Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-849-4
1 pages

p. 101 à 107
doi: 10.3917/ep.013.0101

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Dossier

no13 2001/1

2000 Enfance et PSY Dossier

Un entre-deux, l’hospitalisation soins-études à long terme

Nicole Vacher-Neill Nicole Vacher-Neill est psychiatre.
L’hospitalisation soins-études, à distance de l’urgence, propose à l’adolescent en souffrance psychique un entre-temps entre l’épisode aigu pathologique et la réinsertion dans la vie sociale quotidienne. Elle permet que la séparation, au centre des préoccupations de l’adolescent et de sa famille, puisse, à partir de nouveaux repères, se rejouer autrement. Cela suppose de donner du temps au temps, un temps suffisamment long pour remobiliser le champ des possibles et faire en sorte que l’hospitalisation s’inscrive dans la continuité d’un soin qui le dépasse et ne rime plus systématiquement avec la menace d’une exclusion désocialisante.Mots-clés : adolescence, hospitalisation, études, temps du soin, temps de la réinsertion sociale.
Il y a temps pour tout,
et chaque chose sous le ciel a son heure :
Temps de gémir, temps de danser
Temps de pleurer, temps de rire…
L’Ecclésiaste
L’hospitalisation soins-études est proposée à un adolescent à distance de l’urgence ; cette indication est posée par un psychiatre traitant, souvent à la suite d’une hospitalisation. Dans ce temps, l’acuité des symptômes s’estompe pour permettre la reprise de projections d’avenir, auparavant temporairement suspendues. Cette forme particulière d’hospitalisation propose un « entre-temps » entre l’épisode aigu et la réinsertion dans la vie sociale quotidienne.
L’hospitalisation soins-études offre l’espace d’une parenthèse où le patient et sa famille vont se trouver conduits à réélaborer les termes de leurs investissements respectifs vers des perspectives d’avenir passagèrement interrompues. Lors de la décompensation aiguë, la confusion entre réalité psychique interne et externe est à son comble. Submergées d’affects, sidérées par la désorganisation de la souffrance psychique, les capacités psychiques d’élaboration et d’association s’absentent. L’hospitalisation soins-études visera à redéfinir de nouvelles représentations que la situation d’urgence avait brutalement condensées ; elle figure par là même une sorte de « convalescence psychique ».
Les patients que nous accueillons doivent impérativement être lycéens ou étudiants. Il s’agit donc exclusivement d’une population adolescente confrontée, comme le dit Serge Lesourd (1996), « à ce temps où, après la crise subjective pubertaire, le sujet doit passer de l’inscription dans les signifiants de l’Autre privé, de l’Autre parental, à ceux de l’Autre public, de l’Autre social ». Ce « moment social », comme Lesourd définit l’adolescence, confronte le sujet à l’actualité d’une interrogation où l’enfant qu’il n’est plus doit laisser place à l’adulte qu’il n’est pas encore. Or, c’est précisément cette inéluctable confrontation que la pathologie recouvre d’un suspens radical. Le temps s’immobilise dans un présent omnipotent. Les expériences passées comme les perspectives d’avenir s’estompent derrière un rideau d’angoisse et d’incertitudes. Le temps de l’hospitalisation soins-études va re-mobiliser cette dialectique du présent lié au passé pour préfigurer le futur.
 
La temporalité du soin n’est pas la temporalité sociale
 
 
Il nous paraît fondamental de préserver cet écart et de reconnaître la pertinence d’un long terme – d’un temps suffisamment long pour plagier Winnicott – qui permette de travailler ce deuil de l’enfance, autorise le réaménagement des liens familiaux et la progressive élaboration des potentialités futures. François Marty (1999) a insisté sur l’importance de la qualité de la période de latence pour pouvoir ensuite intégrer les turbulences adolescentes. À défaut, l’adolescent ne peut faire face à l’effraction du pubertaire dans son corps d’enfant, la mutation est subie. Devant ce qui constitue un débordement, les réactions défensives prédominent, aucune évolution n’est possible, le passé insiste à préserver les acquis infantiles et les dépendances familiales incestuelles, les menaces de néantisation occultent l’avenir et les fantasmes de séparation/rupture court-circuitent toute création d’une nouvelle distance émotionnelle. Aussi peut-on définir l’hospitalisation soins-études comme l’occasion d’une nouvelle période de latence pour se distancier de l’ingérable en offrant dans la réalité un environnement fiable qui préexistait à la crise et perdurera après elle, suffisamment longtemps pour que le processus d’adolescence reprenne son cours. Autrement dit, il s’agit de faire en sorte que la séparation au centre des préoccupations de l’adolescent et de sa famille permette de trouver de nouveaux repères pour se rejouer autrement. À cet effet, un certain nombre de préalables sont à requérir pour cette forme d’hospitalisation.
 
La temporalité de l’hospitalisation
 
 
Les paramètres d’une situation donnée, s’ils n’ont pu être abordés dès l’admission, réapparaîtront au moment de la sortie sous l’effet des non-dits. L’hospitalisation ne peut constituer une parenthèse féconde qu’en valorisant l’éphémère de l’expérience. Aussi, dès l’admission, il est nécessaire de mettre en perspective la sortie. Ne serait-ce, tout simplement, qu’en rappelant qu’un lieu de soins, clinique ou hôpital, ne peut constituer un domicile et une fin en soi.
Cet apparent paradoxe révèle les projections dont l’institution est l’objet, d’autant plus que la désignation « d’internat médicalisé », voire, plus banalisée encore, « d’institution spécialisée », mêle les genres. Comme chaque fois dans le domaine médico-pédagogique, c’est le dernier terme qui l’emporte. Il est donc nécessaire d’insister sur le primat de la dimension thérapeutique, de relativiser la reprise de scolarité comme garant systématique d’une guérison (pour preuve la boulimie scolaire des anorexiques). Le patient adolescent reste à la clinique le temps qui lui sera nécessaire, en deçà ou bien au-delà d’une année universitaire ou scolaire – c’est-à-dire en pouvant s’inscrire dans un temps suffisamment long pour diversifier les modalités thérapeutiques.
À l’heure où, au nom des avancées techniques des protocoles médicaux, on prône la diminution de la durée moyenne de séjour, l’hospitalisation soins-études doit affirmer la pertinence d’un temps de soins spécifique à la problématique adolescente, un temps qui s’inscrive dans un processus thérapeutique qui le déborde en amont comme en aval. À nos yeux, cette indispensable continuité des soins constitue l’impératif thérapeutique que nous devons défendre avec force, à l’égal d’une déclinaison suffisamment souple de la séquence hospitalière.
 
La confrontation à une dimension relationnelle différente
 
 
Comme l’a souvent décrit Philippe Jeammet (1985), toute la pathologie adolescente vise à fuir les émotions par des conduites qui vont permettre à l’adolescent(e) de se dérober à la relation à lui-même et aux autres. Il va donc s’isoler et se mettre en retrait, ou échapper à ses affects par une quête débridée de sensations. L’excès de son comportement comble le vide dû à l’absence de ses relations avec les autres. L’excitation vient en lieu et place de la dépression qui ne peut se reconnaître. Dans tous les cas, derrière tous ces comportements, on retrouve une mauvaise image de soi-même, un manque d’estime de soi et un fond dépressif. Lors de l’hospitalisation, le patient sera confronté à l’expérience d’une nouvelle donne relationnelle. Il s’agit bien souvent de sa première séparation avec sa famille et de sa première confrontation à une vie collective parmi ses pairs. L’expérience commune d’un épisode pathologique aigu antérieur crée l’occasion d’un échange plus facile et d’un abord mutuel plus accessible. Le patient et l’équipe soignante vont ensemble être conduits à imaginer, à construire un espace potentiel de mentalisation, comme le dit Jacques Hochmann (2000), de façon à apporter à l’adolescent malade un cadre où la conflictualité puisse être repérable.
Notre cadre de soins constitue l’outil de travail à partir duquel les limites des uns se confronteront à celles des autres, et d’abord à celle de l’institution elle-même. La contradiction entre contrainte et liberté créatrice incitera soignants et soignés à ré-élaborer constamment le jeu des possibles. Alors que l’avenir reste insaisissable, les incertitudes du présent exigent de maquiller l’angoisse par une hyperactivité leurrante. C’est pourquoi, il s’agira tantôt de valoriser un temps de l’ennui, de substituer à l’avidité ou à la boulimie d’activités programmées la disponibilité d’un temps en jachère où l’imprévu et la surprise peuvent advenir – pour coller, encore une fois, au plus près de la pathologie de certaines de nos patientes anorexiques ou boulimiques –, tantôt de délimiter une place pour un temps de décision.
 
Alexis : le temps de l’épreuve
 
 
Alexis a été adressé dans le service après une hospitalisation justifiée par des troubles du comportement du fait d’une excitation anxieuse qui recouvrait elle-même un fond dépressif, qualifié d’atypique. Le conflit familial, latent depuis des années, était alors à son acmé. Ses parents comme lui-même reconnaissaient que leur vie quotidienne était devenue un « enfer », mais ils se trouvaient dans l’incapacité de trouver un quelconque apaisement à cet état de fait. Une hospitalisation soin-études fut proposée sur les conseils d’un psychiatre qu’ils consultaient depuis quelque temps. Dans un premier temps, Alexis fut accueilli pendant la journée en hôpital de jour. Très vite, la violence qui se dégageait de la situation imposa une hospitalisation à temps plein pour créer une distance que l’intensité des affects qui bouleversaient Alexis et ses parents ne permettait plus de prendre. Il fallait absolument favoriser l’espace d’une réflexion.
Alexis est l’aîné d’une fratrie de trois enfants, tous adoptés, dans des conditions différentes. Les parents adoptifs ont été initialement comblés par cet enfant, en particulier sa mère qui dit avoir eu pour lui un véritable coup de foudre. Mais la « lune de miel » semble avoir été de courte durée. Alexis aurait très mal supporté l’arrivée des autres enfants. Il était, semble-t-il, d’une jalousie maladive et ne pouvait renoncer à la position privilégiée qui avait été la sienne pendant ses premières années. À l’école, s’il savait se faire adopter par ses maîtresses, il n’arrivait pas à se faire une place parmi ses camarades et fut maintes fois changé d’établissement. Plus tard, adolescent, dans les écoles privées, il se faisait traiter de « métèque » et, dans les écoles publiques, il étalait les privilèges dus à la situation de sa famille et se faisait malmener durement. De toute manière, il se trouvait en position d’être victime d’un racisme ordinaire qui le renvoyait constamment à la question de ses origines. L’instabilité d’Alexis était impressionnante. Elle le débordait constamment ainsi que ses parents. Ceux-ci multiplièrent les avis et les consultations « psys » en tout genre au fil de leurs nombreuses relations ; chaque fois sans suite et sans résultats. Les répétitions induites par son comportement singulièrement inadéquat à ce qu’on attendait de lui lassèrent, et la déception réciproque d’Alexis et de ses parents aggrava considérablement l’incompréhension mutuelle. Insidieusement, le rejet s’installa, et la majorité prochaine d’Alexis figura l’issue de cette dramatique situation : Il serait mis à la porte…
L’hospitalisation n’aurait pu se maintenir si nous n’avions instauré un va-et-vient séquentiel entre la clinique et le domicile des parents. Alexis ne pouvait s’empêcher d’aller « camper sur ses positions » dans le domaine familial, d’autant plus que la majorité approchait à grands pas. Il était impératif qu’il change d’attitude, sinon l’exclusion serait la sanction. On attendait de l’hospitalisation un miracle, sans y croire vraiment. Dans le service, Alexis put exprimer son angoisse et donner à voir une dépression latente qu’il ne pouvait pas plus reconnaître que ses parents. Il s’en défendait par une impossibilité à penser ; il ne tolérait aucune frustration. Ses demandes ne supportaient aucun délai : il voulait tout, tout de suite. Différer équivalait à être menacé d’anéantissement. Le travail pour permettre que les mots de leur souffrance puissent se substituer aux déqualifications et aux menaces mutuelles fut aussi long avec Alexis qu’avec ses parents.
Devant cette situation extrême, une de nos initiatives fut de dégager le conflit de la scène intime familiale pour le porter devant le juge des enfants, seul habilité à rappeler les droits et les devoirs de chacun, et à apporter une médiation que l’accompagnement thérapeutique ne pouvait offrir. Progressivement, l’angoisse d’Alexis s’apaisait. Il réussissait à investir le soin et, pour la première fois, il put rester en place. L’évaluation pédagogique mit en lumière ses capacités intellectuelles préservées malgré l’absentéisme scolaire, et lui permit d’envisager la reprise de ses études. Parallèlement, dans le groupe des patients, il fut remis à sa place sans pour autant être exclu.
Une mesure d’assistance éducative fut ordonnée et la majorité d’Alexis advint. Il ne fut pas « répudié ». Très vite, il refusa de poursuivre l’hospitalisation sur le même mode et redemanda une hospitalisation de jour. Profitant des vacances, il trouva de lui-même un petit boulot qui lui permit de « se faire un peu d’argent de poche » et surtout de se réinstaller dans une vie quotidienne ordinaire. Il lui reste maintenant à donner à ses études un sens qui corresponde à un avenir indépendant. La fragilité de l’investissement affectif parental nécessite encore l’intervention des différents référents éducatifs et médicaux pour un accompagnement qui est toujours en cours.
Instaurer une continuité des soins jusqu’alors impossible et déployer les différentes formes d’aides n’auraient jamais pu se faire si nous n’avions pu respecter le temps nécessaire pour envisager que les rigidités défensives des uns et des autres s’assouplissent et qu’une nouvelle dynamique se révèle.
 
L’accompagnement pédagogique
 
 
Il constitue la spécificité de notre travail et inscrit les cliniques de la Fondation santé des étudiants de France dans le champ plus vaste de la psychiatrie de l’adolescent, mais il contribue aussi à une plus-value imaginaire, à une confusion – de plus en plus prégnante de nos jours – entre destinée sociale et destinée individuelle. L’accès aux études est maintenant conçu, non seulement comme un droit, mais comme une garantie contre toute forme de chômage et comme une assurance pour la réussite sociale. La lecture sociale, qui valorise le statut d’étudiant par rapport à celui de travailleur parce qu’il représente le viatique sécurisant et idéalisé d’un avenir incertain, doit impérativement être réinterrogée pour le projet thérapeutique. La vie universitaire correspond au temps social de l’autonomie différée. La formation professionnelle, parce que moins polyvalente, semble limitée ; elle est donc perçue comme une menace de handicap social. L’adolescent(e) et sa famille partagent la même satisfaction narcissique face aux diplômes, et la même angoisse face aux échecs scolaires et universitaires. Les dépendances matérielles font écho à un statut infantile qui ne peut se dénouer et redoublent l’entrave à un processus d’autonomisation. À l’inverse, une adaptation scolaire forcée peut censurer l’accès à l’originalité et à la liberté d’être. Il est impossible de considérer l’inscription scolaire ou universitaire sans se référer aux capacités de l’adolescent de se déprendre des exigences et des projections familiales dont il est l’objet. Les capacités cognitives du jeune sont directement liées à ses possibilités de renoncement à une position de toute-puissance infantile et d’accès aux enjeux d’une vie adulte possible ou à contrario interdite.
La préoccupation adolescente déborde le statut social – lycéen, étudiant ou travailleur. Ce qui est en jeu, c’est l’avènement d’un statut sexué où le jeune invente son avenir d’homme ou de femme confronté à la castration et à la différence des sexes et des générations. Comme écrit Serge Lesourd (1996) : « Le danger majeur pour le sujet à l’adolescence c’est d’une part celui du non-retour vers l’intime, celui de ne pas se retrouver dans son départ, de ne pas trouver une place à soi dehors, une place d’intimité dans les réseaux externes. Il est d’autre part le risque de l’engloutissement dans les demandes de l’autre, de la disparition de l’intime dans les demandes sociales. »
Notre propos est non pas de fétichiser une hospitalisation longue, mais d’inviter à ne pas réduire le temps de l’hospitalisation soins-études de l’adolescent à celui d’un temps administratif du soin qui serait organisé par des contraintes administratives et financières. Nous insistons sur l’impératif thérapeutique de différencier le temps du soin des exigences de la normativité sociale. Particulièrement à l’adolescence, il est opportun de valoriser les occasions de temporiser. Car le temps perdu, c’est un temps gagné : ce temps de la surprise, de l’imprévu, où rien n’est préétabli, où une nouvelle transition est possible. Dans le zapping ininterrompu de notre environnement actuel, où « la maîtrise de soi » (Ehrenberg, 1998) devient une exigence quasi absolue, il importe que les psychiatres persistent à faire valoir la sagesse de l’ecclésiaste : un temps pour toute chose, un temps où la défaillance ne rime plus exclusivement avec faillite narcissique, un temps où la parenthèse, la temporalité d’une hospitalisation ne coïncide plus systématiquement avec une menace de désocialisation.
Nicole Vacher-Neill est psychiatre. Elle travaille à la Clinique médico-universitaire Georges Heuyer, à Paris (Fondation Santé des Étudiants de France).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Ehrenberg, A. 1998. La Fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob.
·  Hochmann, J. 2000. « Psychopathologie et travail soignant », Nervure, tome XIII n° 4, mai.
·  Jeammet, P. 1985. « Actualité de l’agir », Nouvelle revue de psychanalyse, n° 31.
·  Lesourd, S. 1996. « La mise en acte de l’invisible. Espaces et rencontres adolescentes », Adolescence, n° 14.
·  Marty, F. « Penser la latence dans l’adolescence avec A. Green », Adolescence, n° 17, tome 1, p. 101-110.
·  Marty, F. 1999. « La violence de l’adolescent à l’enfant. Intervention à la 11e journée du groupe d’études haut normand de pédopsychiatrie », La Violence chez l’enfant, Rivages, p. 23-39.
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