2000
enfances & PSY
Dossier
Le psychodrame psychanalytique individuel
Patrick Delaroche
[*]
Créé par S. Lebovici le psychodrame psychanalytique individuel prend actuellement une ampleur justifiée par son efficacité thérapeutique comme par la rigueur de ses références théoriques. En démultipliant les fonctions du psychanalyste grâce à son dispositif (un patient, un meneur de jeu, des cothérapeutes) le psychodrame analytique :
- conduit vers le traitement individuel des patients jusque-là hors cadre analytique ou qui ne peuvent accepter la relation duelle d’une psychanalyse ou d’une psychothérapie en face à face.
- Les patients, en effet, sont en proie à des défenses (projection, clivage en particulier) qui les empêchent d’investir de façon adéquate l’échange de parole ;
- relance le fonctionnement mental de sujet qui souffrent d’une forte inhibition de la vie fantasmatique et/ou d’entraves importantes au jeu psychique. Ils présentent en effet une véritable « paralysie » du préconscient et c’est en quelque sorte ce fonctionnement XXX que le psychodrame remplace temporairement grâce au semblant du jeu.
Mots-clés :
Défenses, fonctionnement mental, efficacité formation.
Les traitements psychanalytiques chez l’enfant, l’adolescent et même parfois l’adulte se heurtent souvent à des impossibilités défensives d’associer librement des idées. Chez l’enfant cette impossibilité peut être contournée par les dessins, le jeu avec des marionnettes ou toute autre activité qui permet des associations graphiques, gestuelles ou verbales que le thérapeute peut verbaliser et interpréter.
Le psychodrame individuel fait partie de ces techniques ludiques et convient particulièrement aux enfants et aux adolescents qu’une inhibition ou des clivages empêchent de parler. On leur propose donc de jouer telle scène passée, présente ou imaginée, conflictuelle ou non, et souvent ils se mettent à parler en jouant avec une spontanéité étonnante. Parfois, au contraire, l’inhibition perdure mais le jeu des cothérapeutes les entraîne et leur permet une expression minimale.
Le psychodrame individuel se pratique avec un seul patient, un directeur de jeu (ou leader) psychanalyste et des cothérapeutes analystes ou en formation.
Le patient énonce une idée de scène quelle qu’elle soit. Le directeur de jeu l’aide à la mettre en scène : choix de la séquence, déroulement, etc., et envisage déjà avec lui le but de ce jeu dans la compréhension de lui-même et de ses problèmes éventuels. Pendant ce premier temps, les cothérapeutes écoutent silencieusement et préparent mentalement leur jeu au cas où ils seraient choisis par le patient.
Le patient choisit parmi les cothérapeutes, au nombre idéal de cinq ou six, les protagonistes de cette scène. Il joue ou non son rôle.
La scène jouée n’est forcément pas la même que la scène énoncée pour des raisons évidentes (les cothérapeutes ne savent que peu de choses de la réalité du patient), mais aussi parce que certains thérapeutes joueront ce qu’ils ont interprété dans le discours du patient. Par exemple, si un patient se plaint de ses camarades ou de ses parents, les thérapeutes pourront jouer des camarades ou des parents irréprochables pour qu’il voie ce qui, dans son propre comportement, peut être provocant.
Le directeur de jeu peut intervenir sur le jeu en envoyant un thérapeute jouer par exemple un personnage évoqué par l’un des acteurs ou le rôle d’un tiers qui débloquera la situation, car il est fréquent que la scène s’enlise dans la répétition et la banalité.
Dès qu’il se passe quelque chose de signifiant (lapsus, arrêt de jeu, affects divers – rire ou larmes –, sortie de rôle, etc.), la scène est en général arrêtée parce que cela signe l’arrivée à la conscience d’un élément jusque-là refoulé.
Comme on le voit, le psychodrame analytique, qui a emprunté à Moreno la spontanéité universelle du jeu chez l’être humain, a le même but que la psychothérapie : faire prendre conscience des conflits inconscients pour éviter le compromis du symptôme. Mais il n’utilise pas le même moyen, à savoir l’association d’idées, impossible pour des raisons déjà évoquées, mais aussi à cause de certaines carences culturelles. Il est donc indiqué pour une frange importante de la population des cmpp, celle des enfants et adolescents en souffrance, désirant une aide psychologique sans cependant pouvoir y accéder et ne présentant apparemment pas de « demande », alors que le poids de leurs symptômes, scolaires en particulier, pèse sur la famille ou la collectivité.
Le psychodrame permet donc, grâce à l’artifice du jeu, de faire parler des sujets qui ne demandaient en fait que cela ! C’est ce qui explique notre étonnement renouvelé quand un enfant ou un adolescent bloqué, fermé, réticent dans le dialogue de la consultation se met à jouer dès le début de la première séance, ajoutant même après la séance, comme l’un d’eux récemment : « C’est génial le psychodrame ! » Il s’agissait d’un enfant de Medellin adopté à cinq ans et présentant à quinze ans des cauchemars répétitifs : on venait de jouer le scénario même de ses cauchemars. Car le psychodrame permet surtout au patient lui-même de découvrir que, dans la peau d’un autre, il peut enfin parler. Cela lui permet de connaître ses problèmes à travers cette identification (à lui-même), alors que jusqu’à présent seul son entourage s’en plaignait.
Le champ du psychodrame analytique individuel
Le psychodrame présente entre autres trois intérêts majeurs : diagnostique, thérapeutique et de formation.
L’intérêt diagnostique
Le ppi (psychodrame psychanalytique individuel) permet au sujet de participer lui-même au travail qui le concerne et en particulier de découvrir son mode de fonctionnement mental. Il arrive fréquemment qu’il soit impossible cliniquement de se faire une idée de la place du symptôme ou de la structure du sujet. Deux exemples très récents montreront au contraire comment une seule séance de ppi peut nous éclairer.
X. ne demande rien. Il a le visage triste et fermé de quelqu’un qui a épuisé, en vain, quatre psychothérapeutes successifs. Ce n’est pas lui qui a arrêté : à chaque fois, le thérapeute lui a proposé de revenir… s’il le souhaitait. Il souffre, parce que les autres le tarabustent. Les profs lui disent qu’il a un problème. Sa mère le conduit de spécialiste en spécialiste. Elle l’a eu d’un homme marié qui ne s’est jamais occupé de lui et pense que tout le problème est là. Il accepte le psychodrame d’un air désabusé.
À la première scène, nous jouons le couple mère-fils. Dans le rôle du fils, il est collé à sa mère, lui répond comme un bébé, puis comme un fils unique, comme un amant presque (la thérapeute jouant progressivement sur tous les registres), puis comme un mari et un père quand le directeur de jeu fait intervenir successivement la sœur et son petit ami, puis la sœur aînée. Il nous montre dans le jeu le lien réellement incestueux qui l’empêche d’avoir tout désir autre et bien sûr… celui de savoir.
Y. se fait renvoyer sans cesse du collège. Il est le fils unique d’une veuve portugaise venue après la mort de son mari travailler seule en France. Très vite, l’enfant commençant à se dissiper au Portugal où il a été recueilli par sa tante, sa mère l’amène clandestinement avec elle. Actuellement à 13 ans en 6e, il travaille moyennement, mais surtout est présenté par le lycée comme un cas pathologique et asocial. N’a-t-il pas été jusqu’à marquer à l’encre de Chine la voiture d’un professeur femme ? Or, il adhère immédiatement aux consignes du psychodrame et comprend vite l’intérêt du jeu. Les scènes montrent que sa mère le surprotège (elle l’a lavé jusqu’à une date récente) d’une façon quasi incestueuse et, ce qui en est fréquemment le corollaire, sévit de façon sadique quand elle est à bout. Bien entendu, elle évite que son ami intervienne ou dise son mot, alors que l’enfant ressent le besoin de l’autorité : cette situation d’enfant-roi existait déjà au Portugal et peut-être avant le décès du père. Y. est très assidu et montre que ses passages à l’acte ont en fait une visée autopunitive.
L’intérêt thérapeutique
Il découle de cet intérêt diagnostique. D’abord parce que dans notre domaine ces deux temps sont inséparables, mais aussi parce que l’enfant ou l’adolescent participe et maîtrise le processus thérapeutique bien mieux qu’en psychothérapie. Ici, il n’est jamais passif. Souvent, il arrive même qu’il propose lui-même d’inverser les rôles après une première séance où il a joué le sien, « pour voir ce que cela donne ». Cette participation, toujours étonnante, a cependant une limite : l’enfant n’accepte plus de parler en jouant dès que le jeu revêt tant soit peu la forme de l’interrogatoire. Aussitôt, le jeune patient se ferme. C’est que la tentation est grande pour les cothérapeutes débutants, d’arriver enfin à savoir ce qu’on leur « cachait ». En revanche, seule la participation réelle et active des adultes dans le jeu peut permettre, à certains patients particulièrement silencieux, de dévoiler leur position subjective. Le doublage qui consiste à se placer derrière le patient pour dire ce qu’on imagine qu’il pense, a souvent un résultat étonnant : le patient ose dire ce qu’il pense et reprend le discours du double. Cette efficacité du psychodrame peut servir à débloquer une psychothérapie et il arrive souvent qu’on nous confie un jeune sujet qui ne veut pas arrêter son traitement mais qui n’arrive pas à parler. Le psychodrame agit alors parallèlement au traitement individuel jusqu’à ce que le but soit atteint.
Le rôle formateur
Il est important pour les psychothérapeutes. Le ppi permet en effet tout à la fois confrontation d’idées, initiation aux mécanismes de l’inconscient, voire révélation d’un problème personnel du cothérapeute en formation, ignoré ou pas encore analysé. En contraste avec le secret de la psychothérapie et de la psychanalyse, il offre un champ d’applications thérapeutiques vérifiables et contredit presque les accusations de non-scientificité faites à l’analyse.
En revanche, car là aussi il y a un envers, l’intensité émotionnelle de certains jeux font que la plupart du temps les protagonistes oublient quasi immédiatement ce qui vient de se passer. Ce refoulement quasi immédiat illustre la force de nos propres mécanismes de défense, c’est pourquoi nous avons eu recours à l’enregistrement pour notre travail théorique.
Les indications du psychodrame
Le psychodrame élargit considérablement le champ du traitement psychologique chez l’enfant et l’adolescent. Non pas parce qu’il s’adresserait à des structures mentales qui ne pourraient bénéficier (comme les névroses) de la psychothérapie, mais parce que dans un cadre nosologique donné, il augmente les possibilités d’un traitement psychologique. Je m’explique. Dès les débuts de l’application de la psychanalyse aux troubles de l’enfant, celle-ci a été tentée sur la psychose mais en excluant les débiles. Les travaux de Maud Mannoni ayant montré que la débilité pouvait être une forme de résolution autant névrotique que psychotique, l’analyse a été tentée avec un certain succès même dans les formes graves de débilité psychotique, en utilisant souvent, il faut le dire (même vite) avec Françoise Dolto, des techniques (dessin, pâte à modeler, poupées-fleurs, marionnettes…) dont certaines s’apparentent au psychodrame. Comme on le sait enfin, certains syndromes autistiques bénéficient aussi de techniques dérivées de la psychanalyse. Il n’est donc guère, pour ne pas dire aucune, de structure mentale qui ne puisse bénéficier de l’analyse. En revanche, comme je le disais en préambule, la stricte application des règles de libre-association de la psychanalyse peut bloquer beaucoup de sujets pour des raisons complexes à la fois symptomatiques et culturelles. Bien sûr, l’inhibition étant plus fréquente dans certaines formes de névroses (névrose obsessionnelle par exemple), celles-ci pourront d’autant investir le psychodrame. Les psychoses dissociatives, elles aussi, sont une indication remarquable : l’alliance du geste et de la parole, celle de la voix et du regard contribuent à lutter contre la dépersonnalisation.
Mais en dehors de ces blocages spécifiques, et des considérations diagnostiques, d’autres états peuvent profiter de cette technique. Je pense ici à certaines sidérations mentales résultant de situations incestueuses non-dites par l’intéressé, voire refoulées par lui, ou encore séparées par clivage. Dans un cas en particulier, des années de psychothérapie n’étaient venues à bout de ce traumatisme qui en revanche a surgi au bout de quelques séances de psychodrame.
Les inhibitions intellectuelles globales ou partielles constituent une bonne indication, quand elles paralysent aussi le processus psychothérapeutique.
Le passage à l’acte, quelle que soit la structure, constitue aussi une bonne indication quand il permet de prendre la mesure de sa valeur autopunitive. D’une façon plus générale, toute situation provocatrice peut être jouée au psychodrame et cela permet au sujet de s’identifier à l’antagoniste, rival ou persécuteur, avant même de saisir sa propre implication. Beaucoup d’enfants et d’adolescents se plaignent des « autres ». Cette projection est parfois si massive que le malheureux psychothérapeute se trouve débordé et en position d’impuissance. De plus, il est souvent incapable de « faire la part des choses » et se trouve contraint, soit à s’identifier au patient qu’il est tenté de consoler, soit au contraire de refouler son sadisme qui est du même ordre que celui de l’agresseur. Le contre-transfert est donc fortement sollicité et je dirai sans contrepartie. Or toutes ces situations peuvent être jouées au psychodrame, ce qui explique sans doute le plaisir qu’éprouvent les cothérapeutes. Le sujet lui-même peut, en jouant l’agresseur par exemple, comprendre son implication sans se sentir victime permanente ; mais il y a plus. Certains sujets se trouvent confrontés à des milieux familiaux ou scolaires dont le fonctionnement peut être qualifié de pervers. Même et surtout s’ils réagissent à juste titre, leur sentiment inconscient de culpabilité risque d’être encore renforcé. Tout cela parce qu’ils se retrouvent en situation dite « duelle » (situation que reproduit malheureusement trop souvent la psychothérapie), incapables de se défendre parce qu’en outre ils n’ont pas « les mots pour le dire ». Les techniques du psychodrame que nous ne détaillerons pas ici permettent toujours de dépasser ce genre de situation : intervention d’un tiers, changement de rôle, doublage, etc.
Cette liste des indications du psychodrame n’est bien entendu pas exhaustive, mais ces quelques lignes tentent de montrer l’esprit même dans lequel le psychodrame est indiqué. C’est cet « esprit » qui permet de comprendre aussi comment il peut et doit se terminer. Là aussi, il est difficile au sujet de dire qu’il veut arrêter le traitement. D’une part parce qu’il se sent une dette vis-à-vis de l’équipe, d’autre part parce qu’il est souvent ambivalent, enfin parce que le psychodrame n’a été qu’un moyen de comprendre la valeur et l’utilité de sa parole pour un traitement qui n’est pas encore tout à fait terminé : le sujet n’a plus d’idée de scène et il suffit en général de lui faire remarquer qu’il peut arrêter s’il le désire (sinon ce tarissement des idées est dû deux fois sur trois aux questions que lui posent ses parents après la séance !). Ce dernier cas est le plus intéressant, car il montre que le psychodrame n’est – idéalement – qu’une ouverture à la psychothérapie voire à la psychanalyse. À un certain moment, en effet, et sans que l’on comprenne pourquoi il n’y a pas pensé plus tôt, le patient s’aperçoit qu’il ne peut plus parler devant tout le monde. Il a soudain honte, de cette honte commune qui prouve somme toute qu’il a retrouvé une certaine dignité. L’explication n’en est pas simple. Soit le jeu psychodramatique a permis une certaine levée du refoulement, soit – mais cela n’est pas incompatible – il « s’entend » soudain parler alors qu’auparavant son langage n’était sans doute que la reprise passive de stéréotypes. Il importe en tout cas que le directeur de jeu repère ce moment qui réclame le secret, moment essentiel à l’éthique de tout traitement psychologique.
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Basquin, Michel. 1972. Le Psychodrame : une approche psychanalytique, Paris, Dunod.
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Delaroche, Patrick. 1996. Le Psychodrame psychanalytique individuel, Bibliothèque scientifique, Paris, Payot.
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Delaroche, Patrick. 1995. Quand des psychanalystes jouent ensemble, Les Cahiers d’Arcanes.
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Delaroche, Patrick ; Gobert, Dominique. 1992. « Une névrose du vide en psychodrame individuel », Adolescence, 10 janvier.
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Daymas, Simone. 1992. « Le psychodrame psychanalytique à l’adolescence », Adolescence, 10 février.
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Flavigny, Christian. 1994. « Le psychodrame et la scène », dans Évolution psychiatrique, 58, février.
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Patrick Delaroche, pédopsychiatre, psychanalyste, est directeur médical de l’hôpital de jour pour adolescents de Ville d’Avray. Il a publié récemment
De l’amour de l’autre à l’amour de soi. Le narcissisme en psychanalyse, Denoël, 1999, et
L’Adolescence, enjeux cliniques et thérapeutiques, Nathan, 2000.