Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-787-0
160 pages

p. 6 à 19
doi: en cours

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Dossier

no 12 2000/4

2000 enfances & PSY Dossier

À la rencontre de l’autre

L’effet du dépaysement sur l’évolution d’une pratique de psychothérapie

Marie-Cécile Ortigues avec la collaboration d’ Edmond Ortigues  [*]
Les auteurs décrivent une pratique qui a évolué vers un déplacement de la maîtrise : accompagner et non diriger ; inviter les demandeurs à inventer, renégocier souvent, le cadre qui leur convient et non le prescrire au départ ; possibilité que parents et enfants soient reçus en même temps s’ils le souhaitent. Un assouplissement des procédures habituelles permettant aux consultants de s’approprier la démarche.
Un long travail théorique avec des groupes de collègues a suivi cette évolution de la pratique. Mots-clés : Psychothérapie d’enfant, consultations en Afrique, repères identificatoires empruntés aux ascendants.
Le temps passé à Dakar (1961-1966) et le travail effectué se sont révélés, après coup, un apport considérable, moteur d’une modification en profondeur de ma pratique et de la façon dont je me suis approprié l’héritage freudien. Le changement progressif qui s’est opéré a été un processus continu dont, pendant des années, je n’ai pas eu conscience ; changement souterrain dont les effets ont soutenu la poursuite, me semble-t-il.
Avant cette période africaine, je m’étais formée à la psychanalyse, avais beaucoup travaillé avec Françoise Dolto, avec aussi S. Lebovici et R. Diatkine aux Enfants malades, bénéficié de bien des contrôles. J’avais ouvert un cabinet privé et avais été recrutée au cmpp Claude Bernard comme thérapeute peu après sa création.
Arrivée à Dakar en 1961 (mon mari contribuait à la création de la première université en Afrique de l’Ouest), je n’avais qu’une connaissance livresque et minime de l’Afrique, autant dire rien. Je n’avais pas de projet de recherche, simplement celui d’explorer où et comment je pourrais travailler.
J’étais cependant familière de « l’ailleurs » : mes parents avaient vécu dans des contrées lointaines : sur les hauts plateaux de Bolivie aux neiges éternelles, dans la Cordillère des Andes, au cœur de la forêt primaire de Malaisie où le lieu de travail n’était accessible qu’à dos d’éléphant. J’ai passé une partie de mon enfance en Californie mexicaine. Le consentement au décalage nécessaire pour rencontrer une société ou une personne étrangère était préparé sinon acquis.
À Dakar, l’hôpital psychiatrique de Fann, dirigé par le professeur Henri Collomb, m’a accueillie ; c’était alors l’unique hôpital psychiatrique en Afrique de l’Ouest. Une « consultation de psychologie » a été ouverte. Le terme de psychologie voulait marquer une différence avec la psychiatrie, et il ne convenait pas au contexte social d’utiliser celui de psychanalyse. Quelques collègues français débutants ont travaillé avec moi. Il n’y avait pas de pratique pédopsychiatrique au Sénégal. Des adultes sont venus consulter, des enfants, c’est-à-dire des familles, aussi des adolescents et de jeunes adultes ; peu de filles ou de femmes.
Par ailleurs, dès que des relations cordiales se furent nouées avec les psychiatres de Fann – psychiatres africains et coopérants français – le personnel infirmier ainsi que de jeunes chercheurs sociologues, ethnologues, linguistes et aussi avec les ethnologues en mission au Sénégal, mon mari et moi avons animé des recherches dont le but principal était de comparer des observations obtenues par les méthodes différentes de la clinique et de l’approche ethnographique. Notre base méthodologique était la suivante : les données de chaque discipline ne peuvent être comparées qu’à partir du moment où elles sont suffisamment élaborées de part et d’autre. Les questions que se posaient mutuellement ethnologues et psychanalystes relançaient la progression de chaque discipline dans son champ.
Dès les premières rencontres avec les consultants, j’ai perçu très intensément que je ne comprenais rien à ce qui m’était offert ; je me trouvais vraiment ailleurs ; tout était à déchiffrer : la société et ses traditions, la complexité des familles, la morale coutumière, les religions, les représentations communes des maladies et de leur origine, la place des guérisseurs, etc., tout !
Dans les entretiens, il fallait apprendre à déchiffrer les attitudes, les modes de prise de contact, le rôle des porte-parole, l’importance donnée à tels éléments de la vie ou tels symptômes et le silence sur d’autres, les frontières de la pudeur…
Un petit exemple : la première jeune femme reçue, en grande détresse, s’est installée dans un angle du bureau, aux trois quarts détournée, le visage à demi caché dans son pagne, de telle sorte que nos regards ne pouvaient se croiser. Elle a parlé et est partie visiblement satisfaite. Énigme ! Plus tard, j’ai su que son attitude détournée et le fait de ne pas me regarder exprimaient un grand respect.
 
Consentir à ne rien savoir
 
 
Il fallait apprendre une sémiologie nouvelle pour les mots employés. Ainsi, le mot mariage, chez nous, connote le choix d’un conjoint, un projet de vie à deux, un accès à plus d’autonomie vis-à-vis de la famille d’origine. Ici, le mariage était avant tout l’affaire de deux lignages, il engage la parole des ascendants et son honneur ; il se prépare des années à l’avance par des prestations rituelles et en travail de la part de l’homme. L’homme marié reste soumis à ses ascendants et ses aînés et il est plus fermement qu’avant ancré dans son lignage. En cas de difficulté, son premier devoir est de « soutenir » ses parents, fût-ce au détriment de son propre foyer. L’enfant est avant tout l’enfant du lignage.
Comment faire ? En premier lieu, il fallait consentir à ne rien savoir, ce qui laissait toute la place à l’attention d’accueil et à une disponibilité sans frontières.
Je dois dire qu’il m’a été aisé de renoncer à toute forme de maîtrise. D’une part, j’étais portée par un intérêt profond à comprendre intellectuellement et sensiblement, d’autre part, j’étais plutôt insatisfaite de ma pratique française – peu ou pas différente de celle de mes collègues – sans être capable de me poser les questions qui m’auraient permis de progresser. Enfin, dans certaines occurrences, une disposition personnelle à une sorte de passivité tranquille trouvait là un emploi approprié.
Ma chance fut que le champ de ce que je pensais ignorer de ces personnes, de leur société, de leurs traditions, était suffisant pour que j’assigne le statut d’une « voix off » à mes connaissances et mes savoir-faire ; ils devenaient des pôles de comparaisons, des questions posées à ce que j’entendais ou percevais mais ils ne gouvernaient plus ma pratique ; des complexités nouvelles pouvaient donc se déployer.
Au début, je parlais le moins possible aux consultants ; par contre je notais tous leurs propos. Chaque soir mon mari et moi lisions les notes de la journée ; les questions que nous nous posions restaient en suspens. C’est seulement après plusieurs mois que des constantes, des fils, des organisations nous sont apparus et que des repères se sont esquissés.
L’intention claire de renoncer à toute forme de maîtrise n’a pas suffi à m’éviter bien des erreurs ni de susciter des malentendus. Par exemple, avant d’être à l’aise pour accueillir les consultants, j’ai posé quelques questions sur la composition de la famille, les activités des adultes, en guise de prise de contact. Des réponses contradictoires, d’apparents oublis, une difficulté constante à évoquer le passé, des repères temporels incertains, des rires de femmes inattendus, accumulaient les énigmes. Plus tard, j’ai appris à prolonger les salutations, à me présenter, à utiliser le « ça va bien dans la famille ? » et non « alors, qu’est-ce qui ne va pas ? », entrée en matière ici déplacée, trop directe, trop brutale.
 
Ré-apprendre ce que parler veut dire
 
 
De plus en plus, à mesure que j’en devenais capable, j’ai laissé parler les consultants, en cherchant à suivre et non à orienter leurs propos. Des difficultés ont surgi que je n’imaginais pas. Citons-en quelques-unes :
  • dans les consultations chez les guérisseurs, les patients donnent quelques indications attendues puis ils attendent que le guérisseur parle : « C’est lui qui sait. » Que nous ne commentions pas la pathologie apportée sur-le-champ, pouvait faire penser à certains que nous étions incompétents, alors que d’autres, familiers des procédures des docteurs français, essayaient de nous satisfaire en répondant à nos questions même s’ils n’en voyaient pas l’intérêt ;
  • nous recevions des familles. Si père, mère, enfant étaient présents, le père monopolisait la parole ; la mère et l’enfant étaient attentifs, immobiles, ne tentant jamais de se manifester. Une fois, je me suis laissée aller à dire à l’enfant : « Et toi, que penses-tu de ce que dit ton père ? » L’expression affolée de l’enfant, discrètement indignée du père m’ont indiqué que j’avais semé le trouble dans l’échange. Une autre fois, deux hommes consultent pour le fils de l’un d’eux, neveu de l’autre. L’oncle était l’aîné, lui seul parlait, expliquait les troubles de l’enfant, la vie de la famille.
Dans ces deux situations, les droits statutaires des hommes et des aînés en étaient les metteurs en scène. C’est à eux qu’incombe de parler pour leur famille et quand ils ont parlé, tout est dit. Ne pas reconnaître pleinement ce droit – et devoir – était porter une atteinte grave à leur dignité, à leur virilité. L’affolement de l’enfant à ma question concernait aussi son statut : je l’incitais à une transgression majeure, à occuper une place qui n’était pas la sienne s’il avait commenté tant soit peu les propos de son père.
L’aspect le plus périlleux des entretiens était celui des questions qu’il fallait parfois poser pour relancer le dialogue. Un long temps s’écoula avant que je mesure la difficulté.
Les questions pour nous les plus banales : combien d’enfants dans la famille ? Et le grand frère, réussit-il à l’école ? Le père a-t-il retrouvé du travail ? Ça a l’air bien difficile dans la famille en ce moment ? peuvent soulever une angoisse considérable en raison de l’omniprésence des positions persécutives : dire que l’on a une famille nombreuse, une bonne santé, du travail, la réussite à l’école… c’est devenir à coup sûr, la cible de pratiques magiques néfastes (maraboutage au Sénégal) de la part des envieux, des jaloux, des rivaux, par exemple des co-épouses.
Pour la même raison, il convient de ne jamais faire de compliments, surtout aux enfants ; ne pas dire d’un bébé qu’il a bonne mine, qu’il est éveillé, qu’il a grandi… sous peine d’attirer le malheur sur lui, à moins d’employer les formules conjuratoires appropriées. La vaste question des positions persécutives ne peut qu’être pointée ici, elle est longuement développée dans Œdipe africain, au chapitre 4.
 
Au-delà des codes, rejoindre l’autre
 
 
L’espace thérapeutique classique ne convenait pas, du moins dans les débuts, avant qu’une solide confiance ne se soit établie. Parler seul, en tête à tête avec une personne à qui l’on prête autorité et compétence était une situation insolite, angoissante. S’il s’agissait d’un enfant ou d’un jeune, ceux qui l’accompagnaient, parents, oncle, grand-père, frère ou sœur, voisins, étaient reçus et écoutés. En somme, chacun pouvait établir les conditions qui lui permettraient de poursuivre la démarche engagée.
Les notations ethnographiques que je viens d’énumérer rendent sensible le chemin que nous avions à faire pour entendre ceux qui s’adressaient à nous. Il était nécessaire de nous informer des mœurs et des modes de penser dans les différents domaines de la vie afin de pouvoir situer les paroles des consultants dans leur cadre, leur contexte social. Mais une dérive trop souvent rencontrée était à éviter : un code social, aussi contraignant soit-il, ne définit pas les personnes ; celles-ci ne sont pas le produit « typique » de leur société. Dans le cadre général, chaque individu se situe personnellement. Chacun a ses expériences, son caractère, sa parenté, son histoire, sa manière à lui de s’approprier les données communes. Les représentations et modes de penser traditionnels nous permettent seulement de mieux approcher, de mieux comprendre et respecter les positions singulières de chacun. Enfermer les personnes dans leurs traditions au nom d’un « décodage culturel » serait renoncer à la position d’analyste. En outre, nous ne savons pas à quelle distance des traditions se situent, ou tentent de se situer, ceux qui nous parlent. Certains s’accrochent à leurs traditions en dépit des idéaux contraires véhiculés par les changements sociaux en cours, d’autres s’en veulent dégagés mais sont obscurément immobilisés par leurs investissements du passé ; la plupart tâtonnent, oscillent et sont déchirés, à la recherche de compromis à inventer.
Globalement, mon souci est devenu de rejoindre ces personnes qui cherchaient aide ou soulagement, de les rejoindre là où elles étaient, de rencontrer ce qui en elles souffrait, quel que soit leur mode de souffrance. Il convenait de se laisser dépayser et instruire par ceux que nous accueillions, accepter de passer par des voies insolites pour nous : ainsi les rapports familiaux pouvaient être exprimés à travers un réseau de positions persécutives, et c’est souvent à travers des phobies et des somatisations que l’identité virile était problématisée, etc. Aussi, ai-je renoncé à orienter, même a minima leurs propos ; je me suis efforcée de les suivre, de les accompagner. Ayant renoncé à vouloir établir une anamnèse ; je recueillais ce qui venait, comme cela venait même si je n’en comprenais pas l’enchaînement ni l’orientation… plus tard je comprendrais peut-être, le temps viendrait… pour eux aussi ; je m’accordais à leur rythme. Ne jamais rien forcer devenait une règle de conduite ; ne solliciter qu’avec une extrême prudence aussi ; respecter leurs protections dont j’ignorais les assises aussi.
Si l’on pose des questions inspirées par nos préoccupations théoriques, surtout dans les débuts, on oriente les propos des consultants, on ne sait pas ce que l’on barre, pour longtemps ou pour toujours. Cela revient à inviter nos interlocuteurs à rejoindre les intérêts du praticien donc souvent à les éloigner des leurs.
 
La mémoire affective est un passé-présent
 
 
Le matériel recueilli lorsque l’on ne force rien est beaucoup plus clair, plus lisible. On évite ainsi chez les consultants bien des réactions à ce que nous introduisons, nous, dans l’échange.
Par exemple, nous pouvons leur attribuer agressivité, dérobade, réticence, incompréhension de notre question faute de percevoir que nos paroles étaient pour eux agressives, notre question indécente, notre intérêt impossible à satisfaire ; et que ce malentendu les amenait à se justifier, ou à nier, éviter, etc. Ainsi, si nous avons menacé la dignité d’un père, il réagira par une manifestation de prestance ou d’autorité que nous qualifierons négativement.
Par ailleurs, j’ai réalisé que le sentiment d’appartenance à un lignage, à son lignage était au cœur de la vie de chaque individu. C’est dans son lignage et par rapport à lui que chacun trouve sa place dans sa famille et dans la société. Dans les rites de politesse quotidiens, la répétition du nom lignager, parfois comme une sorte de mélopée, ravive en chacun la fierté d’appartenir à son lignage, et est un incessant hommage aux ancêtres de qui ce nom émane.
J’ai réalisé aussi que les enfants comme les adultes évoluent positivement en l’absence de toute interprétation au sens classique du terme. Il faut dire que l’interprétation telle qu’on me l’avait enseignée consistait à verbaliser des explications des conduites et des symptômes, explications qui trop souvent semblaient suggérer un lien de causalité direct entre le passé et le présent. Il me semblait impossible, inconvenant, d’utiliser de telles verbalisations auprès des consultants de Fann. Plus tard, je comprendrais que si la mémoire affective (l’inconscient) est mobilisée grâce à un contexte qui surgit, à un lien qui se fait entre plusieurs éléments jusque-là isolés, la personne change et de nouvelles perspectives s’offrent à elle, et ceci durablement. La mémoire affective est un passé-présent qui ne se dévoile que dans l’éclairage des difficultés et des possibilités actuelles. Le sens n’est pas caché derrière les apparences, il est dans les relations entre les apparences.
Regardant en arrière, je constate que les années dakaroises m’ont permis de conquérir plus de liberté pour penser ce que je faisais et cherchais. Liberté paradoxale puisqu’elle s’était imposée à moi, en ce sens où elle était nécessaire pour que soit possible un travail mené dans des conditions jusqu’alors inexplorées.
Le nouveau style de pratique qui, progressivement, avait trouvé sa consistance, a apporté une base à ma pratique et à notre réflexion au retour en France, car le positionnement où les Africains m’avaient conduite a été validé par ses effets chez les patients français.
L’ensemble des changements survenus n’était pas aboutissement mais un vaste chantier qui s’ouvrait. D’où une recherche qui se poursuit depuis trente ans avec des groupes de collègues qui ont grandement contribué à notre réflexion.
Trente-cinq ans après avoir quitté le Sénégal, mais pas quitté l’Afrique, étant donné les liens maintenus, des travaux poursuivis, des formations mises en place à Paris avec un collègue d’origine algérienne, Mohand Chabane, formations animées sous la rubrique « Clinique des émigrés », et dans les années récentes, une initiative et une contribution à la formation en Afrique des premiers pédopsychiatres, voici comment nous pourrions présenter quatre faits significatifs qui nous ont suggéré l’idée que le symptôme a la fonction positive d’un repère, porteur d’une interrogation sur soi dans le contexte familial (1999, 39-48).
 
La coutume et la politesse
 
 
1. Pour comprendre le rôle des ancêtres en Afrique, il faut partir de la distinction classique entre la coutume et la loi. Dans nos sociétés modernes, la loi a deux caractéristiques :
  • elle est promulguée sous l’autorité de l’État ;
  • elle formule des prescriptions générales, impersonnelles.
La coutume, au contraire, tient son autorité des ancêtres et prescrit à chacun d’agir conformément au statut qui lui est assigné par son appartenance à un lignage ou un clan dont les membres se considèrent comme issus des mêmes ancêtres. Ainsi, dans un système coutumier, la religion et le droit se confondent. La piété à l’égard des ancêtres fonde une morale du statut social qui exige la fidélité de chacun à sa parenté. Ainsi, pour raisonner sur ce qui doit être ou non, sur ce qui est juste, on raisonnera sur des sentences qui mettent en rapport la situation actuelle de chacun avec l’autorité ancestrale de la coutume. Pour qualifier ce genre de morale, certains psychanalystes ont parlé de « surmoi extériorisé », mais cette expression ne suffit pas à faire comprendre le mode de raisonnement qui consiste à passer par le détour de la mythologie ou de la théologie pour en arriver à établir ce qui est juste ou ce qui doit être fait pour rester fidèle à la coutume. On peut trouver dans le Talmud ou la Charia de nombreux exemples illustrant cette façon de raisonner. Un autre exemple est donné par le cas de Talla dans Œdipe africain.
2. Avant d’aborder le deuxième moment, moment ponctuel celui-là, il me faut évoquer la politesse africaine. C’est une politesse raffinée, inculquée aux enfants dès leur plus jeune âge, qui comporte des termes d’adresse différents selon les destinataires ; le contrôle strict du regard, des attitudes corporelles appropriées ainsi que le discernement des moments où l’on peut, ou non, dire ceci ou cela. Cette politesse, au long des jours dans la vie quotidienne, marque le statut de chacun en situant l’un par rapport à l’autre celui qui salue, ou demande, ou remercie et le destinataire.
Dans les sociétés africaines très fortement hiérarchisées, la survie du groupe dépendait, anciennement, de la solidité de la hiérarchie en place. La hiérarchie tirait sa légitimité des ancêtres, gardiens de la coutume. Les sociétés animistes sont dites sociétés coutumières. Or, ces sociétés n’avaient pas d’écriture, donc pas de documents, pas d’archives ; au Sénégal, il n’y a même pas de pierres qui permettent d’ériger une stèle ou un tombeau. Toute transmission était orale.
On peut comprendre la politesse comme la manifestation permanente de l’organisation familiale et sociale qui est inscrite dans les rapports codés du statut de chacun de ses membres. L’architecture de la société, qui n’est nulle part inscrite de façon permanente, est ainsi sans cesse remise en scène, réaffirmée.
Ceci dit, j’en viens au moment fécond. Mon mari et moi avions été rencontrer la famille d’un malade hospitalisé à Fann. Nous nous trouvions au Nord-Ouest du Sénégal dans une région semi-désertique le Ferlo, dans un petit village isolé et très pauvre. Ses habitants étaient à la limite de la survie, particulièrement en période de soudure – ce qui était le cas – les greniers étaient presque vides et il fallait attendre la prochaine récolte pour manger à sa faim.
 
Chaque humain a sa place
 
 
Nous étions alors familiers des manières de politesse sénégalaises, mais, là, dans ce village, nous sommes surpris de constater que les salutations et autres propos de politesse, avec nous ou des villageois entre eux, sont plus longs, plus solennels qu’à l’habitude. Tous les aspects prescrits des échanges sont accentués, comme mis en évidence. Il y a une insistance à se faire entendre. Entendre quoi ? Que le chef de village est bien le chef de village, que nous sommes bien des étrangers – les visiteurs ont un statut bien précis – que cet enfant est respectueux envers ses aînés, que cette grand-mère est respectée et servie comme il convient, etc.
Étonnés, nous cherchions à comprendre… après un temps, un échange de regards avec mon mari nous a fait percevoir que nous avions été l’un et l’autre envahis par la même évidence ; le message global était : nous sommes des humains puisque chacun chez nous a sa place.
Ce fut pour nous un moment à la fois d’émotion violente – dont le souvenir reste vivant et agissant – et de compréhension intellectuelle qui s’imposait à nous. Ces villageois démunis, sans autre perspective que de vivre dans leur misérable village, entourés par la brousse, affirmaient pour eux-mêmes et secondairement à notre intention, en mettant en scène par paroles et attitudes appropriées, la base de toute société humaine : le droit de chacun à avoir une place reconnue par l’entourage.
Ce moment a opéré chez nous, ultérieurement, un changement radical, irréversible : nous nous sommes sentis frères de tous les humains en rejoignant nos hôtes à la base de notre commune humanité.
Pour mesurer la portée de cette affirmation d’humanité, il faut savoir qu’il y a pour les habitants de la savane une opposition qui clive l’espace : la brousse est opposée au village. La brousse est remplie d’esprits divers généralement dangereux ; leur rencontre peut rendre fou ; aussi dès l’enfance apprend-on une certaine maîtrise de soi afin de lutter contre la panique que suscitent de telles rencontres. Les esprits peuvent se manifester par un tourbillon de sable qui s’élève du sol de la brousse, d’une ombre que l’on croit apercevoir entre les épineux… Peu nombreux sont dans ces régions ceux qui n’ont pas rencontré un esprit.
La brousse est aussi l’habitat des animaux sauvages. Plus de grands fauves à notre époque, seulement des récits qui en parlent, mais il y a les serpents et des insectes venimeux. On ne doit pas faire l’amour en brousse, ce serait se conduire comme des animaux. Dire de quelqu’un : « Il est parti en brousse », c’est dire « il est fou », il n’a plus de place dans la communauté et, de fait, bien des bouffées délirantes commencent par un départ en brousse.
En résumé, la brousse est l’espace non maîtrisé, non maîtrisable où l’homme est menacé de perdre son humanité, alors que le village est l’espace humanisé d’une communauté construite sur des rapports de places individuelles différenciées.
 
Et chaque enfant a un père et une mère
 
 
3. Après deux ou trois années de consultations, nous avons réalisé que tous les garçons reçus se référaient exclusivement à leur père géniteur lorsqu’ils tentaient d’éclairer leurs maux et malheurs ; que ce soit dans leurs rêves, leurs fantasmes ou leurs récits, leur père géniteur en était le pivot. Et ceci quel que soit leur contexte familial : père inconnu, père reconnu mais travaillant au loin et n’ayant pas vécu avec son fils, grand frère ayant élevé le garçon dès son jeune âge. Plus remarquable dans les familles matrilinéaires, c’est traditionnellement l’oncle maternel qui est publiquement responsable de l’enfant de sa sœur ; il prend les décisions importantes le concernant : sevrage, circoncision ou initiation, scolarisation, mariage… et l’enfant hérite de son oncle maternel, de ses biens et de ses charges rituelles. Mais dans l’intimité de la famille, le père géniteur est proche de l’enfant.
Cela nous avait d’autant plus interrogés que la parenté classificatoire est en usage, qui veut qu’un enfant appelle père tous les hommes de la génération de son père et que l’enfant est tenu de leur témoigner le même respect, la même soumission qu’à son propre père. Les Européens ont tendance à penser que les enfants ne se repèrent pas dans une parenté complexe et souvent fort étendue où les remariages sont fréquents et la polygamie étendue. Il n’en est rien : dès son jeune âge, l’enfant apprend et sait ce qu’il en est de la place de chacun. Il apprend à faire varier la perspective sur autrui et donc aussi sur soi.
Notre question était donc : pourquoi cette référence constante au père géniteur ? Tout se passait comme si l’enfant ne pouvait s’interroger sur lui-même qu’en s’interrogeant sur son père, comme si celui-ci détenait les clés des maux de son fils.
Maintenant, nous disons : tous les enfants ont un père et une mère. On ne s’expliquerait pas l’intérêt que suscitent partout les mythes d’origine, si l’intelligence humaine n’était pas capable de s’interroger sur l’origine de l’existence individuelle. La référence au couple géniteur fait partie de l’interrogation sur soi.
4. Les tensions entre pères et fils surgissaient souvent à la suite d’échec scolaire. Les raisons qu’évoquaient les jeunes étaient le plus souvent des douleurs à la tête, au ventre, à l’estomac, un voile devant les yeux, l’absence de force, un sommeil incoercible en classe. Ces symptômes mouvants étaient accompagnés d’angoisse et de honte.
La situation familiale était souvent celle-ci : un père analphabète, une famille qui attendait beaucoup de leur enfant. Faire des études même modestes – le certificat d’études, l’obtention d’une petite bourse – c’était, pensait-on, pouvoir plus tard soutenir la famille, ce que tous les parents attendaient d’un bon enfant.
De plus, ces pères avaient des réactions impropres à aider l’enfant : les frapper – c’est l’habitude – leur imposer de passer des heures, des jours, devant leur livre et leur cahier, leur interdire tout moment de détente avec les camarades. Être en face du livre et du cahier était pour eux leur seule manière d’imaginer le travail scolaire.
Il faut ajouter que, chez les pères comme chez les fils, l’investissement souvent considérable de la réussite scolaire porte en lui une charge d’angoisse elle aussi considérable. Selon la tradition, réussir mieux que les autres dans quelque domaine que ce soit est menaçant et dangereux, donc générateur d’angoisse. C’est là pointer une fois encore la question des positions persécutives : voir Œdipe africain, « Le drame de dépasser les frères », chap. II, p. 80.
 
L’angoisse du vide, plus profonde que la culpabilité
 
 
Je connaissais à l’époque le poids, les modalités, l’extension des positions persécutives, mais cela ne m’aidait pas dans l’accompagnement des garçons que je recevais. Classiquement, leur angoisse de dépasser leur père avait à voir avec la problématique œdipienne ; le savoir ne m’aidait pas non plus car verbaliser un affrontement au père, une critique du père était hors de question. Seule l’angoisse était là, et je cherchais intérieurement les mots qui me permettraient de décrire ce que vivaient ces garçons afin de m’approcher davantage de leurs tourments.
L’un d’eux était dans le désespoir. Il habitait chez son frère aîné à qui son père l’avait confié afin qu’il soit dans de bonnes conditions pour étudier. Le grand frère avait un poste très modeste de fonctionnaire ; pour la famille, c’était un lettré. La première année se passa bien ; le garçon s’appuyait sur son grand frère pour étudier, il se sentait suivre le même chemin que lui, il avançait. La seconde année, le grand frère se mit à boire, l’argent se faisait rare chez lui et il ne se souciait plus guère de son petit frère. La troisième année, celle où j’ai reçu cet adolescent venu seul à la consultation – le grand frère avait sombré dans l’éthylisme –, son désarroi faisait pitié ; il n’imaginait pas pouvoir remonter la dégringolade scolaire maintenant installée. Il était effondré de ne plus pouvoir s’appuyer sur son grand frère si peu que ce soit ; il était dans une déception amère et une solitude totale.
Alors qu’il me parlait, une image s’est imposée à moi : celle d’un immense désert : il s’y trouvait, debout, scrutant les horizons… mais rien ni personne n’apparaissait qui lui aurait permis de s’orienter, de s’avancer ; il restait immobile, paralysé et scrutant toujours, espérant apercevoir… un signe, une indication… en vain.
J’ai compris alors qu’il était en effet dans le vide, vide d’un trait chez les siens sur lequel il aurait pu s’appuyer pour trouver son chemin. Il avait à renoncer à un ancrage familial et à inventer seul sa vie scolaire, comme si, dans ce domaine, il lui était imposé de partir de rien ; il n’y avait rien à emprunter aux siens qui puisse lui servir de balise.
Le désarroi de cet adolescent posait un problème redoutable : d’où vient que l’enfant emprunte à ses aînés les repères qui vont lui permettre ou non de mettre en œuvre dans sa vie ses possibilités propres ?
 
Emprunt plutôt que « transmission »
 
 
Ce problème nous a longtemps préoccupés. Rappelons brièvement la théorie freudienne. Sous le nom de « sexualité infantile », Freud avait observé un processus de différenciation progressive des sexes : être un garçon, c’est devenir un homme comme mon père ; être une fille, c’est devenir une femme comme ma mère. La différenciation progressive des sexes est pour l’enfant un processus émotionnel d’appropriation de son devenir, le début d’une histoire qu’il va peu à peu faire sienne. Freud avait discerné dans les fantasmes œdipiens un souhait d’identification : être un garçon ou une fille, c’est « devenir comme », c’est accéder à la même position que le père ou la mère, c’est imaginer qu’une position soit substituable à une autre. Cette identification dite secondaire ou symbolique est décrite par Freud de la façon suivante : « L’identification est partielle, extrêmement limitée, elle emprunte un trait de la personne objet » (G.W., XIII, 117).
L’identification est sélective ; elle emprunte au parent un trait distinctif. Cet emprunt sélectif nous met en garde contre la tentation de concevoir « la transmission intergénérationnelle » à la façon d’une causalité linéaire, d’une influence directe allant des parents aux enfants. Nous savons aujourd’hui qu’il y a chez tout être vivant des mécanismes d’autorégulation qui sont des boucles de rétroaction (ou feed back). L’emprunt sélectif décrit par Freud doit donc se comprendre comme une reprise, une réorganisation, une appropriation par l’enfant de tel ou tel trait, lequel devient un moyen d’autorégulation dans sa vie émotionnelle. Dès lors, nous pouvons comprendre comment l’emprunt devient un élément formateur de la personnalité : en effet, celui que Freud appelle « la personne objet » est soit le parent auquel on s’adresse en deuxième personne, soit le parent que l’on imagine en troisième personne, mais dont un trait distinctif est repris par l’enfant pour marquer sa propre position. D’une manière générale, la subjectivité se caractérise par la capacité de se reconnaître dans toutes les positions nécessaires à l’échange des paroles, suivant que le sujet parle (première personne), qu’on lui parle (deuxième personne) ou qu’on parle de lui (troisième personne). La capacité de se reconnaître en diverses positions, dans des perspectives variables, ne va pas sans risque de méconnaissance ou de quiproquo, de sorte que le processus d’identification peut aboutir à des résultats très différents suivant les cas.
 
La mobilité de la position personnelle
 
 
Malheureusement, ces variations de perspectives qui font la richesse de la vie intérieure sont recouvertes par le vocabulaire de Freud qui nomme le « moi » comme une sorte d’homoncule intérieur sans sexe et sans parole. En faisant du pronom un nom, les psychologues et les neurologues éliminent le procès exprimé par le verbe, bien que les pronoms personnels soient complètement vides lorsqu’ils sont isolés de ce procès où s’affirme l’auto-position actuelle d’une subjectivité en quête de soi. Kant a dénoncé en vain le paralogisme de la psychologie, le double jeu des entités psychiques faussement objectivées qui fossilisent le vivant. Il sera très difficile aux psychologues et aux neurologues de se délivrer d’une habitude qui s’est généralisée depuis le xviie siècle, depuis qu’on a jugé plus convenable de dire « le moi » plutôt que « l’âme », à une époque où l’on avait oublié la vieille distinction entre l’anima, l’animus et la mens qui évoquait encore ce qu’exprime si bien le jeu des pronoms personnels, à savoir l’aptitude de la subjectivité à se reconnaître en diverses attitudes, à différents niveaux de conscience ou d’obnubilation. Les pronoms personnels appartiennent au système du verbe, ils tiennent leur sens de leur immanence à l’action ou la passion exprimée par le verbe, mais considérés isolément ils ne nomment rien. En enfermant le psychisme dans le système du nom, on a multiplié les entités mentales, on a réifié des abstractions qui ont l’étrange propriété de rendre indescriptible ce qu’elles prétendent désigner. L’émotion par exemple a été cloîtrée dans le théâtre intérieur, elle a perdu son pouvoir corporel d’expression, capable d’imposer sa marque à l’ensemble d’une situation investie de valeurs positives ou négatives, opportunes ou dangereuses. Freud avait voulu lui rendre ce pouvoir romanesque de marquer d’une empreinte familière ou étrange les moments et les lieux. Ce sont ces activités de marquage et de repérage que nous avons tenté d’analyser sous les titres : Comment se décide une psychothérapie d’enfant ? et Que cherche l’enfant dans les psychothérapies ? Il s’agissait de rendre sa mobilité vivante au cadre dans lequel l’enfant puisse exprimer sa quête personnelle d’une place dans la vie. Mais pour cela, il faut sortir du théâtre d’ombres où se multiplient les causes imaginaires, ces entités nominales qui prétendent expliquer ce qu’elles sont impuissantes à décrire. L’entreprise est, certes, difficile.
D’autant plus difficile qu’il n’y a pas de psychologie sans physiologie, et inversement pas de neurophysiologie sans psychologie, étant donnée l’impossibilité de tracer exactement la frontière entre le fonctionnel et l’intentionnel, c’est-à-dire entre nos « facultés » et le contenu effectif d’une expérience ou d’une histoire. Le présent n’est jamais simplement donné. Il passe. Et la seule chose que nous puissions saisir dans cette transition est ce que François Jacob nommait « le jeu des possibles », l’émergence des contraintes et des anticipations enchevêtrées dans cette obscure mémoire que nous appelons notre corps.
L’impuissance et le vide, dans lesquels se trouvait l’adolescent évoqué plus haut, montre comment l’attachement au lignage fait partie du sentiment de soi. Le symptôme est porteur d’une question, il marque un problème de repérage de soi par rapport aux ascendants. La mémoire affective conditionne la possibilité de se situer et de s’orienter dans la vie.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Chabane, M. 1989. « Problèmes d’entretien face aux consultants du Maghreb », Psychanalystes, 31, p. 7-31.
·  Le Guérin, E.L.N. ; N’Diaye, M. ; Ortigues, M.C. 1968. La Conception de l’autorité et son évolution dans les relations parents-enfants à Dakar, Fédération internationale des écoles de parents et d’éducateurs, 4, rue Brunel, 75017 Paris.
·  Ortigues, M.C. 1990. « Une famille sénégalaise consulte pour un enfant », Psychologues et psychologies, 93, p. 3-6.
·  Ortigues, M.C. ; Chabane, M. 1993. Enfants africains et maghrébins : entre l’incitation à la réussite individuelle et la fidélité aux valeurs de leurs traditions,
·  Association française des cmpp, 36/40 rue de Romainville, 75019 Paris, Séminaire du 19 février, 19 p.
·  Ortigues, M.C. ; Martino, P. ; Collomb, H. 1989. « Aminata ; l’utilisation des données culturelles dans un cas de bouffée délirante », Psychanalystes [**], p. 33-51.
·  Ortigues, M.C. et E. 1966. Œdipe africain, Paris, L’Harmattan, 3e éd. 1984.
·  Ortigues, M.C. et E. 1986. Comment se décide une psychothérapie d’enfant ? Paris, Denoël, 2e éd. 1993.
·  Ortigues, M.C. et E. 1993. « Pourquoi ces mères indifférentes ? ou comment faire la part du culturel ? » Psychopathologie africaine, XXV, I, p. 5-31.
·  Ortigues, M.C. et E. 1999. Que cherche l’enfant dans les psychothérapies ? Érès.
 
NOTES
 
[*]Le parcours de Marie-Cécile et Eugène Ortigues est balisé par trois ouvrages : Œdipe africain, 1966, 3e éd. L’Harmattan, 1984 ; Comment se décide une psychothérapie d’enfant ? Denoël, 1986, 2e éd., 1993 ; Que cherche l’enfant dans les psychothérapies ? Érès, 1999.
[**]nb : Les deux articles édités dans la revue Psychanalystes peuvent être obtenus chez dif-pop, 21 ter, rue Voltaire, 75011 Paris, tél. : 01 40 24 31, la revue Psychanalystes ayant cessé de paraître.
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