2000
Enfance et PSY
Dossier
Demain est déjà là
Institut éducatif des Marronniers
[*]
L’institut éducatif des Marronniers, à proximité de
Bergerac, comprend un internat et un externat pour jeunes filles en grande
difficulté.
L’institut éducatif des Marronniers, à proximité de
Bergerac, comprend un internat et un externat pour jeunes filles en grande
difficulté.
L’institut éducatif des Marronniers, à proximité de Bergerac,
comprend un internat et un externat pour jeunes filles en grande difficulté. Le
placement dans l’un ou l’autre est
fonction de leur âge. Le temps sera vécu différemment selon qu’elles seront
placées à l’internat ou à l’externat.Mots-clés :
temps, placement, institution
(internat,
externat), majorité, projet.
Sollicitée, l’équipe a d’emblée montré un vif intérêt pour
participer à cette réflexion sur le temps, centrée ici sur le déroulement du
temps pendant les placements en internat ou en externat. Ce sujet se trouve
être parmi les débats menés actuellement par l’équipe pour tenter d’améliorer
la vie de chacun au sein de l’institution. Nous tenons à les remercier de leur
collaboration, en espérant que ce court travail aura contribué à l’avancement
de leur réflexion.
Le placement en internat ou en externat est fonction de l’âge :
de 14 à 18 ans en internat, en externat après 18 ans. Dans les deux cas, le
placement relève d’une décision de justice ou d’une mesure d’assistance
éducative, mais à partir de 18 ans, âge de la majorité, l’intéressée doit faire
acte de demande volontaire. Dans tous les cas, la prise en charge ne pourra pas
aller au-delà de 21 ans, âge limite hérité de l’ancienne majorité. La durée du
placement varie de trois mois à deux ans et peut être renouvelée si nécessaire.
Il est donc possible qu’une même personne connaisse plusieurs sessions de
placements au sein de l’internat, de l’externat ou des deux. L’entrée à
l’institut est ainsi fortement marquée par le temps : celui prescrit de date à
date par la justice et l’âge respectif des jeunes.
Outre les dangers psychologiques ou physiques qui ont contribué
au placement, l’absence de rythmes réguliers dans la vie quotidienne, familiale
et sociale (dont un fort absentéisme scolaire), sont également déterminants.
Certains rythmes de visites ou de sorties (lors des week-ends et des vacances)
peuvent être fixés par l’ordonnance de placement ou laissés à l’appréciation de
l’institution. Mais cadrer, structurer le temps s’impose comme une composante
importante de la mission d’intégration qui incombe à l’institution. Le temps
devra être repéré, marqué, avec un début et une fin. Il devra être agi : occupé
à faire quelque chose. Le temps sera rempli. Organisé, il est considéré comme
un élément structurant de l’individualité.
À l’institution, le travail s’articulera autour de
l’élaboration d’un projet personnel, scolaire pour les plus jeunes,
professionnel pour les plus grandes. Ce travail implique une mise en
perspective, une projection de soi dans le temps, qui servira de guide à
l’ensemble des actions menées dans ce cadre. L’élaboration et la réalisation de
ces projets se feront plus ou moins facilement selon le passé de chaque jeune.
Plus les problèmes sont lourds – maltraitances physiques et psychologiques
subies –, plus la tâche est difficile. De même pour les contacts avec les
familles, souvent difficiles à joindre. Aussi faut-il travailler en priorité à
la réparation et à la restauration des jeunes pour qu’elles puissent se
projeter et s’inscrire dans un avenir positif. À leur arrivée, elles sont comme
« coincées » entre le temps d’avant le
placement, et maintenant, le temps du
placement. L’accès à leur histoire, la mise en parole facilitent l’élaboration
de ces projets et permettent une ouverture sur l’avenir. Le placement est vécu
comme une rupture. Raison pour laquelle leur arrivée à l’institution restera
souvent un moment important de leur histoire. La fin du placement sera une
autre rupture. Du temps sera passé, qui aura été vécu différemment selon qu’il
se sera écoulé à l’internat ou à l’externat.
À l’internat, c’est comme si le temps était moins important : «
On a le temps. » Le temps est comme dilaté, ce qui peut paraître vrai pour les
plus jeunes et celles qui ont un temps de placement long. Surtout, elles ne
s’en considèrent pas comme actrices, mais le subissent plutôt « contre leur gré
». C’est, de fait, un temps géré pour elles, le même pour toutes, scandé par
les impératifs d’une vie de groupe, de la société et des rythmes biologiques :
temps de repos, temps d’alimentation, temps scolaire, temps des loisirs. Avec
des horaires imposés : lever, coucher, repas, école, loisirs, visites. Du temps
libre aussi, libre de justification, mais d’une durée préétablie : une heure et
demie le mercredi après-midi pour les moins de 16 ans, deux heures et demie
hors week-end pour les plus de 16 ans, avec une certaine souplesse tant que le
cadre du contrat est respecté. Le temps passé à l’extérieur de l’institution
est important pour leur intégration au sein de la société. Elles se retrouvent
dans des lieux publics, à la bibliothèque municipale ou sur le parvis de
l’église. Elles vont au cinéma ou boire un pot dans un café de la ville. Ces
moments-là sont souvent source d’inquiétude pour les éducateurs, au début du
placement surtout, période de dangers potentiels.
La vie à l’institution connaît aussi des moments de fête :
Noël, fête de fin d’année, soirée barbecue, fêtes d’anniversaire, fête de fin
de prise en charge. Noël réunit tout le monde. L’attente commence début
novembre et se double d’une forte angoisse. C’est un moment qui rappelle le
passé, renvoie au traumatisme, mais qui n’est jamais remis en cause.
Le quotidien ainsi très fortement rythmé exerce une pression
répondant au besoin de repères marqués. Le temps se fait normalisant. Il faut
cependant se méfier d’une dérive hyperactiviste et veiller à un rythme
équilibré qui laisse place à l’imprévu. Telles ces rencontres à la cuisine ou à
la lingerie où sont abordés des sujets inhabituels avec les éducateurs, à
propos du corps, des soins, de l’esthétique. Laisser aussi le temps au rêve.
Avoir le temps de ne rien faire. Des temps que chacune s’approprie à sa
manière. Respecter les rythmes personnels. Ces temps-là sont plus rares. Mais
trop de temps à soi peut aussi susciter l’angoisse. Le temps libre ne doit pas
avoir le poids d’un temps mort.
Quand approche la fin du placement, « on n’a plus le temps ! »
Tout se précipite, le temps s’accélère, il s’emballe. Il faut partir. Le projet
personnel travaillé en internat peut aider à anticiper ce départ en plaçant les
jeunes dans une perspective de devenir. Mais à l’extérieur, il n’y a pas de
relais. C’est une nouvelle rupture, qui fait naître l’angoisse et provoque
souvent des comportements de régression. Si elles ont 18 ans, c’en est fini de
l’internat. Fini de ce temps organisé pour elles, qu’elles disent subir, mais
qui les protège aussi. Pour la loi, elles sont majeures. Adultes responsables,
elles doivent être actrices de leur propre temps. Certaines demanderont alors
une prolongation de prise en charge en externat.
Logées dans un appartement collectif à l’institution ou dans
une chambre individuelle en ville, elles vont devoir apprendre à gérer toutes
les composantes de la vie quotidienne : gestion matérielle (budget,
alimentation, propreté, etc.), gestion des relations, gestion du temps :
scolaire ou professionnel, personnel, domestique, de mère parfois aussi. Tous
ces temps compilés qui ne vont pas toujours ensemble et rendent difficile
l’aménagement du temps.
L’institution bien sûr est toujours présente, mais à distance.
Une rencontre hebdomadaire avec une personne référente est instaurée. Un suivi
avec le psychologue peut également être décidé. Le rythme de ces rencontres est
souvent fonction de l’évolution du projet personnel élaboré à l’arrivée des
jeunes filles. Il s’agit maintenant de les pousser vers l’extérieur tout en les
aidant quand c’est nécessaire. Au début, les éducateurs sont fortement
sollicités. Les jeunes vivent dans l’instant. Elles n’arrivent pas à assumer
leur autonomie. Les temps morts notamment sont difficiles à supporter. Puis les
appels s’espacent et deviennent exceptionnels. Au fil de la vie quotidienne,
elles s’organisent, forment des groupes entre elles, élargissent leur cercle
relationnel et se constituent ainsi de nouveaux relais.
À ces jeunes femmes confrontées parfois très jeunes à de graves
problèmes, qui sont d’une maturité souvent décalée par rapport à leur âge, il
est demandé de savoir faire face rapidement aux contingences de la vie adulte
quand, par ailleurs, les jeunes d’aujourd’hui restent de plus en plus tard chez
leurs parents – au-delà de 20 ans, parfois jusque vers 30 ans ! Ce temps-là
n’est pas pour elles. Elles doivent faire vite. C’est pourquoi, plus elles sont
placées tôt plus il y a de chances de réussite, plus « on a le temps ». Sinon,
comment les préparer à être des femmes citoyennes de leur temps ?
Pascale Binant a mis en texte la réflexion de l’équipe des
Marronniers « Les Junies » 24130 Prigonrieux : Jean-Pierre Roche et
Jean-François Merel, éducateurs à l’internat ; Nicole Mandereau et Véronique
Muller, éducatrices au service d’hébergement individuel ; Pascal Thiélin,
stagiaire école d’éducateurs ; Stéphanie Arzenton, emploi jeune ; Françoise
Trochin, psychologue, et Françoise, stagiaire psychologue ; Chantal Belliard,
éducatrice scolaire ; Marie-Anne Caule, chef de service.
En ce qui concerne les droits des
familles dans les rapports avec les services chargés de la
protection de la famille et de l’enfance, sauf dans les cas où un enfant est
confié au service par décision judiciaire, aucune mesure ne peut être prise
pour une durée supérieure à un an (art. 59 du Code de la famille et de l’aide
sociale). Elle est renouvelable dans les mêmes conditions. La durée du
placement et ses modalités (type d’établissement, fréquence des visites,
personnes autorisées, etc.) font l’objet d’un contrat avec la famille.
Dans le cadre d’une décision judiciaire, le magistrat peut
décider de confier l’enfant par une ordonnance de placement
provisoire.
Le juge doit alors rendre son jugement dans un délai de six
mois après le placement provisoire. Par jugement, la durée du placement
prescrit ne peut excéder deux ans, après quoi le magistrat devra statuer à
nouveau. Chaque année, le service présente à l’autorité judiciaire un rapport
sur la situation de l’enfant qui lui a été confié.
Alain Roger
À quoi rêvent les jeunes filles
?
Aux mecs !
Elles vivent leur sexualité nécessairement hors de
l’institution puisque les visites des copains et des copines sont interdites ;
mais ils sont reçus dans la famille. Il est des cas de rencontres harmonieuses.
Toutefois, les jeunes filles entretiennent le plus souvent un rapport compliqué
à la sexualité, d’autant plus difficile à gérer qu’elles sont nombreuses à
avoir souffert de maltraitance sexuelle et qu’elles sont démunies
d’informations sur le sujet. À l’institution, elles rencontrent une parole
auprès des éducateurs et lors de rendez-vous au planning familial ou chez le
gynécologue.
[*]
Pour
enfances &
psy, Pascale Binant a
rencontré l’équipe des éducateurs.