2002
Enfance
Deuxième partie : ...mais un développement
Imitez, imitez, il en restera toujours quelque chose : le statut développemental de l’imitation dans le cas d’autisme
Jacqueline Nadel
Caroline Potier
L’imitation n’est pas un phénomène unitaire. Si on la conçoit comme sous-tendue par une hiérarchie de mécanismes impliqués différemment selon ses formes et ses niveaux, elle devient une matière pétrissable au service de deux fonctions adaptatives essentielles : l’apprentissage et la communication. Son développement représente donc un enjeu majeur pour tout enfant, et particulièrement pour les petits à diagnostic d’autisme. Nous avons mené une étude avec 23 enfants de 3 à 7 ans, de niveaux cognitifs divers et pour lesquels a été porté un diagnostic d’autisme. Nous avons utilisé une échelle que nous avons créée pour explorer divers niveaux d’imitation spontanée ou induite et de reconnaissance d’être imité. Les résultats montrent que le niveau de développement des capacités d’imitation et de reconnaissance de l’imitation est étroitement corrélé au niveau de développement cognitif, et suit une séquence analogue au développement chronologique de ces capacités chez les jeunes enfants typiques. La reconnaissance d’être imité est étroitement liée aux niveaux plus élaborés d’imitation. Un entraînement à l’imitation et à la reconnaissance d’être imité est en cours d’élaboration, destiné à stimuler la séquence développementale de façon personnalisée.
Mots-clés :
Autisme, Imitation, Développement, Approche ascendante.
Imitate, and something will remain : the developmental status of imitation in autism
Imitation is not a unitary phenomenon. When conceived as the by-product of a hierarchy of mechanisms unequally involved in its different forms and levels, imitation comes to be a matter which can be moulded for the benefit of learning and communication. The development of imitation is thus a main challenge for any developing child and specially for a developing child with autism. Levels of imitation and imitation recognition were assessed in 23 children with autism aged 3 to 7 and presenting different developmental ages. The assessment tool was a scale that we created in order to evaluate spontaneous imitation, elicited imitation and imitation recognition. Results show an analogous developmental sequence for children with autism and typical infants when we take account of the developmental age instead of the chronological age. Higher levels of imitation and imitation recognition are closely related. Individual and systematic procedures of training are currently in progress.Keywords :
Autism, Imitation, Development, Bottom-up approach.
L’objectif d’une action intentionnelle peut être de produire un effet sur l’environnement physique ou de produire un effet sur l’environnement social. L’imitation a l’un et l’autre de ces deux objectifs. Quand l’effet vise l’environnement physique, l’imitation est une stratégie d’apprentissage sous- tendue par l’intérêt pour la nouveauté. Quand l’effet vise l’environnement social, l’imitation est un moyen de modifier l’état mental du partenaire en synchronisant son activité sur celle de l’autre, en conformant son activité à celle de l’autre, en alternant les rôles d’imitateur et de modèle de façon concertée avec l’autre (Nadel, 1986, 2002). Une si importante capacité au service de la plasticité ne peut manquer de faire merveille quand elle fonctionne bien, et de créer des troubles et déficits majeurs quand elle fonctionne mal. Elle est d’emblée disponible pour les humains (et peut-être d’autres hominidés, cf. Bard, 2001), puisque leurs nouveau-nés sont d’emblée capables d’imiter. Mais au fait, en sont-ils tous capables ? Définira-t-on les problèmes de développement et d’adaptation présentés par l’enfant avec autisme par le fait qu’il n’imite pas, comme il est dit et écrit couramment ?
Cet article a pour visée de souligner l’hétérogénéité de définition de l’imitation et l’intérêt de prendre au sérieux une telle hétérogénéité. En effet, si l’on admet que l’imitation n’est pas un phénomène unitaire mais qu’au contraire elle implique une hiérarchie de mécanismes en sous-tendant différentes formes, alors on comprend l’intérêt d’une approche ascendante (bottom-up) de l’imitation et tout le parti qu’on en peut tirer d’un point de vue développemental : l’imitation se développe lorsque l’on s’en sert, et avec elle se développent des répertoires d’action, de représentations motrices, de relations d’affordance entre objets et actions, et avec elle s’exerce l’agentivité dans la distinction entre ce que je fais et ce que je vois l’autre faire similairement, la référence à l’autre comme semblable et partenaire. Tout cela, je peux en bénéficier en imitant. Les enfants à diagnostic d’autisme échappent-ils à ce bénéfice quel que soit leur âge et leur niveau de fonctionnement ? Si oui, c’est que leur séquence développementale imitative est spécifiquement troublée. Si non, on pourra adopter une démarche où le niveau le plus élémentaire d’imitation mérite d’être encouragé et développé, comme susceptible de préparer et alimenter l’accès à des formes plus complexes d’imitation.
Cette conception s’accorde bien avec la distinction de Rizzolatti (2002) entre deux conditions d’activation des neurones-miroirs : activation lors de la perception de mouvements simples, ou activation lors de l’observation ou la représentation d’actions encodées.
Mais tout d’abord, que signifie-t-on quand on dit que le nouveau-né est capable d’imitation dès quelques minutes de vie ? Et que signifie-t-on quand on affirme que l’enfant atteint d’autisme n’imite pas, ou qu’il souffre d’un important déficit en imitation ? En quoi ces deux assertions courantes sont-elles comparables ? On ne demande pas au nouveau-né d’imiter des actions complexes, et on ne demande pas à l’enfant autiste d’ouvrir la bouche comme test de ses capacités imitatives. Manifestement, des niveaux d’exigence bien différents sont invoqués dans les deux cas. On pourrait en conclure que les psychopathologues qui clament la primarité et la spécificité de déficits imitatifs dans l’autisme sont animés d’une démarche développementale et se réfèrent à une séquence évolutive : l’enfant autiste souffrirait d’un déficit imitatif parce qu’il ne réussit pas à imiter au même âge chronologique ce qu’imite l’enfant sans trouble du développement. À première vue intéressante, une telle comparaison est porteuse en fait de nombreuses ambigu ïtés. Tout d’abord, elle ne démontre ni la spécificité ni la primarité d’un déficit imitatif dans le cas d’autisme, elle est binaire et discriminative plus que développementale. Elle ne démontre pas une spécificité de troubles imitatifs dans l’autisme, puisque des enfants sans autisme mais présentant des troubles du langage sont également déficitaires en imitation comparés à des enfants-contrôle appariés (Roy
et al., 1990). Rien ne permet alors de parler d’un développement atypique de l’imitation, tout au plus d’un développement ralenti ou à plafond bas. La comparaison ne démontre pas non plus la primarité du déficit, car le couplage perception-action qui définit l’imitation suppose intactes un certain nombre de fonctions sensorielles et motrices. Un déficit en imitation pourrait de ce fait constituer plutôt un révélateur de troubles plus basiques concernant par exemple l’exécution motrice
[1] (cf. Rogers & Benetto, ce numéro), la perception du mouvement (Smith & Bryson, 1994) ou la planification (Hughes, 1996).
De ce qui précède, on peut aisément déduire que la littérature concernant l’imitation dans le cas d’autisme ne s’accorde pas sur l’intérêt de définir l’imitation à différents niveaux d’intégration de composantes perceptives, motrices et cognitives. Ces différents niveaux traversent implicitement la distinction entre imitation différée et immédiate, souvent négligée. Depuis DeMyer et al., les enfants à diagnostic d’autisme sont considérés spécifiquement déficients en imitation mais il s’agit d’imitation différée. Hammes & Langdell, déjà en 1981, trouvent des scores asymétriques selon qu’il s’agit d’imitation différée ou d’imitation immédiate d’actions familières. Charman & Baron-Cohen (1994) ne retrouvent pas de déficits notables en imitation immédiate chez de très jeunes enfants à diagnostic d’autisme. Nadel communique avec des enfants à bas niveau de fonctionnement cognitif, sur la base de l’imitation spontanée (Nadel et al., 1999). En contradiction apparente, Rogers et al. (1996) montrent que des adolescents de haut niveau cognitif et à spectre autistique ont des difficultés d’imitation par rapport à des contrôles et des appariés dyslexiques dans des tâches neurologiques impliquant les fonctions exécutives. Serait-ce donc plutôt la planification et la représentation du but qui seraient déficientes, en particulier lorsque l’imitation est induite ?
Pour poser le problème développemental de l’imitation dans le cas d’autismes, nous avons tout d’abord établi la séquence imitative qui caractérise les jeunes enfants sans trouble du développement. Pour ce faire, nous nous sommes référées aux études normatives en en recherchant les convergences, et nous avons ajouté les données issues de notre étude longitudinale ainsi que celles d’une micro-analyse des imitations de bébés de 2 mois interagissant en un face-à-face télévisé avec leurs mères (Nadel & Potier, à paraître).
La séquence s’établit comme l’indique le tableau ci-dessous.
TABLEAU 1. — Séquence développementale de l’imitation
Concernant la reconnaissance d’être imité, peu d’études s’y sont intéressées, et nous avons plus particulièrement contribué à élaborer la séquence développementale décrite dans le tableau 2.
TABLEAU 2. — Séquence développementale de la reconnaissance d’être imité
Munies de ces deux sources de comparaison développementale, nous avons entrepris une étude systématique de la situation d’enfants à diagnostic d’autisme en ce qui concerne l’imitation et la reconnaissance d’être imité. L’étude est loin d’être terminée mais, même partielle, elle offre un panorama de résultats intéressants à considérer.
Population
Notre population se compose de 23 enfants, 10 filles et 13 garçons, diagnostiqués autistes à l’aide du DSMIV (APA, 1996) et du CARS (Schopler, 1986, 1988), et que l’on peut grossièrement répartir en deux groupes de niveau de fonctionnement : cognitif très bas (n = 12) ou moyen à bon (n = 11). Leur âge de développement global et par domaine est estimé au moyen du PEP révisé (Schopler, Reichler, Basford, Lansing, & Marcus, 1988), complété par des épreuves appropriées comme le Bayley, le Brunet-Lézine, le WISC, selon les cas. L’âge chronologique se situe entre 3 et 7 ans. Ces enfants ont été recrutés dans une école spécialisée de Floride et dans un hôpital parisien, avec le consentement des parents et les autorisations des comités compétents.
Dispositif d’étude
La pièce expérimentale, d’environ 12 m2, comprend deux chaises côte à côte, et une table sur laquelle sont posés des objets en double exemplaires (parapluies, animaux en peluche, balles en feutre, ballons gonflables, verres et tasses en plastique, lunettes de soleil, chapeaux de cow-boys, petites cuillers), recouverts d’une nappe en début de séance. Seuls deux objets, disposés dans un casier retourné servant de porte-parapluies, sont visibles et à portée de main, de façon à faciliter le repérage de la similitude et à focaliser l’attention. Les différents éléments du dispositif sont utilisés par l’expérimentateur en référence aux items d’une échelle d’imitation de 33 items que nous avons créée.
Procédure et codage
Trois procédures se succèdent. La première, destinée à explorer les capacités d’imitation spontanée, consiste pour l’expérimentateur à développer des activités ludiques attractives avec un exemplaire des objets offerts, de façon à susciter l’envie d’imiter. Ces activités recouvrent en réalité un panel fixé d’actions avec et sans objet, simples ou complexes, familières ou nouvelles, fonctionnelles ou violant les règles d’affordance entre objets et actions (par ex. remuer des lunettes dans une tasse), ce panel permettant d’explorer les différents niveaux d’imitation distingués dans la séquence développementale. La seconde procédure vise à estimer les capacités de l’enfant à reconnaître qu’il est imité. Dans ce but, l’expérimentateur imite l’enfant dans ses postures, ses activités familières ou nouvelles, simples ou complexes, avec l’objet identique ou sans objet. La troisième procédure a pour but d’explorer les capacités d’imitation induite. Après avoir demandé à l’enfant de « faire comme moi », l’expérimentateur développe à nouveau un panel fixé d’actions simples, complexes, familières, nouvelles, etc., mais cette fois-ci en tant que modèle désigné.
La présentation n’est pas figée et s’adapte à l’enfant, mais tous les items sont proposés. Chaque séance, filmée derrière une glace sans tain ou un paravent dure au maximum vingt minutes.
Un codage ordinal prenant appui sur la meilleure performance obtenue, permet d’établir un niveau imitatif et un niveau de reconnaissance de l’imitation, en référence aux normes développementales. Un codage en scores évalue la fréquence relative des imitations réussies par rapport aux actions proposées, globalement ou par distinction des deux types d’imitation.
Tous les enfants de notre population, même les enfants non verbaux de très bas niveau de fonctionnement, ont été capables d’imiter au moins quelques actions simples avec un objet familier. Le score d’imitation des enfants est significativement et positivement corrélé à leur niveau de développement cognitif (rs corr. = + 857, p < .001). Cela est dû partiellement à la correspondance remarquable, dont rend compte la figure 1, entre le niveau de développement cognitif et le niveau d’imitation atteint. En effet, si l’enfant est capable d’imiter à un haut niveau, il peut répondre à la plupart des propositions d’imitations de l’échelle ; au contraire, s’il n’est capable que d’imitations d’actions simples familières, son score ne peut être élevé puisqu’il échouera à imiter des actions complexes nouvelles, et même familières. Toutefois, les évaluations du niveau d’imitation et le score d’imitation ne sont pas des informations redondantes, car le score renseigne en outre sur la fréquence des imitations et donc sur l’intérêt de l’enfant pour les stimuli sociaux. De ce fait, deux enfants capables de reproduire seulement des actions familières ne recevront pas le même score si l’un imite volontiers et l’autre non, mais, par contre, ils apparaîtront similaire en termes de niveau développemental.
Fig. 1. — Scores et niveaux d’imitation chez 23 enfants à diagnostic d’autisme
À partir de18 mois d’âge développemental, le plus grand nombre des enfants est capable d’imitations complexes. De même, manifester sa reconnaissance d’être imité est étroitement lié au niveau cognitif de l’enfant, comme le montre la figure 2.
À partir de 18 mois d’âge développemental, les enfants manifestent tous (sauf un) une reconnaissance plus ou moins élaborée de leur imitation. La relation entre reconnaître qu’on est imité et le niveau d’imitation atteint étant positive et forte (X2 = 9.88, p < .01), ces mêmes enfants sont aussi capables de se mobiliser dans des imitations : ils devraient pouvoir communiquer en alternant les rôles d’imitateur et de modèle, et utiliser ces capacités dans des apprentissages.
Fig. 2. — Niveaux de détection d’imitation chez 23 enfants à diagnostic d’autisme
Tous les enfants que nous avons examinés, même les plus passifs, ont été capable d’imiter à un niveau ou à un autre. Notre option est que la stimulation de ces imitations de bas niveau pourrait être utilisée comme une ressource permettant de promouvoir des actions autonomes que les enfants autistes pourraient apprendre et constituer en répertoire de représentations motrices. De telles expériences pourraient bien être cruciales, dans la mesure ou l’imitation est l’une des plus puissantes capacités humaines, à la base de deux fonctions adaptatives de base : l’apprentissage et la communication. Nos études longitudinales antérieures (Nadel et al., 1999) ainsi que les résultats d’une expérience récente menée à Miami avec l’équipe de Field (Field, Field, Sanders, & Nadel, 2001) montrent un effet remarquable de séances imitatives répétées.
Dans le cadre d’un programme interdisciplinaire, nos collègues roboticiens s’attachent à une approche non supervisée des réseaux de neurones et à ne considérer que des algorithmes dont les phases d’apprentissage et d’utilisation ne sont pas séparées. Dans ce cadre, un robot autonome, utilisant la vision comme source principale d’information et capable de détecter la nouveauté, peut découvrir l’imitation comme propriété émergente sans être implanté pour imiter (Andry, Gaussier, Sorin, Revel, & Nadel, 2000). Une telle architecture pourrait constituer un outil heuristique pour analyser en les modélisant les conditions développementales nécessaires et suffisantes pour imiter et reconnaître son imitation, et proposer une formation à l’imitation ajustée exactement aux capacités imitatives individuelles des enfants. Imitez, imitez, il en restera toujours quelque chose : trace perceptive, trace motrice, trace représentationnelle, trace sociale, et, si paradoxal que cela puisse paraître, ouverture sur le changement...
Cette recherche a bénéficié d’un contrat Imitation du Programme cognitique et d’un contrat Autisme de la Fondation de France.
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La motricité spontanée des autistes est mal connue, mais leur répertoire d’actions et leur interaction avec les objets sont pauvres, ce qui pourrait avoir des conséquences sur l’imitation.