Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-787-0
160 pages

p. 75 à 80
doi: en cours

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Dossier

no 12 2000/4

2000 enfances & PSY Dossier

Entre corps et parole

Daniel Tarnopolsky  [*]
Des points de contact et des orientations cliniques concomitantes se retrouvent entre la pratique psychomotrice et celle des psychothérapies, tout en gardant chacune des spécificités dans leurs indications et leurs pratiques.
En se centrant sur le corps, son vécu et son action, la psychomotricité se situe dans un carrefour où le psychisme, le neuromusculaire et le relationnel sont pris en compte de manière contemporaine et simultanée.
La place de la parole métaphorisée par le mouvement ou bien exprimée par le langage constitue un des points clés de l’interaction entre ces disciplines voisines. Mots-clés : Développement somato-psychique, enveloppe corporelle, pulsion motrice, vécu tonico-émotionnel, corps affectif/corps somatique, parole cachée/parole représentée.
La thérapie psychomotrice souvent appelée thérapie corporelle, psychothérapie du mouvement ou psychothérapie à médiation corporelle, nous conduit à nous interroger sur la relation existante entre ces divers types de thérapeutiques. En effet, des points de convergence et des orientations cliniques concomitantes se retrouvent entre la pratique psychomotrice et celle des psychothérapies.
Nous sommes régulièrement confrontés au besoin de proposer pour certains de nos patients des doubles prises en charge, ou bien à réaliser un minutieux diagnostic différentiel, pas toujours aisé, afin de décider la meilleure orientation à donner à la thérapie.
Lors de ce bilan, du point de vue de la psychomotricité, nous cherchons à comprendre les difficultés du patient en tant que symptomatologie et langage communicationnel : quelle est l’origine du trouble ? Comment s’est structuré l’enfant pour que tel ou tel secteur de son développement reste enclavé ?
 
Pourquoi orienter vers une thérapie corporelle ?
 
 
Les patients reçus régulièrement en psychomotricité présentent des troubles évolutifs globaux et combinés, qui regroupent autant des aspects comportementaux que relationnels, l’action corporelle et l’apprentissage. Ce sont des enfants instables ou gravement inhibés, présentant des troubles diffus autant dans leur tonicité que dans leur orientation spatio-temporelle, de latéralisation, de graphisme. Ou bien ce sont des enfants avec des retards massifs ou des blocages communicationnels, qui ne semblent pas pour autant souffrir d’un déficit génétique ou neurologique. Ces enfants vivent dans leur corps leurs difficultés affectives et présentent comme symptomatologie des blocages évolutifs plus ou moins importants. L’indication de psychomotricité ne fait pas de doute dans ces situations.
Mais, devant de nombreux autres cas d’enfants, nous restons dubitatifs : l’enfant s’exprime bien, il explique aisément ses besoins, autant lui-même que ses parents sont au clair quant à la base des problèmes, voire ses origines. Alors, pourquoi de la psychomotricité ? Pourquoi le médecin de ville, le psychiatre ou le psychologue qui l’a reçu l’oriente-t-il vers une thérapie corporelle ?
Même si la parole a souvent une place apparemment vraie dans ces familles, c’est le vécu qui prime. La demande de thérapie passe, inconsciemment, par le besoin de revivre dans l’action les situations traumatisantes, conflictuelles, mais métaphorisées par la présence du thérapeute.
Le consultant avait pressenti cette demande, d’ailleurs confirmée par la mise en place par l’enfant, dès la première séance du bilan, d’un scénario, construction pleine de transmission symbolique. La salle de psychomotricité, cadre spécifique qui invite à l’exploration et au mouvement, ainsi que les épreuves du bilan en lui-même, où le corps est le centre d’attention, favorisent l’émergence des affects par l’action.
Dans d’autres cas de demande de psychomotricité, il s’agit de patients suivis en psychothérapie, pour lesquels le besoin d’un travail corporel se fait sentir, afin de faciliter l’accès à la parole, bloqué ou interdit.
Il s’agit souvent d’enfants où les affects sont impossibles à représenter, tellement ils sont angoissants et terrifiants. La reconstruction corporelle permise par le travail psychomoteur, en restructurant les bases primaires du soi, va aider à la libération fantasmatique, en lui assurant des soubassements psychocorporels stables et solides.
 
Enveloppes corporelles et tonus
 
 
Dès l’état embryonnaire, le futur enfant structure un mode de communication interne, avec lui-même, original et individuel, qui servira de base à son entrée dans le monde.
À la naissance, les interactions plurisensorielles qui s’établissent avec la mère vont tisser des liens avec le bagage neuromoteur et génétique pour donner comme résultat un mode personnel de développement. La relation avec l’entourage– soutien corporel, bain de paroles, la chaleur du contact, maintien peau à peau –, assure la mise en place des enveloppes corporelles de base et va servir de point d’ancrage à l’évolution qui s’en suivra…
L’enfant va évoluer en fonction de son potentiel génétique et des possibilités offertes par l’entourage qui va lui permettre d’épanouir ses potentialités ou, au contraire, les restreindre.
Dans la thérapeutique psychomotrice, l’attention sera dirigée au préalable vers le vécu tonico-émotionnel de l’enfant et de sa famille, canevas de sensations, de pensées et d’actions qui structurent la symptomatologie et sur lequel il faudra s’appuyer au début de la prise en charge.
La structuration spatio-temporelle, le rythme propre à l’enfant dans ses actions et ses mouvements, celui des interactions avec ses proches, les intonations de la voix, le développement de la latéralité, la structuration viso-motrice, la mise en place de l’image du corps (instance psychique) et sa relation avec le schéma corporel (structure neurologique), sont autant d’éléments à prendre en compte, avec leurs dimensions neurophysiologiques et psychologiques, afin de comprendre l’évolution de l’enfant.
 
La question de la pulsion motrice
 
 
Le désir de mouvement, ou son absence, font partie du vaste monde des pulsions archaïques.
Présente chez le nourrisson, confondue avec les pulsions d’agrippement et d’emprise, la pulsion motrice devient indépendante et se retrouve à la base de toute l’évolution corporelle, restant toujours en intime relation avec l’affectif.
Chez les nourrissons, la psychomotricité, faite de « toucher sensori-moteur », de mouvements plus ou moins actifs, de jeu sensoriel, contribue à une meilleure intégration psychocorporelle. Elle va permettre un début de dépassement du tout somatique pour donner naissance à une ébauche d’élaboration psychique. Il s’agit pour le bébé de profiter au maximum des possibilités offertes par le stade sensori-moteur, pour évoluer vers une existence du corps comme moyen de relation et de lieu de vie des affects, mais différenciés l’un de l’autre.
On a l’impression que les enfants plus âgés qui souffrent de troubles psychomoteurs n’ont pas pu dépasser ce stade de base où toutes les sensations et les affects sont directement inscrits dans le corps, sans symbolisation possible. La pulsion motrice prime et le langage corporel, comme chez le nourrisson, reste le moyen princeps de communication.
 
Genèse de la symptomatologie psychomotrice
 
 
Il s’agit ici d’une des difficultés nodales de la psychomotricité et c’est là où le diagnostic différentiel est hautement indispensable.
La clinique des nourrissons nous est d’une grande aide pour comprendre le fait corporel. Chez les bébés, où « tout est psychomoteur », nous constatons un développement commun et simultané des structures neurologiques et des capacités psychoaffectives. L’un ne va pas sans l’autre, il ne peut pas y avoir de mise en place satisfaisante du système psychique si les structures neurologiques n’évoluent pas correctement.
Le nourrisson exprime par son fonctionnement somatique et moteur son état affectif et inversement, tout plaisir corporel ou toute souffrance physique est en même temps ressenti au niveau psychologique.
Au fur et à mesure que l’enfant grandit, une certaine différenciation s’établit au niveau conscient, entre le somatique et le psychique. Les enfants bien portants peuvent expliciter les origines des petits malaises du quotidien, bien que, même à l’âge adulte, vécus corporels et affectifs continuent à être interdépendants.
L’expérience montre que, mis à part des lésions neurologiques ou génétiques objectivables, la symptomatologie psychomotrice est le résultat de l’action combinée des difficultés de maturation neurologique et psychogène. Les uns dans les autres, les conflits se juxtaposent et se potentialisent, sans que l’on puisse définir lequel a été à l’origine des traumas.
Nous pourrions alors poser l’hypothèse d’une origine combinée des symptômes, car les difficultés psychomotrices trouvent très souvent leur racine dans les premiers mois de vie de l’enfant, au moment où la différenciation corps-psyché n’existe point.
Il est probable que, chez nos patients, dès leur plus jeune âge, des difficultés se sont installées, puis cristallisées dans leur corps, probablement à cause de l’impossibilité même de leur seule représentation psychique. Il est possible que les enveloppes corporelles de ces patients se soient déjà retrouvées fragilisées par des défauts d’organisation primaire, rendant ainsi incertaines les possibilités de mise en place des structures psychiques secondaires. À défaut d’une instance psychique suffisamment solide pour servir de réservoir aux affects traumatiques, ceux-ci restent greffés dans la structure archaïque, siège de toutes les émotions et lieu de vie des pulsions primaires : le corps lui-même.
 
Orientations thérapeutiques
 
 
Le propre de la thérapeutique passe par la mise en relation de l’image du corps avec le vécu tonico-moteur et la réalité de l’action motrice sur l’environnement.
À ce carrefour entre le psychisme (inconscient, affect), le tonico-moteur (structures neurologiques, musculaires et les organes) et l’action dans le monde (mise en place de relations et de déplacements entre l’interne du sujet et l’extérieur) se noue l’essentiel de l’action thérapeutique.
Dans le cas de difficultés à composante fortement psychogène, la question de la stratégie à adopter se pose : double prise en charge (psychothérapie et psychomotricité) en parallèle, ou approche unique (et, dans ce cas, laquelle privilégier ?).
Nous constatons souvent que, outre leur symptomatologie, ces enfants présentent un mode de fonctionnement opératoire sans grande possibilité d’élaboration fantasmatique, leur corps devenant le seul moyen d’expression des conflits. Tout comme chez les nourrissons, les divers secteurs de leur personnalité ne sont pas différenciés et ils gardent un mode de fonctionnement somato-psychique archaïque.
La technique psychomotrice leur est donc très profitable, tout ou moins dans un premier temps, car elle leur donne la possibilité d’investir, en tant qu’outil thérapeutique, le seul moyen qu’ils connaissent, l’action motrice. Cependant, il s’agit d’essayer de la faire devenir dialogue, transmission d’un message.
La « régression » et la parole
En psychomotricité, la régression est une tentative de retour vers les origines du symptôme, en amont de la cristallisation de la structuration pathologique. Un double mouvement s’établit alors, car dans sa réalité motrice, l’enfant doit chercher à rétablir les patterns de mouvement et d’action mal structurés, parcours le long duquel il est « obligé » de revivre son histoire corporelle pour la remodeler. En même temps, il va se confronter aux conflits inconscients qui s’y greffent et le bloquent. La compréhension des fantasmes inconscients entremêlés avec les conflits instrumentaux s’avère alors indispensable pour le dépassement des blocages.
Se pose dans cette situation la question de la verbalisation et de l’interprétation. L’élaboration fantasmatique n’est pas toujours possible avec la seule « interprétation corporelle » où le mouvement, l’action du thérapeute, suffirait pour dénouer des conflits. Le passage par la parole s’avère indispensable et cette verbalisation, au fur et à mesure du traitement, devient de plus en plus présente. Le passage de l’action motrice symptomatique vers une parole symbolisante, fait partie de l’avancée de la thérapeutique.
Nous sommes alors confrontés à la question du passage vers une psychothérapie (dans le sens strict du terme).
Nous devons envisager la situation autour du moment évolutif de la thérapie, des signes de stagnation ou de poursuite des mouvements positifs. Tant que le cadre reste fertile, le travail peut se poursuivre, même si la parole prend une place de plus en plus importante dans la clinique.
Mais il arrive des moments où le patient exprime le désir d’initier une nouvelle étape, d’aller voir ailleurs afin que les situations soient analysées sous un nouveau regard. Il est temps alors de passer la main.
Le psychomotricien s’adresse à des enfants qui se situeraient encore quelque part entre le « moi-peau » et le « moi-pensant », sans pouvoir complètement se libérer du premier pour entrer de plain-pied dans le second.
Les développements théoriques d’auteurs comme Wallon, Winnicott, Sami-Ali, Esther Bick, Anzieu (autour des idées de dialogue tonico-émotionnel, holding et handling, image du corps, enveloppes musculaires, moi-peau) constituent autant de références pour la recherche et la pratique en psychomotricité.
Dans le champ des psychothérapies (au sens large) la psychomotricité est surtout une thérapie du corporel, dans le sens où le corps y est considéré tout autant comme une courroie de transmission entre l’inconscient et le conscient que comme un lieu de vie en soi, où se retrouvent des conflits à résoudre.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Anzieu, D. 1985. Le Moi-peau, Paris, Dunod.
·  Bick, E. 1980. « L’expérience de la peau dans les relations d’objets précoces », dans D. Meltzer et al. Explorations dans le monde de l’autisme, Paris Payot, p. 240-244.
·  Bower, T.G.R. 1977. Le Développement psychologique de la première enfance, Éditions Pierres Mardaga.
·  Dolto, F. 1984. L’Image inconsciente du corps, Paris, Le Seuil.
·  Montagu, A. 1971. La Peau et le toucher (un premier langage), Paris, Le Seuil.
·  Robert-Ouvray, S.B. 1997. Intégration motrice et développement psychique, Desclée de Brouwer, coll. « Re-connaissances ».
·  Spitz, R. 1965. De la naissance à la parole. La première année de la vie, Paris, puf, coll. « Bibliothèque de psychanalyse ».
·  Wallon, H. 1949. Les Origines du caractère chez l’enfant, Paris, puf, coll. « Sup ».
·  Winnicott, D. 1969. De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot.
 
NOTES
 
[*]Daniel Tarnopolsky, psychomotricien, L’Aubier, Centre psychologique du tout-petit, 7e Intersecteur des Hauts-de-Seine, 92340 Bourg-la-Reine. Daniel Tarnopolsky, psychomotricien et thérapeute en relaxation travaille à L’Aubier. Centre psychologique du Tout Petit. 7e Intersecteur des Hauts-de-Seine. Il pratique le « toucher sensori-moteur » avec des nourrissons présentant des difficultés d’évolution et la relaxation psychothérapique avec des patients présentant des troubles psychosomatiques.
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