Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-849-4
1 pages

p. 142 à 148
doi: 10.3917/ep.013.0142

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no13 2001/1

2000 Enfance et PSY Ailleurs

Que sont devenus les enfants du modèle suédois ?  [*]

Gunilla Hallerstedt Après avoir présenté le « Modèle Suédois » et l’évolution des idées sur l’enfance en Suède entre 1900 et 1990 (numéro 12 d’enfances & psy), Gunilla Hallerstedt analyse les conséquences de la mutation sociale et de la rupture idéologique dans le domaine de la santé mentale des enfants et des jeunes. Elle propose une lecture critique des approches médicales et sociales actuelles.
S’il est vrai que la culture des jeunes, tel un sismographe, enregistre les courants profonds de la société, il est évident que les changements sociaux sont perceptibles même en dehors du champ de la protection sociale, de la santé et de l’enseignement. La littérature et la musique des jeunes des années quatre-vingt-dix sont caractérisées autant par l’intérêt excessif pour le corps que par le trait narcissique et la violence. Le Moi comme projet ou l’identité comme « construction de soi » pose d’autres problèmes dans un monde dans lequel « tout ce qui est solide s’effrite ». Les années de jeunesse deviennent alors un moment critique avec des passages à l’acte tels que la toxicomanie, la délinquance ou des troubles de l’alimentation dans lesquels certains font naufrage. Mais c’est également ici que nous trouvons des expressions nouvelles de la créativité.
 
Les enfants « adoptifs » de la société suédoise
 
 
C’est dans les banlieues des grandes villes que se trouve la majorité des enfants « adoptifs » de la Mère Patrie – dans des « ghettos d’immigrés » tels que Rinkeby (Stockholm), Angered (Göteborg) et Rosengård (Malmö) où problèmes et créativité sont concentrés. 40 % de tous les enfants et adolescents de moins de 18 ans des grandes villes habitent dans ce que la Commission des grandes villes appelle les « quartiers difficiles » où la majorité des habitants ont une origine étrangère. À Göteborg et à Malmö, il existe des quartiers très pauvres dans lesquels les immigrés représentent plus de 90 % de la population et où plus d’un enfant sur deux de moins de six ans a des parents au chômage. « Cette situation a mis la Suède dans un état de choc. Le “foyer du peuple” se craquelle, la Suède s’oriente elle aussi à pas de géant vers une société à deux vitesses. Le nombre de personnes sans travail ou sous-occupées était en 1999 de 1,2 million, ce qui représente environ 20 % de la population active. À Göteborg, une ville ouvrière typique, actuellement en pleine transformation, avec près de 500 000 habitants et environ 30 % d’immigrés, le budget pour différentes aides et allocations sociales a augmenté de 100 % entre 1990 et 1993 » (Sernhede, à paraître). Dans les médias suédois, l’absence des immigrés et leurs enfants – et d’un véritable débat à leur sujet – est consternante. Il aura fallu une catastrophe comme celle de l’incendie à Göteborg (une soixantaine de jeunes immigrés périrent dans les flammes), à l’automne 1998, pour que les médias parlent « des nouveaux Suédois » et de leur situation d’une manière plus sérieuse qu’en leur consacrant de temps à autre des reportages à scandale.
Cependant, ce milieu favorise également des processus d’identification et des élans d’indépendance qui stimulent la compétence culturelle et la capacité de réfléchir. Autrement dit, l’histoire familiale, la fuite, les séparations, les rencontres avec des personnes et des milieux différents, la vie en exil et les problèmes de langue font naître des questions concernant leur origine et leur place dans le nouveau pays. On voit chez beaucoup de jeunes immigrés un besoin énorme d’interpréter, de comprendre et de se situer par rapport à un contexte. Pour certains d’entre eux, la musique offre une telle possibilité.
Sernhede (1996a,b) a rendu compte de la manière dont les différentes phases du processus de modernisation de l’après-guerre se sont reflétées dans la culture des jeunes, spécialement dans la musique. Dans les années cinquante et soixante, l’identité était avant tout une question de classe sociale. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les cultures des jeunes étaient avant tout caractérisées par leur caractère androgyne et focalisaient le sexe en tant que catégorie. Dans les années quatre-vingt-dix, dans le champ de tension entre l’absolutisme ethnique des skinheads d’un côté et la culture hip-hop et le rap de l’autre, est venue s’ajouter la question d’ethnicité.
La loyauté de certains groupes de jeunes immigrés vis-à-vis de leur quartier est totale et ils cultivent une mythologie du territoire qui constitue précisément une sorte de « nationalism of the neighbourhood » – très proche de la manière dont autrefois les jeunes des quartiers ouvriers chargeaient symboliquement leur quartier. La plupart d’entre eux ont des parents divorcés et le père est souvent reparti dans son pays d’origine ou a abandonné le foyer pour d’autres raisons. « Il est frappant d’entendre les jeunes immigrés employer les mêmes termes pour défendre leur place, leur territoire, qu’ils emploient pour défendre leur mère et exiger qu’on la respecte. »
Dans ces « quartiers difficiles », il y a donc naissance de cultures hybrides avec des communautés multiraciales et des expressions culturelles nouvelles qui sont aussi un défi pour les représentations néonazistes. Mais c’est aussi un fait, démontré par les statistiques, que la violence, la délinquance et les problèmes sociaux sont une partie intégrante de ces quartiers multiethniques et hétérogènes. Les immigrés sont surreprésentés dans de nombreuses catégories de structures de soin et d’aide sociale ainsi que dans la police. Les jeunes immigrés, ou fils d’immigrés, ayant un comportement agressif, sont surreprésentés (dans un rapport de 1 à 3) dans les maisons pour jeunes délinquants.
 
Troubles relevant du spectre autistique et « enfants-sigles »
 
 
Non seulement les problèmes des enfants et des adolescents ont changé, mais aussi le discours sur leurs problèmes – un phénomène qui n’apparaît que partiellement dans le rapport de la Commission d’enquête sur la psychiatrie infantile. Il y a vingt ans, 65 % des familles qui consultaient en psychiatrie infantile étaient des familles unies. Aujourd’hui, ce chiffre est de 35 %. La plupart des enfants de foyer monoparental ont des contacts sporadiques – ou pas de contact du tout – avec l’autre parent qui, neuf fois sur dix, est le père. On ne parle pas d’une « fonction maternelle » spécifique ou d’une « fonction paternelle » spécifique dans le rapport, mais il y est question de « responsabilité parentale ».
Les problèmes des enfants ont également évolué. Lors des Assises de psychologie d’octobre 1998 à Stockholm, une psychothérapeute d’enfants a décrit les changements qu’elle a pu observer depuis les années soixante. À cette époque, les enfants venaient consulter dans les centres de protection infantilo-juvénile le plus souvent sur la demande de l’école. Il s’agissait surtout de garçons de 11-12 ans. Les dossiers médicaux de ces garçons mentionnaient la présence chez eux de sentiments d’agressivité en relation avec une ou plusieurs autres personnes qu’ils menaçaient ou dont ils se sentaient menacés.
Depuis une dizaine d’années, un nouveau groupe de patients domine dans les files d’attente : des enfants jeunes, de 5 à 6 ans, ayant surtout des difficultés de concentration. Les enseignants ne sont pas pris dans des conflits avec ces enfants. Au contraire : les enfants sont insaisissables. Ils ne refusent pas le contact, ils passent à côté. Leur monde imaginaire semble constitué d’images sans lien entre elles et ils ont souvent du mal à raconter une histoire qui se tienne. Vivant exclusivement dans le présent, ils ne sont pas ancrés dans un contexte historique.
Un autre type d’enfants vient de faire son apparition dans les centres. Des enfants avec un monde intérieur étrange, souvent caractérisé par une grande violence et une perversité qui transforme ce que nous avons l’habitude de concevoir comme quelque chose de mal en quelque chose de bon. Ce monde imaginaire étrange, dans lequel ce qui est repoussant et immonde agit comme une drogue, nous ne le voyions auparavant que rarement et c’était, le plus souvent, chez des enfants psychotiques : « L’intérêt morbide pour des figures grotesques qui vomissent leurs entrailles est le plus souvent rendu dans des séquences imprévisibles et tout à fait sans suite. On trouve ce type de figures parmi les jouets et autres objets que les enfants voient dans les magasins ou chez leurs copains. Ces figures n’ont pas de passé, n’existent pas dans un processus évolutif et n’atteignent jamais leur achèvement. C’est comme si les images se succédaient dans un courant bidimensionnel dans lequel elles sont mises côte à côte et non pas les unes après les autres dans un contexte prévisible. »
 
L’attrait de l’explication biologisante
 
 
Comment comprendre ce changement ? Les réductions budgétaires, les suppressions d’emplois, le chômage et les problèmes sociaux sont actuellement au centre des discussions. On pourrait donc s’attendre à une explication qui mettrait les facteurs d’ordre social au premier plan et il est vrai que certaines personnes cherchent l’explication de ce côté. On pourrait mettre l’accent sur la situation des médias : quel est l’impact du zapping – avec la fragmentarisation qu’il entraîne – et de la dissolution de la frontière entre fiction et réalité sur le sentiment de sens chez l’enfant ? Il serait logique de focaliser et d’analyser les facteurs qui influent sur le sentiment chez les enfants que les choses ont un sens, c’est-à-dire sur leur capacité de symbolisation et de réflexion – bref, leur structure psychique. Au cours des dix dernières années, nous avons au contraire vu une conception biologisante dominer quand il s’agit de problèmes psychiques et de troubles du comportement. Le changement de conception en ce qui concerne la nature des problèmes peut grossièrement se résumer ainsi : dans les années soixante-dix, c’était « la faute de la société », dans les années quatre-vingt, c’était « la faute de la mère » et depuis les années quatre-vingt-dix, c’est une « lésion cérébrale » qui en est la cause.
Ce nouveau « biologisme » peut être illustré par un article paru en 1997 dans le Dagens Nyheter, le plus grand quotidien suédois : « Les problèmes neuropsychiatriques chez l’enfant sont sans doute actuellement la plus grande menace contre la santé publique. Des problèmes de ce type ont été diagnostiqués chez 120 000 enfants. » Les auteurs, qui sont tous les deux médecins, prétendent qu’on peut prévenir les difficultés scolaires, les troubles de l’humeur, la marginalisation des enfants et leur délinquance potentielle si les troubles neuropsychiatriques sont diagnostiqués correctement. Un des auteurs, le chercheur Christopher Gillberg, qui est par ailleurs professeur de psychiatrie infantilo-juvénile, prétend qu’une grande partie des problèmes que nous voyons chez les enfants à l’école, dans les centres d’accueil et de soins comme ailleurs dans la société, ont en fait leur origine dans un dysfonctionnement neurologique du cerveau : « Des scientifiques dans le monde entier ont dressé avec précision le tableau des troubles fonctionnels qu’on nomme damp, adhd, syndrômes d’Asperger ou de Tourette. Ces états sont soit héréditaires, soit causés par des lésions du système nerveux pendant la grossesse ou au cours des premières années de la vie. Il s’agit de diagnostics médicaux qui ne peuvent être faits que par un médecin. »
Gillberg a participé au « lancement » du diagnostic de damp (Deficits in Attention, Motor control and Perception) qui remplace le diagnostic de mbd (Minimal Brain Dysfunction) quand on a affaire à des enfants ayant des troubles de l’attention et des difficultés à se concentrer. Les neuropsychiatres ont tenu à ce que ces états ne soient pas considérés comme une maladie psychique, mais comme un handicap. Aujourd’hui, damp est considéré comme un handicap moteur. Le sociologue Mats Börjesson a étudié ces nouveaux diagnostics dans une perspective de théorie (socio)constructiviste et il écrit (1997) : « L’Association nationale pour les enfants et adolescents handicapés moteurs (dont l’abréviation suédoise est rbu) est présentée sur cinq pages sur Internet sous la rubrique de “handicaps moteurs – plusieurs diagnostics différents”. À la première page, on peut lire : “Il y a en Suède 29 500 enfants et adolescents (0 à 19 ans) avec des handicaps moteurs graves. La plupart d’entre eux, 24 500 enfants environ, souffrent de damp/mbd… Ces dénominations décrivent un état où l’enfant concerné a des troubles moteurs légers, des difficultés de concentration et des difficultés à trier et traiter ses impressions. Les variations individuelles sont importantes. Certains enfants sont suractifs avec des difficultés de concentration, d’autres sont calmes, dociles et presque sous-actifs. Le cas le plus fréquent est une alternance d’états de sous- et de sur-activité (sic !). Tous les enfants qui souffrent de damp ont par ailleurs des troubles moteurs. À l’âge scolaire, ces problèmes seront à l’origine de difficultés d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, de problèmes psychiques et de difficultés d’apprentissage en général.” »
 
Des damp, adhd, add, cd, etc., ou des enfants ?
 
 
Par la suite, rbu constate que le syndrome de damp est cinq fois plus fréquent chez les garçons que chez les filles parce que « le système nerveux des garçons est apparemment plus fragile que celui des filles », et que beaucoup de parents se sentent soulagés en apprenant qu’on a diagnostiqué le syndrome de damp chez leur enfant puisque cela signifie que « ce n’est pas leur faute ou celle des enseignants qu’un enfant ou un élève n’arrive pas à se concentrer, qu’il a des difficultés de la parole ou qu’il est suractif ».
Les sigles damp, adhd (Attention Deficit/Hyperactivity Disorder) et autres sigles qui, d’après le manuel de diagnostic dsm-iv (American Psychiatric Association, 1994) actuellement en vigueur, doivent être utilisés dans le système de santé suédois, ont connu un grand succès auprès du public. C’est comme si l’époque était favorable à la description des enfants en termes de mbd, damp, adhd, add (Attention Deficit Disorder), cd (Conduct Disorder), odd (Obedience Deficit Disorder), pda (Pathological Demand Avoidance), etc.
Avec l’aimable assistance des journalistes, le champ de la neuropsychiatrie lance une véritable campagne à travers articles de journaux et programmes de télévision. D’après Börjesson, on peut constater sur Internet l’importance grandissante des idées psychiatriques dans le domaine de difficultés de concentration, problèmes d’apprentissage et autres troubles. Le phénomène ne touche pas seulement les résultats de recherche, selon lui, mais on peut le voir également au grand nombre d’associations pour parents ayant des enfants chez qui on a diagnostiqué un syndrome de mbd, damp, adhd, de Tourette ou d’Asperger : « Il semblerait qu’il existe dans beaucoup de localités en Suède une association d’aide et de soutien aux parents. L’argumentation propagée sur ces sites est très proche du discours médical que nous venons de voir, même si on y trouve en plus une demande pour des personnels de soutien : assistantes sociales, pédagogues spécialisés, éducateurs. On constate que le discours de ces associations est fortement marqué par une rhétorique d’évangélisation… Les associations de parents soulignent le besoin de parler avec d’autres personnes dans la même situation. C’est pourquoi les associations proposent des rencontres entre les membres, des réunions avec discussions aussi bien que des rencontres autour d’un thème, parfois avec un conférencier. S’y ajoutent des invitations à différentes sortes de camps, et le tout donne l’image d’un mouvement social qui souhaite créer un sentiment de cohésion interne pour résister à un environnement indifférent et froid » (Börjesson, 1997). Comme base territoriale pour ses activités à Göteborg, l’association damp vient d’acquérir la « Maison du Damp ». S’agit-il là d’un travail identitaire analogue à celui des jeunes immigrés ?
 
Diagnostiquer, conseiller ou soigner ?
 
 
Dans le domaine de la psychiatrie infantile et dans celui de la rééducation, un changement s’est produit dans la conception neuropsychiatrique. Des équipes ont été créées pour enfants souffrant de damp et des unités pour autistes se sont développées. Celles-ci se sont spécialisées dans les examens et tests diagnostiques, éventuellement accompagnés de conseils concernant des activités de soutien pédagogique. « À présent, avec les contraintes économiques qui existent partout, on nous demande de plus en plus fréquemment, à nous qui travaillons dans des centres de psychiatrie infantilo-juvénile en Suède, d’établir des diagnostics pour les enfants », écrit un psychiatre d’enfant. Il s’avère donc qu’un peu partout le diagnostic médical est la condition sine qua non pour obtenir des ressources supplémentaires dans une école. Parallèlement, la possibilité d’offrir des psychothérapies de longue durée a été réduite d’une manière drastique.
Afin de donner la parole aux différentes conceptions, l’Association pour la santé psychique a organisé une conférence sur « Les enfants-sigles » à Stockholm en octobre 1998. Christopher Gillberg y soutenait avec emphase que 16 % des élèves en Suède ont des troubles fonctionnels d’origine neurologique sous une forme grave, ou moyennement grave, et que ceux-ci sont souvent à l’origine de troubles relationnels, d’angoisse, de dépressions, de syndromes de type obsessionnel, parfois d’anorexie, et que, plus tard, ces troubles ont souvent comme conséquence la délinquance ou des problèmes de toxicomanie chez les sujets atteints.
Dans mon intervention, j’ai mis l’accent sur les changements importants de la société, le « stress des adultes », la violence dans les médias et le fait que les adultes parlent de moins en moins avec leurs enfants : une étude suédoise réalisée sur 20 000 élèves a démontré qu’en 1997 les enfants parlent en moyenne 3 minutes par jour avec leurs parents – en 1979 le même chiffre était de 15 minutes. Si nous considérons l’enfant comme un être de langage – un sujet linguistique qui cherche à comprendre sa place dans l’existence et pour qui la communication avec ses proches, dès son plus jeune âge, est structurante pour son psychisme – nous comprenons facilement que beaucoup d’enfants aient actuellement des problèmes. Et c’est ce qui ressort du rapport de la commission d’enquête sur la psychiatrie infantile ; beaucoup de groupes à problèmes – qu’il s’agisse d’enfants d’immigrés, « d’enfants-sigles », de jeunes délinquants ou de toxicomanes – ont un dénominateur commun : des difficultés par rapport à la langue. Mais la question centrale – quel est le monde symbolique dans lequel grandissent les enfants ? – n’est abordée que très brièvement dans le rapport.
Le rôle de la famille est également traité d’une manière sommaire ; on en parle comme d’une évidence mais le fait que la famille en tant qu’institution a radicalement changé au cours du xxe siècle n’est abordé que très brièvement. Dans une anthologie nordique de recherches sur l’enfant et la famille, Lars Dencik (1999) écrit : « Mais dans les États providence modernes en Scandinavie, l’individu, à son point de départ même, est considéré comme un single et non pas comme une partie intégrante d’une communauté sociale plus ou moins stable. À peu de choses près, parenté et conditions familiales ne sont considérées à l’époque actuelle que comme une partie de la vie privée de l’individu. Leur rôle, par rapport à l’aide sociale éventuelle qu’apportent les États providence à l’individu, est réduit à un minimum. »
 
Au nom de l’efficacité
 
 
Le rapport de la Commission d’enquête sur la psychiatrie infantile a reçu le titre remarquable : Une question de vie ou de mort avec le sous-titre : Prise en charge des enfants et adolescents ayant des problèmes psychiques. Le mot « traitement » n’est pas mentionné dans le titre et très peu discuté dans le texte, ce qui est symptomatique pour le changement qui se fait actuellement. Les connaissances sur cette pratique symbolique qu’est le travail psychothérapeutique avec les enfants – et les expériences qu’on peut en tirer – semblent s’effriter de plus en plus et, au nom de l’efficacité, sont remplacées par la médicalisation et des programmes courts de rééducation.
Il est vrai que la conception neuropsychiatrique se généralise et que la théorie psychanalytique/psychodynamique est critiquée un peu partout dans le monde. Mais la Suède est peut-être unique dans ce sens que les changements ont été très rapides et que – comme le disent les mauvaises langues – en Suède il n’y a de place que pour une opinion à la fois. D’autres personnes ont fait remarquer que les Suédois souffrent de psychophobie et qu’il existe par ailleurs un déficit symbolique en Suède ; nous sommes par tradition un peuple dont l’intérêt pour la réflexion philosophique est limité. C’est peut-être vrai. On peut en tout cas se demander ce qu’aurait dit Ellen Key si elle avait su qu’à la fin du siècle de l’enfant, on diagnostiquerait des lésions cérébrales chez des centaines de milliers d’enfants, souvent dans le dessein clairement avoué de déclarer les parents – et la société adulte en général – non coupables.
 
NOTES
 
[*] Traduit du suédois par Margareta Fatton.
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