Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-787-0
160 pages

p. 70 à 74
doi: en cours

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Dossier

no 12 2000/4

L’observation directe d’abord imaginée par E. Bick dans un but de formation a ensuite été utilisée par de nombreuses équipes dans une perspective thérapeutiques (en France, autour de Geneviève Haag, Didier Houzel ou Françoise Jardin notamment), certaines modifications du cadre étant alors nécessaires.
L’observation directe semble favoriser le développement de dispositions psychiques très utiles au futur psychothérapeute en donnant accès à des fonctionnements précoces du bébé ancrés dans les sensations et les émotions. Les matériaux issus de la cure et de l’observation directe n’ont pas le même statut, mais il est dommage qu’en France la polémique ait souvent remplacé sur ce point la dialectique.
 
Accéder à l’infans
 
 
Comme D. Houzel (1995) l’a fait utilement remarquer, l’observation directe et l’analyse se distinguent des autres méthodes d’observation dites expérimentales en ce qu’elles sont essentiellement centrées sur le cadre (son maintien et ses avatars) et qu’elles ne recouvrent évidemment aucune attitude prédictive à propos des contenus qui ne peuvent être pris en compte et interprétés qu’après-coup.
La théorie psychanalytique, d’une certaine manière, s’avère être une « métapsychologie du cadre » et l’observation directe, quant à elle, se trouve être en grande partie une théorie du contenant.
Observation directe et analyse disjoignent soigneusement les trois temps que S. Freud a décrits comme constituants de tout acte psychique (1911), à savoir : l’attention, l’inscription et le jugement soit ici, le temps de la séance, la prise de notes et le travail d’élaboration groupale (ou la supervision).
Dans les deux cas, cette disjonction évite le télescopage de ces trois temps, télescopage qui peut être, sinon, à l’origine d’interprétations hâtives ou de forcing théoriques intellectualisants et défensifs.
Observation directe et analyse supposent cette fameuse « capacité négative » sur laquelle insistait tant un auteur comme W.R. Bion qui avait repris ce concept de l’œuvre du poète irlandais W.B. Yeats.
Dans les deux situations, il s’agit de tolérer un certain temps de ne pas savoir, de ne pas tout comprendre tout de suite, de laisser du temps au temps, de se laisser le temps d’être imprégné émotionnellement par le matériel de la séance avant que le sens émerge, en son temps, de lui-même en quelque sorte.
Même s’il existe des allers et retours dialectiques entre clinique et construction théorique, la clinique est toujours première : « On meurt de prétendre à l’idée avant d’aller aux choses » (Ch.F. Ramuz).
Il importe, me semble-t-il, d’aborder la question de l’observation directe de la manière la moins polémique possible ce qui, en France, est encore relativement difficile compte tenu de l’intensité, voire de la violence des débats qui ont opposé (et opposent toujours) les tenants de l’enfant observé et ceux de l’enfant reconstruit.
Globalement, en tant que pédopsychiatre-psychanalyste, nous considérons que l’observation directe des bébés n’est pas une application au sens strict de la psychanalyse et qu’elle ne donne pas accès à un matériel de statut comparable à celui issu de la cure-type mais que – effectuée dans des conditions rigoureuses et sous la direction d’un analyste lui-même formé à cette technique – elle permet de développer chez l’observateur (et également chez les participants au groupe d’élaboration) des qualités psychiques analogues à celles requises chez l’analyste dans son fauteuil.
Se référant à des concepts métapsychologiques à propos de la croissance et de la maturation psychiques du bébé, il n’en demeure pas moins qu’elle ne remplace en rien l’analyse personnelle et qu’elle ne confère pas à l’observateur, aussi expérimenté soit-il, un label de « psychanalyste d’enfants ».
Il convient d’être très ferme sur ce point qui se trouve à la source de possibles conflits non seulement institutionnels mais aussi théoriques et éthiques.
En revanche, la pratique de l’observation directe d’une part peut être utile dans la formation des futurs analystes (dans la perspective d’E. Bick elle-même) et d’autre part, dans un certain nombre de cas, elle peut amener l’observateur non analysé à avoir le désir d’approfondir et de compléter sa formation par l’entreprise d’une analyse personnelle.
 
Attention et contre-transfert
 
 
L’attitude interne de l’observateur ou de l’analyste se fonde sur le processus actif d’attention psychique (« attention flottante » des psychanalystes) qui leur permet d’être ouverts, disponibles et réceptifs à l’imprévu.
Il s’agit d’une attention dirigée à la fois vers le dedans et vers le dehors, c’est-à-dire à la fois vers ce qui provient de la situation clinique et vers ce qui émane de l’éprouvé contre-transférentiel de l’observateur et de l’analyste.
C’est peut-être pourquoi l’observation directe a particulièrement été développée par les auteurs kleiniens et post-kleiniens qui se sont penchés sur les étapes les plus précoces de l’ontogenèse psychique et qui, de ce fait, ont été amenés à faire du contre-transfert un véritable outil de travail, essentiel pour accéder à ce que l’in-fans (en-deçà de la parole) projette avec d’autant plus de force qu’il ne peut encore le verbaliser.
Ces divers points de convergence entre technique de l’observation directe et technique de l’analyse, redisons-le encore, ne permettent de conclure à aucune équivalence entre les deux dispositifs qui, même s’ils s’inscrivent dans un même champ épistémologique, demeurent deux paradigmes distincts par leurs objectifs, par le statut des matériaux psychiques auxquels ils donnent accès et par les conditions de leur utilisation.
 
Les maillons de l’impact thérapeutique
 
 
La théorisation des effets thérapeutiques est délicate mais, pour un auteur comme D. Houzel, ceux-ci passent par différents mécanismes.
– La fonction « sein-toilette » de l’observateur, selon la terminologie de D. Meltzer.
L’observateur étant, par définition, un intrus vis-à-vis de la famille, il apparaît comme tout désigné pour hériter d’une partie des motions agressives initialement destinées à l’enfant qui fait en quelque sorte lui-même figure d’intrus physiologique plus ou moins menaçant et menacé.
D’une manière générale, l’observateur peut ainsi servir de lieu de déflexion de toute une série de projections délétères, mouvement de dérivation qui peut alors alléger considérablement le jeu du système interactif précoce entre l’enfant et son environnement.
– Le remaniement des imagos tutélaires des parents.
Toute naissance, et pas seulement celle de l’aîné, implique pour les parents un vécu de rivalité et de transgression par rapport à leurs propres images œdipiennes.
La présence d’un observateur neutre et bienveillant peut alors avoir valeur d’interprétation latente conférant en quelque sorte aux parents le droit d’être parents et de s’occuper de cet enfant-là en leur permettant, du même coup, de pouvoir utiliser leurs potentialités interactives éventuellement inhibées en raison de leur problématique infantile personnelle (fantasme de disqualification parentale).
– La clarification des confusions identificatoires.
La mère et le bébé fonctionnent tout d’abord dans un régime de mutualité projective qui assure un état de fusion et de symbiose constructives car préparant le mouvement de dégagement et d’autonimisation ultérieur.
Cette étape se reflète dans l’emploi si fréquent du « on » par la mère dans son adresse au bébé.
Dans certains cas, cette période fusionnelle peut s’avérer entravante et faire courir le risque d’organisations psychopathologiques sévères tant la question de l’identité s’avère proche, aux temps précoces, de celle des identifications primaires.
La tâche de l’observateur peut alors être, par quelques interventions simples, de rendre à chacun des partenaires engagés dans la relation ce qui lui appartient, un affect à l’un et un comportement à l’autre par exemple, sans amalgame ni confusion.
– L’identification enfin des parents et du bébé à la fonction d’observation de l’observateur, avec tout ce qu’elle comporte d’attention psychique et de dimension contenante.
Le travail sur le contre-transfert se trouve au tout premier plan tandis que les interprétations transférentielles demeurent rares. Une grande place est faite à l’analyse des « interprétations parentales ».
L’ensemble de la technique se réfère fortement au modèle de W.R. Bion du développement de l’appareil à penser, comme l’a bien montré un auteur comme C. Athanassiou. Compte tenu de la relative lourdeur en termes de temps soignant de cette technique, l’observation directe se voit actuellement réservée à des cas sévères (troubles psychosomatiques graves du bébé, distorsions précoces de l’organisation de la personnalité, états pré-autistiques…).
Il reste bien sûr encore tout un travail à faire pour définir des critères susceptibles d’objectiver les bienfaits de l’observation directe au niveau du bébé. En dehors de l’amélioration symptomatique elle-même, intéressante mais probablement peu spécifique, il n’est pas exclu que l’étude des processus d’attention du bébé, attention aux objets, aux personnes et à son propre fonctionnement psychique, puisse constituer un critère important de changement, et ceci notamment en référence aux travaux de l’institut Loczy de Budapest (A. Tardos).
 
Une méthode ouvrant d’intéressantes perspectives d’avenir
 
 
L’observation directe des bébés selon la méthodologie d’E. Bick conserve aujourd’hui toute sa valeur dans le champ de la formation de tous les personnels engagés dans le travail avec les très jeunes enfants. Cette utilisation se développera certainement encore dans les années à venir et notamment dans des pays où la psychologie et la psychopathologie précoces sont encore peu développées.
Il est nécessaire d’approfondir davantage l’étude des différents maillons par lesquels se jouent les effets thérapeutiques de l’observation directe, ce qui peut d’ailleurs être utile à une meilleure compréhension de l’efficacité d’autres dispositifs thérapeutiques (consultations, thérapies conjointes…). Au-delà des différents mécanismes envisagés ci-dessus, c’est sans doute le rôle de l’attention psychique (W.R. Bion) qui médiatise en profondeur les processus de changement et l’on sait à quel point l’étude de l’attention et de ses troubles se trouve actuellement au cœur de toute une série d’approches multidisciplinaires.
Outre l’application de l’observation directe dans une perspective thérapeutique et non plus seulement de formation, nous assisterons probablement à une diversification des applications de cette méthode à des fins d’évaluation (R. Négri), d’accompagnement des parents et des équipes soignantes en néonatalogie (C. Druon) et le travail dans les différents lieux d’accueil des bébés (C. Athanassiou et A. Jouvet) par exemple.
Le cadre de l’observation directe permettra également un approfondissement de l’étude des critères de changement au sein des thérapies précoces et peut-être notamment par le biais du suivi de l’évolution des états d’attention du bébé (A. Tardos).
Il importe enfin de garder soigneusement à l’esprit les principes éthiques de l’observation directe tels que les a formulés E. Bick elle-même, et notamment les priorités à respecter, à savoir le bien-être de la dyade avant tout, les objectifs de formation en second et la perspective de recherche en dernier lieu.
 
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