Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-849-4
1 pages

p. 108 à 115
doi: en cours

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Dossier

no13 2001/1

2000 Enfance et PSY Dossier

Temps individuel et temps familial

Edith Goldbeter-Merinfeld
Le temps de la famille est constitué d’un enchevêtrement plus ou moins harmonieux des temps individuels. Le thérapeute de famille est pris lui-même dans un entrelacs de dimensions temporelles multiples. L’article propose une réflexion sur ces différents aspects du temps dans une pratique systémique.Mots-clés : système, rituel, synchronisation, temps systémique.
Un thérapeute familial est non seulement confronté au temps des individus, mais aussi en quelque sorte, à un « temps systémique » : temps familial ou de couple, et temps du système thérapeutique.
Comment tenir compte de ces différentes dimensions qui s’interpénètrent et qui influencent tout processus thérapeutique ? Cet article se propose d’aborder certains aspects du temps tel qu’il est appréhendé dans la pratique clinique systémique – principalement en thérapie de famille et de couple.
 
Places et rituels : la famille et le temps
 
 
Une séance de thérapie familiale a toujours lieu à la croisée de différentes dimensions temporelles : l’histoire de la famille à l’intersection des temps individuels de ses membres, telle qu’elle se la reconstruit au moment où nous la rencontrons et telle qu’elle nous la restitue. Ce récit sera lui-même influencé par la manière dont la famille nous positionne dans notre propre histoire (personnelle et familiale), le temps de l’institution ou de la structure de consultation dans laquelle cette famille est reçue, le temps social enfin, « macrotemps » en quelque sorte. Le temps de la famille peut être a-synchrone par rapport à celui de ses membres, créant un déséquilibre pesant à vivre. Par exemple, dans le cas d’une famille recomposée, en phase de reconstruction (temps du système), le « nouveau couple » vit un temps accéléré, désirant bâtir le plus rapidement possible un couple et une famille idéals, réparateurs de leur couple ou famille d’auparavant ; les enfants, de leur côté, sont dans des temps différents, ralentis ou arrêtés, selon qu’ils tentent ou non de faire le deuil – souvent douloureux – de leur système initial.
Dans une famille ayant vécu la disparition de l’un des siens – à la suite d’un départ ou d’un décès – les différents membres ne vont pas se situer au même niveau du processus de deuil. Certains peuvent même ne pas l’entamer. Ces différents temps individuels ne me paraissent pas liés de manière intrinsèque à l’âge de la personne, mais bien plus à la qualité des liens affectifs qu’elle entretient avec les autres (présents et absents), à son statut et à son rôle, bref à la place qu’elle occupe dans sa famille. Les rituels constituent un moyen de synchroniser différents temps : ils régentent une manière de vivre collectivement un événement qui concerne l’ensemble des protagonistes et qui aura dès lors des répercussions sur tous. Il est frappant de constater combien fréquemment on observe un temps arrêté, un fonctionnement figé, souvent cristallisé autour du ou « grâce au » symptôme, dans les familles où un changement n’a pas été marqué par un rituel mais a été au contraire banalisé, voire oblitéré. Tout se passe comme si on ne peut reconnaître son existence ; dès lors apparaît un trou dans l’histoire ; à un moment où un vécu collectif important aurait pu avoir lieu, le développement du cycle de vie de la famille paraît s’être arrêté. Par exemple, après le décès d’un parent signifiant dont l’impact pourtant profond a été « édulcoré », la famille n’ayant pas élaboré ni participé à un rituel de deuil, on constate qu’aucun enfant devenu pourtant adulte, n’a quitté la maison parentale et n’est prêt à voler de ses propres ailes… Personne n’évoque une telle question, qui paraît d’ailleurs profondément saugrenue si le thérapeute la soulève… L’instauration d’un rituel en thérapie (à l’aide d’une prescription par exemple, comme le firent Selvini-Palazzoli et al., 1978) peut dans de tels cas réamorcer l’écoulement du temps. Une séance thérapeutique, avec ce qu’elle a d’extraordinaire au sens littéral, remplit occasionnellement à elle seule, la fonction d’un rituel.
 
Ouvrir le temps. Thérapeutes et familles
 
 
Lors de la rencontre thérapeutique, le thérapeute, comme la famille, arrive chargé de « son temps » constitué par son histoire telle qu’il se la reconstruit aujourd’hui (sa biographie), sa représentation du présent (son actualité) et sa projection du futur (son destin) [Goldbeter-Merinfeld, 1999]. Mais il est illusoire de restreindre ces rapports singuliers au temps à des trajectoires qui seraient indépendantes et ne se croiseraient que dans la salle de thérapie : dès que l’idée de consulter un psychothérapeute émerge dans l’esprit d’un individu, il commence à élaborer une histoire qui inclut ce futur intervenant qui pourtant n’est pas encore doté d’une identité précise (il n’est même pas encore certain qu’il sera réellement sollicité un jour). Progressivement, ce tiers professionnel est « habillé » d’un rôle, d’une fonction, non seulement par rapport à celui qui pense le consulter, mais aussi par rapport au reste de sa famille.
Si l’entourage n’est pas au courant du projet d’une telle rencontre, l’intervenant est mis dans la position de l’allié secret, du complice de ce futur patient dont pourtant il ignore encore l’existence : il se voit par exemple attribuer le pouvoir nécessaire pour aider son futur patient à contrecarrer un parent jugé trop autoritaire ou intrusif, etc. Si au contraire, le désir de consulter un thérapeute est partagé avec les proches, cet intervenant encore immatériel flottera au confluent des attentes multiples des membres du système. Qu’on l’imagine médiateur, arbitre, juge ou bouc émissaire, ses attributs émergeront progressivement à l’intersection des nécessités de la famille. Le choix concret de l’intervenant (sexe, âge, type de spécialité) sera en partie déterminé par ces éléments et, lors du premier entretien, la place correspondant au rôle qu’on attend qu’il joue, lui sera offerte discrètement mais avec insistance. Le thérapeute entrera donc en séance avec déjà une histoire partagée avec celle de la famille, mais dont il ignore tout. On peut se demander dans quelle mesure cette place offerte au thérapeute n’est pas celle demeurée vide depuis le départ d’un membre signifiant de la famille, qui, en quittant les siens, a laissé à l’abandon des fonctions indispensables à la préservation de la sécurité affective de la famille (Goldbeter-Merinfeld, 1997).
Ajoutons aussi que certaines marques du temps systémique du thérapeute seront inévitablement perçues par ceux qui le consultent, quelle que soit sa discrétion : aspect physique indiquant son âge, port d’une alliance ou photo(s) d’enfants signalant son statut familial, usure de l’ameublement, quantité de livres sur les étagères, etc. Ces éléments seront réorganisés pour lui fabriquer une histoire, pour une part à son insu, en partie « vraie » et en partie très éloignée de sa « réalité ».
De son côté, il n’a pas choisi « par hasard » sa profession d’aidant : il a lui-même été très précocement une sorte de « thérapeute familial têtu mais raté » dans sa famille d’origine (Goldbeter-Merinfeld, 1997). Très tôt, il s’est senti mandaté pour assurer la protection de l’équilibre émotionnel de sa famille en endossant certaines fonctions spécifiques : confident, arbitre, juge, allié inconditionnel, clown, bouc émissaire, etc. Mais il n’a pas réussi à accomplir sa mission avec succès. Il a été en quelque sorte un tiers pesant (Goldbeter-Merinfeld, 1999) dans sa famille d’origine, place occupée par celui qui sent « peser » sur lui une mission et qui la fait peser aussi sur les autres. Aussi a-t-il décidé d’entreprendre des études « d’aidant » (de médecin, d’assistant social, d’éducateur, de psychologue, etc.) ; puis, toujours mû par le même désir, et s’entêtant devant le peu de succès de ses réalisations, il s’est formé à la psychothérapie… Son histoire lui fait envisager son rôle thérapeutique sous une forme relativement canalisée et singulière (même si elle n’a pas été payante dans son entourage propre).
Lors de la première séance, les différents temps et histoires vont donc tenter de s’articuler avec, en plus, une composante liée au temps institutionnel. La richesse du travail thérapeutique gît dans la possibilité « d’inventer » une nouvelle suite au temps pour tous les acteurs de la rencontre : patients comme intervenants. Faire varier l’intervalle de temps entre les séances peut constituer un moyen de flexibiliser le temps de la famille et donc de lui restituer une plus grande mobilité. Ne pas considérer cette dimension qui fait partie du cadre comme immuable, ouvre des perspectives d’assouplissement et de bifurcations de ce qui peut être apparu au départ comme un destin inévitable fait de mal-être et de souffrance. Il semble donc crucial que le thérapeute établisse une relation ouverte au temps, c’est-à-dire un rapport qui préserve et renforce sa dynamique. Soulignons enfin qu’une grille de lecture orientée sur le temps n’est pas la seule possible, et qu’elle n’est utile que si elle est pertinente pour le thérapeute comme pour les patients. Le sens qu’elle permet de donner à une situation vécue doit ouvrir de nouvelles voies qui permettent un développement plus serein des différents protagonistes présents.
 
Une perte sans partage
 
 
Un couple vient me consulter pour des difficultés relationnelles que chacun des partenaires attribue à une impossibilité de dialoguer : Yvette a l’impression que son mari ne la comprend absolument pas et d’ailleurs ne l’écoute même plus. Jean, par contre, se sent agressé en permanence et a le sentiment de ne jamais satisfaire sa femme. Ils sont mariés depuis dix-huit ans, ont trois enfant adolescents et évaluent tous deux la durée du mal-être conjugal à quatre ans. Auparavant leurs rapports étaient bons quoique, ajoute Yvette, tout se faisait toujours en famille : avec les enfants ou avec les familles d’origine. En les interrogeant sur la période qui a précédé l’apparition des tensions, j’apprends progressivement qu’Yvette désirait alors un quatrième enfant, ce à quoi Jean n’était pas opposé. Mais elle avait dû suivre un traitement anticoagulant pour une thrombophlébite apparue à cette époque, qui contre-indiquait une grossesse ; le couple avait été amené à décider d’accueillir un enfant au titre de famille d’accueil – car l’adoption s’avérait trop compliquée. Cette nouvelle orientation ne fut pas trop difficile à choisir car cet acte correspondait à leurs valeurs chrétiennes qui valorisaient l’idée de recueillir un enfant abandonné. Ils entreprirent des démarches et s’engagèrent : Jean, trouvant que les modalités d’accueil étaient trop lourdes et sévères, en particulier pour les parents de famille nombreuse, s’impliqua dans une bataille avec les pouvoirs publics pour flexibiliser les lois.
C’est alors que, de manière imprévue, Yvette se retrouva enceinte. Cette grossesse, étant donné le traitement qu’elle suivait par ailleurs, était risquée. Jean s’opposa à ce qu’elle l’annonce à la famille, arguant qu’il était trop tôt et que la situation était trop incertaine pour en faire part à leurs parents et à leurs enfants. Yvette se soumit à contrecœur à ce conseil, mais n’exprima pas ouvertement son profond désaccord. De plus, Jean envisageait un avortement thérapeutique alors qu’Yvette ne voulait pas en entendre parler pour des raisons morales. Les trois premiers mois de grossesse, contre toute attente, se passèrent finalement très bien et le couple se mit à entrevoir une issue positive. C’est au quatrième mois qu’Yvette accoucha prématurément et inopinément d’un enfant « vivant et normal » qui ne survécut que quelques heures, et cela toujours à l’insu de tout l’entourage du couple. Dès ce moment-là, elle se sentit complètement « lâchée » par son mari, ne pouvant bénéficier « à cause de lui » du soutien de ses parents qui furent trop bouleversés d’apprendre en même temps la grossesse et son issue fatale. De plus, Jean se sentait soulagé de l’arrêt de cette grossesse risquée qui l’angoissait ; il avait abandonné tout désir d’adoption pendant les trois premiers mois de la gestation et avait fait retirer leur nom de la liste des parents demandeurs d’enfants. Il ne voulait plus reprendre cette voie, prétextant les charges économiques trop lourdes que représenterait un quatrième enfant pour le budget du ménage.
Depuis lors, Yvette avait l’impression de ne pas être écoutée, ni entendue ; elle reprochait également à son mari de n’avoir jamais voulu de ce quatrième enfant et de l’avoir laissée porter seule et les risques et la perte. Lui de son côté avait le sentiment qu’elle ne lui faisait plus confiance et ne le comprenait plus : ainsi elle avait eu, selon lui, le sentiment erroné qu’il avait désapprouvé l’achat d’une poupée au visage triste alors qu’il lui avait « seulement » dit : « C’est ton affaire, achète-la si tu veux. » Yvette fut très étonnée d’apprendre lors de cette première séance que Jean avait été profondément affecté par la perte du bébé, et que c’est en prévision d’un tel événement qu’il avait parlé d’avortement précoce, et que c’est aussi parce qu’il était profondément touché qu’il avait abandonné les démarches d’adoption, ne voulant pas remplacer le fœtus mort par un autre enfant vivant. Depuis cette époque, en dehors de leurs activités professionnelles, chacun des époux organisait de plus en plus sa vie de son côté : Yvette avait commencé à avoir des activités sportives tandis que Jean s’impliquait dans leur paroisse. Ils assumaient les tâches familiales nécessaires, mais quelque chose dans leur lien s’était rompu.
Ce qui ressort de cet entretien, si on le considère sous un aspect temporel – il peut d’ailleurs y avoir plusieurs « lectures temporelles » différentes – c’est qu’à partir d’une perte pour laquelle aucun partage ni aucun rituel, aucune célébration collective initiant un deuil n’avait eu lieu, ni en couple, ni en famille nucléaire, ni avec la famille élargie, les temps individuels s’étaient désynchronisés. Les contacts entre les deux époux avaient lieu à contretemps, mais ils avaient au moins synchronisé leurs agendas respectifs pour se rencontrer chez moi et s’y raconter. Je représentai pour eux, avant même qu’ils m’aient vue et identifiée, une personne avec qui ils établiraient tous deux une relation de confiance, quelqu’un qui pourrait donner la possibilité de rouvrir un chemin vers un futur moins contraint et moins pesant, plus optimiste peut-être… Tout s’est passé comme si cette séance leur avait donné l’occasion de re-coordonner leurs temps en se racontant, dans un présent partagé, leurs deux histoires passées ayant trait à ce quatrième enfant, ces histoires séparées qui les avaient éloignés et les empêchaient d’élaborer un futur. Ils se déplaçaient toujours dans la grande voiture dont ils avaient fait l’acquisition lorsqu’ils pensaient que la famille allait s’agrandir. On peut d’ailleurs aussi considérer qu’ils attendaient que j’occupe la place de l’enfant perdu ou, plus précisément, que j’en masque le vide en m’y installant (cf. Goldbeter-Merinfeld, 1997 et 1999). Mon travail consista à les aider, lors du rituel thérapeutique, à vivre ensemble le deuil à faire…
Je tiens à souligner que la grille de lecture à laquelle je me suis référée n’est utile que si elle est opérationnelle, c’est-à-dire que si sa pertinence est reconnue par tous les protagonistes de la scène thérapeutique (couple et thérapeute). De plus, elle doit leur permettre d’appréhender une situation source d’inconfort et de souffrance d’une façon qui leur ouvre de nouvelles possibilités de développement. En aucun cas, ceci n’implique que le recadrage utilisé soit le seul possible ni même qu’il reflète la « vraie réalité ».
« Au milieu du chemin de notre vie
Je me retrouvais par une forêt obscure
Car la voie droite était perdue. »
Dante, La divine comédie, chant 1
 
Comment le temps vint aux écoles systémiques
 
 
Cet exemple met en lumière l’évolution de l’appréhension du temps dans les approches systémiques. Il serait sans doute utile de clarifier ce point car trop souvent encore, on identifie l’approche systémique à celle des premières écoles systémiques : ces dernières voulurent échapper à l’épistémologie linéaire, rejetant à l’intérieur d’une boîte noire tout ce qui leur paraissait suspect de linéarité, c’est-à-dire toute explication ou interprétation s’appuyant sur une causalité linéaire du type : A entraîne B, qui à son tour entraîne C… Les grilles explicatives furent dès lors construites à partir d’une épistémologie circulaire articulée sur l’observation dite neutre d’un système considéré « ici et maintenant », menée par un observateur extérieur. Les individus n’y avaient pas d’histoire, pas plus que les familles n’y présentaient de passé. On avait affaire en quelque sorte à un temps écrasé, pouvant déboucher brusquement sur un autre temps plat. Selon cette lecture, les familles demeurent dans un état stable qui définit leur identité, laquelle se manifeste notamment par la permanence de certaines règles et valeurs. D’un état stable, voire rigidifié, elles passent à un autre état stable si une perturbation arrive à susciter en leur sein un changement de type II, c’est-à-dire une modification de leur organisation. On trouve des exemples de cette approche dans les écoles de Palo Alto à la fin des années cinquante (Watzlawick et al., 1967), ou de Milan dans les années soixante-dix (Selvini-Palazzoli et al., 1978). L’utilisation par les intervenants de la prescription paradoxale prônée à cette époque par Mara Selvini-Palazzoli et son équipe (1978), était destinée à empêcher le maintien de l’organisation présente et à concourir à l’émergence d’une autre organisation, qui deviendrait à son tour le présent de la famille.
Les apports de la vision prigoginienne du temps (Prigogine et Stengers, 1979) ont resitué les systèmes dans une dynamique évolutive, avec une histoire singulière qui contribuerait à leur identité et qui participerait à la détermination du type de changements pouvant apparaître dans leur parcours. Les systèmes vivants sont décrits comme ouverts, c’est-à-dire qu’ils sont soumis à un flux d’énergies et de matières – et donc d’informations – venant de leur environnement. Les actions extérieures vont entraîner des rééquilibrages en leur sein : les rétroactions vont soit contribuer au maintien du même type d’organisation, soit entraîner une modification de l’état du système. L’homéostasie apparaît dans l’équilibre singulier du système ; elle peut se définir dans ce qui émerge de la combinaison de ses tendances au maintien (temps plat) et de ses tendances au changement (évolution). Ce jeu complexe de rétroactions en sens divers peut éloigner le système de son état d’équilibre habituel – qui constitue partiellement son identité.
À l’écart de cet état stable, le système est beaucoup plus sensible aux perturbations de son environnement et peut, à partir de l’une d’elles, basculer brusquement dans un tout nouveau mode de fonctionnement. (Nous observons par exemple, qu’un tout petit événement peut déclencher une série de gros changements apparemment inexplicables, ou à tout le moins, sans commune mesure avec leur source apparente). Par exemple, une valeur jusque-là fondamentale, qui guidait toute une série d’attitudes, disparaît. Nous avons là une bifurcation par rapport à une trajectoire plus ou moins prédictible de l’évolution du système. Le nouvel état, imprévisible car nécessitant une toute nouvelle organisation, n’est cependant pas complètement aléatoire. En effet, on retrouve en son sein les traces ou la persistance de singularités antérieures (Elkaïm, 1989). L’histoire du système ne lui permet pas de faire émerger n’importe quoi ; ses singularités pèsent et constituent en quelque sorte une partie de la dimension du destin en y apportant le poids du passé.
La deuxième cybernétique et le constructivisme, introduits en systémique dans les années quatre-vingt (Watzlawick, 1984), firent prendre conscience de l’appartenance de l’observateur au système qu’il observe et, dès lors, des influences mutuelles entre les membres de l’un et l’autre dans la situation d’observation. Les concepts de neutralité et d’objectivité furent remis en question. De nouvelles grilles explicatives entraînèrent une représentation différente du temps. Il devint récursif et autoréférentiel : le passé est celui que l’on reconstruit et porte au présent – on pourrait parler ici de biographie. La lecture du futur (où j’inclurais la notion de destin) est également un processus élaboré dans le présent. Passé et le futur sont ainsi en perpétuelle interaction avec le présent, reconstruit sous forme d’actualité (cf. Goldbeter-Merinfeld, 1999). Le temps cesse d’être une dimension absolue, uniquement mesurable et représentable par des valeurs « objectives et abstraites » ; il acquiert dans cette dernière grille de lecture son droit à la subjectivité.
Parallèlement à ces approches théoriques du temps, des travaux s’intéressant au cycle de vie des familles ont été menés par des thérapeutes familiaux. Chaque étape, marquée le plus souvent par l’introduction ou la perte d’un nouveau membre (naissance, entrée d’un nouveau partenaire de couple, décès) ou par l’acquisition d’un nouveau statut socio-affectif (adolescence, indépendance économique), est un événement vécu plus ou moins intensément par chaque individu et implique en même temps une modification des distances interpersonnelles. En ce sens, chaque étape bouleverse l’ordre habituel et est d’ailleurs souvent marquée par un rituel, douane par où se marque le passage et la trace du temps et qui permet de différencier le passé (avant le rituel) du présent (pendant le rituel) et du futur (après le rituel). La manière dont la famille va gérer un changement dépendra de la flexibilité de ses règles et du degré auquel ses règles et ses valeurs nécessitent une transformation pour le « métaboliser ». Reconnaître l’importance de ces phases implique donc que le thérapeute prenne en compte les aspects synchroniques et diachroniques des familles et puisse mettre ces derniers en relation avec son propre rapport au temps – personnel, familial et institutionnel (Goldbeter-Merinfeld, 1993).
Édith Goldbeter-Merinfeld est docteur en psychologie. Elle est une des responsables de l’équipe systémique à la consultation du Service de psychiatrie de l’hôpital Érasme à Bruxelles. Elle enseigne à l’Université libre de Bruxelles (ulb) et à l’université de Mons-Hainaut. Secrétaire de l’European Family Therapy Association et du Groupement belge de formateurs de psychothérapeutes systémiques, elle est responsable de la rédaction des Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux et directrice de la formation à l’Institut d’études de la famille et des systèmes humains (Bruxelles).
Édith Goldbeter-Merinfeld est l’auteur de nombreux articles et a participé à plusieurs ouvrages. Elle a publié en 1999 Le Deuil impossible. Familles et tiers pesants, aux éditions esf.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Elkaïm, M. 1989. Si tu m’aimes, ne m’aime pas, Paris, Le Seuil.
·  Goldbeter-Merinfeld, E. 1993. « L’accueil familial : intersection de systèmes et de temps », dans Wetsch-Benqué, M. ; Vugteveen, W. ; Meliarenne, B. (sous la direction de), Les Interactions en accueil familial, Toulouse, Éres, p. 103-111.
·  Goldbeter-Merinfeld, E. 1997. « La place des absents dans les familles », Cahiers de psychologie clinique, 8, p. 63-79.
·  Goldbeter-Merinfeld, E. 1999. Le Deuil impossible. Familles et tiers pesants. Paris, esf.
·  Prigogine, I. ; Stengers, I. 1979. La Nouvelle alliance, Paris, Gallimard.
·  Selvini-Palazzoli, M. ; Boscolo, L. ; Cecchin G. ; Prata G. 1978. Paradoxe et contre-paradoxe, Paris, esf.
·  Watzlawick, P. (sous la direction de) 1984. L’Invention de la réalité, Paris, Le Seuil, 1988.
·  Watzlawick, P. ; Helmick Beavin, J. ; Jackson, D.D. 1967. Une Logique de la communication. Paris, Le Seuil, 1972.
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