2000
enfances & PSY
Dossier
Le point de vue de parents
Jacques Baert
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Face à l’annonce et au déroulement de la psychothérapie de leur enfant, les parents ont des attitudes différentes selon les situations et le contexte familial. Les soignants sont-ils conscients de ce que vivent et ressentent les familles ? Savent-ils ce qu’elles attendent de la psychothérapie et des psychothérapeutes ? Le représentant d’une association de parents le leur rappelle.
C’est une chance pour un parent d’enfant psychotique, animateur d’une association et donc au contact des familles, de dire à des professionnels le point de vue des parents sur les psychothérapies. Mais c’est aussi une gageure de rendre compte de toutes ces situations si particulières sans en oublier et sans en trahir. J’en prends toutefois le risque car il est important que vous sachiez ce que ces parents en face de vous vivent ou pensent. En fait, je crois que beaucoup des professionnels que vous êtes le savent, mais j’ai souvent l’impression que vous l’avez oublié ou, plus grave, que cela ne change pas votre pratique.
L’attitude des parents est différente selon le contexte des difficultés de l’enfant, suivant qu’il s’agit de trajets au long cours ou de situations ponctuelles, suivant qu’il s’agit de pathologies lourdes comme les psychoses et syndromes autistiques ou de difficultés moins graves. La situation sera aussi très différente entre celle des parents à qui l’on annonce que leur enfant a besoin d’une psychothérapie et celle des parents dont l’enfant est dans une institution et à qui l’on dit qu’une psychothérapie va être engagée pour leur enfant. Enfin, l’environnement socioculturel des parents a son importance car il leur permettra de faire plus ou moins facilement le chemin pour accompagner leur enfant et l’aider à s’épanouir.
Je vous donnerai des images du ressenti de ces parents confrontés à la psychothérapie de leur enfant. Ces images, bien sûr schématiques, sont contradictoires comme peuvent l’être les causes du désarroi des parents ballottés entre des situations auxquelles ils font plus ou moins bien face. Une idée forte émerge de ce tableau, le besoin qu’ont tous ces parents d’une communication véritable, d’une transparence dans les échanges avec les professionnels, indépendamment de leurs difficultés propres qui doivent être prise en compte dans un autre cadre.
Pour un père ou pour une mère, le fait d’accepter que désormais le cas de leur enfant relève d’un « psy » est déjà ressenti comme un échec. Qu’ils soient venus consulter ou que leur enfant soit dans une institution, ces parents sont seuls avec cet échec face à un professionnel fort de sa technicité, de ses certitudes, de son administration et de ses nombreuses équipes (ou du moins le croit-on pour se rassurer).
Les parents qui sont venus consulter ou à qui l’on annonce qu’il faut une psychothérapie pour leur enfant savent bien peu de choses de ce que recouvre ce mot « psychothérapie ». La distinction même entre psychothérapeute, psychanalyste, psychologue et psychiatre est pour eux une énigme. La psychothérapie a beau leur être expliquée, elle reste pour eux une action mystérieuse dans laquelle ils doivent s’impliquer. On va même leur dire que ce n’est pas la peine d’essayer s’ils n’y croient pas eux-mêmes. Le sous-entendu est parfois lourdement appuyé : « sinon il vaut mieux faire autre chose ». Mais ces parents n’ont pas le choix et à défaut d’y croire vraiment il va falloir qu’ils fassent comme si… parce qu’ils ne connaissent souvent pas d’alternatives. Ce ne sera que bien plus tard que parfois ils découvriront que des thérapies, il y en a plusieurs mais, au début de ce parcours, ils n’auront souvent pas les éléments de choix ni la force de le faire.
Comment des parents vivent cette situation d’entrée en psychothérapie de leur enfant ? Ils la vivent très mal. Nous sommes dans une société qui multiplie les images sociales de beauté, de réussite, de productivité, de challenge. Alors quand il s’agit de solliciter une institution de soins psychiques, ils ont une idée en tête, que cela dure le moins longtemps possible, que leur enfant retrouve le plus rapidement possible le parcours ordinaire des autres enfants et pourquoi pas la voie royale dans laquelle ils rêvent de le voir s’engager.
Ces parents ont fondé une famille avec des rêves en tête et c’est bien. Ils ont eu un enfant qui sera le meilleur d’eux parce qu’ils lui donneront le meilleur d’eux-mêmes. Ce sont eux, ses parents, qui l’ont éduqué, qui lui ont transmis leurs valeurs familiales et personnelles. C’est dans ce contexte qu’il leur est proposé de laisser leur enfant entamer une psychothérapie qui va consister en des entretiens nécessairement secrets, dont ils seront exclus, dont ils n’auront pas à connaître la teneur. On leur demande de faire un chèque en blanc, d’accepter qu’un thérapeute soit seul avec leur enfant, sans qu’ils puissent finalement savoir ce qui se dit, ce qui se trame. On leur demande d’accepter de perdre ce pouvoir qu’ils pensent avoir sur leur enfant et surtout d’accepter que ce soit celui d’un autre qui puisse s’exercer.
Ces parents sont fatigués, usés par les difficultés de cet enfant qu’ils n’arrivent pas toujours à comprendre. Quand enfin ils ont trouvé une solution, un remède qui va peut être permettre à leur enfant d’aller mieux et à eux de souffler, quand ils ont surmonté leurs appréhensions ou quand ils se les sont voilées, la tentation est grande de tout miser sur cette solution et parfois d’oublier les réserves qu’ils avaient ressenties jusque-là. Cette attitude est d’une certaine façon une manière pour eux de se protéger, voire d’oublier et de nier la difficulté de leur enfant en laissant quelqu’un d’autre l’assumer à leur place.
Et le temps passe, et les difficultés ne disparaissent pas toujours. Bien au contraire, les échéances défilent et cet enfant grandit, et les difficultés qu’il rencontre sont de plus en plus évidentes, de moins en moins dissimulables à l’entourage social. L’environnement familial (proche ou non) se charge de leur rappeler avec de louables intentions mais qui amènent ces parents à se poser à nouveau les mêmes questions qu’au départ avec encore plus d’acuité : « Il n’y a pas de résultats ou si peu que n’importe qui aurait pu en faire autant. » Les parents peuvent alors basculer dans une défiance qui deviendra vite une opposition virulente à tout ce qui a été mis en œuvre parce que sans résultat. C’est souvent à ce moment que ces parents découvriront (seuls ou non) des alternatives qu’ils ont le sentiment de n’avoir pas choisies au début.
L’image qu’ont les parents des psychothérapies est forcément entachée de la situation globale de la prise en charge des enfants. La psychothérapie est ressentie comme un gadget, voire comme un leurre, en face du désarroi de parents qui découvrent la pénurie des offres de prises en charge adaptées à leur enfant. Comment rester calme quand son enfant, lourdement atteint, n’est pas accepté dans une institution parce que la charge est trop lourde pour le projet de l’institution et qu’en définitive l’enfant reste à la maison ? Comment rester calme quand des parents doivent se rendre à l’évidence que la seule solution reste de confier son enfant à une institution située à plus de six cents kilomètres et dont la seule qualité est d’avoir une place libre mais pas forcément des soins adaptés ? Comment rester calme lorsque des parents, envisageant de refuser une solution qu’ils jugent inadaptée à l’épanouissement de leur enfant, entendent ces professionnels dire que c’est la dernière solution ?
Qu’est-ce que les parents attendent lorsque leur enfant entame une psychothérapie ? Ils attendent d’être considérés comme des parents qui viennent s’adresser à des professionnels pour qu’ils apportent un service de soins à leur enfant qui ne va pas bien. Ils ont besoin d’abord d’être écoutés, puis qu’on leur explique le pourquoi et le comment du projet de soins. Ils attendent qu’on leur dise comment la situation de leur enfant est analysée, quelles sont les options thérapeutiques dans ce type de situation et quelle option est proposée par l’équipe qu’ils consultent. L’engagement dans une cure doit être pris par les parents avec les éléments nécessaires d’appréciation, la décision appartient aux parents, même si celle-ci est limitée par l’offre de soins elle-même. Cette étape est essentielle, car cet engagement raisonné permettra aux parents de fonder la confiance qu’ils donneront au projet et à l’équipe qui la mettra en œuvre. Or, trop souvent, les parents sont mis devant l’alternative d’engager une psychothérapie ou de chercher une autre solution sans savoir laquelle.
Qu’est-ce que les parents attendent au cours d’une psychothérapie de leur enfant ? Ils attendent encore d’être considérés comme les parents d’un enfant à qui des professionnels apportent un service de soins. Ces parents ont le droit d’être informés. Les équipes font des synthèses au long d’une cure et parfois, dans le meilleur des cas, une réunion suit pour informer les parents. Cette information est insuffisante, limitée à des généralités quand ce n’est pas simplement une occasion de poursuivre ou d’entamer des entretiens avec les parents. Je ne réfute pas que les parents ont eux-mêmes besoin, dans certains cas, d’une aide mais ce doit être dans un autre cadre. Ils ont besoin, comme les bénéficiaires indirects d’un service, de savoir ce qui se passe ou ce qui ne se passe pas. Ils ont besoin de savoir les hésitations, les doutes, les interrogations qui naissent au cours de la cure, et les décisions qu’il y a lieu de prendre et auxquelles ils doivent participer avec tous les éléments d’information qui leur sont nécessaires. C’est là le moyen de maintenir la confiance avec les parents, le moyen de les installer dans un rôle d’allié thérapeutique indispensable à l’épanouissement de leur enfant. C’est trop rarement le cas et il en résulte inévitablement les questions que se posent bien des parents sur l’utilité d’une cure dont ils n’ont aucun retour. Ce sentiment se transforme alors inexorablement en un sentiment de perte de contrôle sur ce qui arrive à leur enfant, ensuite une opposition à l’équipe et qui peut conduire à un arrêt brutal d’une cure, préjudiciable d’abord à l’enfant mais aussi aux parents comme à l’équipe.
Quand s’engage une psychothérapie pour leur enfant, les parents attendent d’être considérés comme les demandeurs et les payeurs de soins pour leur enfant avant d’être considérés comme des parents pathogènes. Ils attendent la transparence dans les relations avec les professionnels, c’est-à-dire une information, une écoute et la reconnaissance de leur position de parents pour les choix faits et à faire, au début et tout au long de la cure.
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Jacques Baert est vice-président d’Acanthe, association pour l’épanouissement des personnes souffrant de troubles psychiques depuis l’enfance, membre du Comité technique régional pour l’autisme en Ile-de-France et administrateur de la Fondation Vallée comme représentant les usagers.