2000
enfances & PSY
Dossier
Les propositions de soins faites aux adolescents incarcérés
Alain Maurion
[*]
Peut-on dire que l’on est thérapeute en prison et plus spécifiquement en ce qui concerne les adolescents incarcérés, peut-on soutenir qu’ils peuvent bénéficier d’une prise en charge psychothérapique ? Poser une telle question, c’est courir le risque de réponses extrêmes. Certains ne craignent pas d’affirmer qu’il s’agit du seul lieu permettant l’abord thérapeutique de ces sujets, épinglés au cours de leurs agirs délinquants, d’autres vont radicalement écarter toute possibilité thérapeutique dans un tel contexte. Le passionnel sera au rendez-vous, convoquant la fascination-répulsion que génèrent encore trop souvent la prison et les détenus.
Une réalité pourtant s’impose : des équipes médico-psychologiques de secteur (smpr : service médico-psychologique régional) ont investi depuis une quinzaine d’années de nombreux établissements pénitentiaires et interviennent notamment auprès des adolescents incarcérés, ceux-ci étant pour partie dispersés dans les maisons d’arrêts ordinaires, pour partie regroupés dans des établissements à recrutement régional conçus en vue de leur détention. C’est à partir de notre pratique dans un établissement de cette nature, le Centre de jeunes détenus (cjd) de Fleury-Mérogis, que nous poursuivons l’analyse de ce que nous avons précédemment désigné comme un possible « espace thérapeutique » (Legendre et Maurion, 1993).
Les adolescents concernés
Deux catégories ont longtemps composé la population du Centre de jeunes détenus à savoir, une majorité de mineurs de 16 à 18 ans et des jeunes majeurs de 18 à 21 ans d’une part, et un groupe plus restreint correspondant à un quartier spécial pour les mineurs de 13 à 16 ans, incarcérés dans le cadre de procédure criminelle. L’importance des violences opposant les adolescents entre eux et la révélation de ces excès par la presse, ont conduit, dans un premier temps, les responsables pénitentiaires à affecter des détenus adultes au Centre de jeunes détenus, dans le courant de l’année 1999, et plus récemment d’opérer une réorganisation interne des affectations en créant des unités restreintes d’une vingtaine d’adolescents au maximum. Ce nouveau découpage comporte par ailleurs des modulations de régimes de détention, les intéressés après avoir séjourné en « observation » sont répartis au sein de groupes dits « ordinaire ou libéral ». Les détenus posant problème ou se signalant pour des faits disciplinaires, sont pour leur part « consignés » dans une unité de régime « strict ». De plus, il convient de noter que les moins de 16 ans qui, précédemment, étaient maintenus ensemble et à l’écart, sont à l’heure actuelle dispersés dans les différents groupes et donc mêlés à leurs aînés de moins de 18 ans. Enfin, pour ce qui est du cjd de Fleury-Mérogis, l’isolement cellulaire est la règle, le regroupement en « triplée », cellule de trois détenus, l’exception.
L’équipe médico-psychologique
Pluridisciplinaire, elle s’est étoffée lentement au fil des années. En ce qui concerne également nos instances de tutelles, les projecteurs médiatiques focalisés depuis quelques mois sur les conditions de détention, et pour ce qui est des adolescents, sur l’importance des violences qu’ils déploient au sein même de l’institution carcérale, ont favorisé une récente dotation en personnel, l’équipe devant être prochainement renforcée par la création de deux postes, l’un de psychiatre, l’autre de psychologue. Actuellement l’équipe comporte deux psychiatres (un mi-temps et un quart de temps), trois psychologues (deux plein temps et un mi-temps), deux infirmiers (presque à plein temps) et un médecin alcoologue à temps partiel. À ces soignants s’ajoutent les intervenants animant des « ateliers d’expression et de médiation », pour l’heure au nombre de trois (ateliers écriture, expression picturale et musique). Faisant appel à deux psychologues cliniciens et à un artiste peintre qui, en raison des contraintes financières (le budget des ateliers dépend de subventions qu’il convient de solliciter chaque année), sont payés en honoraires et par là doivent se déclarer comme exerçant à titre libéral.
Si l’on ne s’en tenait qu’à la lettre de la mission qui incombe au SMPR, c’est-à-dire « assurer un accueil systématique des entrants en prison, des suivis ambulatoires, des consultations, prescriptions, si besoin des thérapies », ainsi que le rappelle Sophie Baron Laforet (Baron Laforêt, 1997), et qu’aux revendications premières des détenus qui ont surtout envie de « ne plus penser » et d’aménager leurs conditions de détention, il est manifeste que les perspectives thérapeutiques seraient extrêmement réduites, voire inexistantes, ce d’autant, et c’est là une garantie fondamentale pour ceux qui deviennent patients, que les soins en milieu carcéral ne se font qu’avec le consentement de ces derniers.
Pivots de l’équipe soignante, les infirmiers (dans le cas présent un homme et une femme) assument l’accueil des arrivants, répondent aux sollicitations de l’administration pénitentiaire, ainsi qu’à celles des adolescents qui transitent quotidiennement par l’infirmerie. C’est leur approche « bienveillante et ferme » qui sera à l’origine de l’orientation des intéressés vers les psychologues et/ou le psychiatre. En dehors de quelques prescriptions médicamenteuses, c’est avant tout une rencontre parlée qui s’impose avec les sujets blessés auxquels nous avons à faire.
Les sollicitations spontanées des adolescents en milieu carcéral fusent sous la forme de revendications pressantes, voire impérieuses (Maurion, 1997). Lors de la première rencontre, le travail des cliniciens consistera en une tentative de renversement de ce discours saturé de besoins, en essayant de surprendre notre interlocuteur. Pour ce faire, il nous faut prendre une part active dans l’échange, dramatiser et pondérer à la fois la situation de l’adolescent, tout en traduisant en termes d’éprouvés émotionnels et affectifs ce qui sous-tend aussi bien sa plainte actuelle que les excès l’ayant conduit dans un tel lieu. L’explicitation claire et vraie des possibilités et limites offerte par la rencontre des membres de l’équipe médico-psychologique, vient clore le premier entretien, sachant que nous invitons l’adolescent à reprendre l’initiative de la poursuite d’un tel échange en nous adressant une brève lettre.
Nombre d’entre eux ne parviendront pas à s’engager dans une telle voie qui consiste à s’ouvrir à une possible demande d’échanges parlés. Certains vont d’ailleurs se fermer de plus en plus au fur et à mesure de l’avancée de la procédure judiciaire (nous n’hésitons pas à aller de nouveau au devant d’eux, au cours d’une détention qui se prolonge). D’autres, sans connaître un tel processus de fermeture, nous surprendront à leur tour en ne faisant appel à nous que peu de temps avant leur libération afin d’obtenir l’adresse d’un thérapeute en milieu libre.
Et pour ceux qui choisiront de saisir l’occasion de prendre la parole avec nous, il leur faudra renoncer à l’agir et tenter d’apprivoiser, parfois même de découvrir, ce que parler veut dire. Et sous-tendant une telle démarche, il s’agira pour eux de se réconcilier avec une pensée malmenée de longue date, paralysée par une douleur tensionnelle et dépressive, lame de fond à laquelle ils cherchent en vain à échapper par l’illusoire recours au mouvement, à l’agitation, au bruit, à la pseudo-fête, à l’expérience des drogues les plus diverses…
Soudain arrêtés dans leur course, le « silence » de la prison leur fait courir le risque d’entendre le tumulte de leur monde intérieur.
Nombreux sont les adolescents trop en détresse et dans l’incapacité de figurer par le seul langage, le chaos de ce monde intérieur. Il nous faudra, dans ces conditions, fréquemment recourir aux ateliers d’expression de médiation, précédemment évoqués.
Clinique ordinaire
Un « arrivant »
Sylvain, 17 ans, est incarcéré par un juge des enfants, à la suite d’un cambriolage : « C’était pour fumer (cannabis), j’ai commencé à 11 ans, pour m’amuser, me défoncer ; avec mes potes, je fume, je regarde la télé… mes parents ça leur plaît pas, ils ont beau essayer, ils n’arrivent pas à m’arrêter… j’ai vu un psy vers 11 ans et demi, sinon j’étais renvoyé de l’école, je le baratinais… ».
Il m’est adressé par l’un des infirmiers, inquiet de son apparente indifférence à l’incarcération et de ses mouvements de prestance. À l’occasion de cette rencontre, ces manifestations défensives céderont la place à une certaine gravité de l’expression, Sylvain laissant affleurer la profonde tristesse qui le sous-tend. C’est par la nomination de ma part, de cette douleur, que s’interrompra notre échange, volontairement bref, l’adolescent étant invité à m’écrire pour aller plus avant. C’est d’ailleurs ce qu’il fera la semaine suivante.
Une longue détention
Karim, 16 ans, est impliqué dans une procédure criminelle pour vol à main armée. Lors du premier entretien, son discours est « lisse », purement événementiel et descriptif. Tout au plus se présente-t-il comme le dupe de son affaire : « On m’a engrené, par des papas » (traduction : ce sont des majeurs qui l’ont entraîné dans cette « galère »). Il ne réécrit pas, aussi lui est-il proposé un nouveau rendez-vous quelques semaines plus tard. Karim ne se souvient pas de mon nom. Il entame l’échange en affirmant qu’il se sent bien. Sa vie en prison s’est organisée : l’éducateur du seat (Service éducatif auprès du tribunal, assurant le suivi des mineurs incarcérés) le visite régulièrement, il a rencontré deux experts, sa famille vient assidûment au parloir. Le juge serait plus discret. Concernant ce qui lui arrive il « n’y repense pas, ça sert à quoi, à rien… ». Il participe à l’activité informatique et joue à la console. Il a des copains, et avec les surveillants « ça va ».
De nouveau sollicité à l’approche de la date anniversaire de son mandat de dépôt, il demeure toujours sans demande.
Quelques jours plus tard, j’apprends que Karim s’est effondré, demandant de l’aide, envahi par des idées suicidaires. Mes collègues présents ce jour-là ont décidé de son admission dans l’unité d’hospitalisation du smpr au sein de la maison d’arrêt hommes. Il va y séjourner quelque temps, bénéficier d’une présence soignante plus étoffée, dans la journée du moins. Cet épisode l’ouvrira peut-être à une réflexion parlée jusque-là refusée.
Ainsi, nous avons fait le choix de nous engager nous-mêmes dans une expérience appelée « groupe psychodrame ». Mis en place en octobre 1997, avec la participation de Philippe Bacquias, psychiatre-psychanalyste, intervenant extérieur, le groupe s’est réuni au rythme d’une séance hebdomadaire (sur une durée de six mois) et a été fréquenté par une vingtaine d’adolescents, avec une moyenne de quatre à cinq participants par séance (maximum sept). Le renouvellement de ses membres a été progressif, s’opérant en quelques semaines. Hormis les départs consécutifs à une libération, certains adolescents ont cessé de venir après plusieurs semaines de fréquentation assidue.
L’un d’eux était aux prises avec un vécu psychologique quasiment inélaborable à ce moment-là, vécu intrapsychique en rapport avec la nature de l’acte ayant présidé à son incarcération (parricide).
Un autre a montré de façon exemplaire ce que peut être l’utilité même d’un tel groupe en milieu carcéral : l’élaboration jusqu’à son terme d’une séquence particulière de sa problématique, en l’occurrence la mise en évidence et la prise de conscience de la faillite paternelle.
Pour un autre, nous avons assisté à une participation quasi silencieuse et pourtant assidue : ce n’est qu’au terme du parcours, à l’approche du jugement et de la libération, qu’il révélera toute la vertu structurante d’un processus silencieux en le traduisant par un dessin d’une pertinence fulgurante.
Pour certains, l’impact de la participation au groupe apparaît surtout comme une recherche d’étayage, sans qu’aucun mouvement réflexif et durable ne puisse être démontré. Enfin, chez l’unique permanent du groupe depuis son ouverture, un adolescent condamné à une longue peine et en instance de transfert vers un autre établissement pénitentiaire, le processus élaboratif est patent, étroitement lié à une dynamique associant travail individuel et participation au groupe.
La principale surprise à laquelle nous avons été confrontés en tant qu’intervenants, concerne la qualité d’expression parlée de la plupart des participants dans ce cadre thérapeutique particulier. Même les sujets réputés frustes se révèlent capables de mises en mots intéressantes. A fortiori, des sujets plus armés culturellement montrent une richesse verbale par moments extraordinaire. À ce niveau, on constate un décalage sensible entre ce qui peut être dit en situation duelle et en groupe. Dans ce dernier contexte, la spontanéité s’avère beaucoup plus nette, la prise de risques plus intense, comme stimulées et portées par le groupe. En contrepoint, l’attention prêtée à ceux qui parlent, nous semble également de meilleure qualité. Ceci n’exclut pas quelques épisodes de cacophonie et des joutes oratoires toniques et parfois rigides.
Le poids du réel traumatique
Le contenu du discours porte la marque d’une proximité extrême avec le réel du vécu de chacun et impose une grande prudence en ce qui concerne les interventions, limitant considérablement la possibilité de « jouer » les thèmes avancés par les adolescents. En effet, il ne s’agit pas d’une pure manifestation fantasmatique, mais du traumatique, dans son expression la plus aiguë, c’est-à-dire du retour du réel brut qui ne peut être traité comme une production névrotique. De plus, le milieu carcéral, de par ses composantes également trop réelles et l’inévitable vécu d’hostilité et d’insécurité qu’il engendre, ne permet aucune erreur d’interprétation de notre part, aucune « récupération » ne pouvant être attendue de l’environnement pénitentiaire en cas d’effondrement ou de décompensation chez les participants au groupe. La prison ne peut, en effet, en aucune façon, être considérée comme contenante par elle-même, ses propres excès, son illégitimité (Maurion, 1997) redoublent la « question du père » qui surgit inéluctablement chez tous les adolescents incarcérés, de manière récurrente, au fil de toutes les séances.
Malgré tous les obstacles rencontrés, il ne nous paraît pas opportun de considérer l’activité comme « groupe de parole », mais de continuer à la nommer « groupe psychodrame ». Il nous appartient en effet en tant que soignants, de nous adapter aux singularités auxquelles nous avons affaire et de rechercher des modalités originales de mise en scène et d’interprétation des discours des participants. Cette question de la « mise en scène » pour ces sujets n’est pas simple obstacle technique, mais nous précipite dans le registre d’une telle massivité archaïque que l’on ne peut prétendre, dans un tel lieu (la prison), dans un temps aussi court (la plupart des incarcérations son heureusement brèves), que ces sujets dépassent cet entrelacs d’amour, de haine et d’envie qui excède leur vie psychique. Ceci ne remet pas en cause la nature même de cette singulière expérience thérapeutique.
Enfin, pour en revenir au travail « ordinaire », il appartient au clinicien de participer à la reconstitution de l’histoire de ces adolescents-patients, en portant une attention particulière à la réalité des traumatismes vécus, à tout ce qui fait « trou » dans leurs histoires truffées de secrets et de duperies, c’est-à-dire à tout ce qui les parasite et les désorganise. Nous n’hésitons pas, quand cela est nécessaire et possible, à faire appel aux parents et aux intervenants extérieurs, en mesure de contribuer à cette réappropriation de leur histoire.
Même si un indéniable travail de parole et de pensée est possible avec certains adolescents incarcérés, il convient de ne pas perdre de vue que ces derniers sont soumis à un véritable impact traumatique [3] lorsqu’ils sont mis en détention, et que les dysfonctionnements institutionnels pèsent lourdement sur nos prétentions soignantes [4]. À cela, il convient d’ajouter que les temps d’incarcération pour les mineurs sont heureusement limités, ne permettant la plupart du temps qu’une alliance thérapeutique éphémère. Les jeunes criminels, plus lourdement sanctionnés, quitteront rapidement la Maison d’Arrêt dotée d’un SMPR, pour des établissements plus ou moins couverts par la sectorisation médico-psychologique.
L’ensemble de ces données me conduit encore aujourd’hui à ne pas nommer la prise de parole adolescente en milieu carcéral « psychothérapie ». Mais je continue à la considérer comme un indispensable et passionnant travail « pré-thérapeutique », prémices essentielles de la reconstruction de ces sujets pour la plupart gravement blessés dans leur vie psychique, ouverture possible sur une authentique demande de thérapie, hors les murs.
·
Baron Laforet, S. 1997. « Organisation pratique des soins psychiatriques en prison », Journal des psychologues, octobre n° 151, p. 37.
·
Legendre, C. 1997. « Une approche thérapeutique des adolescents criminels », Journal des psychologues, juin, n° 148, p. 37-41.
·
Legendre, C. ; Maurion, A. 1993. « Milieu carcéral et espace thérapeutique », L’Évolution psychiatrique, 58, 1, p. 83-92.
·
Maurion, A. 1990. « L’incarcération des adolescents. De la contention au traumatisme », Adolescence, 8, 1, p. 145-149.
·
Maurion, A. 1997. « L’incarcération des adolescents », Journal des psychologues, juin, n° 148, p. 35-36.
[*]
Alain Maurion, psychologue-psychanalyste, enseigne à l’École de psychologues praticiens de Paris.