2000
Enfance et PSY
Post-scriptum au dossier
psychothérapies
La rêverie, thérapeute de la psyché
[*]
Antonino Ferro
Antonino Ferro est psychiatre, psychanalyste, didacticien,
président du Centre milanais de psychanalyse. Il a ouvert l’année dernière le
premier cours de spécialisation en psychanalyse d’enfants et d’adolescents
organisé par la Société psychanalytique
italienne.
L’auteur réfléchit sur le processus de développement du psychisme
en rapport avec l’environnement et la réponse relationnelle dans lesquels il se
développe ; il présente ses considérations théoriques personnelles sur la
culture de la rêverie et de l’évacuation psychique en cure psychanalytique. Les
considérations de l’auteur reprennent les théories proposées dans les écrits de
Bion ; elles analysent les phénomènes de représentation de l’identification
projective – du petit enfant à l’adulte, du patient à l’analyste – et sa
possible inversion pathologique.Mots-clés :
rêverie, identification
projective, Bion, évacuation, processus
de symbolisation.
Lorenzo est un enfant qui, à 8 ans passés, ne mange que de la
nourriture liquide ou moulinée, aucun aliment solide. Il est très inhibé à
l’école et n’a pas d’amis. Il a une autre particularité : il demande
continuellement à sa mère « pourquoi » sur chaque chose. La mère de Lorenzo a
vécu deux deuils très rapprochés : elle a perdu son mari quand son fils avait
un an, puis son propre père quand il avait deux ans. Depuis lors, elle vit dans
une situation de dépression intense, même si elle a continué à travailler comme
employée pour des raisons économiques.
À sa première séance Lorenzo fait un dessin qui, dit-il,
représente une maison isolée, très triste, sombre et déserte, « peut-être sans
portes », ajoute-t-il. Il reste assis, immobile, bloqué, donnant l’impression
d’avoir comme le frein à main tiré. Quand il avise la boîte à jouets, il semble
se réanimer, demande s’il peut vraiment utiliser les personnages et commence
soudainement un jeu déchaîné où les protagonistes se battent les uns contre les
autres avec beaucoup de violence. Le plus féroce est un personnage qu’il
appelle « le chien qui dévore tout ». Après mon intervention – « Mais ce chien
doit avoir une faim terrible ! » – Lorenzo prend deux personnages et leur fait
mimer un mélange de lutte et d’accouplement, en précisant que la femme « ne
doit pas ôter son soutien-gorge ». C’est alors qu’il fait le dessin
ci-dessus.
Y apparaissent un dinosaure, un oiseau préhistorique, une fusée
et, dans la partie inférieure, un petit homme dans une petite barque. Le drame
de Lorenzo m’apparaît tout à coup clairement : une mère déprimée est comme une
maison triste et sombre, dans laquelle on n’a plus la possibilité d’entrer, de
trouver la porte. Naturellement, nous pourrions analyser selon des points de
vue variés les divers personnages qui se battent, mais par-dessus tout, c’est
la représentation du choc entre les différents besoins proto-émotionnels de
l’enfant qui nous arrêtera. Les identifications projectives de ces besoins se
heurtent à une psyché fermée, dont la disponibilité n’est qu’apparente, comme
si les portes étaient dessinées en trompe-l’œil ; c’est ainsi qu’agit la
dépression. On peut dire que, si les identifications projectives ne trouvent
pas un espace pour être accueillies et transformées, elles se heurtent à une
rêverie négative et font demi-tour après avoir grossi – elles restent à l’état
d’émotions brutes : le dinosaure, la fusée. Il suffit de trouver une psyché qui
comprenne, même à un niveau minimal, que la faim de la relation est mimée par
cette lutte accouplement et qui l’accueille ; en même temps, cette relation
doit être « protégée » car sinon l’autre pourrait être déchiqueté.
Dans le dessin, le petit homme qui conduit la barque représente
le début d’une fonction de contenance et de transformation. En effet, quand on
trouve une psyché ouverte, on peut commencer à raconter son histoire
personnelle traumatique, et le « chien qui déchiquette tout » peut trouver sa
place. Face à un tel chien, l’anorexie et l’inhibition représentent des
défenses inévitables car il n’y a pas d’autres possibilités de gérer ce
monstre. Les « pourquoi » continuels sont à l’évidence une tentative de rendre
accessible, d’ouvrir, la psyché de la mère. L’histoire psychanalytique avec
Lorenzo va se poursuivre par des combats entre tribus d’Indiens, pleines de
tueries et de férocités de toutes sortes, jusqu’à l’arrivée d’un « ambassadeur
» qui commencera à donner les règles du jeu qui se transformera progressivement
en un violent championnat de rugby.
C’est le moment de développer quelques réflexions. La psyché
humaine a besoin de la relation avec l’Autre pour se développer. Bion décrit de
façon admirable l’embrasement initial de la psyché humaine, véritable
big-bang de la pensée dans la
rencontre entre la projection d’angoisses primitives (qu’il nomme les éléments
bêta) et une psyché capable de les
accueillir et de les transformer par la Rêverie. Outre le « produit fini » –
les angoisses rendues bonifiées (dans la terminologie de Bion, les éléments
bêta sont transformés en éléments
alpha) – la rêverie « transmet »,
c’est essentiel, « la méthode pour accomplir de telles transformations », la
fonction alpha elle-même (Bion, 1965,
1979, 2000). Dans cette conceptualisation, l’Inconscient apparaît donc
consécutif à la relation avec l’Autre-disponible.
Une petite fille en analyse m’a fait un dessin qui, au-delà de
sa signification relationnelle à ce moment précis, me semble une extraordinaire
représentation du modèle de la formation de l’Inconscient, tel que je le
comprends aujourd’hui. Il y a le ciel, représenté par un ensemble de fils
tordus, noués qui forment de petits tourbillons polychromes, et la mer,
constituée de lignes colorées qui semblent tissées selon un ordre et
constituent une espèce de trame. Le tout donne une forte impression de
mouvement, accentuée par la présence, au centre du dessin, d’une barque dans
laquelle il y a trois personnes et qui semble comme une navette tisser, en
passant d’un côté à l’autre de la feuille, les turbulences de la partie
supérieure dans les fils de la trame de la partie inférieure. Quand la barque
passe d’un côté à l’autre, le dessous semble d’élargir, mais il faut davantage
tisser le dessus. En d’autres termes, ce qui compte semble être la capacité de
tisser des occupants de la petite barque… Sans point d’arrivée autre que
l’expansion de ce qui est susceptible d’être tissé, du tissu obtenu et de la
capacité de tisser. Il s’agit bien, en abandonnant maintenant la métaphore,
d’un élargissement de la pensée et de la capacité de penser qui illustre et
prolonge l’affirmation bien connue de Bion selon laquelle la psychanalyse
fonctionne comme une sonde qui élargit le champ qu’elle explore. D’après Bion,
en conséquence, plus nous pénétrons dans l’Inconscient, plus le travail qui
nous attend s’accroît. Ce dessin d’une petite fille illustre pour moi comment
la fonction alpha introjectée (et donc fruit de la relation) permet une
transformation permanente des turbulences proto-émotionnelles en pensées et en
émotions pensables.
Pour la psychanalyse, le point qui mérite réflexion est celui
des qualités que doit posséder la psyché de l’Autre-disponible : ses capacités
d’accueillir, de laisser séjourner, de métaboliser, puis de restituer le
produit de son élaboration psychique, et surtout sa capacité à « transmettre la
méthode ». Cela est rendu possible d’une part par l’insaturation de la
restitution
[**], d’autre
part par l’autorisation donnée par l’Autre de « venir en apprentissage » auprès
de sa psyché. La première opération consiste à former un pictogramme visuel,
œuvre absolument créatrice, originale et artistique (l’élément
alpha), la seconde à mettre en récit
la séquence des éléments
alpha. Les
fonctions suivantes de ce processus seront représentées par l’introjection de
la tolérance à la frustration, de la capacité de deuil, de l’acceptation du
temps et de la limite. Tout cela se passe à travers le
psychique, activé dans la relation à
la mère et au père ; je pense en effet que la rêverie est autant paternelle que
maternelle (Ferro, 1997).
« La
capacité de reverie de la mère est l’organe qui reçoit la moisson de
sensations de soi acquises par le petit enfant.
Une conscience rudimentaire ne saurait accomplir les tâches que
nous avons coutume d’associer à la conscience […]
Un développement normal s’ensuit si la relation entre le petit
enfant et le sein permet au petit enfant de projeter le sentiment qu’il est en
train de mourir, par exemple, dans la mère et de le réintrojecter après que son
séjour dans le sein l’aura rendu plus tolérable à sa psyché. Si la projection
n’est pas acceptée par la mère, le petit enfant a l’impression que son
sentiment de mourir est dépouillé de toute la signification qu’il peut avoir.
Il réintrojecte alors, non pas une peur de mourir devenue tolérable mais une
terreur sans nom. ».
Bion, W.R. 1983. « Une théorie de l’activité de pensée », dans
Réflexion faite,
puf, 1983
Le grand problème de la « culture » est, j’en suis persuadé,
relatif aux questions suivantes : quelle considération, quelle place, quel
temps sont aujourd’hui reconnus à ces opérations mentales qui concernent le
développement de la psyché à partir du
« psychisme disponible de l’autre » (Guignard, 1996) ? Par rapport aux autres
espèces dotées d’une série de comportements instinctuels, en grande partie
préprogrammés, la nôtre vit un drame, celui d’avoir une psyché, psyché qui se
développe à travers un long élevage. Si « le processus de développement de la
psyché fait faillite », nous avons alors affaire à un ensemble de pathologies
qui vont des hallucinations aux maladies psychosomatiques et aux comportements
caractériels et criminels, qui représentent autant de voies d’évacuation et de
décharge des angoisses primitives non élaborées. Je ne pense pas que la
psyché gouverne les instincts et je ne
pense pas que la spécificité de l’homme réside en une rationalité qui puisse
gouverner le monde des pulsions ; je pense exactement le contraire : pour notre
espèce, le problème est d’avoir une psyché. Et, de fait, c’est l’existence d’une
psyché qui n’a pas pu se développer qui crée des conduites antisociales
violentes. La violence n’est pas contenue dans l’instinct, c’est la psyché
souffrante elle-même qui trouble le comportement harmonieux de la bête humaine
: si l’homme n’avait pas de psyché, il serait un primate qui fonctionnerait
bien. Le problème de l’homme réside dans sa psyché, dans le caractère
rudimentaire de celle-ci et surtout dans le fait que la psyché, pour se
développer de manière adéquate, a besoin de plusieurs années de soins. Une
psyché qui ne fonctionne pas bien conduit à la violence, à la destructivité,
seule façon d’évacuer les éléments bêta (Ferro, 1999, 2000). En revanche, une
psyché qui fonctionne bien est une psyché qui crée continuellement des images
(les éléments alpha), des
proto-émotions et des protosensations qu’elle métabolise, et fait de tous les
apports qu’elle reçoit des facteurs de créativité. Elle crée une pensée
onirique et, à partir de celle-ci, des rêves et des pensées au sens habituel.
Une psyché qui ne fonctionne pas selon de telles modalités « assomptives »,
transformatives et créatives inverse son fonctionnement.
Culture de vie, culture de mort
Les phénomènes culturels présentent plusieurs points d’impact.
D’une part, une microculture
relationnelle, micro-environnementale, qui correspond à la partie «
petite barque-fonction alpha et fonction œdipienne de la psyché » du dessin et
de quoi dépend le développement de la capacité de pensée de chaque « petit
d’homme » dans son environnement. D’autre part une
macroculture sociale, au sein de
laquelle vivent, comme en osmose, les multiples microcultures relationnelles,
et par rapport à laquelle nous ne pouvons pas nous prétendre indifférents. La
question centrale est la suivante : dans quelle mesure la macro culture sociale
accorde-t-elle une reconnaissance suffisante au psychique, à l’émotionnel, à la
primauté de la relation pour le développement de la psyché ? Quel espace et
quel temps laisse-t-elle pour que soit disponible la fonction de la Rêverie, du
fantasme et du rêve ? Il existe toujours le risque d’une « désaffectivation »,
souvent au nom d’une scientificité prétendument objective. Ce risque, évident
dans le social, me semble être un risque sérieux pour la psychanalyse qui
devrait au contraire valoriser les spécificités de l’animal homme.
Bion, déjà, dans le chapitre seize de
Aux sources de l’expérience, souligne
que les techniques de connaissance utilisées par ceux qui possèdent une vision
scientifique donnent leurs meilleurs résultats quand il s’agit d’objets
inanimés. Les trois liens de base qui mettent en relation
x qui veut connaître
y qui attend lui-même d’être connu,
xly, xhy et
xky, « cessent d’exister au fur et à
mesure que des appareils inanimés sont introduits pour remplacer l’élément
animé » (Bion, 2000)
[***].
Mais, il existe encore un point essentiel chez Bion (1965), le fait que les
émotions dont la psyché de l’Autre est imprégnée sont fondamentales dans le
développement de la psyché ; elles constituent le tissu conjonctif dans lequel
les contenus psychiques sont enchâssés et, en conséquence, elles déterminent
l’évolution vers
K ou bien -K, vers ♀ ♂ ou – (♀
♂).
On peut rapprocher les dégâts qu’occasionne une Rêverie
insuffisante avec le phénomène social, littéraire et cinématographique que
représentent les tueurs en série, les serial
killers. Une illustration en est donnée par trois romans de Thomas
Harris (Harris, 1992, 2000), auteur du Silence
des agneaux (dont a été tiré le film du même nom), dans lesquels des
serial killers évacuent dans des agirs
violents une souffrance intolérable. Dans son premier livre,
Le Dragon rouge, l’histoire infantile
du personnage principal, Francis Dolarhyde, a été tragique : il a été abandonné
par sa mère et présente un défaut du visage tel qu’il n’ose pas se regarder
dans une glace. La tentative de revenir chez sa mère et dans la nouvelle
famille de celle-ci échouera complètement et, après la mort de sa grand-mère,
il commencera ses massacres. Ceux-ci continueront jusqu’à sa rencontre avec une
jeune fille aveugle qui n’est pas effrayée par l’aspect de son visage et
entretient avec lui une relation affective d’acceptation complète. Cela
provoque en lui une sorte de scission entre un aspect de lui-même, le « Dragon
Rouge », qui veut coûte que coûte la vengeance, et un autre, qui veut sauver la
jeune fille et la relation tendre qui s’est engagée entre eux. Le deuxième
livre est également basé sur un serial
killer, James Gumb, qui tue de grosses femmes. Il a, lui aussi, vécu
une histoire d’abandons et de traumatismes et tue pour se fabriquer une robe en
peau de femme, qui puisse lui servir de « nouvelle peau et d’identité ». Il tue
ces jeunes femmes pour se construire – exactement comme un tailleur – une telle
enveloppe. Dans les deux romans, figure un personnage, le docteur Hannibal
Lecter, psychiatre, également serial
killer, prisonnier sous très haute surveillance, enfermé dans une
cage. Dans le deuxième roman, l’héroïne est l’agent Starling, qui pourchasse le
tueur avec l’aide du docteur Lecter, lequel établit avec elle une relation
quasi protectrice. Cette relation se développe dans le troisième roman où sont
décrites les tentatives de l’agent Starling de rattraper le docteur Lecter
après qu’il se soit enfui de prison.
Le troisième roman tire son titre,
Hannibal, du prénom du docteur Lecter,
qui devient le principal protagoniste. Au-delà de l’histoire policière et
d’horreur, c’est maintenant surtout l’histoire infantile du docteur Lecter qui
est racontée : il a perdu pendant son enfance une petite sœur très aimée,
victime d’un acte de cannibalisme ! Elle a été dévorée par un groupe de bandits
affamés qui, alors que leurs parents n’étaient pas là et ne pouvaient défendre
les enfants, avaient fait irruption dans la ferme où ils vivaient et, comme il
n’y avait rien à manger, avaient dévoré la petite fille et une petite biche.
Tout se passe comme si le traumatisme subi devait être répété de façon active :
devenu adulte, Hannibal Lecter devient à son tour cannibale ; comme s’il
voulait inverser le cours du temps et faire revivre sa petite sœur, comme s’il
voulait un temps non linéaire. L’agent Starling peut être en partie une
remplaçante, un « dépôt » de sa petite sœur ; si jamais le temps pouvait
s’inverser et la petite sœur revenir à la vie… La scène cannibalique se répète
jusqu’à la situation terrible où un homme participe à la dévoration de son
propre cerveau. Comme si lui-même se rongeait le cerveau de la culpabilité de
ne pas avoir pu sauver sa sœur. Je me demande si l’on ne peut pas voir ici ce
qu’il arrive quand il n’y a pas de « nourriture pour la psyché », pas de
Rêverie : les parties tendres, affectueuses (la petite sœur, la capacité de…)
sont détruites par les parties violentes qui finissent par cannibaliser la
psyché elle-même, qui le fait ensuite expier aux autres. S’il y avait eu de la
nourriture, de la Rêverie, la petite sœur aurait pu survivre, les affects et
les émotions auraient pu avoir leur place et le docteur Lecter ne pas devenir
la victime et le bourreau, tout à la fois carnivore dévoré par la culpabilité
et ange vengeur.
Nous pouvons nous représenter les criminels de la première
histoire comme des éléments bêta qui, n’ayant pas trouvé de Rêverie et de
transformation de la part d’une fonction alpha, ont cannibalisé la psyché. Nous
pouvons ainsi penser au serial killer
du premier livre comme illustrant la nécessité d’évacuer les émotions liées au
traumatisme dans des agirs aux contenus violents, eux-mêmes à la recherche d’un
contenant qui reste inadéquat – les mauvais objets persécuteurs lui imposant de
répéter la vengeance – jusqu’au moment où il arrive à rencontrer la jeune fille
affectueuse. Se fait alors jour une scission entre une partie psychotique et
une « partie capable de relation » ; ce qui n’est pas accueilli et transformé
provoque de la folie et de la persécution. De même dans la tentative du
personnage du deuxième livre de trouver une peau psychique, un contenant
capable de « prendre en lui » (un ♀
capable de faire de la place à un ♂).
Enfin la figure la plus inquiétante, le vrai « metteur en scène » de toutes ces
histoires est le psychiatre fou, véritable surmoi archaïque qui arrive et
dévore tout, mu par des sentiments de culpabilité intolérables qui vont jusqu’à
le pousser à l’action désespérée, destructrice, autodestructrice. La séquence
que représentent ces trois livres me paraît fournir un mythe admirablement
moderne des soins primaires et de leurs conséquences : le tueur, la tentative
d’automédication (la peau), la culpabilité persécutrice.
Nous ne sommes, bien sûr, pas des sociologues et ce qui nous
intéresse, c’est de réfléchir sur ces « mini-meurtres » que représentent
l’inversion du flux normal de l’identification projective – de l’enfant à
l’adulte, du patient à l’analyste –, ainsi que les rêveries négatives. Ces
phénomènes correspondent véritablement au meurtre des possibilités de
développement de la psyché et de l’espèce et sont susceptibles d’être commis
par des parents, non pas coupables mais souffrants, ou par des analystes,
également non coupables mais « fanatiques ».
Wilfred Ruprecht Bion est
né en Inde en 1897
[*].
Expédié à 8 ans en internat en Angleterre, il est mobilisé à 19
ans. Commandant de tank, il est frappé par les horreurs de la guerre de 1914.
Enseignant, il entreprend ensuite des études de médecine ; puis exerce comme
psychiatre à Londres, en particulier à la Tavistock Clinic – il est mobilisé à ce titre
pendant la guerre de 1940 et publie Recherches
sur les petits groupes.
À partir d’une analyse avec Melanie Klein et d’une formation
psychanalytique kleinienne, Bion développe une pensée profondément originale ;
il sera président de la Société britannique de psychanalyse.
En 1968, à plus de 70 ans, Bion fait un nouveau départ en
Californie où il écrit le déconcertant Une
mémoire du futur ; il assure conférences et séminaires de formation
aux États-Unis, en Amérique latine, en France et en Italie sur l’invitation
d’Antonino Ferro. Il meurt à Oxford en 1979.
*.
W. R. Bion, une théorie pour
l’avenir, colloque organisé par l’Association française de
psychiatrie, publié aux éditions Métaillié, 1991.
L.R.
Pour en savoir plus
Antonino Ferro est publié en français aux éditions Érès grâce à
l’activité de « passeur » de François Sacco, psychanalyste d’origine italienne
qui vit et travaille à Paris. François Sacco explicite cette pensée difficile
et féconde dans ses postfaces à L’Enfant et le
psychanalyste (1997) et à La
Psychanalyse comme œuvre ouverte (2000). Ce dernier ouvrage, ouvert
par une lumineuse préface de Florence Guignard, est complété par un glossaire
des concepts élaborés par W.R. Bion et Antonino Ferro.
·
Bion, W. R. 1965.
Transformations,
Heinemann.
·
Bion, W. R. 1979.
Éléments de psychanalyse,
puf.
·
Bion, W. R. 2000.
Aux sources de l’expérience,
puf.
·
Ferro, A. 1997.
L’Enfant et le psychanalyste.
La question de la technique dans la psychanalyse
d’enfants, Érès.
·
Ferro, A. 1999.
La Psicoanalisi come letteratura e
terapie, Cortina.
·
Ferro, A. 2000.
La Psychanalyse comme œuvre ouverte,
Érès.
·
Guignard, F. 1996.
Au vif de l’infantile, Delachaux et
Niestlé.
·
Harris, Th. 1992.
Le Dragon rouge,
Pocket.
·
Harris, Th. 2000.
Le Silence des agneaux, Albin
Michel.
·
Harris, Th. 2000.
Hannibal, Albin
Michel.
[*]
Traduit de l’italien par Sabina Lambertucci-Mann et Véronique
Ménager.
[**]
« L’insaturation » est cette qualité de la fonction
alpha qui fait que son produit sera, à
son tour utilisable, « bon », pour la rêverie du sujet (
n.d.
t.).
[***]
Antonino Ferro va un peu plus loin dans son utilisation de la
pensée de Bion qui, à un moment de sa théorisation, est amené à penser le lien
sous plusieurs formes – amour, haine, connaissance – susceptibles de
transformations les unes dans les autres (
n.d.
t.).