2000
Enfance et PSY
Dossier
Temps individuel et temps familial
Edith Goldbeter-Merinfeld
Le temps de la famille est constitué d’un enchevêtrement plus ou
moins harmonieux des temps individuels. Le thérapeute de famille est pris
lui-même dans un entrelacs de dimensions temporelles multiples. L’article
propose une réflexion sur ces différents aspects du temps dans une pratique
systémique.Mots-clés :
système, rituel, synchronisation, temps
systémique.
Un
thérapeute familial est non seulement confronté au temps des individus, mais
aussi en quelque sorte, à un « temps systémique » : temps familial ou de
couple, et temps du système thérapeutique.
Comment tenir compte de ces différentes dimensions qui
s’interpénètrent et qui influencent tout processus thérapeutique ? Cet article
se propose d’aborder certains aspects du temps tel qu’il est appréhendé dans la
pratique clinique systémique – principalement en thérapie de famille et de
couple.
Places et rituels : la famille et le temps
Une séance de thérapie familiale a toujours lieu à la croisée
de différentes dimensions temporelles : l’histoire de la famille à
l’intersection des temps individuels de ses membres, telle qu’elle se la
reconstruit au moment où nous la rencontrons et telle qu’elle nous la restitue.
Ce récit sera lui-même influencé par la manière dont la famille nous positionne
dans notre propre histoire (personnelle et familiale), le temps de
l’institution ou de la structure de consultation dans laquelle cette famille
est reçue, le temps social enfin, « macrotemps » en quelque sorte. Le temps de
la famille peut être a-synchrone par rapport à celui de ses membres, créant un
déséquilibre pesant à vivre. Par exemple, dans le cas d’une famille recomposée,
en phase de reconstruction (temps du système), le « nouveau couple » vit un
temps accéléré, désirant bâtir le plus rapidement possible un couple et une
famille idéals, réparateurs de leur couple ou famille d’auparavant ; les
enfants, de leur côté, sont dans des temps différents, ralentis ou arrêtés,
selon qu’ils tentent ou non de faire le deuil – souvent douloureux – de leur
système initial.
Dans une famille ayant vécu la disparition de l’un des siens –
à la suite d’un départ ou d’un décès – les différents membres ne vont pas se
situer au même niveau du processus de deuil. Certains peuvent même ne pas
l’entamer. Ces différents temps individuels ne me paraissent pas liés de
manière intrinsèque à l’âge de la personne, mais bien plus à la qualité des
liens affectifs qu’elle entretient avec les autres (présents et absents), à son
statut et à son rôle, bref à la place qu’elle occupe dans sa famille. Les
rituels constituent un moyen de synchroniser différents temps : ils régentent
une manière de vivre collectivement un événement qui concerne l’ensemble des
protagonistes et qui aura dès lors des répercussions sur tous. Il est frappant
de constater combien fréquemment on observe un temps arrêté, un fonctionnement
figé, souvent cristallisé autour du ou « grâce au » symptôme, dans les familles
où un changement n’a pas été marqué par un rituel mais a été au contraire
banalisé, voire oblitéré. Tout se passe comme si on ne peut reconnaître son
existence ; dès lors apparaît un trou dans l’histoire ; à un moment où un vécu
collectif important aurait pu avoir lieu, le développement du cycle de vie de
la famille paraît s’être arrêté. Par exemple, après le décès d’un parent
signifiant dont l’impact pourtant profond a été « édulcoré », la famille
n’ayant pas élaboré ni participé à un rituel de deuil, on constate qu’aucun
enfant devenu pourtant adulte, n’a quitté la maison parentale et n’est prêt à
voler de ses propres ailes… Personne n’évoque une telle question, qui paraît
d’ailleurs profondément saugrenue si le thérapeute la soulève… L’instauration
d’un rituel en thérapie (à l’aide d’une prescription par exemple, comme le
firent Selvini-Palazzoli et al., 1978)
peut dans de tels cas réamorcer l’écoulement du temps. Une séance
thérapeutique, avec ce qu’elle a d’extraordinaire au sens littéral, remplit
occasionnellement à elle seule, la fonction d’un rituel.
Ouvrir le temps. Thérapeutes et familles
Lors de la rencontre thérapeutique, le thérapeute, comme la
famille, arrive chargé de « son temps » constitué par son histoire telle qu’il
se la reconstruit aujourd’hui (sa biographie), sa représentation du présent (son
actualité) et sa projection du futur
(son destin) [Goldbeter-Merinfeld,
1999]. Mais il est illusoire de restreindre ces rapports singuliers au temps à
des trajectoires qui seraient indépendantes et ne se croiseraient que dans la
salle de thérapie : dès que l’idée de consulter un psychothérapeute émerge dans
l’esprit d’un individu, il commence à élaborer une histoire qui inclut ce futur
intervenant qui pourtant n’est pas encore doté d’une identité précise (il n’est
même pas encore certain qu’il sera réellement sollicité un jour).
Progressivement, ce tiers professionnel est « habillé » d’un rôle, d’une
fonction, non seulement par rapport à celui qui pense le consulter, mais aussi
par rapport au reste de sa famille.
Si l’entourage n’est pas au courant du projet d’une telle
rencontre, l’intervenant est mis dans la position de l’allié secret, du
complice de ce futur patient dont pourtant il ignore encore l’existence : il se
voit par exemple attribuer le pouvoir nécessaire pour aider son futur patient à
contrecarrer un parent jugé trop autoritaire ou intrusif, etc. Si au contraire,
le désir de consulter un thérapeute est partagé avec les proches, cet
intervenant encore immatériel flottera au confluent des attentes multiples des
membres du système. Qu’on l’imagine médiateur, arbitre, juge ou bouc émissaire,
ses attributs émergeront progressivement à l’intersection des nécessités de la
famille. Le choix concret de l’intervenant (sexe, âge, type de spécialité) sera
en partie déterminé par ces éléments et, lors du premier entretien, la place
correspondant au rôle qu’on attend qu’il joue, lui sera offerte discrètement
mais avec insistance. Le thérapeute entrera donc en séance avec déjà une
histoire partagée avec celle de la famille, mais dont il ignore tout. On peut
se demander dans quelle mesure cette place offerte au thérapeute n’est pas
celle demeurée vide depuis le départ d’un membre signifiant de la famille, qui,
en quittant les siens, a laissé à l’abandon des fonctions indispensables à la
préservation de la sécurité affective de la famille (Goldbeter-Merinfeld,
1997).
Ajoutons aussi que certaines marques du temps systémique du
thérapeute seront inévitablement perçues par ceux qui le consultent, quelle que
soit sa discrétion : aspect physique indiquant son âge, port d’une alliance ou
photo(s) d’enfants signalant son statut familial, usure de l’ameublement,
quantité de livres sur les étagères, etc. Ces éléments seront réorganisés pour
lui fabriquer une histoire, pour une part à son insu, en partie « vraie » et en
partie très éloignée de sa « réalité ».
De son côté, il n’a pas choisi « par hasard » sa profession
d’aidant : il a lui-même été très précocement une sorte de « thérapeute
familial têtu mais raté » dans sa famille d’origine (Goldbeter-Merinfeld,
1997). Très tôt, il s’est senti mandaté pour assurer la protection de
l’équilibre émotionnel de sa famille en endossant certaines fonctions
spécifiques : confident, arbitre, juge, allié inconditionnel, clown, bouc
émissaire, etc. Mais il n’a pas réussi à accomplir sa mission avec succès. Il a
été en quelque sorte un tiers pesant
(Goldbeter-Merinfeld, 1999) dans sa famille d’origine, place occupée par celui
qui sent « peser » sur lui une mission et qui la fait peser aussi sur les
autres. Aussi a-t-il décidé d’entreprendre des études « d’aidant » (de médecin,
d’assistant social, d’éducateur, de psychologue, etc.) ; puis, toujours mû par
le même désir, et s’entêtant devant le peu de succès de ses réalisations, il
s’est formé à la psychothérapie… Son histoire lui fait envisager son rôle
thérapeutique sous une forme relativement canalisée et singulière (même si elle
n’a pas été payante dans son entourage propre).
Lors de la première séance, les différents temps et histoires
vont donc tenter de s’articuler avec, en plus, une composante liée au temps
institutionnel. La richesse du travail thérapeutique gît dans la possibilité «
d’inventer » une nouvelle suite au temps pour tous les acteurs de la rencontre
: patients comme intervenants. Faire varier l’intervalle de temps entre les
séances peut constituer un moyen de flexibiliser le temps de la famille et donc
de lui restituer une plus grande mobilité. Ne pas considérer cette dimension
qui fait partie du cadre comme immuable, ouvre des perspectives
d’assouplissement et de bifurcations de ce qui peut être apparu au départ comme
un destin inévitable fait de mal-être et de souffrance. Il semble donc crucial
que le thérapeute établisse une relation ouverte au temps, c’est-à-dire un
rapport qui préserve et renforce sa dynamique. Soulignons enfin qu’une grille
de lecture orientée sur le temps n’est pas la seule possible, et qu’elle n’est
utile que si elle est pertinente pour le thérapeute comme pour les patients. Le
sens qu’elle permet de donner à une situation vécue doit ouvrir de nouvelles
voies qui permettent un développement plus serein des différents protagonistes
présents.
Un couple vient me consulter pour des difficultés
relationnelles que chacun des partenaires attribue à une impossibilité de
dialoguer : Yvette a l’impression que son mari ne la comprend absolument pas et
d’ailleurs ne l’écoute même plus. Jean, par contre, se sent agressé en
permanence et a le sentiment de ne jamais satisfaire sa femme. Ils sont mariés
depuis dix-huit ans, ont trois enfant adolescents et évaluent tous deux la
durée du mal-être conjugal à quatre ans. Auparavant leurs rapports étaient bons
quoique, ajoute Yvette, tout se faisait toujours en famille : avec les enfants
ou avec les familles d’origine. En les interrogeant sur la période qui a
précédé l’apparition des tensions, j’apprends progressivement qu’Yvette
désirait alors un quatrième enfant, ce à quoi Jean n’était pas opposé. Mais
elle avait dû suivre un traitement anticoagulant pour une thrombophlébite
apparue à cette époque, qui contre-indiquait une grossesse ; le couple avait
été amené à décider d’accueillir un enfant au titre de famille d’accueil – car
l’adoption s’avérait trop compliquée. Cette nouvelle orientation ne fut pas
trop difficile à choisir car cet acte correspondait à leurs valeurs chrétiennes
qui valorisaient l’idée de recueillir un enfant abandonné. Ils entreprirent des
démarches et s’engagèrent : Jean, trouvant que les modalités d’accueil étaient
trop lourdes et sévères, en particulier pour les parents de famille nombreuse,
s’impliqua dans une bataille avec les pouvoirs publics pour flexibiliser les
lois.
C’est alors que, de manière imprévue, Yvette se retrouva
enceinte. Cette grossesse, étant donné le traitement qu’elle suivait par
ailleurs, était risquée. Jean s’opposa à ce qu’elle l’annonce à la famille,
arguant qu’il était trop tôt et que la situation était trop incertaine pour en
faire part à leurs parents et à leurs enfants. Yvette se soumit à contrecœur à
ce conseil, mais n’exprima pas ouvertement son profond désaccord. De plus, Jean
envisageait un avortement thérapeutique alors qu’Yvette ne voulait pas en
entendre parler pour des raisons morales. Les trois premiers mois de grossesse,
contre toute attente, se passèrent finalement très bien et le couple se mit à
entrevoir une issue positive. C’est au quatrième mois qu’Yvette accoucha
prématurément et inopinément d’un enfant « vivant et normal » qui ne survécut
que quelques heures, et cela toujours à l’insu de tout l’entourage du couple.
Dès ce moment-là, elle se sentit complètement « lâchée » par son mari, ne
pouvant bénéficier « à cause de lui » du soutien de ses parents qui furent trop
bouleversés d’apprendre en même temps la grossesse et son issue fatale. De
plus, Jean se sentait soulagé de l’arrêt de cette grossesse risquée qui
l’angoissait ; il avait abandonné tout désir d’adoption pendant les trois
premiers mois de la gestation et avait fait retirer leur nom de la liste des
parents demandeurs d’enfants. Il ne voulait plus reprendre cette voie,
prétextant les charges économiques trop lourdes que représenterait un quatrième
enfant pour le budget du ménage.
Depuis lors, Yvette avait l’impression de ne pas être écoutée,
ni entendue ; elle reprochait également à son mari de n’avoir jamais voulu de
ce quatrième enfant et de l’avoir laissée porter seule et les risques et la
perte. Lui de son côté avait le sentiment qu’elle ne lui faisait plus confiance
et ne le comprenait plus : ainsi elle avait eu, selon lui, le sentiment erroné
qu’il avait désapprouvé l’achat d’une poupée au visage triste alors qu’il lui
avait « seulement » dit : « C’est ton affaire, achète-la si tu veux. » Yvette
fut très étonnée d’apprendre lors de cette première séance que Jean avait été
profondément affecté par la perte du bébé, et que c’est en prévision d’un tel
événement qu’il avait parlé d’avortement précoce, et que c’est aussi parce
qu’il était profondément touché qu’il avait abandonné les démarches d’adoption,
ne voulant pas remplacer le fœtus mort par un autre enfant vivant. Depuis cette
époque, en dehors de leurs activités professionnelles, chacun des époux
organisait de plus en plus sa vie de son côté : Yvette avait commencé à avoir
des activités sportives tandis que Jean s’impliquait dans leur paroisse. Ils
assumaient les tâches familiales nécessaires, mais quelque chose dans leur lien
s’était rompu.
Ce qui ressort de cet entretien, si on le considère sous un
aspect temporel – il peut d’ailleurs y avoir plusieurs « lectures temporelles »
différentes – c’est qu’à partir d’une perte pour laquelle aucun partage ni
aucun rituel, aucune célébration collective initiant un deuil n’avait eu lieu,
ni en couple, ni en famille nucléaire, ni avec la famille élargie, les temps
individuels s’étaient désynchronisés. Les contacts entre les deux époux avaient
lieu à contretemps, mais ils avaient au moins synchronisé leurs agendas
respectifs pour se rencontrer chez moi et s’y raconter. Je représentai pour
eux, avant même qu’ils m’aient vue et identifiée, une personne avec qui ils
établiraient tous deux une relation de confiance, quelqu’un qui pourrait donner
la possibilité de rouvrir un chemin vers un futur moins contraint et moins
pesant, plus optimiste peut-être… Tout s’est passé comme si cette séance leur
avait donné l’occasion de re-coordonner leurs temps en se racontant, dans un
présent partagé, leurs deux histoires passées ayant trait à ce quatrième
enfant, ces histoires séparées qui les avaient éloignés et les empêchaient
d’élaborer un futur. Ils se déplaçaient toujours dans la grande voiture dont
ils avaient fait l’acquisition lorsqu’ils pensaient que la famille allait
s’agrandir. On peut d’ailleurs aussi considérer qu’ils attendaient que j’occupe
la place de l’enfant perdu ou, plus précisément, que j’en masque le vide en m’y
installant (cf. Goldbeter-Merinfeld, 1997 et 1999). Mon travail consista à les
aider, lors du rituel thérapeutique, à vivre ensemble le deuil à
faire…
Je tiens à souligner que la grille de lecture à laquelle je me
suis référée n’est utile que si elle est opérationnelle, c’est-à-dire que si sa
pertinence est reconnue par tous les protagonistes de la scène thérapeutique
(couple et thérapeute). De plus, elle doit leur permettre d’appréhender une
situation source d’inconfort et de souffrance d’une façon qui leur ouvre de
nouvelles possibilités de développement. En aucun cas, ceci n’implique que le
recadrage utilisé soit le seul possible ni même qu’il reflète la « vraie
réalité ».
« Au milieu du chemin de notre vie
Je me retrouvais par une forêt obscure
Car la voie droite était perdue. »
Dante, La divine comédie, chant
1
Comment le temps vint aux écoles systémiques
Cet exemple met en lumière l’évolution de l’appréhension du
temps dans les approches systémiques. Il serait sans doute utile de clarifier
ce point car trop souvent encore, on identifie l’approche systémique à celle
des premières écoles systémiques : ces dernières voulurent échapper à
l’épistémologie linéaire, rejetant à l’intérieur d’une boîte noire tout ce qui
leur paraissait suspect de linéarité, c’est-à-dire toute explication ou
interprétation s’appuyant sur une causalité linéaire du type :
A entraîne B, qui à son tour entraîne
C… Les grilles explicatives furent dès lors construites à partir
d’une épistémologie circulaire articulée sur l’observation dite neutre d’un
système considéré « ici et maintenant », menée par un observateur extérieur.
Les individus n’y avaient pas d’histoire, pas plus que les familles n’y
présentaient de passé. On avait affaire en quelque sorte à un temps écrasé,
pouvant déboucher brusquement sur un autre temps plat. Selon cette lecture, les
familles demeurent dans un état stable qui définit leur identité, laquelle se
manifeste notamment par la permanence de certaines règles et valeurs. D’un état
stable, voire rigidifié, elles passent à un autre état stable si une
perturbation arrive à susciter en leur sein un changement de type II,
c’est-à-dire une modification de leur organisation. On trouve des exemples de
cette approche dans les écoles de Palo Alto à la fin des années cinquante
(Watzlawick et al., 1967), ou de Milan
dans les années soixante-dix (Selvini-Palazzoli et al., 1978). L’utilisation par les
intervenants de la prescription paradoxale prônée à cette époque par Mara
Selvini-Palazzoli et son équipe (1978), était destinée à empêcher le maintien
de l’organisation présente et à concourir à l’émergence d’une autre
organisation, qui deviendrait à son tour le présent de la famille.
Les apports de la vision prigoginienne du temps (Prigogine et
Stengers, 1979) ont resitué les systèmes dans une dynamique évolutive, avec une
histoire singulière qui contribuerait à leur identité et qui participerait à la
détermination du type de changements pouvant apparaître dans leur parcours. Les
systèmes vivants sont décrits comme ouverts, c’est-à-dire qu’ils sont soumis à
un flux d’énergies et de matières – et donc d’informations – venant de leur
environnement. Les actions extérieures vont entraîner des rééquilibrages en
leur sein : les rétroactions vont soit contribuer au maintien du même type
d’organisation, soit entraîner une modification de l’état du système.
L’homéostasie apparaît dans l’équilibre singulier du système ; elle peut se
définir dans ce qui émerge de la combinaison de ses tendances au maintien
(temps plat) et de ses tendances au changement (évolution). Ce jeu complexe de
rétroactions en sens divers peut éloigner le système de son état d’équilibre
habituel – qui constitue partiellement son identité.
À l’écart de cet état stable, le système est beaucoup plus
sensible aux perturbations de son environnement et peut, à partir de l’une
d’elles, basculer brusquement dans un tout nouveau mode de fonctionnement.
(Nous observons par exemple, qu’un tout petit événement peut déclencher une
série de gros changements apparemment inexplicables, ou à tout le moins, sans
commune mesure avec leur source apparente). Par exemple, une valeur jusque-là
fondamentale, qui guidait toute une série d’attitudes, disparaît. Nous avons là
une bifurcation par rapport à une trajectoire plus ou moins prédictible de
l’évolution du système. Le nouvel état, imprévisible car nécessitant une toute
nouvelle organisation, n’est cependant pas complètement aléatoire. En effet, on
retrouve en son sein les traces ou la persistance de singularités antérieures
(Elkaïm, 1989). L’histoire du système ne lui permet pas de faire émerger
n’importe quoi ; ses singularités pèsent et constituent en quelque sorte une
partie de la dimension du destin en y
apportant le poids du passé.
La deuxième cybernétique et le constructivisme, introduits en
systémique dans les années quatre-vingt (Watzlawick, 1984), firent prendre
conscience de l’appartenance de l’observateur au système qu’il observe et, dès
lors, des influences mutuelles entre les membres de l’un et l’autre dans la
situation d’observation. Les concepts de neutralité et d’objectivité furent
remis en question. De nouvelles grilles explicatives entraînèrent une
représentation différente du temps. Il devint récursif et autoréférentiel : le
passé est celui que l’on reconstruit et porte au présent – on pourrait parler
ici de biographie. La lecture du futur
(où j’inclurais la notion de destin)
est également un processus élaboré dans le présent. Passé et le futur sont
ainsi en perpétuelle interaction avec le présent, reconstruit sous forme
d’actualité (cf. Goldbeter-Merinfeld,
1999). Le temps cesse d’être une dimension absolue, uniquement mesurable et
représentable par des valeurs « objectives et abstraites » ; il acquiert dans
cette dernière grille de lecture son droit à la subjectivité.
Parallèlement à ces approches théoriques du temps, des travaux
s’intéressant au cycle de vie des familles ont été menés par des thérapeutes
familiaux. Chaque étape, marquée le plus souvent par l’introduction ou la perte
d’un nouveau membre (naissance, entrée d’un nouveau partenaire de couple,
décès) ou par l’acquisition d’un nouveau statut socio-affectif (adolescence,
indépendance économique), est un événement vécu plus ou moins intensément par
chaque individu et implique en même temps une modification des distances
interpersonnelles. En ce sens, chaque étape bouleverse l’ordre habituel et est
d’ailleurs souvent marquée par un rituel, douane par où se marque le passage et
la trace du temps et qui permet de différencier le passé (avant le rituel) du
présent (pendant le rituel) et du futur (après le rituel). La manière dont la
famille va gérer un changement dépendra de la flexibilité de ses règles et du
degré auquel ses règles et ses valeurs nécessitent une transformation pour le «
métaboliser ». Reconnaître l’importance de ces phases implique donc que le
thérapeute prenne en compte les aspects synchroniques et diachroniques des
familles et puisse mettre ces derniers en relation avec son propre rapport au
temps – personnel, familial et institutionnel (Goldbeter-Merinfeld,
1993).
Édith Goldbeter-Merinfeld
est docteur en psychologie. Elle est une des responsables de l’équipe
systémique à la consultation du Service de psychiatrie de l’hôpital Érasme à
Bruxelles. Elle enseigne à l’Université libre de Bruxelles (ulb) et à l’université de Mons-Hainaut.
Secrétaire de l’European Family Therapy Association et du Groupement belge de
formateurs de psychothérapeutes systémiques, elle est responsable de la
rédaction des Cahiers critiques de thérapie
familiale et de pratiques de réseaux et directrice de la formation à
l’Institut d’études de la famille et des systèmes humains (Bruxelles).
Édith Goldbeter-Merinfeld
est l’auteur de nombreux articles et a participé à plusieurs ouvrages. Elle a
publié en 1999 Le Deuil impossible. Familles et
tiers pesants, aux éditions esf.
·
Elkaïm, M. 1989.
Si tu m’aimes, ne m’aime pas, Paris,
Le Seuil.
·
Goldbeter-Merinfeld,
E. 1993. « L’accueil familial : intersection de systèmes et de temps », dans
Wetsch-Benqué, M. ; Vugteveen, W. ; Meliarenne, B. (sous la direction de),
Les Interactions en accueil familial,
Toulouse, Éres, p. 103-111.
·
Goldbeter-Merinfeld,
E. 1997. « La place des absents dans les familles »,
Cahiers de psychologie clinique, 8, p.
63-79.
·
Goldbeter-Merinfeld,
E. 1999. Le Deuil impossible. Familles et tiers
pesants. Paris, esf.
·
Prigogine, I. ;
Stengers, I. 1979.
La Nouvelle alliance, Paris,
Gallimard.
·
Selvini-Palazzoli, M.
; Boscolo, L. ;
Cecchin G. ;
Prata G. 1978.
Paradoxe et contre-paradoxe, Paris,
esf.
·
Watzlawick, P. (sous
la direction de) 1984. L’Invention de la
réalité, Paris, Le Seuil, 1988.
·
Watzlawick, P. ;
Helmick Beavin, J. ;
Jackson, D.D. 1967.
Une Logique de la communication.
Paris, Le Seuil, 1972.