2000
Enfance et PSY
Dossier
Le malaise de notre temps
Entretien avec
Ali Magoudi
[*]
Ali
Magoudi est psychiatre, psychanalyste, directeur médical du
derpad. Il a récemment publié avec
Jérôme Monod, Manifeste pour une Europe souveraine
(Odile Jacob,
1999).
Pour notre réflexion sur le temps, je
me suis souvenu de votre livre Quand l’homme
civilise le temps. « Civilise », on reconnaît le terme de Freud dans
le titre de son essai Malaise dans la
civilisation.
Ali Magoudi
Le malaise dans la civilisation est ouvert depuis que les
religions révélées n’ont plus l’exclusivité des pratiques sociales de la
naissance et de la mort. Malaise dans la
civilisation a été rédigé au moment de la montée du nazisme et du
stalinisme. Ces phénomènes politiques voulurent remettre en cause les questions
de l’origine, détrôner la position d’exclusivité des religions révélées
concernant la pratique de dire la vérité sur l’origine du monde. De fait,
jusqu’à la Révolution française, chaque communauté religieuse avait
l’exclusivité de sa pratique de la définition du sujet, à partir de sa
naissance. La religion représente, en l’occurrence, le tiers extérieur à la
famille qui vient dire : « Oui, l’enfant est bien né au Christ, à l’Islam, à je
ne sais quel nom, et n’est pas seulement un produit biologique. » Cette
naissance au Christ, au Dieu d’Abraham, à l’Islam a respecté la loi,
c’est-à-dire que père et mère de l’enfant ne sont ni frère et sœur, ni parent
ou enfant l’un de l’autre, etc. Les lois de la prohibition de l’inceste ont été
respectées. C’est un tiers qui vient le dire et ce tiers est mandaté par la
communauté religieuse.
La laïcité
[**] a placé, depuis deux siècles, le peuple souverain
comme Autre médiateur en lieu et place de Dieu. À partir de la Révolution
française, c’est l’État qui va répondre de ce respect de la loi. Le problème
est que l’État ne peut pas et ne veut pas fournir de réponses sur l’origine du
monde, ni – pour notre sujet – sur l’origine du temps, à moins d’être un État
religieux. Mais, le calendrier républicain, tout comme le calendrier de cinq
jours ultérieurement instauré par les staliniens pour tenter de supprimer le
samedi et le dimanche, fut un échec. Depuis 1789, nous sommes dans ce malaise
dans la civilisation où la laïcité produit des naissances physiques, sociales
et communautaires, en renvoyant aux familles et aux individus les questions de
l’origine du monde et de l’origine du temps. C’est une nouveauté apportée par
la modernité occidentale et ce malaise de la civilisation est bien évidemment
refusé avec force par tous les fondamentalismes religieux que l’on voit naître
dans le monde entier.
Le fondement biologique de l’origine
ne suffit-il pas ?
Pour établir de la vérité, il faut un point originaire. Il faut
« quelque chose qui tienne », un point d’ancrage – Lacan appelait cela la
suture entre le signifiant et le signifié. Il n’existe pas d’ordonnancement
laïque du
continuum temporel et l’on
ne rencontre aucun comput
[***] du temps qui ne se rattache
in fine à un appareil religieux. Tous
les calendriers qui sont en circulation dans le monde sont des calendriers
religieux. Toutes les expériences qui ont été tentées pour mettre en place des
calendriers scientifiques ou positivistes ont échoué, pour la bonne et simple
raison qu’il y a un temps qui heurte la logique mathématique qui est le temps
zéro, le temps qui ne connaîtrait pas d’avant.
C’est un temps
impensable.
Impensable d’un point de vue scientifique, mais pensable d’un
point de vue dogmatique. À ce temps zéro, on va assigner une théogonie, des
mythologies, un Ancien Testament pour dire qu’à partir d’un point d’origine «
naturelle », on passe à un état de civilisation, un état de loi. À l’origine,
l’inceste est supposé naturel et les mythologies nous donnent des figurations
de deux états, endogamique et exogamique, du monde. Freud lui-même a élaboré un
temps mythologique pour répondre à son propre malaise dans la civilisation : à
partir de la horde primitive endogamique où le père s’appropriait toutes les
femmes, la civilisation apparaît au moment où les enfants ont tué et dévoré le
père. Mais la psychanalyse n’est pas un appareil religieux et ce n’est pas avec
cette fondation de l’humanité que l’on fait aujourd’hui naître et mourir les
gens. Ce n’est pas cette mythologie qui est transmise aux enfants.
D’un autre côté, les appareils biologiques et tous les
scientismes qui font florès aujourd’hui se trompent : la naissance d’un sujet
n’est pas biologique. Qu’est-ce que cela signifie que de réclamer le droit des
enfants à leur origine ? Ce n’est pas du tout une question de biologie, c’est
celle de savoir quel est le texte mythologique qui nous fait tenir comme sujet
de la parole. Ici, au derpad, nous
voyons beaucoup de situations d’adolescents qui ont été adoptés et qui, lors de
leur adolescence, viennent poser la question de leurs origines. Au moment où
ils vont être en mesure physique d’assumer à leur tour la reproduction de
l’espèce, ils veulent savoir qui ils vont rencontrer. Je pense que la réponse à
leur donner est que leurs seuls frères et sœurs, leurs seuls parents, sont ceux
qui apparaissent dans leur généalogie symbolique et juridique.
Pourquoi origine du monde et
prohibition de l’inceste sont-elles deux questions indissociables
?
Qu’est-ce qui fonde la prohibition de l’inceste ? Rien, si ce
n’est la civilisation. Ce qui est intéressant c’est de voir à quel point les
pratiques métriques du temps, les calculs de la semaine, du repos, des fêtes
légales – tout ce qui code une civilisation, en termes temporels – est
fortement lié à des « prêts-à-penser » religieux qui désignent un fondement, un
point zéro, qui, d’une façon ou d’une autre, divise le monde en deux temps, un
temps originaire où il se passaient les mêmes choses que dans les fantasmes
originaires et un temps de la civilisation, un peu postérieur, où les gens sont
soumis au temps, à la loi, à l’exogamie, sont mortels, sexués et
n’appartiennent pas au monde de l’originaire, au temps originaire où l’on est
en effet dans le temps de l’éternité, de l’indivision, de la bisexualité. C’est
absolument passionnant de voir à quel point cette partition entre deux mondes
est organisée culturellement de façon implacable. Quand le Vatican et l’État
d’Israël, deux états théologiques, signent un traité, en bas du traité le
représentant du Pape et celui de l’état d’Israël signent chacun dans son temps
dogmatique – christique et hébraïque. Il n’est pas question d’avoir un temps
commun.
Donc à chacun son « point zéro », son
origine. À chacun sa date ?
Évidemment, nous sommes tous civilisés, donc capables de passer
d’un calendrier à l’autre, mais quand même… Alors, pourquoi ces appareils
dogmatiques font-ils des choses aussi rigides et aussi tranchées ? Parce que,
pour une religion déterminée, l’étranger est interdit à mariage. L’impératif
catégorique d’une naissance sociale est de reproduire l’appareil idéologique
qui a permis cette naissance sociale elle-même. Si on est né au Christ, on a un
impératif : reproduire l’ensemble de l’appareil qui fait naître les enfants
ainsi. De même, si l’on est musulman, si on est juif, etc. Comment faire pour
reproduire ? Le seul moyen pour reproduire de l’identique, c’est de ne pas se
mélanger avec l’étranger. Pour ne pas se mélanger avec l’étranger, il faut
savoir pourquoi l’alliance avec lui est interdite. L’explication culturelle est
que l’étranger est interdit à mariage parce qu’il ne respecte pas la loi. C’est
un hors-la-loi, un barbare. Il n’est pas dans l’espèce humaine, on peut le
détruire, le soumettre à esclavage, etc. L’étranger est aussi interdit à
mariage que le trop familier – interdit intrafamilial qui permet d’éviter le
passage à l’acte meurtrier sur la personne des père et mère, frères et
sœurs.
Il est intéressant de noter que la folie, au sens le plus
large, tant clinique qu’anthropologique, c’est d’habiter dans ces mondes
originaires, d’être non pas « descendant de » mais « source de ». On voit bien
comment, dans les grands épisodes psychotiques, on est le Christ, le Prophète,
serait-ce sous la forme de l’Antéchrist, du faux Prophète… On est à l’origine
du monde, on est en position endogamique, on est indivis, on est éternel. Un
homme peut se châtrer pour le prouver. On voit la balance entre la position
culturelle qui fait barrage à la folie et donne cours au temps et celle de la
folie qui vient révéler que le barrage a cédé.
Comme si Loi et souveraineté d’un
côté, meurtre et inceste de l’autre, ordre et désordre étaient intimement liés
!
D’ailleurs, dans une autre forme de folie, les grandes névroses
obsessionnelles, rien ne peut être tranché du côté de la vérité ; ces patients
doutent en permanence et annulent chaque phrase qu’il viennent d’énoncer par
une assertion qui vient dire le contraire. Logique généalogique et logique de
la différence des sexes vont de pair. C’est comme si quelqu’un disait : « Je ne
suis pas sûr d’être un homme ou une femme. » Cela peut arriver dans une cure,
être présent dans certains symptômes, mais il y a des gens pour qui cette
question n’est jamais tranchée et qui peuvent même aller se faire trancher, non
plus symboliquement mais anatomiquement. Donc ces procédures sont tout à fait
liées et, des ères aux calendriers, tous les computs temporels montrent à quel
point le vivant est social, le vivant est culturel et non uniquement biologique
comme peuvent le laisser penser les nouveaux papes de la science.
Cette invocation du biologique en
lieu et place du culturel ne lance-t-elle pas une quête sans fin
?
C’est évoquer le rôle du père. Il n’a pas d’autre importance
que d’être le support de la transmission de la culture qui l’a fait naître,
d’être le porte-parole de la Loi, et qu’il soit biologique ne change rien à
l’affaire. Si, dans sa fonction de transmettre la Loi, la parole, la culture,
la reproduction de celle-ci, il n’est pas en place, il aura beau être désigné
génétiquement, il ne sera pas en place. La question n’est pas de savoir qui est
génétiquement issu de qui, elle est de savoir si cette issue est
légale.
Et cela s’inscrit toujours dans le
temps ?
Il y eut une époque où l’on n’utilisait pas ces grands
calendriers qui partaient d’une origine ; il y avait tout de même des computs
qui disaient par exemple que l’on était né en l’an tant du règne d’Untel.
L’important est d’être référencé au grand Autre qui permet de dire que ma
naissance ne dépend pas que de la famille, mais aussi de l’organisation
communautaire. C’est l’organisation communautaire qui dit que je suis né selon
les règles et les pratiques et que j’aurai à redoubler ces règles et ces
pratiques. Rien dans la biologie n’indique cet impératif qui se retrouve
pourtant dans toutes les époques et toutes les cultures, même si c’est sous des
modes différents.
Aujourd’hui, nous assistons à une espèce de déni de l’impératif
catégorique du temps culturel et, de la même façon, à un déni du malaise dans
la civilisation que pointe Freud. Nous sommes dans une situation où, pour avoir
la paix entre les différents groupes communautaires, la collectivité se situe
dans une société globale qui refuse de répondre à une question à laquelle il
est pourtant impératif de donner réponse. L’État laïc laisse à des
sous-communautés la possibilité de répondre à cette question, sans réponse à
laquelle il n’y a que de la folie – pas de structuration névrotique qui tienne
– puisqu’il ne répond pas en son nom à la question des origines, laissant
l’énigme béante. Ce silence est bien sûr revendiqué par les tenants de la
laïcité comme la condition même qui permet de définir l’espèce humaine comme un
seul et même clan.
Les États laïcs donnent un accès à
l’universalité. C’est tout de même un progrès que de passer de la communauté
des croyants à la communauté des humains.
Oui, mais cette communauté d’humains a – et aura toujours –
strictement besoin d’avoir un point originaire qui réponde de la question de
l’origine et de l’inceste ; elle aura besoin de transmettre que cette
figuration de la prohibition de l’inceste a été traitée une fois pour toutes
par le collectif. C’est le collectif qui doit répondre de l’origine de la loi.
Pas l’individu, ni sa famille. L’État laïc est tout à fait défaillant pour
répondre à cela. Cela produit du malaise, mais cela produit aussi de la
civilisation.
Si l’alternative laïque a été rendue
possible grâce à l’art de civiliser le temps déployé par le discours religieux,
n’êtes-vous pas en train de nous dire que l’État laïc ne peut être qu’un
religieux light ?
Aujourd’hui dans des communautés comme la France, ce n’est même
plus light. Vu le peu d’empressement
des foules pour les réponses religieuses, la question n’a pas de réponse. C’est
le vide qui règne.
En même temps que l’on voit
l’empressement des foules pour tout ce qui est du registre du rassemblement et
de la commémoration.
Il y a tout de même une sacrée différence entre l’Euro-2000 et
le Jubilé 2000 à Rome ; entre du festif qui ne sait pas pourquoi il fait la
fête et du festif qui sait qu’il s’agit de fêter un point originaire. De même,
la prise de la Bastille est un point mythique de la Révolution française, mais
ce n’est pas la même chose de danser le 14 juillet et d’aller à Rome pour le
chrétien qui, lui, sait que l’on traite du Père, du Fils et du Saint-Esprit –
bref, de la famille originaire. Il y a moins de malaise d’un côté que de
l’autre.
Mais aussi moins
d’ouverture.
Avons-nous le choix ? Je dirai que nous sommes condamnés à ce
malaise. Nous ne pouvons pas sortir de cette double naissance par l’État et par
les communautés religieuses pour donner du vivant, pour fabriquer du vivant.
Aujourd’hui, la grande difficulté à laquelle sont confrontés les gens est le
fait que l’on ne sait pas au nom de quoi l’on interdit. L’interdiction repose
sur un arbitraire qui n’a pas plus à se justifier que le temps des origines. On
ne peut l’expliquer. On ne le justifie pas. Dès qu’on commence à le justifier,
on ne répond plus à la question des fondements, on bute sur un mystère, une
croyance, un « c’est comme ça… »
La prohibition de l’inceste est arbitraire, sans aucun
fondement. Certains ont pu évoquer des raisons sanitaires comme l’évitement des
mariages consanguins. La loi serait intelligente. En fait, pas du tout. La loi
n’est pas intelligente, elle est arbitraire. On n’engendre pas avec sa sœur, on
ne mange pas son voisin. Point. De même, il ne faut pas travailler tous les
jours et il faut s’arrêter de temps en temps car le temps nous a été donné par
le grand Autre et il faut lui en restituer un peu de temps en temps. Tout cela
n’a rien de biologique.
Un jeune mécréant de 9 ans m’a dit un
jour : « Le dimanche c’est quand papa dort sur le canapé du salon et quand on
va à l’hypermarché. » Le jour du repos profane renvoie donc au grand Autre
auquel on restitue un peu de temps ?
On lui restitue un peu de temps et, surtout, on communie avec
un temps originaire, hors temps, avec quelque chose de l’Éternité. C’est
intéressant de remarquer que Freud, quand il essaye d’expliquer quelle serait
la nature de l’espace inconscient, décrit l’ensemble des caractéristiques du
temps mythologique des origines : l’inconscient serait intemporel, sans
opposition entre le oui et le non, sans négation, etc. Je trouve que tout cela
est une image assez jolie qui montre que, quel que soit l’effort de
conceptualisation théorique que l’on va faire, on va recréer une mythologie
originaire et une partition du monde entre l’originaire auquel on n’est pas
soumis et un monde d’après la chute, d’après la Loi, auquel on est
soumis.
Monde de la chute dont vous dites que
le comput du temps est un des appareils essentiels
Les computs du temps
sont des appareils qui permettent de matérialiser ce temps de la chute. C’est
un temps après. En même temps qu’ils permettent de célébrer la question
originaire tout en masquant le scandale de l’origine. Si l’on prend les figures
de l’Ancien Testament, Adam et Ève en Paradis et leurs enfants (trois garçons
paraît-il) on voit bien que, selon ce texte qui est le livre de chevet de
l’Occident, ils ont forcément couché avec leur maman. Que ce livre n’ait pas
été brûlé comme étant scandaleux montre bien à quel point sont efficaces les
processus qui mettent en scène tout en effaçant la mise en scène, qui
permettent de ne pas voir ce que la culture affiche sans complexe.
Ces opérations qui font naître le sujet vont d’ailleurs le
faire mourir. Il n’y a de mort que symbolique. Aux disparus sans sépulture, on
fait un monument. Il faut une inscription. Si à l’origine il ne faut pas
d’inceste, au niveau de la mort, il ne faut pas qu’il y ait de parricide, de
fratricide ou de matricide. C’est la même question du début à la fin de la vie
; il faut prouver que cela est bien dans l’ordre culturel, qu’il n’y a pas
meurtre. Il ne faut pas que ce soit le résultat du fantasme inconscient. C’est
un appareil religieux qui, là encore, viendra dire que la mort est bien
naturelle.
Quel intérêt pour nos adolescents,
pour nos enfants, ont ces considérations théoriques apparemment assez loin de
la pratique ?
On s’aperçoit que, lorsqu’aucun élément rituel ne régule, en
intrafamilial, les grands éléments de la vie et de la mort, quand on ne
ritualise pas le fait qu’en effet il nous manque quelque chose, cela ne
facilite pas les passages entre les générations, ni les intégrations de toutes
sortes.
L’autre jour j’ai demandé à un adolescent d’où il venait. Il
m’a répondu, un peu agacé : « Je ne comprends pas du tout ce que votre question
veut dire. Cela n’a pas d’importance de savoir d’où je viens. » Du fait de son
patronyme arménien, je pensais, quant à moi, au génocide des Arméniens, aux
débats politiques sur sa reconnaissance. Lui, semblait tomber des nues, ou
plutôt ne voulait rien savoir de rien. Or, il y a des phénomènes historiques
qui font que l’histoire peut avoir une valeur traumatique parce que le génocide
est susceptible de prendre la place du temps originaire. On retrouve cela dans
certaines cures analytiques où le traumatisme de l’histoire fait origine pour
la personne qui parle.
Au niveau de l’origine se focalise toute une problématique qui
n’a strictement rien à voir avec l’histoire. En même temps cela confisque tous
les fantasmes. Si, par exemple, un père est disparu dans un camp de
concentration, on assiste au fait que le fantasme de parricide est confisqué
pour son enfant, il est impensable, ingérable. Il en est de même pour la mère ;
c’est ce que j’ai voulu montrer dans mon livre sur le roman
La Disparition de Georges Perec. Il y
montre, sans doute à son insu, comment la disparition de sa mère à Auschwitz
provoque en lui l’obligation d’organiser un monde linguistique pour pouvoir
parler. Dans ce livre, Perec châtre le tiers de la langue française : tous les
mots qui contiennent la lettre « e », la plus fréquente dans notre langue et la
marque du féminin. Il se trouve aussi qu’il fait alors disparaître la seule
lettre qui n’existe pas en hébreu. Il fait disparaître l’inexistante – sa mère.
Il fait disparaître l’inexistence. Ce qui disparaît, finalement, c’est la
capacité de parricide en tant qu’organisateur psychique.
Nous avons démarré l’interview par
Malaise dans la civilisation.
L’extrême du malaise dans la civilisation, c’est la tentative de solution
finale par les nazis qui dirent : « Je détruis le peuple juif pour me mettre à
l’origine du monde. » On voit combien aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après,
le traumatisme est toujours aussi présent. Nous sommes face à une espèce de
névrose traumatique – ou de psychose traumatique, je ne sais comment il vaut
mieux la nommer – parce que la capacité du fantasme de parricide a été
confisquée à une génération et à ses descendants. C’est quelque chose de
structurel qui a disparu. On se retrouve avec des cures où les gens ne viennent
pas avec des symptômes habituels.
Entre des intégrismes qui font froid
dans le dos et une raison cynique qui n’est pas très réjouissante, il y a
malaise.
Oui. Pour dire les choses simplement : au mieux, il y a malaise
! On voit à quel point l’importance de ces choses est d’autant plus visible
qu’elles sont manquantes ; d’autant plus perceptible qu’elles sont attaquées.
Quand elles sont en place, elles paraissent tellement naturelles que personne
ne les interroge… En revanche, toute l’importance de ces éléments apparaît
quand ils sont attaqués dans leur cadre. Par exemple quand les enfants naissent
hors état civil ou, à l’échelle collective, dans les génocides. Au Cambodge, au
Rwanda, par exemple, on a vu combien la volonté de rejoindre un fantasme de
pureté originaire, non contaminée par l’étranger a provoqué des désastres –
souffrances, pertes, amputations, massacres, deuils. On constate aussi que tout
cela se transmet généalogiquement et que les enfants des enfants des enfants se
retrouvent avec ces points originaux qui ont été transformés en concrétude au
lieu de faire place à une dynamique fantasmatique et culturelle.
Cela a des incidences cliniques très fortes, que l’on retrouve
dans les situations traumatiques rencontrées dans les prises en charge des
enfants et des adolescents qui sont sous main de justice ou administrative. On
s’aperçoit qu’un certain nombre d’enfants sont placés parce qu’ils ont subi des
traumatismes réels, dans leur famille : infanticide – ou ses formes dégradées,
l’enfant battu – et inceste – avec le viol et les abus sexuels. Dans ces
situations concrètes, on s’aperçoit que, souvent, les systèmes qui sont
supposés aider l’enfant vont contribuer à mettre pour celui-ci le traumatisme
en place d’origine. Le traumatisme du petit enfant qui a été battu ou violé à
huit ans rend impensable la façon dont cet enfant a été nourri, choyé, éduqué ;
rend impensable toute sa vie antérieure… Rien de tout cela ne peut exister pour
l’enfant : Son origine, sa naissance, c’est le trauma. Ce qui se passe alors –
c’est extraordinairement répétitif –, c’est que la généalogie de l’enfant est
niée, barrée. Il va être placé dans des institutions, souvent à répétition. Le
moyen qui apparaît pour « sauver » l’enfant est que l’institution devienne son
père et sa mère, devienne son origine. Or ce n’est pas vrai. Quel que soit le
traumatisme, son origine ce sont toujours ses parents, ses grands parents, ses
oncles et tantes, toute une généalogie, toute une culture. Le traumatisme
pousse à mettre les individus en place originaire ; c’est-à-dire à leur
demander de faire eux-mêmes la loi, faire eux-mêmes le temps, faire eux-mêmes
le calendrier, etc.
Après l’extermination réalisée, notre
temps est celui de l’extermination toujours réalisable, désormais possible. Que
dire à nos enfants ? Que l’extermination est possible, que l’humain est
fragile, violent, ambivalent…
Comment le dire ? Comment mettre sur la table collective ce qui
est inconscient ? Peut-on interpréter le social ? Chacun d’entre nous est bon
et méchant, sadique et altruiste. Comment dire cette ambivalence qui est en
nous puisqu’elle est inconsciente ? Je pense que l’on est forcé d’organiser
quelque chose d’une transcendance laïque.
Une greffe de transcendance
?
Je n’y crois pas vraiment ; simplement bricoler de la
transcendance. Le mieux, c’est quand même le malaise dans la civilisation.
C’est comme la démocratie, ce n’est sûrement pas parfait, mais on n’a rien
trouvé de mieux.
Ali Magoudi a publié
Quand l’homme civilise le temps, La
Découverte, 1995 ; La Lettre fantôme,
Éd. de Minuit, 1996 ; avec Caroline Ferbos, Approche psychanalytique des toxicomanes,
puf, 1986.
Le temps est la substance dont je suis fait. Le temps est une
rivière qui m’entraîne avec elle, mais je suis la rivière ; c’est le tigre qui
me détruit mais je suis le tigre, c’est le feu qui me consume mais je suis le
feu. Le monde malheureusement est réel.
Et moi, malheureusement je suis Borgès.
J.-L. Borgès,
Une nouvelle
réfutation du temps
« Si le passé anticipait le présent, l’avenir serait les morts
et il n’y aurait jamais que des ruines à enjamber au-dessus de nos
têtes.
Si le passé anticipait l’avenir, rien n’aurait jamais déraillé.
Tout causerait tout.
Mais tout est un incessant déraillement dans le réel et la
mort. Rien n’est cousu. Nous sommes tout déchirés. »
Pascal Quignard,
LIIIe traité : le tribunal du
temps
[*]
Pour
enfances &
psy, Laurent Renard l’a
rencontré.
[**]
Ali Magoudi définit ainsi
la
laïcité : « Rendre la volonté de l’homme, et non plus l’ambition des
dieux, responsable de l’origine de la loi »
(Quand l’homme civilise le
temps).
[***]
Comput : supputation qui sert à dresser le calendrier des fêtes
mobiles ; computation : méthode de supputation du temps.