Enfance
P.U.F.

I.S.B.N.2130555829
112 pages

p. 200 à 208
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Volume 58 2006/2

 
DEVENIR UN AMéRICAIN : IDENTITé NATIONALE ET CHANGEMENT SéCULIER [1]
 
 
La recherche qui suit commence par le recueil d’un ensemble d’entretiens d’étudiants de l’Université de New York, en 1997. Ces entretiens ont été réalisés afin d’étudier comment les gens construisent leur identité en tant que membres de groupes importants, telle une Nation. L’intérêt portait sur la façon dont le soi est construit dans de tels groupes dont la taille requiert que la communauté dans laquelle un individu partage une identité nationale soit composée d’inconnus jamais rencontrés. Selon Anderson (1983), « toutes les communautés plus importantes que les villages originels où tout le monde se connaissait... sont imaginées » (p. 6). La sensation que l’on a d’être proches de conationaux est ainsi basée, non sur l’interaction ou encore l’observation directes, mais sur une certaine idée construite de ces « inconnus proches ».
De façon générale, nos conationaux sont imaginés comme souscrivant à certaines valeurs, vivant d’une certaine façon, et même comme pensant selon certaines grandes lignes. Ainsi, les membres de communautés nationales différentes devraient avoir des conceptions distinctes de leur propre communauté. Ces façons d’imaginer nos identités partagées sont habituellement définies par un ensemble de discours, aux styles et intrigues différents, que reflètent les récits historiques et mythologiques, estimés importants pour chaque culture nationale. Aussi, bien que chacune de nos identités (familiale, de voisinage, professionnelle, etc.) soit aussi imaginée grâce à ces instruments narratifs, la relation entre l’identité et la culture apparaît particulièrement évidente pour ce qui est de l’identité nationale.
Toutefois, si l’identité nationale est une affaire de culture, elle peut l’être aussi pour la science. Il est en effet possible d’étudier comment les gens imaginent leur identité nationale et selon quels récits avec les exigences scientifiques requises et bien que cela pose de sérieux problèmes méthodologiques. Beaucoup de nations ont des histoires nationales spécifiques. Souvent, elles s’appuient sur un événement historique conçu comme moment fondateur ou sur un événement qui a pris une dimension mythique. Dans le cas des États-Unis d’Amérique, tout le monde connaît les récits du cow-boy héro ïque, fort et indépendant, popularisé par les westerns. Les gens qui constituent une communauté nationale peuvent partager ce genre d’histoires de deux façons. Tout d’abord, ils les connaissent toutes. Ensuite, ils s’accordent avec elles de façon similaire. Cela dit, notamment pour l’exemple américain, les gens peuvent considérer ces récits comme étant à propos de soi ou bien des autres. De nos jours, pour ce qui est des histoires de cow-boys, les Américains tendent à les considérer comme étant à propos des autres et non pas d’eux-mêmes.
Cette caractéristique de « distanciation » (alienation) s’exprime par les pronoms utilisés lors de la narration d’une histoire : « eux » ou bien « nous ». Une autre caractéristique réside dans un degré d’ « incertitude » (uncertainty) à propos de ces histoires. En effet, lorsqu’un récit est perçu comme étant relatif à autrui, les narrateurs peuvent ne pas se sentir certains de ce qu’ils racontent. Si l’incertitude et la distanciation, deux aspects du sentiment de « distance » du narrateur à l’égard des protagonistes du récit, diminuent, alors on peut s’attendre à ce que les histoires aient davantage d’intensité dramatique ou de « narrativité » (narrativity). Inversement, lorsqu’il n’y a pas ou peu d’identification du narrateur avec les protagonistes, leur expérience apparaît plus difficile à « mettre en scène ». Ces trois
caractéristiques sont ainsi liées au degré auquel une histoire est acceptée pour soi-même. Comme on va le voir, un degré élevé de distanciation et d’incertitude, ainsi que peu de narrativité, semblent être une part importante de l’identité nationale américaine.
Juste pour annoncer la suite, nous avons observé que les idées partagées à propos de cette identité sont conçues comme quelque chose d’incontournable, devant être négocié et parfois même combattu. Bien évidemment, quelqu’un qui la combat sait qu’il y a d’autres Américains qui adoptent aussi une attitude critique à propos de l’identité. L’attitude critique semble alors être aussi un aspect essentiel de l’identité nationale américaine. Par exemple, Lipset (1996) affirme que c’est le cas au sujet de la base idéologique de la profession de foi américaine, insistant sur l’individualisme, et cela depuis la révolution. « Dans le fond, la tradition libertaire révolutionnaire américaine n’incite pas à obéir à l’État ni à la loi » (p. 21). Si l’on distingue la Nation de l’État, la façon américaine d’adhérer à la Nation inclut donc une opposition à l’État.
En 1997, nous avons entendu deux histoires apparemment fondatrices, racontées de multiples manières. La première est le western classique de style romantique, à l’intrigue triomphaliste (Engelhardt, 1995). Elle n’est pas reconnaissable seulement dans les récits relatifs aux colons ou aux frontières de l’Ouest américain, mais aussi dans les légendes à propos des victoires d’athlètes ou de présidents. La deuxième est la légende d’Horatio Alger [2] qui, bien qu’elle évoque combien l’effort et le sacrifice permettent de passer de rien à une vie respectable, a peut-être été contaminée par le western, dans la mesure où elle prend aussi la forme d’un récit de victoire. Beaucoup de choses seraient à dire au sujet de l’évolution et des variations de ces deux histoires (Cawelty, 1965, 1984). Mais venons-en maintenant à la question qui nous intéresse : Comment ces récits nationaux américains sont-ils liés aux identités individuelles ?
En 1997, la caractéristique de l’intégration de ces histoires par les sujets interrogés est une grande distanciation. Comme Anderson (1983) l’a anticipé, ils imaginent presque tous la même Amérique, à laquelle ils ne s’identifient pas eux-mêmes. L’Amérique y est résolument triomphaliste, soit comme dans les westerns soit selon la version moderne de la légende de Horatio Alger, et relative à l’atteinte d’un rêve impossible par un habitant des quartiers pauvres. À l’époque, qui est celle d’un boom économique, il y a du triomphalisme dans l’air. Cette ambiance qui se répand un peu partout est si dure à avaler par nos sujets qu’elle les en éloigne. Ils rejettent ainsi avec force toute identité triomphaliste, tout en affirmant qu’elle est typiquement américaine.
Nous avons élaboré une mesure liée à l’attitude critique. Elle est basée sur la résistance des sujets à répondre à la question : « Qu’est-ce qu’être américain signifie-t-il pour vous ? » En 1997, nous étions impressionnées de voir à quel point beaucoup d’entre eux étaient si peu loquaces face à cette question (mais cela a changé). Ils ne pouvaient simplement pas commencer. Ils disaient ne jamais y avoir pensé et demandaient ce que nous voulions dire par là. Peut-être était-ce parce qu’ils ne se pensaient que New-Yorkais, soit par naissance, soit par adoption ? Cela reste à vérifier. À moins que leur distanciation ne dépende de leur niveau de développement et reflète la « mauvaise passe » du mode narratif des adolescents (Feldman, Bruner, Kalmar, & Renderer, 1994) ? Si tel était le cas, ils auraient une attitude statique et indifférente à l’égard des événements nationaux, or ce ne l’est pas. Il n’est pas impossible alors que la distanciation de 1997 soit une réponse américaine typique. S’il s’agit de cela, et c’est notre sentiment, même l’identité nationale américaine moyenne de 1997 devrait être constituée d’une connaissance commune des récits nationaux et de distanciation personnelle à leur égard.
À la suite des premiers entretiens, nous avons interrogé plusieurs fois d’autres sujets issus de la même population, juste après que des événements majeurs se soient produits, pour vérifier la stabilité de la situation de 1997. Ces événements nous sont apparus comme pouvant permettre de comprendre la dynamique de l’identité nationale et son adaptation aux changements dus à l’apparition de nouveaux récits. Après tout, une identité nationale est une construction !
Nous avons distingué deux niveaux de représentation de cette identité : 1 / la connaissance des histoires nationales ; 2 / leur degré d’attribution à soi-même. Comme on va le voir ci-après, les choses ont changé au cours du temps. Par exemple, la diminution la plus importante de la distance à l’égard des protagonistes du récit national s’est produite après le « 9/11 » [3] lorsqu’il était devenu impossible de raconter l’histoire d’une Amérique triomphante.
 
CINQ POINTS DE REPÈRES TEMPORELS
 
 
Depuis 1997, nous avons interrogé de jeunes adultes au sujet de leur identité nationale par six fois. Dans la suite, on rend compte des cinq premières « vagues » d’entretiens, jusqu’au mois d’octobre qui suit le 11 septembre 2001. Ces vagues, les événements et les dates qui leur correspondent sont présentés ci-après :
Vague 1 : Les années Clinton (printemps 1997).
Vague 2 : La mise en accusation de Clinton (printemps 2000).
Vague 3 : La campagne Busch vs Gore (automne 2000).
Vague 4 : Après l’élection Busch vs Gore (printemps 2001).
Vague 5 : L’attaque du 11 septembre 2001 (automne 2001).
Vague 6 : La guerre contre le terrorisme (printemps 2002).
De la vague 1 à la vague 5, on observe une diminution irrégulière de la distanciation. Le plus remarquable est, lors de la décision finale de l’élection Busch vs Gore en 2000, une augmentation brusque de distanciation, c’est-à-dire d’attribution à autrui des récits nationaux, alors que la mise en accusation de Clinton qui s’est produite avant, et l’attaque contre le World Trade Center de New York qui s’est produite après, amènent une diminution de cette distanciation. Le fait que ces deux événements aient le même effet de réduction de la distance de soi à autrui peut apparaître paradoxal. On y reviendra plus loin.
Les entretiens ont duré une heure ou plus et consisté en une série de questions ouvertes à propos, par exemple, de ce qui fait des sujets interrogés des Américains, de ce qu’est un Américain typique, de ce que pensent les non-Américains des Américains. Pour chaque vague, des questions supplémentaires sont posées à la fin de l’entretien, à propos des événements récents. De plus, chaque question se termine par une interrogation relative à l’identité propre. Par exemple : « Quelles sont les caractéristiques des Américains typiques et en quoi elles ont à voir avec votre propre façon d’être américain ? »
Pour en revenir au paradoxe mentionné plus haut, que pouvaient bien avoir en commun la mise en accusation de Clinton et le « 11/9 » pour qu’ils réduisent la distanciation ? Qu’y avait-il de différent dans la décision de 2000 [4] pour qu’elle mène à une augmentation de cette distanciation ? Ce ne sont pas les événements en eux-mêmes qui influent, mais plutôt les processus interlocutoires qu’ils mettent en mouvement. Leur effet est indirect et médiatisé, semble-t-il, par la façon dont ils activent une communauté interprétative ou interprétante (Feldman, 2002 a). Quand le sujet entre en négociation pour une nouvelle interprétation collective, la distanciation se réduit. Inversement, quand les membres de la communauté n’investissent pas la nouvelle histoire nationale, la distanciation augmente. C’est peut-être la mise en accusation de Clinton qui illustre le mieux ce processus.
 
ÉTUDE DE CAS : LA MISE EN ACCUSATION DE CLINTON
 
 
Environ un an après la première vague d’interviews, le président Clinton est mis en accusation par le Congrès. La raison pour laquelle cette accusation représente une possibilité unique d’observer des processus de construction est que tout le monde était impliqué et en parlait. Souvent, les événements nationaux importants sont vécus par les Américains comme étant loin d’eux, ne les concernant pas. Cela est vrai même des élections, en particulier pour les jeunes gens de notre échantillon, bien que « voter » soit mentionné comme un critère définissant l’appartenance nationale. Comme cela a pu se produire après la décision de 2000, les gens peuvent aussi se sentir très impliqués, mais garder le silence. Sans doute, les jeunes se sont beaucoup alarmés de cette décision, mais il y eut peu de discussion après, peut-être pour ne pas « remuer encore tout cela ». Par contre, la mise en accusation de Clinton a concerné la plupart des gens, même les jeunes de notre échantillon, et ils en ont beaucoup parlé, au moins pendant six mois. C’est ce qui en fait un événement spécial.
L’investissement exprimé dans les discussions était essentiel à la construction d’une nouvelle interprétation nationale. Au début du débat public, une interprétation étonnamment uniforme était donnée par le Congrès et la plupart des médias. Cette version était celle d’un « mauvais » président : il a tout d’abord fauté avec une interne et ensuite, fait criminel, il a menti. Au début, les gens ont juste trouvé cela bizarre. Puis, le caractère criminel du mensonge a commencé à leur poser problème et ils se sont mis à parler. Une majorité en est venue à la conclusion que Clinton avait fait quelque chose de « normal », peut-être même de chevaleresque, en n’admettant pas publiquement sa relation avec Lewinski. C’était, pour eux, ce qu’ils feraient ou ce qu’ils auraient attendu que leurs amis fassent. Le faire ne devait alors pas être un crime et Clinton ne devait pas être accusé. Ce sont ces conversations entre citoyens ordinaires qui ont mené à cette vue contradictoire et au rejet de la mise en accusation (Feldman, 2002 b). On peut considérer que la participation à la communauté interprétative a exercé plus d’influence sur les changements ultérieurs survenus dans l’identité nationale que l’événement de la mise en accusation lui-même, peut-être même en est-elle constitutive. La mise en accusation elle-même n’aurait pas pu faire changer l’histoire nationale.
En conséquence, nous avons trouvé l’identité nationale très changée en 1999. On répondait aux questions de façon plus narrative et non de façon stéréotypée. Les réponses devenaient plus ouvertes et intéressantes. En fait, les récits de la vague 2 sont bien plus vivants que ceux de la vague 1 et les sujets de la vague 2 sont bien plus à l’aise pour parler que les sujets de la vague 1.
De façon à aborder le format de la narration, nous avons analysé le texte des interviews et recherché les items lexicaux différenciant chaque vague. Des programmes informatiques ont été utilisés pour compter les mots ou des ensembles de mots définis. Comme on l’a déjà évoqué, ceux-ci, dont nous avons analysé l’usage en contexte, décrivent trois dimensions de la posture des sujets envers l’histoire nationale : la DISTANCIATION, l’INCERTITUDE et la NARRATIVITé. La distanciation et l’incertitude concernant autrui vont ensemble et empêchent la narrativité. Quand ils déclinent, la narrativité augmente. La quatrième dimension concerne le contenu.
  • 1 / INCERTITUDE : « je ne sais pas », les mots de malaise ( « hum » ) et les verbes modaux ( « peut », « pourrait » et « devrait » ).
  • 2 / NARRATIVITé : les mots référés à « quelque » et au temps.
  • 3 / DISTANCIATION/INCLUSION : les mots de typicalité et référés à « eux » ou « nous ».
  • 4 / CONTENU : les mots liés au vote, les noms.
 
DIFFÉRENCES ENTRE LES VAGUES
 
 
Comparant la fréquence d’énonciation de mots et de groupes de mots définis, les deux premières vagues se distinguent par deux caractéristiques linguistiques : la fréquence importante de « je ne sais pas » dans la vague 1 et sa faible occurrence dans la vague 2. Évidemment, 1997 était un moment de grande incertitude. La vague 2 n’a pas seulement moins d’incertitude, elle est aussi plus narrative, avec l’emploi de mots comme « quelques », « quelqu’un », « quelque chose », « en quelque sorte » et « quelque part ». Les termes composés de « quelque » sont liés aux catégories fonctionnelles d’éléments au sens de Propp (1968) parce qu’ils sont utilisés pour dire qu’une personne, un lieu, etc., non spécifiés, doit survenir dans l’histoire ( « quelqu’un quelque part a fait quelque chose » ). De même, ils indiquent la dramatisation du mythe en signalant les éléments de la pentade dramatique décrite par Burke (1945) : Agent, Action, Instrument, But, Lieu.
La vague 3 a été collectée durant l’automne 2000 pour voir comment ces changements se produisaient durant la campagne présidentielle Bush vs Gore. Elle représente un moment intéressant à la fois pour la recherche et pour la Nation. Les vagues 2, 4, 5 sont toutes postérieures à des événements nationaux importants, mais pas la vague 3. C’était juste une transition. Clinton était encore aimé et président, bien qu’humilié. Bush était le candidat républicain et Gore était de moins en moins attractif pour beaucoup de gens qui votèrent pour lui quand même.
Un ensemble de caractères lexicaux est associé significativement à cette vague. Les noms des principaux protagonistes de l’accusation, Lewinski et Clinton, étaient encore utilisés. L’INCERTITUDE était de retour, avec cette fois un caractère général de malaise qui s’exprimait par « je ne sais pas », mais aussi par des onomatopées comme « hum », et des verbes modaux comme « pourrait » et « devrait ». En effet, les verbes modaux marquent une attitude soit épistémique soit déontique envers des événements en discussion. Ils mettent le locuteur à distance des événements eux-mêmes ou modulent les assertions de fait en jugements sur un cadre de pensée. Considérons, par exemple, la nuance entre « Clinton pourrait être – ou devrait être – considéré comme innocent ». Les verbes modaux véhiculent une incertitude à propos de ce qui se passe vraiment dans l’histoire. L’INCERTITUDE bien marquée de cette vague est accompagnée et ce n’est pas surprenant, de mots référés à la troisième personne du pluriel, comme « ils ». En bref, durant la vague 3, les étudiants de l’Université de New York ne savaient pas quoi dire à propos de l’Amérique, parce que cela ne les concernait pas.
La vague 4 arrive tout de suite après la décision de 2000. Les préoccupations électorales émergent dans le contenu avec les mots référés au vote. Mais, en ce qui concerne le lien des sujets avec l’histoire, l’empreinte de cette vague est fortement marquée de DISTANCIATION. Non seulement la fréquence des mots comme « ils » est encore élevée, mais l’histoire est racontée et, ce qui est nouveau, en termes d’Américain typique (cow-boy, athlète) dans un présent triomphant, marqueur de DISTANCIATION. Ce n’est pas surprenant, étant donné la manière triomphaliste dont les résultats ont été donnés (en fait, par la Cour) et la préoccupation du vote qui se manifeste comme un autre marqueur des textes de la vague 4.
Nous arrivons aux entretiens de la vague 5. Naturellement, collectés à New York quelques semaines après le 11 septembre, ils sont très différents dans leur contenu et dans leur esprit, de ceux des vagues précédentes. On y parle beaucoup de solidarité dans une communauté en peine. Il y a un déclin net de la DISTANCIATION. Pour la première fois, les sujets parlent des Américains en s’incluant, en utilisant des mots à la première personne du pluriel, comme « nous » au lieu de « ils ». Il y a, dans cet usage, une communion profondément ressentie avec tout le peuple américain.
Le déclin de la DISTANCIATION s’est accompagné, comme on pouvait s’y attendre, d’une augmentation de la NARRATIVITé. Elle s’est manifestée de deux façons. Tout d’abord, il y a les mots référés à « quelque ». De plus, les histoires racontées étaient pleines d’éléments et de détails. Les sujets disaient qui avait fait quoi, quand et où ils étaient. Avec les « quelque », sont apparus les mots de narrativité temporelle comme « avant », « à nouveau » et « maintenant ». On peut raconter une histoire sans ces mots, mais alors elle doit être racontée comme une série de « et puis » allant vers le futur. Pour cadrer une séquence d’événements, le narrateur a besoin de mots comme « avant » pour sous-tendre la présentation d’événements dépassés sans perdre de vue la séquence. Le contrôle de la séquence temporelle est si fondamental pour faire une histoire et les mots relatifs au temps si fondamentaux, qu’avec l’arrivée de ces mots, nos sujets étaient enfin équipés, pourrait-on dire, pour être les auteurs de leur histoire ou de leur propre histoire.
Plus de NARRATIVITé concorde avec la réduction de la DISTANCIATION, c’est-à-dire une plus grande INCLUSION de soi dans le récit, qui se manifeste par l’usage du mot « nous ». Les outils apportés par les déictiques ont donné à nos sujets les moyens de formater l’histoire réelle telle qu’ils la voyait. Le remplacement de « ils » par « nous », arrivé en même temps, indique que ces narrations personnelles sont des histoires qui incluent maintenant les narrateurs qui s’excluaient auparavant. Ici, quand la narration s’améliore, l’inclusion personnelle s’accroît. Il se peut qu’on trouve mieux sa place dans une histoire mieux racontée ou qu’une histoire dont on fait partie soit plus facile à raconter. On ne peut pas dire ce qui est premier et entraîne l’autre, mais seulement qu’il est difficile d’imaginer un changement de l’un sans un changement de l’autre. Ainsi, pour la vague 5, nous avons trouvé une véritable histoire de l’identité américaine et une histoire inclusive. Fallait-il une tragédie nationale d’une telle horrible ampleur pour y arriver ?
 
CONCLUSION
 
 
Pour décrire l’identité nationale américaine telle qu’elle a évolué de 1997 à 2001-2002, nous avons tenté de répondre à trois questions principales : 1 / Quelles sont les caractéristiques essentielles de l’identité américaine – question à propos du sens ; 2 / Comment l’identité américaine répond-elle aux événements – question à propos du contexte ; 3 / Comment la psychologie culturelle, ou la cognition interprétative, peut-elle commencer à se poser des questions aussi fondamentales concernant la condition humaine – question concernant la science. En y répondant, nous avons observé encore et encore les mêmes patterns de construction de sens, ayant des caractéristiques qui se complètent, cooccurrents, changeant ensemble, et donnant lieu à une narration de soi formatée. À un degré qui nous a surpris nous-mêmes, les données sont en totale adéquation avec la proposition de Bruner (2002) selon laquelle les patterns élaborés pour la construction du sens sont stables, se diffusent et constituent une partie importante de l’architecture de l’esprit.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Anderson, B. (1983). Imagined communities. New York : Verso/New Left.
·  Bruner, J. (2002). Making stories. New York : Farrar Strauss & Giroux.
·  Burke, K. (1945). The grammar of motives. New York : Prentice Hall.
·  Cawelty, J. (1965). Apostles of the self-made man. Chicago : Chicago University Press.
·  Cawelty, J. (1984). The six-gun mystique (2nd edition). Bowlin Green : Bowlin Green State University Popular Press.
·  Engelhardt, T. (1995). The end of victory culture. New York : Basic Books.
·  Feldman, C. (2002 a). Les genres du discours comme modèles mentaux et culturels : l’interprétation dans une communauté culturelle. In F. Rastier & S. Bouquet (Eds), Une introduction aux sciences de la culture. Paris : PUF.
·  Feldman, C. (2002 b). The construction of mind and self in an interpretive communauty. In J. Brockheimer, M. Wang, & D. Olson (Eds), Literacy, narrative and culture. London : Curzon.
·  Feldman, C., Bruner, J., Kalmar, D., & Renderer, B. (1994). Plot, plight, and dramatism : Interpretation at three ages. In W. Overton & D. Palermo (Eds), The nature and ontogenesis of meaning. Hillsdale : Lawrence Erlbaum.
·  Lipset, S. M. (1996). American exceptionalism : A double-edged sword. New York : Norton.
·  Propp, V. (1968). The morphology of the forktale. Austin : University of Texas Press.
 
NOTES
 
[1] Traduction française par Jacqueline Nadel et Bertrand Troadec.
[2] N.d.T. : Horatio Alger (1832-1898) est né dans le Massachusetts. Après une expérience d’enseignement et de journalisme, il devient travailleur social à New York. Confronté à la très grande pauvreté, il développe le thème de la possibilité d’une réussite sociale (from rags to riches) dans de nombreux livres qui deviennent très populaires. Il est présenté aujourd’hui comme ayant révélé le Rêve américain : turning adversity into opportunity !
[3] N.d.T. : 11 septembre 2001.
[4] N.d.T. : Décision de la Cour suprême nommant Busch président.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Traduction française par Jacqueline Nadel et Bertrand Troa...
[suite] Suite de la note...
[2]
N.d.T. : Horatio Alger (1832-1898) est né dans le Massachu...
[suite] Suite de la note...
[3]
N.d.T. : 11 septembre 2001. Suite de la note...
[4]
N.d.T. : Décision de la Cour suprême nommant Busch préside...
[suite] Suite de la note...