2002
Enfance
Production et coordination des termes spatiaux entre 6 et 9 ans
Frédérique Robin
UFR de Psychologie, Équipe de recherche « Activités cognitives, développement et contextes », Chemin de la Censive du Tertre, BP 81227, 44312 Nantes Cedex 3. E-mail : frederique. robin@ humana. univ-nantes. fr.
Cette recherche s’intéresse à la production des termes spatiaux dans la description de configurations spatiales, chez des enfants âgés de 6 à 9 ans. La tâche consiste à décrire l’emplacement d’objets familiers disposés sur un damier à 6 cases. L’objectif est de mettre en évidence l’articulation entre le développement cognitif dans la construction des rapports spatiaux (topologique, projectif, euclidien) et le développement linguistique dans l’utilisation des termes spatiaux (droite/gauche ; en haut / en bas). L’analyse des descriptions indique que les enfants, de 6 à 9 ans, mettent en place des stratégies sémantiques de localisation spatiale. Ces stratégies constituent une étape intermédiaire dans l’ajustement progressif des capacités cognitives et linguistiques à coordonner l’utilisation de termes spatiaux dans un système de référence euclidien.
Mots-clés :
Étude développementale, Localisation spatiale, Termes spatiaux, Référence spatiale.
Production and coordination of spatial terms from 6 to 9 years old
This research focused on the production of spatial terms in the description of spatial configuration by children aged 6 to 9 years. The task is to describe locations of familiar objects on a 6-square matrix. The aim is to highlight the connection between cognitive development in the elaboration of spatial systems (topological, projective, euclidean) and linguistic development in the use of spatial terms (right/left ; above/below). Descriptions analysis shows that children, from 6 to 9 years, use semantic strategies for spatial location. These strategies appear as an intermediate step in the progressive adjustment of cognitive and linguistic capacities to coordinate spatial terms in euclidean system.
Keywords :
Developmental study, Spatial location, Spatial terms, Spatial reference.
La présente recherche s’inscrit dans un débat général qui soulève la question de l’articulation entre développement des capacités linguistiques et cognitives (Robin & Roland, 1997). L’objectif est de mettre en évidence la manière dont se coordonnent ces savoirs dans une tâche de description de configuration spatiale, et ce à la lumière des résultats recueillis selon deux approches : la théorie du développement de Piaget et Inhelder (1947) et la psycholinguistique développementale (Piérart, 1979 ; Verjat, 1991 ; 1994).
La construction des systèmes de référence
Selon Piaget et Inhelder (1947), l’acquisition de la connaissance spatiale repose sur la construction des systèmes de référence topologique, projectif, euclidien. Chacun de ces systèmes est une étape de l’intégration des relations spatiales entre les objets, au cours du développement de l’individu. La construction des rapports projectifs, notamment, suppose la coordination et la décentration des points de vue (par exemple, distinguer sa propre « droite » de celle de son interlocuteur, dans une situation de face-à-face). En parallèle à la construction du système projectif s’élabore le système euclidien. Ce dernier permet de situer tout objet en relation avec d’autres selon trois dimensions : sagittale, verticale, latérale. La construction de ce système de coordonnées ainsi que des notions physiques de verticalité et d’horizontalité débute vers 7-8 ans, en fonction des notions opératoires. Cependant, ce n’est qu’à partir de 9 ans, que la verticale et l’horizontale constituent un système de coordonnées. La conception des rapports spatiaux est principalement étudiée par Piaget sur la base de productions graphiques ou de reconstructions effectuées par les enfants, ou à partir d’autres tâches qui visent à tester l’élaboration de ces rapports dans le cadre du développement cognitif. Ainsi, de 3 à 5-6 ans, se mettent en place les rapports spatiaux élémentaires, qualifiées de topologiques par Piaget. Ce n’est qu’entre 7 et 9 ans que les notions de verticale et d’horizontale sont construites, tandis que l’espace euclidien ne s’achève que vers 9 ans, car il résulte, en quelque sorte, de la mise en correspondance des rapports topologiques puis projectifs. En fait, cet espace euclidien peut être comparé à une matrice dans laquelle tous les objets sont disposés en correspondance biunivoque les uns avec les autres. Les termes spatiaux susceptibles d’exprimer ce type de relation sont, parmi les plus courants : devant/derrière ; en haut / en bas ou au-dessus / au-dessous ; à droite / à gauche.
L’acquisition des termes spatiaux
Piérart (1979) et Verjat (1991 ; 1994) ont dressé un tableau de l’acquisition des différents termes comme : sur, sous, dans, entre, au milieu de, au-dessus, au-dessous, devant, derrière, à gauche, à droite, etc. Cependant, l’emploi de ces termes est principalement examiné en fonction de leur opposition comme : devant/derrière. Dans une tâche de description de scène, Piérart (1979) relève qu’à 3 ans, les termes comme « à côté de », sont utilisés pour marquer une opposition dans une relation de voisinage. À partir de 6 ans, « à côté de » possède alors le sens de proximité, mais son utilisation est restreinte à une localisation sur le plan latéral. En ce qui concerne l’utilisation de termes exprimant la dimension verticale, dès 3 ans, on voit apparaître une seule opposition « sur/en dessous de » ; l’opposition « au-dessus de / au-dessous de » n’apparaît que vers 6 ans. Les termes relatifs à la dimension sagittale sont acquis plus précocement, « derrière » est acquis aux environs de 2 ans et avant « devant », mais dès 3 ans, les deux termes s’organisent l’un en fonction de l’autre. Ce n’est que vers 8 ans que l’emploi de « devant » et « derrière » se rapproche de celui des adultes, indépendamment de l’objet référent, mais se fondant sur le point de vue du sujet (dimension projective). Il s’avère que la dimension sagittale exprimée par les termes « devant/derrière » est maîtrisée plus précocement que la dimension latérale (droite/gauche). Selon Verjat (1994), ce décalage s’expliquerait par « l’organisation corporelle ». En effet, l’enfant aux environs de 2-3 ans sait désigner la partie « devant/derrière » de son corps mais ne peut identifier les parties latérales que vers 5-6 ans. Les caractéristiques asymétriques des dimensions spatiales (devant/derrière en haut / en bas) facilitent la structuration spatiale, contrairement aux caractéristiques symétriques de la dimension latérale. Lurçat (1976) souligne que ce n’est qu’entre 8 et 9 ans que l’enfant reconnaît, sans incertitude, quelle est la partie droite et la partie gauche de son corps. En effet, il existe des critères objectifs pour définir précisément les orientations verticales et frontales (la gravité pour le premier et la direction du déplacement et du regard pour le second) alors que la définition de la latéralité est plus complexe et ne peut être reliée à des critères aussi stables (Clark, 1973 ; Klein, 1983 ; Vandeloise, 1986). En conclusion, les enfants maîtrisent d’abord les termes spatiaux exprimant une orientation verticale, puis ceux désignant une orientation frontale et latérale (Piérart, 1979).
Les perspectives spatiales
La perspective (appelée aussi, selon les auteurs : cadre ou point de référence) joue un rôle crucial dans l’acquisition des termes spatiaux. La localisation des objets dans l’espace s’effectue en fonction d’un cadre de référence. Selon Taylor et Tversky (1996), le cadre de référence doit inclure une origine qui en principe est l’un des interlocuteurs : le descripteur ou le récepteur. Les localisations des objets sont alors décrites en mettant en relation les termes « devant, derrière, droite, gauche » relativement à l’individu (l’origine) et l’objet de référence. Levinson (1996) a proposé une classification des cadres de référence :
1 / Le cadre déictique est centré sur l’observateur. Cette perspective implique la prise en compte de l’orientation de cet observateur. Le système déictique permet de localiser un objet cible par rapport à un objet référent en tenant compte des propriétés spatiales (devant, derrière, droite, gauche) de l’observateur. Le cadre de référence est déictique car la relation entre la cible, le référent et l’observateur est ternaire : « L’arbre est à gauche de la maison. » Dans ce cas, la prise en compte de la perspective du locuteur est nécessaire à la compréhension de l’énoncé.
2 / Le cadre intrinsèque est lié à l’objet. Les relations spatiales sont exprimées en fonction de l’objet. L’usage des expressions spatiales est alors dépendant des propriétés spatiales intrinsèques des objets. Cela dit, le point de référence peut aussi être une personne. Le cadre de référence intrinsèque permet de localiser un objet cible en fonction des propriétés intrinsèques de l’objet référent (relation binaire) « l’arbre est devant l’oiseau », qui devient dans un système déictique : « l’arbre est à gauche de l’oiseau ». Pour comprendre cet énoncé, il est nécessaire que l’objet référent (oiseau) ait des propriétés intrinsèques comme un devant, un derrière.
3 / Le cadre extrinsèque consiste à appliquer un système de coordonnées externe à la scène. Par exemple, il s’agit de localiser un objet cible par rapport à un objet référent à l’aide de termes comme « nord, sud, est, ouest ». Ce système présuppose ici la connaissance des points cardinaux.
Au cours de son développement, l’enfant maîtrise successivement le système déictique (référentiels égocentriques selon la terminologie de Piaget, où la position de l’objet est définie par rapport à celle du locuteur), puis le système intrinsèque ou extrinsèque (référentiels exocentriques, où la position de l’objet est définie par rapport à un référent extérieur au sujet, par exemple, un objet de l’environnement faisant office de repère). Il est clair que ces deux systèmes de référence déictique-intrinsèque ne sont pas équivalents en termes de complexité cognitive. La perspective déictique est basée sur la perception du corps du locuteur. En revanche, la perspective intrinsèque est une transposition de la perspective déictique en fonction de l’orientation de l’objet et correspond à la construction du système de référence projectif.
Les stratégies de linéarisation de la description
La production de descriptions de configuration spatiale sollicite des capacités de planification du discours. La difficulté de la tâche, pour le descripteur, consiste à choisir l’ordre dans lequel les différentes parties de l’objet à décrire vont être intégrées dans son discours. Cette prise de décision s’avère particulièrement importante. En effet, de nombreux résultats expérimentaux attestent que les difficultés de traitement rencontrées par le récepteur sont souvent dues à une organisation inadéquate ou inattendue du discours (Denis et Denhière, 1990 ; Foos, 1980 ; Mani et Johnson-Laird, 1982).
Un nombre important de recherches développementales se sont centrées sur l’étude des compétences communicatives de l’enfant. Elles examinent des situations où les sujets produisent un discours linéaire qui décrit des entités dont la structure est temporelle (un itinéraire). Ces travaux soulignent que seulement vers 8-10 ans, les enfants sont capables de produire des descriptions exhaustives. En effet, à cet âge, l’utilisation du vocabulaire spatial projectif (dessus / dessous ; droite / gauche) permet de lever les ambigu ïtés de la description (Lloyd, 1991 ; Waller, 1986 ; Waller et Harris, 1988 ; Weissenborn, 1980). Cependant, lors de la description d’un itinéraire, le choix de l’ordre dans lequel l’information doit être transmise est naturellement imposé par l’ordre d’apparition des différents événements. En revanche, il existe beaucoup moins de contraintes sur l’ordre dans lequel doivent être décrites les différentes parties, par exemple, d’une configuration spatiale. La description peut commencer à partir de chacun des points de la configuration et il existe, à partir de chaque point, un grand nombre d’ordres de descriptions possibles. Il m’a donc paru utile d’aborder la question de la production de discours descriptifs afin de mettre en évidence, au cours du développement de l’individu, l’apparition de stratégies de linéarisation.
Pour la présente étude, le paradigme expérimental utilisé par Denis et Denhière (1990) a été adapté. Dans leur étude, ces auteurs ont présenté à des sujets adultes la carte d’une île imaginaire (de forme rectangulaire) contenant six lieux géographiques. Les sujets avaient pour tâche de décrire cette île de telle sorte qu’une autre personne puisse la reproduire à partir de leur description. L’analyse a porté sur l’ordre dans lequel les lieux étaient introduits dans la description. Les auteurs ont identifié une grande variété de stratégies descriptives, dont la majorité reflètent une stratégie de linéarisation horizontale : de haut en bas et de la gauche vers la droite. Ainsi, il s’avère que les descriptions de configurations spatiales ne sont pas des listes désorganisées d’éléments, mais les stratégies mises en œuvre, aussi bien en situation de production que de compréhension, sont indispensables à l’établissement d’une communication efficace.
2 / objectifs et hypothèses
En résumé, les travaux menés jusqu’à présent mettent en relation l’acquisition des termes spatiaux avec la construction des systèmes de référence (topologique, projectif) ou bien avec la représentation des perspectives (déictique et intrinsèque). Cependant, les termes spatiaux étudiés ne codent qu’une dimension, soit latérale (à gauche, au milieu, à droite) soit verticale (au-dessus / au-dessous, en haut / en bas), soit frontale (devant / derrière). Or, il semblait utile de s’interroger sur la construction des termes spatiaux et leur utilisation dans un système de référence euclidien. La production adéquate et combinée des termes « à gauche - à droite - au milieu » et « en haut - en bas » co ïncide-t-elle avec la conception achevée vers 9 ans du rapport euclidien, comme l’ont suggéré Piaget et Inhelder (1947) ? Quelles sont alors les étapes de cette construction au niveau lexical ? La question se pose également de savoir si les compétences linguistiques des enfants à produire des descriptions exhaustives s’accompagnent d’un enrichissement et d’une précision du vocabulaire spatial, mais aussi de la mise en place de stratégies discursives efficaces.
L’examen des résultats recueillis par les approches cognitivistes et psycholinguistiques (Piaget & Inhelder, 1947 ; Piérart, 1979 ; Verjat, 1994) soulève l’hypothèse générale de la conjonction du développement cognitif et linguistique. Plus précisément, nos prédictions sont les suivantes : avant 7-8 ans, la représentation topologique de l’espace devrait s’exprimer à travers les termes « à côté de », pour ce qui est de la dimension latérale, et des termes « au-dessus / au-dessous » pour la dimension verticale (dans une relation de proximité). À cet âge, il est supposé que l’enfant ne sera pas en mesure d’associer ces termes pour exprimer et construire une relation coordonnée entre deux axes, vertical et horizontal. C’est seulement à partir de 8 ans, lors de l’élaboration du système projectif, associée à l’acquisition des termes « droite/gauche », que les enfants devraient être en mesure de produire des descriptions exhaustives. Ainsi, cette compétence refléterait la coordination des expressions et des dimensions spatiales sur des axes coordonnés. Cependant, les termes exprimant la dimension verticale « au-dessus / au-dessous ou en haut / en bas », selon une perspective projective, devraient être maîtrisés avant les termes exprimant la dimension latérale « à droite / à gauche ». En outre, des régularités devraient apparaître dans la structure des productions entre 6 et 9 ans. La stratégie dominante relevée dans les productions d’adultes « linéarisation horizontale » devrait apparaître dans la structure des productions dès l’âge de 6 ans, marquant l’influence culturelle du sens de la lecture. L’apparition de cette stratégie devrait être de plus en plus systématique avec l’âge, pour atteindre, à 9 ans, une fréquence d’utilisation semblable à celle des adultes. Enfin, le développement des capacités cognitives et linguistiques évoquées ci-dessus, est supposé affecter le nombre de descriptions exhaustives produites avec l’âge.
Sujets
Soixante-dix-neuf enfants issus d’une école maternelle et d’une école primaire ont participé à l’expérience. Tous les enfants sont de langue maternelle française et non redoublants. Ils sont répartis en quatre groupes d’âges :
- 1 / 20 enfants de grande section de maternelle ; âge moyen = 5;8 ans (9 filles et 11 garçons) ;
- 2 / 19 enfants de cours préparatoire ; âge moyen = 6;6 ans (9 filles et 10 garçons) ;
- 3 / 20 enfants de cours élémentaire 1re année ; âge moyen = 7;4 ans (9 filles et 11 garçons) ;
- 4 / 20 enfants de cours élémentaire 2e année ; âge moyen = 8;6 ans (9 filles et 11 garçons).
Matériel
Le matériel est composé d’un damier d’entraînement comportant quatre cases. Dans chacune d’elles se trouve l’image d’un objet familier, représenté en noir et blanc (une maison, une paire de lunettes, un arbre et un bateau). Dans la phase-test, un deuxième damier a été construit, comprenant six cases. Dans chacune des cases se trouve l’image d’un objet familier, représenté en couleur (un papillon, un toboggan, un vélo, une pomme, une chaise et une paire de ciseaux). Les images utilisées proviennent de jeux de loto, familiers aux enfants. La familiarité des référents des dessins et des dessins eux-mêmes a été contrôlée, en demandant systématiquement aux enfants de dénommer les objets représentés sur les images avant les phases d’entraînement et de test.
Procédure
Les sujets devaient effectuer une tâche de production où ils décrivaient l’agencement spatial des différents objets du damier, de manière à ce qu’une autre personne, qui n’a jamais vu ce damier, puisse le reproduire sans faire d’erreur, à partir de sa description enregistrée. Le damier était placé devant l’enfant. Avant la phase-test, les sujets exécutaient la tâche avec le damier d’entraînement afin de s’assurer qu’ils avaient bien compris la consigne. Ainsi, seulement après la phase d’entraînement, l’expérimentateur montrait à l’enfant ce que donnait la reconstruction du damier à partir de sa description. Aucun « feed-back » n’était donné au cours de la phase-test. Les sujets n’avaient aucune contrainte temporelle pour produire leur description. La passation était individuelle, et les descriptions étaient enregistrées sur magnétophone.
4 / résultats concernant l’exhaustivité des descriptions
Les productions des enfants ont été évaluées par un groupe de 10 adultes qui devaient juger de l’exhaustivité de chacune des descriptions, c’est-à-dire, permettaient-elles ou non à un auditeur ou lecteur de mettre à leur emplacement correct les objets dans chaque case du damier. Les juges examinaient les descriptions sans avoir vu au préalable le damier décrit. Chaque description évaluée comme correcte par l’ensemble des juges (N = 10) recevait 1 point, et 0 point dans le cas contraire (voir tableau 1).
TABLEAU 1. — Proportion (en gras) et nombre (entre parenthèses) de descriptions exhaustives du damier en fonction de l’âge
L’analyse de variance des scores (S < G4 >) révèle un effet significatif du facteur âge (F(3,75) = 17,07 ; p < .0001). Cet effet est principalement dû à la faible performance des enfants de 6 ans. La qualité des descriptions, c’est-à-dire leur exhaustivité, augmente avec l’âge. Les performances des enfants de 6 ans sont significativement différentes de celles des enfants de 7 ans (t(37) = 3,37 ; p < .001). De 7 à 9 ans, l’évolution des performances est lente et progressive. Elle ne laisse apparaître de différence significative ni entre 7 et 8 ans, ni entre 8 et 9 ans. En revanche, les performances des enfants de 9 ans sont significativement supérieures à celles des enfants de 7 ans (t(38) = 3,16 ; p < .003). Aucune différence n’apparaît entre les sujets masculins et féminins, pour tous les âges.
5 / les stratégies de linéarisation
En reprenant la typologie des stratégies de linéarisation mise en place par Denis et Denhière (1990), 10 stratégies ont été identifiées et classées dans 5 catégories (voir tableau 2 et tableau 3).
TABLEAU 2. — Les stratégies de linéarisation.
TABLEAU 3. — Proportion (en gras) et nombre (entre parenthèses) de sujets par stratégie de linéarisation (5), en fonction de l’âge
Une comparaison a été effectuée en ne tenant compte que des stratégies utilisées par au moins 10 % des sujets (voir tableau 4).
TABLEAU 4. — Proportion (en gras) et nombre (entre parenthèses) de sujets pour les stratégies « continue » et « lecture », en fonction de l’âge
La valeur corrigée du x2 indique que les choix des stratégies de linéarisation diffèrent selon l’âge (x2 = 19,10 ; p < .001, ddl = 3). La variété des patterns descriptifs diminue avec l’âge croissant. En effet, dès 7 ans, les stratégies descriptives sont massivement influencées par l’apprentissage de la lecture, pratique qui semble inclure un automatisme dans l’exploration des configurations spatiales. La stratégie de linéarisation continue (localisation des objets les uns à la suite des autres sans introduire de nouveau point d’ancrage) est préférentiellement utilisée par les enfants de 6 ans, soit 40 % (dont 20 % sont strictement circulaires et 20 % de type boustrophédon : exploration verticale continue sans nouveau point d’ancrage). Cette stratégie disparaît à 7 ans, puis elle est très peu représentée à 8 et à 9 ans. Le choix de la stratégie « Lecture » (exploration horizontale avec un retour à la ligne marquant un nouveau point d’ancrage) est relativement faible à 6 ans, soit 30 %. La fréquence d’utilisation de cette stratégie augmente significativement dès 7 ans (95 %) et reste élevée à 8 ans (85 %) et 9 ans (80 %). En outre, ces choix sont significativement différents du hasard : à 7 ans (x2 = 10,30 ; p < .002, ddl = 1) ; à 8 ans (x2 = 8,44 ; p < .01, ddl = 1) ; à 9 ans (x2 = 6,04 ; p < .02, ddl = 1).
Conformément à nos prédictions, la probabilité de mise en œuvre de la stratégie de linéarisation horizontale augmente systématiquement avec l’âge, de 6 à 9 ans, et marque l’empreinte culturelle de l’apprentissage de la lecture.
6 / IDENTIFICATION DES STRATÉGIES LINGUISTIQUES
L’analyse des descriptions révèle une diversité des termes spatiaux utilisés isolément et de leur combinaison. Au total, 5 stratégies linguistiques ont été identifiées (voir tableau 5).
TABLEAU 5. Proportion (en gras) et nombre (entre parenthèses) de sujets par stratégie linguistique (5), en fonction de l’âge
La stratégie « Énumération » consiste à mentionner le nom des objets présents sur le damier sans utiliser de termes spatiaux. La stratégie « Axe horizontal » localise l’objet cible sur une seule dimension : horizontale. La stratégie « Combinaison axe horizontal et axe vertical » exprime la relation spatiale sur les deux dimensions. Les termes spatiaux sont codés comme indéterminés lorsque la relation spatiale est ambiguë et conduit, au moins, à deux localisations possibles de l’objet cible. L’indétermination est exprimée à l’aide des termes « à côté de » et « en face de » pour situer les objets sur un axe horizontal et vertical, respectivement. En revanche, les termes sont codés comme déterminés lorsqu’il n’y a pas d’ambigu ïté sur la localisation de l’objet cible. Quant à la stratégie de quadrillage, elle consiste à décrire le damier comme un espace pourvu de coordonnées : une matrice. Cette stratégie est soit « complète », soit « mixte » (voir tableau 5, stratégies 4 et 5).
Les stratégies qui sont utilisées par au moins 10 % des sujets ont été retenues pour l’analyse statistique du x2. Nous avons classé les productions contenant des termes spatiaux semi-déterminés pour l’axe horizontal du type : « À côté, à gauche » dans la catégorie « Combinaison axe horizontal et axe vertical », car ces descriptions ne posent pas d’ambigu ïté concernant la localisation de la cible (voir tableau 6).
TABLEAU 6. — Proportion (en gras) et nombre (entre parenthèses) de sujets par stratégie linguistique (4), en fonction de l’âge
La valeur corrigée du x2 révèle une dépendance significative entre l’âge et les stratégies linguistiques (x2 = 33,37 ; p < .001, ddl = 9). Ce résultat s’explique principalement par la stratégie d’énumération majoritairement adoptée par les enfants de 6 ans, soit 70 %. L’inclination des enfants de 6 ans à préférer la stratégie d’énumération aux autres stratégies diffère significativement d’un choix aléatoire (x2 = 17,96 ; p < .001, ddl = 3). En outre, la proportion de sujets qui adoptent cette stratégie décroît significativement avec l’âge, et ce choix ne diffère pas du hasard pour les autres groupes d’âges. Contrairement à nos hypothèses, les enfants de 6 ans ne produisent pas ou très peu de termes spatiaux (même indéterminés « à côté de ») pour exprimer une relation spatiale. Néanmoins, indépendamment de la nature des termes (indéterminés ou déterminés), une proportion de sujets certes faible (15 %), tentent d’expliciter les relations spatiales entre les objets sur les axes horizontal et vertical (voir tableau 5, stratégie 3).
La comparaison des choix entre les enfants de 6 et 7 ans est significative (x2 = 19,47 ; p < .001, ddl = 3) et s’explique par la stratégie d’énumération, dominante à 6 ans, et l’absence de stratégies préférentielles à 7 ans. En effet, à 7 ans, la stratégie d’énumération diminue considérablement : 26 %. L’emploi des termes indéterminés « à côté de » disparaît des descriptions. La dimension latérale est exprimée par des termes déterminés : 21 % (voir tableau 5), et ces sujets ne mentionnent pas la relation verticale entre les objets. En revanche, 37 % utilisent des termes déterminés pour exprimer les relations horizontale et verticale entre les objets. L’apparition de ces nouvelles stratégies linguistiques co ïncide avec la découverte de l’horizontale et de la verticale, en moyenne vers 7-8 ans, lors de l’apparition des opérations concrètes (Piaget & Inhelder, 1947, chap. XIII, p. 435). Il semble donc qu’à 7 ans, l’articulation entre savoir linguistique et savoir cognitif permet d’utiliser des référents spatiaux non ambigus pour exprimer la coordination des axes vertical et horizontal. La majorité de ces descriptions sont d’ailleurs jugées exhaustives. Enfin, 15 % des sujets adoptent un vocabulaire spatial déterminé qui s’accompagne d’un changement de perspective : de déictique, elle devient extrinsèque (voir tableau 5). Plus précisément, 10 % des sujets appliquent au damier une structure numérique pour localiser les objets « dans la 1re case..., 6e case » (quadrillage complet) ; 5 % des sujets combinent cette stratégie : numérique pour la dimension latérale et utilisation de termes spatiaux déterminés pour la dimension verticale (quadrillage mixte). Ces stratégies de quadrillage apparaissent uniquement dans les productions des sujets masculins (3/10 garçons contre 0/9 filles). Au total, à 7 ans, 47 % des enfants introduisent dans leur description une dimension projective, et ces descriptions sont jugées exhaustives par les adultes. Le vocabulaire spatial produit par ces enfants rend compte de la précocité (dès 7 ans) de la construction effective de la coordination spatiale. En outre, l’utilisation d’une perspective extrinsèque met en évidence les capacités des enfants de 7 ans à appréhender l’espace, non seulement d’un point de vue topologique strictement déictique, mais aussi d’un point de vue projectif et euclidien.
Entre 7 et 8 ans, les stratégies adoptées ne sont pas statistiquement différentes (x2 = 6,59 ; p < .10, ddl = 3). Cependant, les enfants de 8 ans préfèrent la stratégie de quadrillage 45 %, bien que ce choix ne soit pas différent du hasard (x2 = 5,08 ; p < .10, ddl = 3). L’augmentation de la proportion de sujets qui adoptent cette stratégie à 8 ans (45 % contre 16 % à 7 ans) se fait au détriment de la stratégie associant les termes spatiaux (20 % à 8 ans contre 37 % à 7 ans). La mise en place de cette nouvelle stratégie permet aux enfants de 8 ans de répondre correctement à la tâche demandée (70 % de descriptions correctes à 8 ans, contre 47 % à 7 ans). Toutefois, comme à 7 ans, cette stratégie de quadrillage est principalement adoptée par les sujets masculins (7/11 garçons contre 2/9 filles).
La stratégie d’énumération a pratiquement disparu des productions des enfants de 8 ans : 15 %. La localisation des objets sur le plan horizontal à l’aide des termes déterminés « à gauche, au milieu, à droite » ne concerne plus que 15 % des enfants ; 20 % utilisent des termes déterminés ou semi-indéterminés pour la dimension horizontale, et ces derniers sont associés à des termes déterminés, pour la dimension verticale (voir tableau 5).
Entre 8 et 9 ans, une différence apparaît dans le choix des termes spatiaux (x2 = 13,86 ; p < .01, ddl = 3). Les enfants de 9 ans emploient préférentiellement des termes spatiaux déterminés (55 %), précisant la localisation de l’objet cible à la fois sur le plan latéral et vertical. La valeur du x2 indique que ce choix n’est pas aléatoire (x2 = 8,78 ; p < .05, ddl = 3). Ce résultat suggère que la maîtrise de l’emploi des termes spatiaux dans un système de coordonnées ne devient possible qu’à partir de 9 ans. Cet âge correspond à la généralisation effective des notions d’horizontale et de verticale. En effet, à 9 ans, la proportion de sujets qui adoptent une stratégie de quadrillage diminue (30 %). Cependant, dans certaines situations de communication, les adultes utilisent également cette stratégie. Elle leur permet d’ajuster leur discours et d’éviter des erreurs de positionnement dues à l’emploi parfois conflictuel des termes « à droite / à gauche », lorsque les interlocuteurs sont face à face. Dans ce cas, cette stratégie évite un réajustement systématique de chaque localisation, minimise le coût cognitif dans le traitement de la référence et créée un cadre de référence partagé pour une communication efficace (Bisseret et Montarnal, 1996 ; Garrod et Anderson, 1987).
Enfin, la différence entre filles et garçons semble se stabiliser à 9 ans. En effet, ce sont les sujets féminins (5/9, contre 4/11 garçons) qui adoptent la stratégie de quadrillage, alors que les sujets masculins préfèrent utiliser des termes spatiaux déterminés (7/11, contre 4/9 filles). L’analyse de l’effet de la variable sexe souligne ici un aspect différentiel dans l’acquisition des termes spatiaux qui mériterait d’être examiné plus attentivement avec un échantillon dont l’effectif plus important permettrait de faire des comparaisons statistiques adaptées.
Des sujets âgés de 6, 7, 8 et 9 ans devaient décrire oralement la localisation d’objets familiers disposés sur un damier à 6 cases. Cette activité de production requiert un certain nombre de compétences linguistiques et cognitives. En particulier, elle implique l’emploi et la coordination de termes spatiaux déterminés, dans un système de référence projectif et euclidien. Les résultats montrent que dès l’âge de 6 ans, les enfants adoptent des stratégies préférentielles de linéarisation. Ils structurent leur discours comme s’ils effectuaient un parcours, leur évitant ainsi un retour à la ligne. Cette stratégie semble être dépendante des capacités linguistiques dont disposent les enfants pour décrire la localisation des différents objets sur le damier.
Selon Piaget, la représentation de l’espace, entre 3 et 5-6 ans, est uniquement fondée sur les rapports topologiques, soit des rapports de proximité entre les objets. Ces derniers sont exprimés au moyen des termes spatiaux suivants : « à côté de » pour la dimension latérale ; « au-dessus / au-dessous » pour la dimension verticale ; « devant / derrière » pour la dimension frontale. Cependant, dans notre étude, il s’avère qu’à 6 ans, les enfants préfèrent énumérer le nom des objets en suivant un parcours dont la dimension temporelle suffit à elle seule à rendre compte de la juxtaposition des objets et de leur relation de proximité. Ainsi, ces enfants choisissent une stratégie de linéarisation qui leur permet de répondre à la tâche, en maintenant une continuité référentielle même s’ils ne disposent pas de termes spatiaux adaptés pour situer les objets sur le damier. Cette interprétation est compatible avec celle des travaux de Piaget et Inhelder (1947) sur l’ordre linéaire et l’ordre cyclique. Les auteurs suggèrent qu’à 6 ans les enfants parviennent à reproduire un ordre linéaire, car ils sont capables de rétablir les rapports de proximité entre deux éléments, de choisir un sens de parcours et de le maintenir.
En revanche, à partir de 7 ans et au-delà, la stratégie de linéarisation dominante correspond systématiquement au sens de la lecture. En outre, l’inclination des sujets pour la stratégie d’énumération diminue nettement, et l’emploi de termes spatiaux indéterminés disparaît des productions. Toutefois, l’utilisation exhaustive des termes spatiaux déterminés est tardive, 9 ans, âge auquel l’enfant distingue sans équivoque la gauche de la droite (Lurçat, 1976), alors même que les rapports projectifs et euclidiens associés à ces termes apparaissent dès l’âge de 7 ans. En effet, les enfants qui produisent des descriptions exhaustives utilisent les termes « à gauche, au milieu, à droite » pour la dimension horizontale et « en haut / en bas » pour la dimension verticale. Certaines des descriptions adoptent même une perspective extrinsèque. Ces résultats confirment ceux de Piaget et Inhelder (ibid.) selon lesquels la construction des rapports projectifs et euclidiens se met en place dès 7 ans, même si les descriptions produites à cet âge ne sont pas majoritairement exhaustives. En effet, il semble que les enfants utilisent alors des stratégies de localisation spatiale afin de réduire ce décalage entre compétences cognitives et lexicales.
La difficulté majeure de la tâche de production proposée dans cette étude concerne la maîtrise des termes spatiaux exprimant la dimension latérale « à droite / à gauche ». Néanmoins, il semble que les enfants de 8 ans la contournent en adoptant une perspective extrinsèque. Il s’agit alors de décrire le damier comme un espace pourvu de coordonnées. Les sujets localisent successivement l’objet qui est dans la 1re case, puis la 2e case, etc., avec pour implicite que cette énumération est canonique et commence toujours en haut à gauche et procède de gauche à droite et de haut en bas. Cet accord implicite semble être partagé par les adultes qui jugent l’ensemble de ces descriptions comme exhaustives.
Cette stratégie de quadrillage qui, selon la classification de Levinson (1996), correspond à une perspective extrinsèque, requiert de la part du sujet une décentration, qui n’est possible que vers 7-8 ans (stade des opérations concrètes). En tout cas, les enfants de 8 ans s’approprient le système de coordonnées fourni par le dispositif expérimental, le damier. Cette stratégie leur permet de produire des descriptions exhaustives dans un système de coordonnées dont la maîtrise se situe vers 9 ans (Piaget & Inhelder, 1947). Ainsi, à partir de cet âge, les enfants utilisent de préférence des termes spatiaux déterminés leur permettant de communiquer sur des arrangements bidimensionnels.
En conclusion, l’acquisition et l’emploi des termes spatiaux dans un système de référence euclidien semblent se mettre en place au moyen de processus analogiques, consistant à appliquer une perspective extrinsèque. Ces processus typiques des situations de résolutions de problèmes jouent vraisemblablement un rôle déterminant dans la construction des connaissances spatiales (E. Cauzinille-Marmèche, J. Mathieu et A. Weill-Barais, 1985). Il s’avère que les capacités cognitives et linguistiques à décrire verbalement la localisation d’objets dans un système de coordonnées se développent lentement et progressivement à partir de 7 ans et au-delà de 9 ans. Cette évolution correspond, chez Piaget et Inhelder (1947), à un premier sous-stade (7-8 à 9 ans) dans la construction de l’espace euclidien. À cette étape du développement, deux processus se mettent progressivement en place : la généralisation des notions d’horizontalité et de verticalité, puis leur mise en relation dans un système de coordonnées. C’est donc vers 9 ans, au terme de l’organisation des opérations concrètes, que les notions de verticale et d’horizontale sont construites comme axes de coordonnées. « L’âge moyen de 9 ans... marque donc un tournant décisif dans la construction de l’espace : celui de l’achèvement de l’ossature propre aux systèmes d’ensembles euclidien et projectif » (Piaget & Inhelder, 1947, chap. XIII, p. 487). Parallèlement, l’analyse des descriptions montre clairement que l’acquisition des termes spatiaux et leur combinaison dans un système de coordonnées se mettent en place lorsque les notions cognitives sous-jacentes ont été construites. Ce constat explique en partie le décalage observé au niveau des stratégies linguistiques entre 8 et 9 ans.
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