2000
enfances & PSY
Fiche info
Une approche cognitive de la psychopédagogie
Riad Al Hammal
[**]
La découverte et l’acquisition d’une quelconque connaissance de manière stable et évocable au moment où l’on en a besoin peuvent être altérées pour des raisons qui relèvent du processus du développement de la pensée lui-même, et non pas seulement pour des raisons qui relèvent de l’expérience du développement de la sexualité et de l’aspect affectif de l’être.
Le refoulement n’est pas le seul processus qui fait passer une connaissance de la conscience à l’inconscient. On peut perdre la conscience – le mot conscience est utilisé ici dans le sens de la négation de la « non conscience », tel que le définit F. Jaulin Mannoni (1999) – de ce que l’on connaît pour des raisons dépendant de la manière dont se déroule le processus de la recherche de la connaissance et celle de son acquisition. Un exemple peut être l’interruption du fil de la pensée pour n’importe quelle raison qui empêche que le niveau de conscience de ce que l’on connaît soit suffisant pour passer du stade d’assimilation au stade d’intégration. Un autre exemple peut être l’intensité de la concentration sur certaines informations considérées indispensables qui fait perdre de vue d’autres informations tout aussi indispensables et qui sont nécessairement à prendre en considération auparavant. La recherche d’une connaissance peut aussi être altérée à cause du nombre important d’informations à prendre en considération, car cela rend très long leur examen une par une, et impossible la déduction logique de la connaissance, en l’absence d’une possibilité d’organisation de ces informations.
Piaget a montré comment les structures mentales et la capacité d’organiser les informations se développent, ainsi que l’autonomie de leur développement et leur dépendance par rapport à la perception, au langage et à la maturité (neurologique et affective). Il a aussi montré comment l’amélioration de la mobilité de la pensée permet l’établissement de relations entre les choses, les personnes et les idées – entre celles des autres, entre les nôtres propres, entre les nôtres et celles des autres (Piaget, 1959).
L’amélioration de cette capacité d’établir des relations, qui permet le développement et l’organisation de la pensée, permet aussi le développement des structures affectives à travers l’amélioration de la relation avec soi-même, comme elle permet le développement de la perception, du langage et de la maturité neurologique.
De nombreuses équipes s’attachent à l’étude de ce processus et des pathologies dans son déroulement, et à la recherche des manières d’y remédier et beaucoup de psychopédagogues cherchent à affiner leurs façons de remédier à ces pathologies. Il s’agit d’un travail thérapeutique profond qui atteint surtout les causes et pas seulement les symptômes.
Soigner ces troubles de fonctionnement dans le processus de développement et d’organisation des structures de la pensée, qui souvent ont des conséquences sur le développement des structures affectives et de celles de la personnalité, nécessite l’usage d’un matériel « ni trop chaud, ni trop froid », investi comme une médiation utilisable entre le fonctionnement affectif et le fonctionnement mental. Ce matériel peut être une activité sportive, un jeu intellectuel, les mathématiques, la lecture, peu importe.
La manière dont l’activité est pratiquée par l’enfant ou l’adolescent est importante car elle détermine la nature de la relation avec le thérapeute. Ce qui est dit et ce qui est fait, le sont dans le but d’étudier et d’analyser la réalité extérieure à partir de la conscience des résultats de nos actions sur elle, pour atteindre la conscience de soi en tant qu’être pensant, et, à ce titre seulement, doté d’affects.
Faire vivre une activité mathématique peut permettre une mobilité de la pensée et une amélioration de la fonction symbolique, une prise de conscience des relations que nous projetons entre les choses, et l’atteinte de la conscience des relations que nous établissons entre les objets mathématiques. Ceci peut aboutir à la conscience des relations que nous établissons entre nos idées et notre manière de les classer et de les ordonner. On retrouve ainsi un fonctionnement mental permettant l’adaptation à la réalité extérieure et l’équilibre entre les contraintes du monde extérieur, les besoins du corps et le monde intérieur.
De la manière d’organiser un tel système de relations, il peut résulter, en premier lieu, un développement des structures mentales et, en second lieu, une conscience de soi ouvrant la porte à d’autres traitements. Ceux-ci deviennent possibles grâce à :
- La diminution des résistances, due à la prise de conscience de soi-même et de son propre fonctionnement mental ;
- La mobilité de la pensée qui améliore les capacités d’association libre ;
- Le développement de la fonction symbolique qui mène à celui du processus d’évocation et de la parole en général.
La manière utilisée pour accéder à la conscience d’une connaissance dans une situation donnée n’est pas basée dans notre approche sur le sens symbolique des concepts mathématiques qui peuvent être chargés d’affects, et donc dangereux, ni sur la mémoire, mais sur une amélioration des structures mentales qui permet de situer cette connaissance parmi toutes les autres comme étant celle qui est nécessaire logiquement pour réussir la tâche proposée. Cette manière de travailler diffère des autres traitements et surtout d’un cours de mathématiques, car il ne s’agit pas de faire apprendre, mais de faire découvrir une connaissance. Elle peut, dans certaines situations, constituer une prévention, dans d’autres, une thérapie. Sans transmission constitue un vaste et passionnant programme et exige une longue formation
[*]. Ce programme englobe des préoccupations théoriques et, pathologie oblige, une attitude critique devant les théories et connaissances existantes en mathématiques, en psychologie génétique, en logique, en psychanalyse, etc.
·
Al Hammal, R. ; Rousselet, H. 1996. Le Passage des 4 opérations à la résolution des systèmes d’équations, t. 1, Paris, Éd. apect (le t. 2 est en cours d’édition).
·
Jaulin Mannoni, F. 1999. La Sirène et le dragon : raison et déraisons dans la construction de la pensée occidentale, Éd. apect, diffusion L’Harmattan.
·
Piaget, J. ; Inhelder, B. 1959. La Genèse des structures logiques élémentaires, Neuchâtel et Paris, Delachaux et Niestlé.
[**]
Riad Al Hammal, psychopédagogue au centre Claude-Bernard, formateur au
gepalm (Groupe d’études sur la psychopathologie des activités logico-mathématiques, créé sous l’impulsion de F. Jaulin Mannoni dans le but de former des praticiens capables de s’occuper de ce type de pathologie, 60 boulevard Saint-Marcel, 75005 Paris), et à l’
esdac (Établissement privé d’études supérieures pour le développement des activités cognitives, même adresse).
[*]
Pour de plus amples renseignements sur cette façon de travailler, voir La Recherche sur les fondements d’une pédagogie authentique, dirigé par F. Jaulin Mannoni avec la participation d’une équipe du gepalm (1975-1977). Voir aussi Le Passage des 4 opérations à la résolution des systèmes d’équations.