Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-849-4
1 pages

p. 137 à 141
doi: en cours

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no13 2001/1

Les classes relais ont une histoire dans laquelle on distingue plusieurs strates. La classe ouverte, dans laquelle je travaille en tant que professeur des écoles depuis quatre ans, appartient à la première. Elle est née en 1985 de la première Convention signée entre la Protection judiciaire de la jeunesse et l’Éducation nationale, et sert de référence. Je parlerai tout d’abord des classes relais sur un plan général, puis de mon expérience de la classe ouverte.
 
Le concept
 
 
Le concept s’est forgé sur le terrain pour répondre aux problèmes que posent les jeunes collégiens en rupture avec l’institution scolaire, exclus ou absentéistes.
Il s’agit d’offrir un lieu « sas » qui, pour un temps donné, va permettre à des jeunes qui se sont trouvés en échec de manière plus ou moins lourde et douloureuse de se ressaisir. Grâce à un cadre structurant et explicite posé par une équipe éducative constituée de volontaires, il s’agit de les aider à revaloriser l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et de leurs potentialités. Il s’agit de redonner confiance à chacun sous le regard croisé de plusieurs adultes afin de renouer des liens, de retrouver le goût des apprentissages, de s’inscrire dans un projet. La classe relais est une structure partenariale dont le pari consiste à coupler la resocialisation et l’acquisition des savoirs.
 
Le contexte et le texte
 
 
Si les classes mises en place à titre expérimental voici quinze ans sont appelées aujourd’hui à se multiplier, le contexte qui marque cette évolution est celui d’une très grande précarité des conditions de vie d’une partie importante de la population. L’entrée difficile des jeunes dans la vie active, extrêmement problématique pour ceux qui sont sans qualification, conduit certains à perdre totalement confiance dans les institutions éducatives et sociales. Par ailleurs, des facteurs culturels comme l’évolution des rapports d’autorité et des rapports entre les générations génèrent pour beaucoup incertitude et désarroi.
Au niveau de l’institution scolaire, les classes relais apparaissent comme l’une des réponses aux limites du « collège unique pour tous » et à l’émergence de la violence dans les établissements. La circulaire n° 98-120 du 12 juin 1998 (bo n° 25 du 18 juin 1998) définit le cadre institutionnel pour la création de ces dispositifs d’accueil des élèves en voie de marginalisation scolaire.
 
Le nombre
 
 
Le rapport de la mission interministérielle sur la prévention de la délinquance, présidée par Mme Lazerges et M. Balduyck, députés respectivement de l’Hérault et du Nord, recommandait en 1998 la création de 400 classes. Il en existe actuellement environ 150 qui accueillent quelque 3 000 élèves pour une durée de trois à douze mois. L’objectif du ministère est de porter ce nombre à 200 d’ici à la fin de l’année. Toutefois la volonté de développer ces structures se heurte à la question des moyens – postes d’enseignants et d’éducateurs locaux –, des critères de création, du lieu d’implantation et du volontariat des enseignants. Il n’est pas facile de convaincre un collège dit « tranquille » d’accueillir ce type de classe. De plus, le financement d’un loyer ou la mise à disposition d’un local pour une installation hors collège suppose l’adhésion d’une collectivité territoriale au projet. De plus, d’autres réponses sont à développer, le pari étant que le savoir-faire des classes relais puisse à terme déteindre sur les collèges.
 
L’encadrement et les élèves
 
 
Les classes relais fédèrent les énergies d’un ou plusieurs collèges. Elles s’appuient sur un partenariat résolu avec la PJJ, les collectivités territoriales, le tissu associatif et sur une proximité avec les familles qu’il s’agit de soutenir ou de remobiliser.
Les élèves, considérés comme des « cas lourds » dans les collèges, y bénéficient d’un fort taux d’encadrement qui leur permet de se sentir « écoutés et respectés ». Ils ne sont plus perdus dans l’anonymat : six à huit jeunes sont en moyenne encadrés par trois adultes.
Les équipes sont souvent pluridisciplinaires et associent enseignants, éducateurs, psychologues, travailleurs sociaux, parfois même le juge des enfants. L’engagement personnel de ces professionnels et la prise en charge concertée se veulent les garants du succès. Actuellement 78 % des jeunes accueillis parviennent à réintégrer une voie de formation.
 
L’admission et le pilotage
 
 
Le pilotage des classes relais est départemental. Le signalement d’un élève en difficulté, pour lequel l’accueil dans une classe relais constitue non une sanction mais une solution pour réussir un projet, est effectué auprès de l’Inspecteur d’académie. L’avis de l’équipe est toujours demandé, car il paraît important que la décision d’admission se garde de tout caractère d’automaticité et par conséquent que le dispositif relais dispose à l’égard des établissements de toute la latitude nécessaire dans l’appréciation de l’opportunité d’une admission. Il n’y a en effet pas de réponse scientifiquement étayée ; on est là au contraire dans une démarche empirique qui procède d’une évaluation au cas par cas, tenant compte des expériences passées mais aussi du groupe d’élèves suivis au moment où une candidature nouvelle apparaît. Le soin apporté à la constitution du dossier de candidature ainsi que les rencontres préliminaires avec l’intéressé(e) sont importants. L’admission suppose l’accord de l’élève et de sa famille. Tout jeune fréquentant une classe relais demeure sous statut scolaire.
 
Quatre années à la classe ouverte de Montpellier
 
 
C’est en me remémorant les émotions de mes débuts que je mesure le chemin parcouru, l’expérience rassemblée, voire le savoir-faire professionnel acquis au cours de ces quatre années, et ma sérénité présente, chaque jour sur le chemin de la classe, n’a de cesse de m’étonner. Je mesure également ma dette à l’égard de mes collègues, notamment de Jean-Luc Ricaud, l’éducateur qui a eu l’idée originale de ce lieu et l’intuition du service majeur qu’il pourrait rendre à nombre d’adolescents à la rue. Je dois aussi ma reconnaissance aux élèves incroyables avec lesquels je me suis colletée, au début par défi envers moi-même, aujourd’hui avec plaisir et gratitude, au cœur de ce creuset riche d’humanité.
Le choc premier quand on arrive, ce sont bien les élèves qui nous l’assènent, du moins quand on a traversé comme moi une vingtaine d’années à l’école maternelle, et malgré des débuts à vingt ans en classe de transition dans un collège de campagne. Au fil des jours et des semaines, on sera également interrogé par le travail partenarial lui-même, par la manière d’intervenir des uns et des autres et surtout par la complexité du réseau dans lequel un tel lieu s’inscrit ainsi que des mesures qui accompagnent les élèves. La classe ouverte est un centre de jour de la Protection judiciaire de la jeunesse à Montpellier et, généralement, le monde de l’école connaît peu celui de la justice.
Revenons aux élèves : bien sûr, ils ne se dévoilent pas tout de suite. Il y aura des dévoilements successifs, voire des mues et des métamorphoses… Au début, ils ne se connaissent pas. Ils ont accepté avec leurs parents ou leur éducateur de « milieu ouvert » ou de maison d’enfants de saisir l’opportunité d’une année en classe ouverte (c’est la durée couramment proposée). Le juge des enfants a donné son accord (chaque inscription se fait sur opp, ordonnance provisoire de placement). Ils commençaient à s’ennuyer sérieusement, n’allant plus à l’école depuis de trop nombreux mois. Ils savent que la formule est différente de celle du collège, qu’ils feront beaucoup de sport y compris des sports « à risque » et de nature, de l’escalade, du cirque, de l’équitation, de la natation chaque semaine, de la musculation à demeure, du vélo et bien sûr du foot. Ils savent qu’ils partiront en camp, en voyage, qu’ils pourront peut-être participer au montage d’un spectacle. Bref, toutes sortes de perspectives nouvelles pour eux, illustrées par les photos des années précédentes sur les murs de la maison.
Il faut dire aussi que la classe est une maison que rien, de la rue, ne distingue d’une autre, une maison dans laquelle on vient quatre jours par semaine de 9 h à 17 h, quelquefois un peu plus, quelquefois le mercredi matin, en soutien individualisé. On mange ensemble. Il y a cuisine et salle à manger, placard aux friandises pour les goûters. Il y a salle de baby, salle de lecture et jeux vidéos (si on le mérite), salle de musculation et salle de musique plus cour avec table de ping-pong et panier de basket, buanderie, garage à vélo.
Les jeunes savent aussi qu’il y aura « du scolaire »… et à l’étage, outre le bureau où ils ont été accueillis la première fois et dans lequel ils reviendront quand il y aura quelque chose à « régler », se trouvent les salles de classe.
On vient de rentrer et l’on procède aux évaluations maths/français qui vont permettre de mesurer les acquis de chacun et de définir un programme de travail : chacun joue le jeu, s’applique. La première semaine est calme, quelquefois les deux premières. Y aurait-il erreur d’orientation ? Il suffit d’attendre un peu pour être rassuré. Très vite ils vont rejouer ce qui les a fait exclure du collège. Très vite ils vont tenter de se faire exclure une nouvelle fois. Généralement, c’est entre eux que les choses explosent avec insultes, bagarres et menaces. Il y en a chaque année un ou deux qui veulent s’assurer une place dominante et manipuler les autres. Tous les coups sont permis ; ils n’hésitent pas à accabler l’autre avec des éléments douloureux de sa vie familiale et personnelle. Ils ne se refusent aucune démesure dans le langage. J’étais atterrée, au début, par la grossièreté, la violence, la crudité des mots prononcés, des images évoquées. Et c’est à ce moment-là, chaque année, que Jean-Luc dit tranquillement : « Eh ben voilà, on va pouvoir commencer à travailler. »
Il va falloir leur apprendre à vivre ensemble. Le véritable accueil de l’élève dans un dispositif relais réside dans une attitude de « considération positive inconditionnelle ». Ce qui suppose une prise de recul de la part des uns et des autres par rapport à ce à quoi le jeune est identifié dans le champ social. Une instance de régulation d’équipe, d’analyse de la pratique aide à une telle prise de recul. Ce qui est commun à ces jeunes admis à la classe ouverte, c’est d’être « sans lieu », c’est-à-dire « sans assignation dans le désir de l’autre » et leur parcours scolaire est marqué par l’intrication entre l’auto-exclusion et l’exclusion. Le rejet dont ils sont victimes signifie la mise en souffrance de ceux qui échouent à les contenir ; il occulte leur propre souffrance cachée sous le masque de l’indifférence, de la provocation et de la toute-puissance.
La classe ouverte s’emploie à être un lieu contenant. Il faut d’abord qu’ils entendent qu’ils auront beau en faire des tonnes, on ne les mettra pas dehors. Et si une autre orientation semble préférable pour l’un ou l’autre d’entre eux, une solution sera trouvée. La classe ouverte est un lieu intermédiaire, un lieu « sas », dans lequel l’éducatif et le pédagogique, à travers de nombreuses activités, tendent à assurer un cadre psychique minimal, apte à contenir les turbulences de la crise d’identité que traversent ces adolescents, un lieu sas avec des règles, dans lequel se reconstruit la conscience de la loi.
On y fait finalement des choses très élémentaires. Si on est élève, on y apprend à venir chaque jour, à arriver à l’heure et à avoir ses affaires. On y apprend parfois à manger convenablement et à se tenir à table le temps d’un repas, à prendre soin de soi et si possible des autres et à aimer ça. On y apprend à parler, à échanger, à discuter, à négocier plutôt que de vociférer ou d’insulter ou de cogner. Si l’on n’atteint pas l’art de la conversation, on entrevoit ce que ça peut être. On y rencontre des adultes très différents, toujours bienveillants qui savent aussi bien encourager que se mettre en colère, et qui vous proposent de vous intéresser aux grands problèmes du monde tout comme à l’entretien de la maison. C’est sûr, ça vous change de l’ordinaire, de la fumette et des deals en tout genre, des fantasmes de face à face mortifères de gendarme et de voleur, de la quête obsédante de « la marque »…
Si l’on est enseignant, on s’expose à quelques affrontements avec des élèves en situation de contentieux avec le système scolaire. Notre sollicitude est parfois mise à mal, mais l’un de nos atouts est, je crois, la persévérance. Il faut mettre du soin dans le choix des textes, des sujets d’étude, être soi-même réellement intéressé ou bien persuadé que ce que l’on présente est important pour eux, savoir leur expliquer pourquoi, soigner le fond et la forme. Il ne faut pas hésiter à leur faire partager nos goûts et nos intérêts dans le domaine culturel, tout comme on peut à l’occasion travailler sur un texte de rap qu’ils ont eux-mêmes plébiscité. Par ailleurs, il est indispensable de leur permettre de s’apaiser, de créer les conditions pour que leur énergie ne se gaspille pas en vaines palabres, ne se cristallise pas dans un blocage ou un refus, de tenter d’éviter le « parasitage ». Très souvent ces élèves d’intelligence normale, qui n’ont rien à apprendre dans le domaine de la « débrouillardise », ont des lacunes incompréhensibles dans les savoirs de base. Ils ont entre 13 et 16 ans, et leur niveau scolaire oscille entre le cours élémentaire et la classe de cinquième.
La situation d’apprentissage est source d’angoisse pour eux. Ils ont une telle crainte de ne pas comprendre qu’ils n’essaient même pas. Ils ont pris l’habitude de s’agiter, de dire des grossièretés, de provoquer un camarade ou l’enseignant ou bien d’être absent à eux-mêmes. En fait toutes ces attitudes sont des demandes d’aide qui s’ignorent. Parfois, ils mettent en place des stratégies de camouflage très élaborées pour dissimuler leurs lacunes, non seulement au regard du prof mais même à leurs propres yeux.
Notre difficulté d’enseignant est de parvenir à garder une disponibilité suffisante et l’objectif d’apprentissage fixé, de remettre l’ouvrage sur le métier si possible au bon moment, sachant que tout progrès, toute acquisition rendue consciente constitue le socle d’acquisitions nouvelles, restaure la confiance en soi.
La petite structure implique de nouer des relations fortement individualisées avec les jeunes que l’on accueille, et il est inévitable que de telles relations nous affectent. Je pense même que l’on ne devient « crédible », c’est-à-dire digne de confiance pour ces élèves que lorsqu’ils sentent qu’ils nous ont un peu entamés, réellement touchés ou qu’ils comprennent qu’on a choisi de travailler précisément là, « à la marge », peut être parce que l’on récuse au nom d’idéaux personnels, l’exclusion en jeu dans l’institution scolaire voire dans la société. Et, si l’on est exposé, on n’est bien heureusement pas seul. C’est sous plusieurs regards adultes mis en cohérence au sein d’un travail d’équipe animé par une psychologue que les élèves de la classe ouverte grandissent, préparent un retour au collège ou leur inscription dans un circuit de formation professionnelle.
Martine Broussy est professeur d’école. Après avoir enseigné en classe-relais à Montpellier, elle est actuellement animatrice d’un dispositif relais sur les collèges publics de Castres, dans le Tarn.
On peut se renseigner sur le serveur www. inrp. fr rubrique « centres de ressources » puis « centre Alain Savary » sous rubrique « dispositifs relais ».
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