échelles donnent lieu à des différences significatives : les adolescents dont les parents sont d’origine étrangère perçoivent moins de tolérance de la part de leurs parents (F(1,295) = 80,99, p < .001) et plus de conflits dans leurs relations avec le père (F(1,295) = 5,53 ; p < .01).
Le statut marital des parents discrimine également les réponses aux échelles évaluant les pratiques parentales. L’analyse multivariée a opposé le groupe des sujets vivants avec leurs deux parents et le groupe des adolescents ayant vécu le divorce ou la séparation des parents et a identifié des différences significatives entre ces deux groupes (F(10,281) = 2,67 ; p < .003). Une tendance inattendue ressort des résultats : le groupe des adolescents ayant vécu la séparation parentale perçoivent plus l’affection et l’empathie maternelle et paternelle et vivent moins de conflits avec chacun des parents ; ces différences ne sont toutefois pas significatives. Une seule échelle donne lieu à des différences significatives aux analyses univariées : les adolescents ayant vécu le divorce ou la séparation parentale estiment que leurs parents sont plus tolérants et imposent moins de limites (F(1,281) = 13,52 ; p < .001).
Les comportements déviants
Les quatre mêmes sources de variation ont été prises en compte dans l’analyse des résultats obtenus à l’échelle qui examinait la présence de comportements déviants : l’école fréquentée, le sexe, l’origine ethnique et la structure familiale. Les analyses multivariées indiquent que ni l’école fréquentée, ni l’origine ethnique, ni la structure familiale ne différencient les réponses. Seul le sexe discrimine les réponses (F(4,302) = 10,18 ; p < .001). Les analyses univariées indiquent des différences significatives à l’échelle vandalisme (F(1,302) = 23,38 ; p < .001) et à l’échelle violence (F(1,302) = 44,44 ; p < .001). Dans ces deux cas, les garçons rapportent un taux nettement supérieur de comportements déviants par rapport aux filles. Les échelles vol et drogue ne donnent pas lieu à des différences entre les sexes.
Le tableau 2 indique certains actes déviants tels que rapportés par les garçons et les filles. Certains comportements déviants apparaissent nettement masculins : c’est le cas du vandalisme, des comportements violents et des vols importants. La consommation de drogues douces et d’alcool est le fait des filles et des garçons. Plus de 50 % des filles et des garçons reconnaissent s’être déjà saoulés avec de l’alcool ; 44 % des garçons et 36 % des filles reconnaissant avoir déjà consommé de la marijuana ; de ce groupe 17 % des garçons et 8 % des filles se déclarent consommateurs réguliers.
Procédures de l’analyse par équations structurales
L’analyse par équations structurales a été exécutée au moyen du logiciel Amos, utilitaire du logiciel général SPSS 7,5. La méthode d’estimation retenue est celle de la vraisemblance maximale (maximum likelihood). Cette méthode s’avère robuste pour traiter des données distribuées normalement et anormalement (Windle, Barnes et Welte, 1989 ; Reifman et Windle, 1995). Trois indices permettent de tester l’adéquation du modèle. L’indice GFI (goodness-of-fit index) estime la quantité d’information contenue dans la matrice variance/covariance que le modèle permet d’expliquer. Cet indice doit être supérieur à .90 pour pouvoir considérer le modèle hypothétique comme bien ajusté (Mueller, 1996). L’indice CFI (comparative fit index) compare le modèle hypothétique avec un modèle indépendant qui stipule l’absence de corrélations entre les variables mesurées ; ici aussi un résultat supérieur à .90 indique un bon ajustement du modèle. L’indice RMSEA (root mean square error of approximation) rend compte du degré d’erreur d’approximation dans la population. Une valeur de RMSEA inférieur à .05 indique un bon ajustement du modèle.
TABLEAU 2. — Fréquences de certains actes déviants selon le sexe (en pourcentages)
Plusieurs étapes ont conduit à l’élaboration du modèle final. En premier lieu, un modèle de mesure a été mis en place, pour les garçons et les filles, afin de vérifier l’adéquation des construits hypothétiques latents. Par la suite, un modèle structural de médiation fut testé pour les deux groupes. Enfin, l’invariance des modèles structuraux fut testée à l’aide d’analyses de groupes multiples (Galaif, Chou, Sussman et Dent, 1998).
Modèles de mesure
Le modèle préconise la présence de trois construits hiérarchiques latents : attachement à la mère (trois mesures : affection, empathie, rejet), attachement au père (trois mesures : affection, empathie, rejet) ainsi qu’un construit latent de déviance générale (quatre mesures : vandalisme, vol, violence et alcool et drogues). Dans ce modèle, les covariances entre les erreurs résiduelles des mesures d’attachement à la mère et au père sont modélisées, puisqu’il s’agit de mesures identiques. De plus, des pseudo-variables latentes sont modélisées à partir des mesures uniques de conflits, de supervision et de tolérance. La fidélité de ces mesures fut considérée en fixant les erreurs de mesure. L’annexe A présente les corrélations entre les variables mesurées pour les filles et les garçons.
Il est apparu qu’un construit général de déviance regroupant les quatre dimensions initiales ne s’ajustait pas adéquatement aux données dans le cas des filles (Chi 2 = 118,50, dl = 53 ; GFI = .91 ; CFI = .94 ; RMSEA = .09). Des résultats similaires furent constatés par Tildesly, Hops, Ary et Andrews (1995). Il a donc été décidé de considérer deux facteurs pour le modèle structural : un facteur général de déviance (vandalisme, vol et violence) et un facteur associé à la consommation d’alcool et de drogues douces (marijuana, hachich, LSD). Le facteur déviance générale a été considéré comme une cause possible de consommation d’alcool et de drogues douces tel que proposé par Rutter, Giller et Hagel (1998).
Modèles structuraux : analyse des parcours entre les facteurs familiaux et les comportements déviants
Fig. 1. — Modèle hypothétique des liens entre l’attachement parental, les pratiques parentales, les comportements déviants et la consommation d’alcool et de drogues
Le modèle structural tel que présenté à la figure 1 implique une médiation complète entre les construits d’attachement et les construits de déviance générale et de consommation d’alcool et de drogues douces par les variables de contrôle parental et la présence de conflits. Le modèle fait appel à quatre variables médiatrices : la supervision parentale, la tolérance parentale, la présence de conflits avec la mère, et la présence de conflits avec le père. Comme il apparaît dans les analyses séparées pour les garçons et pour les filles au tableau 3, une telle approche s’ajuste adéquatement aux données pour les garçons et pour les filles.
Suite à cette étape, les analyses multigroupes furent adoptées pour explorer l’invariance des paramètres du modèle dans les deux groupes. Comme il apparaît dans la section analyses multigroupes du tableau 3, plus il y a de paramètres contraints à être équivalents dans les deux groupes, moins le modèle s’ajuste aux données. La différence significative de chi-carré pour chaque modèle confirme cette réalité.
L’analyse d’invariance non concluante nécessite l’exploration des différents paramètres relatifs aux coefficients de saturation et de parcours pour le groupe des filles et des garçons. Le tableau 4 présente les différents coefficients de saturation estimés pour les deux groupes.
TABLEAU 3. — Sommaire des indices d’ajustement des modèles
Il apparaît que la variable rejet maternel a un coefficient de saturation sur le construit d’attachement maternel significativement plus faible dans le cas des garçons que dans celui des filles. Pour les deux autres variables latentes, attachement paternel et comportements déviants, les structures factorielles sont comparables pour les deux sexes.
L’analyse des coefficients de parcours indique que les déficits de l’attachement au père et à la mère entraînent la présence de conflits avec chacun des parents et ceci pour les deux sexes. Ce lien est particulièrement marqué dans le cas de la mère. La qualité de l’attachement maternel et paternel a une influence significative sur la présence de supervision parentale chez les deux sexes ; ce lien est toutefois plus marqué dans le cas des filles, expliquant jusqu’à 52 % de la variance. Enfin, un lien apparaît entre attachement maternel et paternel et tolérance parentale mais seulement dans le cas des filles. Le tableau 5 indique les différents coefficients de parcours estimés pour le groupe des garçons et des filles.
TABLEAU 4. — Coefficients de saturation entre les variables mesurées et les variables latentes
Pour les deux sexes, la présence de conflits avec la mère a un impact significatif et une contribution indépendante sur les comportements déviants, mais cela est plus marqué dans le cas des garçons. La supervision parentale entraîne une réduction des comportements déviants dans le cas des garçons seulement. La variance expliquée du construit de déviance par les pratiques parentales est respectivement de 40 % dans le cas des garçons et 32 % dans le cas des filles.
TABLEAU 5. — Coefficients de parcours entre les variables pour le groupe des garçons et des filles
Pour les garçons et les filles, la tolérance parentale constitue le principal prédicteur de la consommation d’alcool et de drogues. La supervision parentale réduit cette consommation dans le cas des filles, alors que cet effet n’apparaît pas chez les garçons. La présence de conflits avec le père ne contribue pas à la consommation de drogues douces et d’alcool ni chez les filles ni chez les garçons, alors que la présence de conflits avec la mère y contribue, mais seulement dans le cas des filles. Les pratiques parentales et le construit général de déviance expliquent 69 % de la variance de consommation de drogues douces et d’alcool chez les garçons et 85 % de la variance chez les filles.
Limites de l’étude
Il faut d’emblée souligner les limites de l’étude et les réserves qu’elle appelle. L’échantillon provient de quatre lycées qui ont accepté de participer à l’étude, il s’agit donc d’un échantillon de convenance qui n’est pas nécessairement représentatif de l’ensemble des adolescents parisiens. L’étude repose sur des informations rapportées par les adolescents. Il s’agit sans doute d’une limite encore que divers travaux (Noller, 1994 ; Claes, Lacourse et Bouchard, 1998) indiquent que les adolescents sont des informateurs fidèles lorsqu’il s’agit d’évaluer les pratiques parentales. Il faut souligner les qualités métrologiques des instruments utilisés dans cette étude. Quant aux analyses structurales, elles s’appuient sur un modèle théorique qui pose l’attachement comme variable distale et les pratiques parentales comme variables médiatrices sur les comportements déviants mais d’autres modèles équivalents peuvent se concevoir. Les relations entre parents et adolescents sont bidirectionnelles : les actions des parents ont un impact sur les conduites des adolescents mais le comportement des adolescents modifie également les attitudes des parents à leur égard. Il est légitime de penser, comme le soulignent Barrera et Li (1996), que la présence de comportements déviants entraîne des conflits et que la persistance de ces conflits entraîne, à son tour, un retrait de l’affection parentale.
L’effet du sexe, de l’école, de l’ethnie et de la structure familiale
Il apparaît que le sexe constitue une source de discrimination importante lorsque les adolescents portent un regard sur les relations qu’ils entretiennent avec leurs parents : les filles perçoivent avec plus d’acuité le rejet maternel, elles identifient plus souvent un manque d’empathie paternelle et perçoivent moins de tolérance chez leurs parents. Globalement ces observations rejoignent d’autres constats de recherche. Si les filles se montrent plus sévères, c’est qu’elles recherchent plus que les garçons les liens de proximité avec les parents : elles se révèlent plus sensibles aux signes de rejet de la mère (Noller et Callan, 1990) et dénoncent plus souvent l’absence de sensibilité paternelle (Youniss et Smollar, 1985). Les filles revendiquent plus d’autonomie car le contrôle parental s’exerce de façon plus serrée auprès d’elles (Steinberg, 1990). Les garçons de l’échantillon rapportent un taux nettement supérieur de comportements déviants par rapport aux filles, particulièrement aux échelles vandalisme et conduites violentes et cela est également conforme aux données internationales (Rutter, Giller et Hagel, 1998).
Il faut souligner que l’école d’appartenance ne discrimine ni les variables parentales ni les variables de délinquance. Ces résultats peuvent surprendre quand on considère les importantes disparités des lycées sur le plan socio-économique. Les deux écoles situées dans Paris intra-muros sont situées dans des quartiers populaires et comportent une importante proportion d’adolescents d’origine maghrébine, un des deux lycées situés en dehors de Paris regroupe une population socialement privilégiée alors que l’autre école, un lycée technique, regroupe une proportion importante d’enfants d’ouvriers. Il est permis de penser que les dimensions examinées dans cette étude sont peu reliées au contexte socioéconomique. Lors de leur enquête nationale, Choquet et Ledoux (1994) relevaient également une faible association entre situation sociale et problèmes de la conduite.
Plus du tiers des sujets ont des parents qui sont d’origine étrangère, le plus souvent maghrébine. Le taux de déviance autorapporté est comparable à celui des adolescents français mais ces adolescents portent un regard plus négatif sur les pratiques parentales, dénonçant plus l’intolérance parentale et une présence supérieure de conflits avec le père. Ces dernières observations rejoignent celles de Wallet (1994) qui constate chez les parents algériens, particulièrement parmi ceux qui ont une scolarité basse, l’adoption d’un style éducatif rigide et coercitif. Pour Wallet, ce style parental traduit une réaction défensive face à un environnement social considéré comme menaçant.
La dernière observation concerne une tendance inattendue qui ressort des données lorsqu’on examine le statut marital des parents. La plupart des travaux menés aux États-Unis identifient chez les adolescents vivant dans une famille marquée par le divorce à la fois une réduction de l’attachement parental (R. Forehand, L. Armistead et K. Klein, 1995) et un niveau plus élevé de comportements déviants (Wells et Ranking, 1991). Ces observations ne sont nullement corroborées dans l’étude actuelle. Les adolescents ayant vécu le divorce ou la séparation parentale estiment par ailleurs que leurs parents sont plus tolérants en ce qui concerne les limites imposées et cette observation est conforme à d’autres constats de recherche (Hetherington et al., 1987).
L’analyse des parcours entre pratiques parentales et comportements déviants
Cette étude avait comme objectif central de mettre à l’épreuve un modèle reliant pratiques parentales et comportements déviants chez les adolescents au moyen d’une analyse par équations structurales. Ce modèle s’appuie sur une réflexion théorique développée par Van Yzendoorn (1997) qui stipule que les pratiques parentales à l’adolescence agissent comme variables médiatrices entre l’attachement parental et l’engagement dans des conduites déviantes. Cette étude a retenu trois aspects des pratiques parentales : la supervision, la tolérance face à la fréquentation des amis et la fréquence des conflits.
Le test d’ajustement du modèle a contraint de considérer deux variables de déviance : un indice général et un indice consommation d’alcool et de drogues douces. Les différences observées entre les filles et les garçons aux variables examinant les relations parentales et les comportements déviants et le test d’ajustement du modèle auprès de l’ensemble des sujets ont conduit à considérer des analyses séparées pour les deux sexes.
Les analyses par équations structurales indiquent que le modèle s’ajuste adéquatement aux données pour les garçons et pour les filles et confirment un parcours qui associe l’attachement parental et les variables de supervision et de conflits, elles-mêmes associées aux comportements déviants et à la consommation d’alcool et de drogues. Pour les deux sexes, les faiblesses de l’attachement parental caractérisées par l’absence d’affection, l’absence de sensibilité et le rejet, entraînent des conflits, alors que la qualité de l’attachement parental garantit la présence de supervision. Pour les deux sexes, la présence de conflits avec la mère contribue à l’engagement dans des comportements déviants alors que la supervision parentale entraîne une réduction de ces comportements. La supervision et la tolérance ont des effets opposés sur l’engagement dans les comportements déviants et la consommation d’alcool et de drogues : la supervision réduit cet engagement, alors que la tolérance parentale favorise un tel engagement.
Si le modèle général s’ajuste aux données pour les deux sexes, il faut signaler qu’il « fonctionne » mieux dans le cas des filles. Ainsi, pour les filles, le sentiment du rejet maternel a un poids beaucoup plus élevé sur la variable latente d’attachement que dans le cas des garçons. Le parcours qui associe l’attachement à chacun des deux parents, la supervision, la tolérance et la consommation de drogues douces et d’alcool est clairement dessiné dans le cas des filles, alors que ces variables sont moins fortement associées dans le cas des garçons. Il faut également souligner le puissant lien qui associe l’attachement à la mère et la supervision dans le cas des filles et relever le fait que l’attachement et la tolérance parentale ne soient liés que dans le cas des filles. Il faut sans doute y voir le rôle prépondérant des dimensions affectives dans la régulation du comportement des filles (Gilligan, 1989).
Il faut également souligner la force des liens entre la présence de conflits avec la mère et l’engagement dans des comportements déviants tels que vol et violence dans le cas des garçons ; ce lien est présent dans le cas des filles mais il est beaucoup plus ténu. Ceci laisse entendre que la présence de conflits avec la mère détournerait le garçon du milieu familial pour l’engager dans les comportements déviants, alors que les filles adopteraient moins cette trajectoire.
Chose surprenante, la présence de conflits avec le père n’est aucunement associée à la présence de comportements déviants ou à la consommation d’alcool et de drogues ni pour les filles ni pour les garçons. Ceci peut être interprété à la lumière des observations de Montemayor et Hanson (1986) qui observent une fréquence plus élevée de conflits avec la mère qu’avec le père à l’adolescence, expliquant ce fait par une présence plus faible des pères dans les tâches de supervision quotidienne ; étant moins présents, les sources de conflits sont moins nombreuses. Ceci renvoie à une observation soulevée plus haut ; on peut voir dans ces liens entre conflits et comportements déviants un effet bidirectionnel : la présence de comportements déviants exacerbent les conflits et entraînent progressivement un retrait de l’affection parentale. Seules des études longitudinales peuvent apporter des réponses à ces questions et c’est dans cette voie que les auteurs ont l’intention d’engager leurs travaux futurs.
ANNEXE A. — Matrice des coefficients de corrélation des variables à l’étude
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Université de Montréal, Département de psychologie, CP 6128, Succ. Centre Ville, Montréal (Q) H3C357 Canada.