Enfance
P.U.F.

I.S.B.N.2130526772
104 pages

p. 259 à 275
doi: en cours

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Volume 54 2002/3

2002 Enfance

Trajectoires développementales et individuelles de la transition vers la communication symbolique

Luigia Camaioni University of Roma « La Sapienza », Italy. Tiziana Aureli University of Palermo, Italy. Address for correspondence : Luigia Camaioni, Department of Developmental and Social Psychology, Università di Roma La Sapienza, Italy. Via dei Marsi 78 – 00185 Roma. Tel : (0039) 6-49917545 ; Fax : (0039) 6-49917652 ; e-mail : <luigia. camaioni@ uniroma1. it>.
Entre 10 et 24 mois, un enfant progresse typiquement d’une communication qui use de signaux conventionnels (gestuels et verbaux) à l’utilisation de mots et de phrases pour exprimer les significations. Dans une étude antérieure (Camaioni et al. sous presse) nous avons étudié cette transition en analysant les formats [1] partagés entre mère et enfant et les actes de l’enfant, et nous avons mis en évidence des trajectoires développementales claires. On peut interpréter la séquence développementale dans le sens où les formats conventionnels et les gestes représentationnels établissent un “ pont ” entre la communication attentionnelle et la communication symbolique. Dans l’étude présentée ici, six dyades mère-enfant ont été observées de façon répétée sur toute la seconde année, utilisant une méthodologie à cas multiples. À travers l’étude détaillée de ces cas individuels, nous confirmons sur un échantillon plus grand les trajectoires développementales rapportées antérieurement. De plus nous avons établi une relation développementale entre les formats mère-enfant et les actes de communication de celui-ci, les formats conventionnels présentant un accroissement et un plafond dans la période précédant le véritable début de l’augmentation du nombre de mots et de formats symboliques. Les données indiquent des parcours similaires entre les enfants pour certaines dimensions alors que pour d’autres ils sont clairement différenciés. Mots-clés : Communication symbolique, Format, Différences interindividuelles. The transitions to symbolic communication in the second year of life : developmental and individual trajectories
Between 10 and 24 months of age the typical child progresses from communicating through conventional signals (gestural and vocal) to using words and sentences in order to express her meanings. In a previous study (Camaioni et al., in press) we investigated this transition analysing mother-child shared frames and child’s communicative acts, and we found clear developmental trajectories. The developmental sequence may be interpreted in the sense that conventional frames and representational gestures “ bridge ” the transition between attentional and symbolic communication. In the present study six mother-child dyads were intensively observed over the second year, using a multiple case-study method. Through the detailed investigation of these single cases, we confirmed in a larger sample the developmental trajectories previously reported. Moreover, we found a developmental relationships between mother-child frames and child’s communicative acts, with conventional frames increasing and peaking in the period immediately before the truly onset of words and symbolic frames starting to increase. As regards individual pathways in gestural and verbal development, evidence revealed commonalities across children in some dimensions as well differencies in others. Keywords : Symbolic communication, Multiple-case study, Mother-child frames, Individual differences.
Avant qu’ils ne commencent à parler, les enfants sont capables de communiquer en utilisant les gestes et les vocalisations. À travers ses signaux conventionnels, ils réalisent une variété d’intentions communicatives telles que demander, appeler, protester et accueillir. Autour de leur second anniversaire, dans leurs conversations familiales, les enfants utilisent des mots comme symboles représentant les objets et les événements et, quelques fois, combinent les mots dans des phrases.
Entre 10 et 24 mois, l’enfant typique progresse d’une communication à travers des signaux conventionnels (gestuels et vocaux) à l’emploi de mots et de phrases pour exprimer ses significations. Cette transition entre communication conventionnelle et symbolique a été un sujet classique dans les théories développementales telles que celles de Piaget, Vygotski, Werner et Kaplan et Bruner. Nous savons déjà beaucoup sur l’émergence du langage, sur le plan des aspects cognitifs – la transition des enfants de l’intelligence sensori-motrice à l’intelligence représentationnelle suivant Piaget – et en termes d’aspects socio-interactionnels – la notion d’étayage maternel de Bruner (1983) et le concept de zone proximale de développement de Vygotski (pour une vue d’ensemble de la littérature, voir Bates, O’Connell et Shore, 1987 ; Camaioni, 2001).
De ces théories, nous puisons une perspective constructiviste et une vision de continuité dans l’acquisition de la communication symbolique et du langage, qui fait l’hypothèse qu’il y a un lien développemental entre le langage, la cognition précoce et la communication. Ces propositions sont en opposition avec l’approche discontinue des théories générativistes qui met habituellement l’accent sur l’innéisme et sur l’idée que le langage est indépendant des autres aspects du développement de la pensée (Chomsky, 1981 ; Fodor, 1983). Nous adoptons l’idée selon laquelle l’acquisition du langage est un processus actif dans lequel les enfants bâtissent leurs connaissances et construisent des significations partagées sur la base de leurs expériences avec les objets et dans les interactions avec les personnes. Il y a ainsi une transition très progressive de la communication à travers les sons et les gestes à la production et la compréhension de mots comme symboles représentant des objets et des événements. Ainsi, la communication et le développement du langage peuvent être conceptualisés comme un processus continu impliquant, premièrement, une transition de la communication pré-intentionnelle vers une communication intentionnelle et, deuxièmement, une transition de la communication conventionnelle à la communication symbolique (pour une vue d’ensemble, voir Camaioni, 2001). Alors que la première transition, qui apparaît dans le second semestre de la première année, se situe au-delà de la portée de cet article (cf. Bates, Camaioni et Voltera, 1975 ; Camaioni, 1993), la seconde est la transition développementale clé que nous examinerons dans l’étude présentée ici.
Dans une étude précédente (Camaioni, Aureli, Bellagamba et Fogel, sous presse), nous avons étudié cette transition en analysant les formats de communication mère-enfant et les actes communicatifs de l’enfant. Nous avons observé quatre enfants et leur mère en dyade deux fois par semaine, entre les âges de 10 à 24 mois. Notre principale objectif a été de suivre la transition développementale dans les formats de communication et les actes communicatifs pendant la deuxième année, en utilisant une étude longitudinale à cas multiples (cf. Fogel, 1990) et en appliquant des modèles hiérarchiques linéaires dans le but d’analyser les trajectoires développementales des formats et des actes communicatifs.
Utiliser le concept de formats (Fogel, 1993) et d’analyse de formats (Fogel, 1990) nous a permis de spécifier des périodes pendant lesquelles il y a des expériences intersubjectives partagées entre mère et enfant concernant les thèmes attentionnels, conventionnels et symboliques. En ce qui concerne les trajectoires, nous avons confirmé nos hypothèses concernant les séquences développementales puisque les formats attentionnels, qui prédominent de façon précoce, sont progressivement remplacés par des formats symboliques. Le fait que les formats conventionnels deviennent prédominants au milieu de cette période développementale pour chaque dyade et, décroît ensuite, nous a conduit à supposer que les formats conventionnels constituent une « passerelle » développementale entre communication attentionnelle et symbolique. Lorsque nous avons examiné les actes communicatifs de l’enfant – c’est-à-dire les gestes déictiques et représentationnels, les vocalisations et les mots – nous avons trouvé un changement significatif avec l’âge pour tous les types d’actes, à l’exception des vocalisations systématiques. Dans le cas des gestes représentationnels, ce changement a un profil en U inversé qui suggère à nouveau que ces gestes représentationnels peuvent constituer une passerelle développementale entre le mode pré-symbolique de l’expression des significations et le mode symbolique.
 
OBJECTIFS DE LA RECHERCHE
 
 
Dans la présente étude, six dyades mère-enfant ont été observées, les quatre dyades déjà analysées dans la précédente étude et deux dyades supplémentaires. Toutes les dyades ont été observées entre les âges de 10 à 24 mois, en utilisant une méthode à cas multiples. À travers une investigation détaillée de ces multiples cas observés de façon intensive, nous avons l’intention (A) de confirmer sur un échantillon plus important les trajectoires développementales pour les formats mère-enfant et les actes communicatifs de l’enfant déjà trouvées dans nos précédentes études ; (B) d’analyser la relation spécifique entre les différents types de formats et les différents types d’actes communicatifs ; (C) d’examiner si et comment les enfants diffèrent dans leurs profils et leurs rythmes développementaux en ce qui concerne les gestes représentationnels et les mots.
 
MÉTHODE
 
 
Sujets et procédure
Six enfants (trois filles et trois garçons) ont été filmés deux fois par semaine en interaction avec leur mère dans une salle de jeux expérimentale. Tous les enfants sont nés à terme, et, sauf un sont les derniers nés. Les familles sont américaines, de classe moyenne, non séparées, les deux parents vivants à la maison. Une mère et son enfant sont noirs, les autres non. Toutes les familles parlent l’anglais américain. Les observations ont commencé lorsque les enfants avaient 10 mois et ont continué jusqu’à ce qu’ils aient 24 mois. Deux dyades ont été observées au cours des 30 sessions possibles. Les autres, respectivement 26, 27, 28, 29 sessions. Chaque session avait une durée de dix minutes. Les enfants et leur mère étaient assis ensemble sur une petite table pour enfant. Des jouets appropriés à leur âge (incluant deux téléphones en plastique, une dînette, un baigneur avec un berceau, une bouteille et une brosse et un puzzle en bois) étaient disponibles dans une boîte à jouets à côté de la table. Mères et enfants étaient libres de choisir n’importe quel jouet, mais les mères étaient tenues de ne prendre qu’un seul jouet à la fois.
Codages des observations
Deux façons différentes de coder ont été élaborées pour analyser, respectivement, les formats de communication des dyades et les actes communicatifs de l’enfant. Le premier codage comprend quatre types de formats qui mesurent le niveau d’activité partagée par la mère et l’enfant, c’est-à-dire partage de l’attention, partage de conventions, partage de symboles et non partagés. Le second codage est utilisé pour catégoriser les actes qu’ils soient gestuels ou vocaux/verbaux. Les gestes sont catégorisés en déictiques et représentationnels, et les actes vocaux/verbaux en vocalisations systématiques, protomots et mots (voir tableau 1 pour des définitions opérationnelles et des exemples).
Le début et la fin de chaque format et de chaque acte, gestuel et verbal, ont été enregistrés. Dans le cas des mots, la cotation a été comparée aux transcriptions écrites des productions verbales de l’enfant.
Pour mieux examiner les gestes représentationnels et les mots, on a élaboré deux nouveaux codages. Dans le premier, les gestes représentationnels ont été scindés en conventionnels, prédicatifs et nominaux selon leur signification (Acredolo et Goodwyn, 1988 ; Iverson, Capirci et Caselli, 1994 ; voir tableau 2 pour des définitions opérationnelles et des exemples). Dans le second, les mots ont été classés en six catégories : conventionnels, prédicatifs, noms, « personnels » (noms propres et pronoms personnels), mots fonctionnels et déictiques (voir tableau 2 pour des définitions opérationnelles et des exemples). Les mots qui ne sont utilisés qu’en imitation n’ont pas été classés, même chose en ce qui concerne les mots inclassables en fonction de leur signification.
La fiabilité
La fiabilité a été évaluée séparément pour les formats et les actes communicatifs. Dans chaque cas, deux seconds codeurs, un chercheur et un étudiant diplômé, ont codé 10 % de la globalité de la bande vidéo correspondant à 12 sessions. Plus précisément, pour chaque dyade mère-enfant, une session a été échantillonnée au hasard pour chacune des trois tranches d’âge suivantes : 44 à 64 semaines, 65 à 84 semaines et 85 à 104 semaines.

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Pour les formats, comme la durée a été utilisée comme variable dépendante, le Kappa a été calculé sur l’accord des codeurs avec la catégorie du format codé par chaque second codeur. Pour les actes communicatifs, comme les fréquences ont été utilisées comme variables dépendantes, le Kappa a été calculé sur l’accord pour chacune des occurrences. Pour les quatre catégories de format, le Kappa moyen était de .75 pour la première période, .80 pour la seconde et .89 pour la troisième. Pour les trois catégories d’actes vocaux/verbaux (les vocalisations systématiques, les protomots et les mots), le Kappa moyen était de .70 pour la première période, .80 pour la seconde et .90 pour la troisième. Pour les trois catégories de gestes représentationnels (conventionnels, prédicatifs et nominaux) et les six catégories de mots (conventionnels, prédicatifs, noms, « personnels » (noms propres et pronoms personnels), mots fonctionnels et déictiques), les Kappas moyens ont été de .85 dans chaque période pour chaque cas. Pour les gestes déictiques et les gestes représentationnels, les pourcentages d’accord ont été calculés séparément pour chaque catégorie, en considérant les gestes relevés par deux observateurs et ceux relevés seulement par l’un d’eux. Dans les deux cas, le pourcentage d’accord a été supérieur de 90 % pour chacune des trois périodes.
À partir des enregistrements, les fréquences et les durées ont été calculées automatiquement et utilisées comme variables dépendantes. La variable indépendante a été l’âge en semaines. Comme les sessions d’observation pouvaient s’interrompre légèrement avant ou après dix minutes, les durées brutes ont été transformées en durées relatives selon les sessions. Les fréquences brutes ont été aussi transformées en fréquences par minutes.
Le traitement statistique
Pour tester la trajectoire développementale des formats de communication et des actes communicatifs, on a appliqué le modèle hiérarchique linéaire (HLM) en utilisant le logiciel MLwiN (Goldstein et al., 1998). Cette méthode est appropriée pour tester les formes de trajectoires développementales pour les données telles que les nôtres dans lesquelles des sujets sont observés fréquemment et durant une longue période (cf. Fogel, Massinger, Dickson, et Hsu, 1999). Le principal avantage de l’HLM sur les approches de régression ordinaires est que l’ensemble des modèles de groupe ou individuel peuvent être testés. Dans un premier temps, on a estimé les paramètres de régression pour le groupe de sujets dans son ensemble. Puis, les paramètres de régression pour chaque sujet ont été calculé en termes de variance intersujets à partir des paramètres du groupe.
La durée proportionnelle de chacune des quatre catégories de formats et les fréquences de chacune des quatre catégories d’actes communicatifs ont été utilisées, respectivement comme variable dépendante (réponse) pour être prédites par un modèle polynominal basé sur la variable indépendante (explicative), l’âge des enfants en semaines. Les formats non partagés se sont avérés de très faibles durées relatives et leur analyse n’a pas été poursuivie, les protomots étant très faibles ceux-ci ont été inclus dans les mots.
L’inclusion d’un intercept (terme constant) et du paramètre de premier ordre « âge » (terme linéaire) indique que le développement est mieux décrit par une tendance linéaire. L’inclusion d’un paramètre d’ordre supérieur (quadratique ou cubique) indique une tendance développementale curvilinéaire. Les paramètres sont ajoutés au modèle lorsqu’ils sont significatifs (test du Chi²). Ce procédé est répété jusqu’à ce que les paramètres d’ordre supérieur ne puissent être ajoutés au modèle.
 
RÉSULTATS
 
 
Considérant l’objectif A, nous nous attendions à confirmer les principaux résultats de notre précédente étude.
En examinant les trajectoires modélisées pour les formats, la figure 1 montre que les formats attentionnels prédominent dans les âges les plus précoces et décroissent, remplacés graduellement par les « formats » symboliques qui deviennent ensuite prédominants. Les formats conventionnels progressent puis régressent, représentant un profil en forme de U inversé. Ils sont à leur sommet à la moitié de la seconde année, et chevauchent partiellement dans cette période les deux autres formats. Pour donner les valeurs statistiques les plus importantes, l’estimation des termes linéaires est significative (p < 0.001) pour les formats attentionnels, conventionnels et symboliques (respectivement Chi² = 423.958 ; 12.073 ; 75.450 ; ddl = 1). Les estimations des termes quadratiques sont significatives (p < 0.001) pour les formats conventionnels et symboliques (respectivement Chi² = 33.772 et 11.607 ; ddl = 1). Et l’estimation des termes cubiques est significatives (p < 0.01) pour les « formats » symboliques (Chi² = 6.692 ; ddl = 1). Cet ensemble réplique nos résultats antérieurs confirmant que les formats conventionnels jouent un rôle de passerelle entre la communication attentionnelle et la communication symbolique dans les dyades mère-enfant.
IMGIMGIMGIMFFIG. 1. — Modèles hiérarchiques linéaires en fonction de l’âge pour les « frames » attentionnels partagés, conventionnels partagés et symboliques partagésNote : Les trajectoires développementales modélisées ont été basées sur des moyennes de groupes.
Au regard des trajectoires modélisées des actes communicatifs de l’enfant, la figure 2 montre que les gestes déictiques augmentent de façon linéaire sur l’ensemble des périodes d’âge considérées, alors que les gestes représentationnels augmentent dans les âges précoces, culminent et diminuent. D’autre part, les vocalisations systématiques ne changent pas avec l’âge, alors que les mots augmentent significativement de façon linéaire. Pour donner les indications statistiques essentielles, l’estimation du terme linéaire est significative (p < 0.0001) pour les gestes déictiques, les gestes représentationnels et les mots (respectivement Chi² = 155.250 ; 28.437 et 163.420 ; ddl = 1). L’estimation pour le terme quadratique est significative (p < 0.0001) pour les gestes représentationnels (Chi² = 28.437 ; ddl = 1). Et l’estimation pour le terme cubique est significative (p < 0.005) pour les mots (Chi² = 8.079 ; ddl = 1). Ainsi, nous confirmons nos résultats précédents selon lesquels les gestes déictiques fonctionnent comme des moyens utiles pour communiquer jusqu’à la fin de la deuxième année. Les gestes déictiques sont utilisés seuls ou en combinaison avec des mots, lesquels s’accroissent aussi de façon linéaire et rapide jusqu’à la fin de la deuxième année. Le fait que les gestes représentationnels montrent un profil en forme de U inversé peut être interprété dans le sens où les gestes représentationnels forment une passerelle dans la transition entre le mode pré-symbolique de l’expression des significations et le mode symbolique.
IMGIMGIMGIMFFIG. 2. — Modèles hiérarchiques linéaires en fonction de l’âge pour les gestes déictiques, les gestes représentationnels, les vocalisations systématiques et les motsNote : Les trajectoires développementales modélisées ont été basées sur des moyennes de groupes.
Considérant l’objectif B, qui concerne le lien entre les formats de communication mère-enfant et les actes communicatifs de enfant, la figure 3 montre les trajectoires développementales des formats conventionnels et symboliques pendant les deux mois précédents et suivants la production des cinq premiers types de mots. Comme le montre bien les figures, chaque enfant a atteint notre critère de production de mots (représenté par la ligne verticale croisant les deux profils) immédiatement après que les formats conventionnels se soient accrus et culminent, et pendant que les formats symboliques sont encore peu fréquents. Il semble que les formats conventionnels mère-enfant favorisent la compréhension par l’enfant des actes communicatifs symboliques. Ces nouvelles réalisations peuvent-elles favoriser la transition vers les formats symboliques dans la communication mère-enfant ? Si nous considérons les deux mois qui suivent immédiatement le critère, nous trouvons une image variable selon les dyades. Pour quatre d’entre elles (dyades 3, 4, 5 et 6), les formats conventionnels tendent à décroître et les formats symboliques commencent à augmenter ; alors que dans les deux restantes (dyades 1 et 2), les formats conventionnels diminuent mais les formats symboliques n’augmentent pas. Si on fait un examen plus minutieux des trajectoires brutes de ces deux dyades, on observe que les formats symboliques commencent à augmenter quelques semaines après la période de deux mois que nous avions choisi comme fenêtre d’observation.
Considérant l’objectif C, nous examinons, dans la dernière partie de cette section, les profils individuels d’actes gestuels et verbaux en fonction de l’âge. La vue synoptique représentée dans le tableau 3 montre des similarités et des différences entre les enfants. Concernant les aspects communs, le nombre total de type de gestes est plus faible, en comparaison au nombre total de type de mots (de 9 à 12 versus de 40 à 219). De plus, chez tous les enfants sauf un (sujet 2), le rapport types/occurrences est plus bas pour les gestes que pour les mots. Étant donné que ces rapports sont supposés refléter un vocabulaire limité, c’est-à-dire que les enfants produisent très fréquemment un petit nombre de types, cette limitation est plus visible pour les gestes que pour les mots.
En examinant les aspects plus qualitatifs, on a trouvé parmi les enfants une distribution similaire des catégories sémantiques dans le vocabulaire gestuel et verbal. Concernant les gestes (tableau 3, en haut), les prédicatifs correspondent à la catégorie la plus fréquente (de 50 à 61 % du répertoire total), suivi par les conventionnels (de 31 à 48 %) puis par les nominaux, qui restent peu fréquents (de 0 à 11 %). En ce qui concerne les mots (tableau 3, en bas), ils sont surtout distribués sur les trois premières catégories (conventionnels, noms et prédicatifs), alors que les « personnels » (noms propres et pronoms personnels) et les mots déictiques représentent à part égale une petite proportion du vocabulaire total, et les mots fonctionnels représentent la catégorie la moins représentée (de 2 à 10 %), comme prévu.
IMGIMGIMGIMFFIG. 3. — Developmental trajectories of conventional and symbolic frames before and after the criterion-age for every dyad
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Avec les similarités mentionnées ci-dessus, un degré élevé de variabilité individuelle est également présent (tableau 3). Les enfants diffèrent en fonction de l’âge sur les gestes et les premiers mots (pour les premiers gestes de : 10;2 – 12;3. Pour les premiers mots 10;2 – 14;2), le vocabulaire total (les types de gestes de 9 – 13 ; les types de mots : 40 – 219) et pour la variété du vocabulaire gestuel et vocal (le rapport types/occurrences dans les gestes : .07 – 0.32 ; rapport types/occurrences dans les mots : .17 – .49). Ils diffèrent également dans leur rythme de développement linguistique. Deux enfants (1 et 2) ne produisent pas de combinaisons complexes de mots avant la fin de leur deuxième année, alors que les quatre autres enfants (3, 4, 5 et 6) produisent leurs premières combinaisons à des âges assez différents (de : 17;25 – 21;19). Concernant les aspects qualitatifs, les enfants diffèrent surtout dans le domaine verbal. Le pourcentage de noms et prédicatifs dans le vocabulaire total est à peu près équivalant chez trois enfants (3, 4, et 6), alors que les noms sont plus nombreux que les prédicatifs chez deux enfants (1 et 2) et les prédicatifs sont supérieurs aux noms chez un enfant (5). De façon intéressante, les trois enfants qui montrent une distribution inégale des prédicatifs et des noms, c’est-à-dire une préférence stylistique, sont tous des garçons.

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TABLEAU 3. — Profils individuels dans l’utilisation des gestes représentationnels et des mots

En considérant maintenant le développement des gestes représentationnels et des mots sur l’ensemble de la période observée, des différences individuelles peuvent être éclairées par l’examen des trajectoires développementales relatives à deux enfants, respectivement : une fillette au développement rapide, « parleuse précoce » (sujet 4) et un garçon au développement lent et « parleur tardif » (sujet 1).
Pour le sujet 4, qui montre un commencement précoce des gestes et des mots (tous les deux à 10;2), le nombre de types de gestes et des occurrences restent assez bas au cours du temps. En revanche, le nombre de type de mots et d’occurrences augmentent nettement en fonction de l’âge et à peu près de manière régulière. Cette fillette montre précocement des combinaisons complexes de mots (âge 17;25). Si l’on considère les différentes catégories sémantiques du vocabulaire gestuel, la fillette montre d’emblée une préférence claire pour les prédicatifs sur toute la deuxième année. D’autre part, dans le répertoire verbal, les prédicatifs et les noms sont représentés de façon presque égale depuis le 15e mois (38 % et 35 % respectivement).
Pour le sujet 1, qui montre un commencement tardif des gestes et des mots (de 12;3 et 12;29 respectivement), le nombre de types de mots et d’occurrences augmentent avec l’âge, mais avec un rythme plus lent en comparaison avec le sujet précédent. Le nombre de types de gestes et d’occurrences changent également au cours du temps, augmentent, culminent et diminuent. Si l’on considère des différentes catégories sémantiques de la modalité gestuelle, ce garçon montre une préférence manifeste pour les prédicatifs entre 12 et 15 mois, et pour les gestes conventionnels à partir du 16e mois. Les nominaux sont complètement absents de son répertoire. Dans le domaine verbal, les mots conventionnels sont la seule catégorie sémantique produite jusqu’au 16e mois, alors que les noms deviennent le type de mot le plus commun après cet âge (47 %).
 
DISCUSSION
 
 
La transition développementale clé que nous avons examiné est l’émergence de la communication symbolique dans la deuxième année de vie, l’utilisation chez l’enfant de mots et de gestes à des fins de communication. En conduisant des observations intensives avant, pendant et après cette transition développementale chez six sujets, nous avons essayé de capter la dynamique de changement à deux niveaux, chez l’enfant lui-même et au sein des dyades mère-enfants.
À propos de notre première hypothèse, nous confirmons la trajectoire développementale trouvée dans notre étude précédente pour les formats mère-enfants et les actes communicatifs de l’enfant. En particulier, nous avons identifié les formats conventionnels et les gestes représentationnels comme jouant un rôle crucial dans la transition développementale qui conduit à l’émergence du symbole. Ce résultat suggère que « les symboles n’émergent pas d’une réorganisation cognitive dans l’esprit de l’enfant. En revanche, enfants et adultes co-construisent une forme de “passerelle” de communication – formats conventionnels et actes – qui sont à mi-chemin entre un cadre d’attention conjointe et la relation arbitraire sens/référent » (Camaioni, Aureli, Bellagamba et Fogel, sous presse).
Pour la deuxième hypothèse de cette étude, nous avons trouvé que les formats conventionnels augmentent et culminent dans les deux mois qui précéèdent le commencement réel des mots pour chaque enfant. Par conséquent, nous considérons que les formats conventionnels favorisent l’acquisition chez l’enfant des actes symboliques à des fins de communication, dans la mesure où ils jouent un rôle central durant la période où l’enfant est confronté activement à la tâche d’élaboration des symboles pour communiquer. D’autre part, dans les deux mois suivants l’âge auquel chaque enfant cherche ses « cinq premiers mots », les formats conventionnels tendent à diminuer et les formats symboliques commencent à augmenter dans nos dyades. Cela suggère que l’engagement mutuel de la mère et de l’enfant dans les formats symboliques peut avoir été amorcé par la nouvelle compréhension des symboles par l’enfant.
Au sujet de la troisième hypothèse de notre étude, nous avons trouvé que la variabilité individuelle est élevée concernant la production de types de mots et de types de gestes, la diversité du vocabulaire gestuel et vocal, et le rythme du développement linguistique. Cependant, tous les enfants que nous avons examiné ont eu un plus grand nombre de mots différents que de gestes différents dans leur répertoire, et donc montrent davantage de redondance dans leur utilisation de gestes que dans leurs utilisations de mots. La moitié des enfants montrent une préférence de style, favorisant soit les noms soit les prédicatifs dans leur usage des mots. Chez les trois autres enfants, la distribution des mots à travers les différentes catégories sémantiques, et spécialement entre les noms et les prédicatifs, est assez équilibrée. Il est intéressant de noter qu’un des enfants au développement lent et « parleur tardif » a un « style référentiel » (cf. Hampson et Nelson, 1993) dans l’utilisation des mots, il montre une nette préférence pour les noms. D’autre part, l’enfant au développement plus rapide et « parleuse précoce » dans notre échantillon a une distribution presque égale des noms et des prédicatifs dans son vocabulaire.
Ce travail a reçu les fonds de l’Université di Roma « La Sapienza » (Progetti di ricerca Ateneo, 1998 & 2000) attribués au premier auteur. Nous remercions l’équipe de recherche et particulièrement Francesca Bellagamba pour le codage et Fabio Presaghi pour les analyses statistiques.
 
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·  Iverson, J., Capirci, O., Caselli, M. C., 1994. From communication to language in two modalities. Cognitive development, 1, 23-43.
 
NOTES
 
[1] Le terme frame a été introduit par Alan Fogel auquel les auteurs de l’étude se réfèrent explicitement. Il a été traduit ici par « format », dont l’usage est devenu commun en France à la suite des publications de Bruner. Ce choix a été fait prenant en compte le jugement d’A. Fogel, lui-même considérant que « Bruner’s use of the term “format” is similar to consensual frame : the social patterning that results from negociated co-construction » (A. Fogel (1993). Two principles of communication. Co-regulating and framing. In J. Nadel & L. Camaioni (Eds). New perspectives in early communication development. London : Routledge, p. 19) NdT.
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