Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-787-0
160 pages

p. 144 à 147
doi: en cours

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Réseau

no 12 2000/4

2000 enfances & PSY Réseau

Élaboration d’un réseau pour « adolescents difficiles »

Sophie Dumay
Notre pratique quotidienne en tant que pédopsychiatre nous conduit à constater, pour la prise en charge d’adolescents que je nommerais difficiles, l’existence de difficultés, voire d’échecs, dans la mise en place d’un projet thérapeutique. Ces adolescents en souffrance, qui se situent à l’interface du psychiatrique, du judiciaire et du socio-éducatif, et dont l’expression clinique emprunte le masque comportemental de l’agir et de la destructivité, sont le plus souvent déscolarisés et en voie de marginalisation. Ils engendrent presque toujours chez les équipes soignantes, pédagogiques et judiciaires, un hyperinvestissement suivi de rejets et de ruptures.
Des responsables institutionnels (de l’Aide sociale à l’enfance, du Tribunal pour enfants de Créteil et du cattp [*] Georges Perec, unité du 3e intersecteur de pédopsychiatrie du Val-de-Marne, qui s’est porté volontaire dans ce projet), qui s’étaient déjà rencontrés autour de situations d’adolescents, ont décidé d’œuvrer ensemble. Ils souhaitaient parvenir à la création d’une plate-forme humaine et logistique qui permettrait de faire échec à cette mise en échec, à l’aspect répétition à l’identique qu’engendrent ces adolescents, quelles que soient les équipes qui s’en préoccupent. Ces professionnels se sont donc engagés dans un travail en partenariat afin d’élaborer un réseau à visée départementale pour adolescents en grande difficulté, élaboration lente et fastidieuse qui dure maintenant depuis deux années.
Notre hypothèse de départ était que la concertation et une élaboration des contre-attitudes que ces adolescents suscitent dans les équipes permettraient, par le tissage de liens, d’installer une continuité référentielle et d’éviter une répétition des ruptures.
Notre réflexion s’est organisée selon deux axes :
  • un axe clinique, essayant de dégager des éléments psychopathologiques communs à la clinique de ces adolescents dits « difficiles » ;
  • un axe thérapeutique et éducatif conduisant à l’élaboration du réseau.
Comment, en effet, conceptualiser, élaborer ce que nous font vivre ces adolescents que nous qualifions de difficiles, insupportables ou trop lourds ? « Cas sociaux » ou « délinquants » au regard de la société, ces adolescents ont une symptomatologie clinique très bruyante. Leur mentalisation paraît très pauvre, comme si leur monde psychique fonctionnait sur le mode d’une projection massive, d’une externalisation des conflits, nous faisant vivre des sentiments de culpabilité et d’impuissance.
Ces manifestations émotionnelles semblent souvent faire écho à l’enfance de ces sujets, heurtés dès leur plus jeune âge à un chaos affectif familial, à l’origine de placements itératifs en familles d’accueil et institutions. Leurs parents, pris dans l’anarchie de leurs pulsions et émotions, leur ont donné peu de limites fiables. L’absence de repères temporel et spatial (leurs difficultés à se positionner dans leur propre histoire familiale) ne leur permet pas de se situer dans la réalité extérieure et face à des repères symboliques.
Les travaux de Bion sur le concept de présupposé de base permettent de mieux comprendre les mécanismes défensifs utilisés par ces adolescents. Ce concept éclaire sur les moyens mis en œuvre pour préserver la cohérence d’un petit groupe (ici, groupe familial), en estompant les limites individuelles et barrières intergénérationnelles. Les parents de ces adolescents ont un moi défaillant et les identifications projectives sont fortement agies. Cette instabilité émotionnelle première, cette insécurité du lien condamnent, soit à la dépendance soit au sentiment d’abandon. Les liens sont ressentis trop forts ou trop distants, à l’image des hyperinvestissements et rejets qu’ils suscitent.
Nous pouvons supposer que ces adolescents ont souffert au cours de leur petite enfance d’un arrêt développemental au stade de la première séparation-individuation. Ils sont à mi-chemin entre deux phases du développement : la phase symbiotique et la phase de séparation-individuation conduisant à l’autonomie. Ils sont à un stade de fixation narcissique orale.
Les passages à l’acte s’inscrivent dans une modalité économique préférentielle qui privilégie les réactions aux tensions, au détriment de représentations objectales nuancées et d’une activité symbolique. La perspective temporelle est celle du « maintenant », déconnecté du passé et du futur : absence de lien entre mémoire, sensation et comportement. L’acte témoigne d’une rupture, d’un clivage.
Les capacités d’élaboration des angoisses sont réduites et l’extériorisation prime sur une impossible intériorisation. La destructivité en est le corollaire, reflet d’une déstructuration psychique ; le soi unifié, fragile, comporte une faiblesse narcissique patente. Ces adolescents ne semblent pas pouvoir accéder à la culpabilité et le clivage leur permet de lutter contre un effondrement dépressif au prix d’un affaiblissement du moi.
Leur questionnement concernant leurs origines témoigne de leur faiblesse narcissique s’appuyant sur un mode relationnel anaclitique.
Les sentiments d’incapacité et d’impuissance auxquels nous nous heurtons renforcent en même temps chez ces adolescents un fantasme de toute-puissance narcissique et des revendications (« vous ne faites rien pour moi »), en place d’une demande affective manifeste.
L’appauvrissement du lien relationnel qui envahit tous les champs de la vie (sociale/scolaire/familiale) du sujet semble bénéficier d’une articulation et d’une élaboration commune entre les équipes concernées par l’adolescent.
Ce postulat empirique, fondé sur l’analyse d’un certain nombre d’échecs, nous a amenés à la constitution d’un réseau entre participants concernés par ces adolescents :Aide sociale à l’enfance, Protection judiciaire de la jeunesse, secteur de pédopsychiatrie représenté par le cattp Georges Perec et le Tribunal pour enfants.
Ce réseau souhaite proposer aux adolescents l’image d’une structure suffisamment fiable et pérenne pour contrer les liens duels vécus comme totalitaires, ne plus tenter de vaines réparations, et s’attaquer aux clivages institutionnels opposant la Fée Carabosse et la Bonne Fée.
Les inquiétudes et angoisses exprimées par les différentes équipes majorent les sentiments de dépréciation du travail de chacun. La recherche « du bon lieu, du bon foyer, de la bonne famille d’accueil » suscite en effet un investissement important suivi très souvent d’un mouvement de rejet devant les mises en échec, les impasses provoquées par ce type d’adolescent.
Celui-ci est le centre d’intérêt commun et assoit une légitimité de collaboration entre participants, tous individualisés, nommés, de compétences différenciées.
Une autre hypothèse de travail est que l’adolescent projette sur l’entourage ses parties psychiques et fait revivre à tous les intervenants ses conflits insuffisamment mentalisés, de manière répétitive.
Nous espérons pouvoir y répondre par l’articulation en réseau des différents intervenants et un travail sur les contre-attitudes vécues en face de cet adolescent, grâce à l’instauration de rencontres régulières autour d’un cas.
Le réseau est une figure à géométrie variable. Chaque membre, avec sa compétence professionnelle spécifique, peut emprunter les voies de communication offertes par ce réseau. Ces voies sont à double sens, et l’adolescent est au centre de cette figure. Nous accordons une importance à certains fonctionnements propres, qui permettent à chacun et à l’adolescent de se repérer. Ainsi chaque intervenant s’engage, bien conscient qu’il pourrait un jour désinvestir la situation, et la participation à des réunions régulières autour de tel ou tel adolescent permet de réfléchir aux contre-attitudes, d’assurer une continuité et d’échapper au fantasme de toute-puissance ou d’incapacité.
Outre les réflexions individuelles de chaque participant autour d’une situation singulière d’adolescent, permettant une meilleure compréhension commune, ce réseau souhaite apporter une logistique institutionnelle. Les questions de l’hébergement et de la formation scolaire et/ou professionnelle sont en particulier un axe fondamental du travail avec ces adolescents marqués par des carences socio-éducatives.
Ce réseau nouveau-né, dont l’élaboration a commencé depuis un peu plus de deux ans, s’appuie sur les circulaires récentes (sur les réseaux de soins du 9 avril 1997 et 19 août 1997) et sur le rapport du Conseil économique et social « Prévention et soins des maladies mentales – Bilan et perspective » qui prône la constitution de réseaux d’acteurs sanitaires et sociaux.
La rédaction en commun d’une charte garantit le fondement de l’expérimentation et représente une étape avant la signature d’une convention. Cette charte, qui a valeur d’engagement, précise notamment :
  • les différents partenaires et les structures qui les représentent ;
  • les objectifs : essentiellement assurer une prise en charge globale et coordonnée d’adolescents dont les difficultés familiales, sociales psychologiques peuvent se traduire par des actes de mise en danger ou de délinquance ;
  • les modalités de fonctionnement, en particulier la nomination d’un coordonateur pour chaque situation d’adolescent et la nécessité de réunions de travail régulières autour du cas ;
  • les moyens proposés par chacun des partenaires (par exemple les places réservées à ces adolescents dans les unités d’hébergement, les possibilités de suivis médicopsychologiques) ;
  • l’évaluation et la formation des partenaires avec l’instauration de rencontres trimestrielles.
Cette réflexion à permis de souligner aussi les limites du travail de chacun, en particulier, celles des compétences territoriales propres à chaque intervenant et leur partiel recouvrement. Ces recouvrements territoriaux partiels inter-institutionnels sont à l’origine de zones de turbulence, d’appropriation ou de désinvestissement pour les équipes concernées.
Notre travail de réflexion en commun a permis d’instaurer progressivement la confiance entre les partenaires, au cours de rencontres régulières (tous les deux mois). La mise en commun de nos interrogations par rapport à ces adolescents difficiles, notre questionnement constant sur les limites de chacun, nous permet aussi de pouvoir repousser petit à petit les limites du cadre de travail de chacun, de rester créatif et inventif dans nos propositions.
Nos échanges, empreints d’estime et de confiance, ouvrent sur la possibilité d’une réflexion toujours riche et imaginative, dans la seule visée de répondre au mieux à la situation d’un adolescent singulier à un moment donné.
Notre réseau commence actuellement son expérience de terrain autour d’une première situation d’adolescent. Nous continuons aussi notre réflexion théorique sur les difficultés de prise en charge de ces adolescents difficiles par des réunions qui accueillent des intervenants extérieurs pour une demi-journée de travail.
Nous souhaitons que notre réseau reste un instrument de travail clinique et éducatif, modulable et ouvert sur l’extérieur. Une de nos exigences est de rester ouverts à toute suggestion au bénéfice de l’adolescent, et de rester inventifs dans notre fonctionnement.
Au terme d’une année de fonctionnement, nous effectuerons un premier bilan, qui sera adressé aux magistrats du tribunal pour enfants, aux services de l’Aide sociale à l’enfance et de la Protection judicaire de la jeunesse ainsi qu’aux autres intersecteurs de pédopsychiatrie du département.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bergeret, J. 1968. « À propos de l’acting out dit « d’adolescence » et du contre-transfert », Revue française de psychanalyse, vol. 32, n° 5, p. 1001-1004.
·  Cahn, R. 1987. « L’agi dans le fonctionnement mental de l’adolescent », Revue française de psychanalyse, vol. 4, p. 1147-1157.
·  Marcelli, D. 1992. « Pédopsychiatrie et juge des mineurs : quelle collaboration possible ? », Neuropsychiatrie de l’enfance, vol. 40 n° 3 et 4, p. 158-163.
·  Ministère de la justice ; Direction de la protection judiciaire de la jeunesse ; Sous-direction de l’Action éducative et des affaires judiciaires. 1990. L’accueil des mineurs présentant des troubles d’ordre psychiatrique par les services éducatifs de la protection judiciaire de la jeunesse, décembre, p. 93-102.
·  Mises, R. ; Botbol, M. 1997. « Les interventions en réseau chez l’enfant et l’adolescent - Devenir de la psychiatrie », Psychiatrie française, vol. 28, p. 104-109.
 
NOTES
 
[*]Centre d’action thérapeutique à temps partiel pour adolescent.
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