Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-787-0
160 pages

p. 140 à 141
doi: en cours

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no 12 2000/4

2000 enfances & PSY Fiche info

Les médiations logico-mathématiques : une approche psychanalytique

Thierry Braconnier
Réanimer la pensée peut passer par un lieu particulier, celui des mathématiques, qui relèvent d’un statut spécial : un statut de poids au sein de la scolarité, un statut original pour un type de pensée et de langage ressentis comme différents. Le consultant et son équipe, après analyse d’un bilan, peuvent imaginer un recours à ce lieu dans des situations très diverses :
  • s’il y a bien sûr une demande dans ce sens de la part du jeune, indiquant les mathématiques comme le lieu d’une souffrance, d’un désaccord, d’un trouble, et en même temps d’un espoir, d’un désir, d’une tension : on entend cet investissement comme une tentative de maîtrise des pulsions ou des angoisses, maîtrise que les théories mathématiques se sont souvent donnée comme but dans leurs élans créateurs ;
  • si au contraire les mathématiques apparaissent comme un des rares lieux où l’on puisse repérer du plaisir dans l’exercice de la pensée : on est tenté d’exploiter cette facilité pour étayer une continuité avec les zones éteintes de la pensée ;
  • dans des situations moins nettes où aucun rapprochement thérapeutique direct avec un adulte n’est envisageable, le lieu mathématique peut offrir à la pensée un espace de sécurité où les relations sont fortement médiatisées par des objets et un langage très contenants.
Dans toutes ces situations, l’intervenant est pris dans une relation triangulaire, avec l’enfant ou l’adolescent souffrant, et un savoir qui se démarque des pratiques littéraires. Un savoir qui véhicule des notions de vérité et d’erreur sur des propositions, qui utilise un langage pur et dur, où le mot dit sans écart la chose, ce qui peut être sécurisé, ou violence, c’est selon !
Lorsque le langage mathématique est perçu comme une violence, avec son exactitude insupportable et ses vérités implacables, le psychopédagogue peut, entre le jeune et ces objets, faire jouer une aire de pensée indéfinissable mathématiquement : « Je pense, tu penses, nous pensons sur les mathématiques, sur ce travail, ce qu’il représente, tu peux l’inscrire dans ta psyché au même titre que toute autre activité ; ce travail a une valeur qui n’est pas réduite à ta note. »
À travers cet espace où une pensée est permises, montrée, sollicitée, écoutée, le jeune rencontre une dimension qu’il n’a pas toujours saisie dans l’enseignement qu’il reçoit, celle d’une activité humaine qui se déploie dans l’histoire, et qui vient trouver un sens dans son histoire. Penser les mathématiques n’est pas seulement penser en mathématiques, c’est aussi penser sur soi. Une part importante de l’activité de pensée se trouve ainsi reliée au réseau courant de la pensée, celui que structure la langue commune, celui des écarts, des doutes, des incertitudes, des ignorances, des oublies, des refus et des recherches. Cet espace est investi comme un lieu où peut naître une parole sur ce qui était jusqu’alors un silence : celui d’une discipline qui s’élabore souvent dans l’écriture, seule garante de la perfection scientifique et de sa communicabilité totale. Parole sur l’objet, parole sur soi, sur ses idéaux et ses manques, parole adressée à quelqu’un placé à la bonne distance : voilà l’objet mathématiques, a priori froid et distant, devenu le médiateur d’un travail thérapeutique.
Une attention particulière est portée au travail du jeune adolescent qui, bien souvent autour des classes de cinquième ou quatrième, soit s’effondrer ses performances et bientôt son investissement et sa confiance. Au moment où les structures de la pensée l’amènent à travailler dans de nouvelles dimensions, plus globalisantes, et où sa perception de la sexualité change elle aussi de dimension, survient une confrontation silencieuse entre la réalité et ses idéaux, qui peut s’accompagner d’un sentiment douloureux de coupure, de cassure, de perte : coupure interne entre différents modes de fonctionnement intellectuel, cassure dans son histoire, coupure relationnelle et familiale, perte de la relation au monde. Le travail psychopédagogique vient alors défendre l’adolescent face à ce sentiment de perte : dans le cadre contenant les jeux triangulaires du savoir, les objets mathématiques accompagnent sa recherche d’unité, d’identité et de puissance. Ils sont alors objets de pensée en commun, à deux, nous liant à la culture et aussi au désir, soutenant une relation thérapeutique et définissant une modalité originale de transfert.
Erratum
Rendons aux pépés ce qui est aux pépés, ainsi que l’hommage qui leur est dû :
Dans la présentation de la première partie de cet article, nous faisions état de ce que cette réflexion émanait d’un groupe de psychopédagogues du cmp Claude Bernard. L’appellation officielle actuelle est en fait celle de cmpp, avec deux P comme deux petites pattes pour « psycho » et « pédagogique ». De fait, les cmpp sont les premières structures à avoir proposé des soins ambulatoires pluridisciplinaires et restent les seules à pouvoir proposer une approche psychopédagogique intégrée et différenciée. Tricotez, petites pattes.
Une anecdote : il y a quelques années, un jeune père se posait des questions sur son fils qui allait entrer au cp, le fameux et redouté cépé. Il prit un rendez-vous au cmpp. Quand il en fit part à son garçon, celui-ci réfléchit un moment et, pensif, dit à son père : « D’accord… mais je ne suis pas un pépé ». Cette affirmation eût valeur d’interprétation pour le père qui réfléchit à son tour, annula le rendez-vous au cmpp et alla voir un analyste. Il y a quelques jours, ce garçon annonça à son père la naissance prochaine d’un garçon. Le jeune père est devenu à son tour un pépé.
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