2000
Enfance et PSY
Ailleurs
Que sont devenus les enfants du modèle suédois ?
[*]
Gunilla Hallerstedt
Après
avoir présenté le « Modèle Suédois » et l’évolution des idées sur l’enfance en
Suède entre 1900 et 1990 (numéro 12 d’enfances &
psy),
Gunilla Hallerstedt analyse les conséquences de la mutation sociale et de la
rupture idéologique dans le domaine de la santé mentale des enfants et des
jeunes. Elle propose une lecture critique des approches médicales et sociales
actuelles.
S’il est vrai que la culture des jeunes, tel un sismographe,
enregistre les courants profonds de la société, il est évident que les
changements sociaux sont perceptibles même en dehors du champ de la protection
sociale, de la santé et de l’enseignement. La littérature et la musique des
jeunes des années quatre-vingt-dix sont caractérisées autant par l’intérêt
excessif pour le corps que par le trait narcissique et la violence. Le Moi
comme projet ou l’identité comme « construction de soi » pose d’autres
problèmes dans un monde dans lequel « tout ce qui est solide s’effrite ». Les
années de jeunesse deviennent alors un moment critique avec des passages à
l’acte tels que la toxicomanie, la délinquance ou des troubles de
l’alimentation dans lesquels certains font naufrage. Mais c’est également ici
que nous trouvons des expressions nouvelles de la créativité.
Les enfants « adoptifs » de la société suédoise
C’est dans les banlieues des grandes villes que se trouve la
majorité des enfants « adoptifs » de la Mère Patrie – dans des « ghettos
d’immigrés » tels que Rinkeby (Stockholm), Angered (Göteborg) et Rosengård
(Malmö) où problèmes et créativité sont concentrés. 40 % de tous les enfants et
adolescents de moins de 18 ans des grandes villes habitent dans ce que la
Commission des grandes villes appelle les « quartiers difficiles » où la
majorité des habitants ont une origine étrangère. À Göteborg et à Malmö, il
existe des quartiers très pauvres dans lesquels les immigrés représentent plus
de 90 % de la population et où plus d’un enfant sur deux de moins de six ans a
des parents au chômage. « Cette situation a mis la Suède dans un état de choc.
Le “foyer du peuple” se craquelle, la Suède s’oriente elle aussi à pas de géant
vers une société à deux vitesses. Le nombre de personnes sans travail ou
sous-occupées était en 1999 de 1,2 million, ce qui représente environ 20 % de
la population active. À Göteborg, une ville ouvrière typique, actuellement en
pleine transformation, avec près de 500 000 habitants et environ 30 %
d’immigrés, le budget pour différentes aides et allocations sociales a augmenté
de 100 % entre 1990 et 1993 » (Sernhede, à paraître). Dans les médias suédois,
l’absence des immigrés et leurs enfants – et d’un véritable débat à leur sujet
– est consternante. Il aura fallu une catastrophe comme celle de l’incendie à
Göteborg (une soixantaine de jeunes immigrés périrent dans les flammes), à
l’automne 1998, pour que les médias parlent « des nouveaux Suédois » et de leur
situation d’une manière plus sérieuse qu’en leur consacrant de temps à autre
des reportages à scandale.
Cependant, ce milieu favorise également des processus
d’identification et des élans d’indépendance qui stimulent la compétence
culturelle et la capacité de réfléchir. Autrement dit, l’histoire familiale, la
fuite, les séparations, les rencontres avec des personnes et des milieux
différents, la vie en exil et les problèmes de langue font naître des questions
concernant leur origine et leur place dans le nouveau pays. On voit chez
beaucoup de jeunes immigrés un besoin énorme d’interpréter, de comprendre et de
se situer par rapport à un contexte. Pour certains d’entre eux, la musique
offre une telle possibilité.
Sernhede (1996a,b) a
rendu compte de la manière dont les différentes phases du processus de
modernisation de l’après-guerre se sont reflétées dans la culture des jeunes,
spécialement dans la musique. Dans les années cinquante et soixante, l’identité
était avant tout une question de classe
sociale. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les cultures
des jeunes étaient avant tout caractérisées par leur caractère androgyne et
focalisaient le sexe en tant que
catégorie. Dans les années quatre-vingt-dix, dans le champ de tension entre
l’absolutisme ethnique des skinheads d’un côté et la culture hip-hop et le rap
de l’autre, est venue s’ajouter la question d’ethnicité.
La loyauté de certains groupes de jeunes immigrés vis-à-vis de
leur quartier est totale et ils cultivent une mythologie du territoire qui
constitue précisément une sorte de « nationalism of the neighbourhood » – très
proche de la manière dont autrefois les jeunes des quartiers ouvriers
chargeaient symboliquement leur quartier. La plupart d’entre eux ont des
parents divorcés et le père est souvent reparti dans son pays d’origine ou a
abandonné le foyer pour d’autres raisons. « Il est frappant d’entendre les
jeunes immigrés employer les mêmes termes pour défendre leur place, leur
territoire, qu’ils emploient pour défendre leur mère et exiger qu’on la
respecte. »
Dans ces « quartiers difficiles », il y a donc naissance de
cultures hybrides avec des communautés multiraciales et des expressions
culturelles nouvelles qui sont aussi un défi pour les représentations
néonazistes. Mais c’est aussi un fait, démontré par les statistiques, que la
violence, la délinquance et les problèmes sociaux sont une partie intégrante de
ces quartiers multiethniques et hétérogènes. Les immigrés sont surreprésentés
dans de nombreuses catégories de structures de soin et d’aide sociale ainsi que
dans la police. Les jeunes immigrés, ou fils d’immigrés, ayant un comportement
agressif, sont surreprésentés (dans un rapport de 1 à 3) dans les maisons pour
jeunes délinquants.
Troubles relevant du spectre autistique et « enfants-sigles
»
Non seulement les problèmes des enfants et des adolescents ont
changé, mais aussi le discours sur leurs problèmes – un phénomène qui
n’apparaît que partiellement dans le rapport de la Commission d’enquête sur la
psychiatrie infantile. Il y a vingt ans, 65 % des familles qui consultaient en
psychiatrie infantile étaient des familles unies. Aujourd’hui, ce chiffre est
de 35 %. La plupart des enfants de foyer monoparental ont des contacts
sporadiques – ou pas de contact du tout – avec l’autre parent qui, neuf fois
sur dix, est le père. On ne parle pas d’une « fonction maternelle » spécifique
ou d’une « fonction paternelle » spécifique dans le rapport, mais il y est
question de « responsabilité parentale ».
Les problèmes des enfants ont également évolué. Lors des
Assises de psychologie d’octobre 1998 à Stockholm, une psychothérapeute
d’enfants a décrit les changements qu’elle a pu observer depuis les années
soixante. À cette époque, les enfants venaient consulter dans les centres de
protection infantilo-juvénile le plus souvent sur la demande de l’école. Il
s’agissait surtout de garçons de 11-12 ans. Les dossiers médicaux de ces
garçons mentionnaient la présence chez eux de sentiments d’agressivité en
relation avec une ou plusieurs autres personnes qu’ils menaçaient ou dont ils
se sentaient menacés.
Depuis une dizaine d’années, un nouveau groupe de patients
domine dans les files d’attente : des enfants jeunes, de 5 à 6 ans, ayant
surtout des difficultés de concentration. Les enseignants ne sont pas pris dans
des conflits avec ces enfants. Au contraire : les enfants sont insaisissables.
Ils ne refusent pas le contact, ils passent à côté. Leur monde imaginaire
semble constitué d’images sans lien entre elles et ils ont souvent du mal à
raconter une histoire qui se tienne. Vivant exclusivement dans le présent, ils
ne sont pas ancrés dans un contexte historique.
Un autre type d’enfants vient de faire son apparition dans les
centres. Des enfants avec un monde intérieur étrange, souvent caractérisé par
une grande violence et une perversité qui transforme ce que nous avons
l’habitude de concevoir comme quelque chose de mal en quelque chose de bon. Ce
monde imaginaire étrange, dans lequel ce qui est repoussant et immonde agit
comme une drogue, nous ne le voyions auparavant que rarement et c’était, le
plus souvent, chez des enfants psychotiques : « L’intérêt morbide pour des
figures grotesques qui vomissent leurs entrailles est le plus souvent rendu
dans des séquences imprévisibles et tout à fait sans suite. On trouve ce type
de figures parmi les jouets et autres objets que les enfants voient dans les
magasins ou chez leurs copains. Ces figures n’ont pas de passé, n’existent pas
dans un processus évolutif et n’atteignent jamais leur achèvement. C’est comme
si les images se succédaient dans un courant bidimensionnel dans lequel elles
sont mises côte à côte et non pas les unes après les autres dans un contexte
prévisible. »
L’attrait de l’explication biologisante
Comment comprendre ce changement ? Les réductions budgétaires,
les suppressions d’emplois, le chômage et les problèmes sociaux sont
actuellement au centre des discussions. On pourrait donc s’attendre à une
explication qui mettrait les facteurs d’ordre social au premier plan et il est
vrai que certaines personnes cherchent l’explication de ce côté. On pourrait
mettre l’accent sur la situation des médias : quel est l’impact du zapping –
avec la fragmentarisation qu’il entraîne – et de la dissolution de la frontière
entre fiction et réalité sur le sentiment de sens chez l’enfant ? Il serait
logique de focaliser et d’analyser les facteurs qui influent sur le sentiment
chez les enfants que les choses ont un sens, c’est-à-dire sur leur capacité de
symbolisation et de réflexion – bref, leur structure psychique. Au cours des
dix dernières années, nous avons au contraire vu une conception biologisante
dominer quand il s’agit de problèmes psychiques et de troubles du comportement.
Le changement de conception en ce qui concerne la nature des problèmes peut
grossièrement se résumer ainsi : dans les années soixante-dix, c’était « la
faute de la société », dans les années quatre-vingt, c’était « la faute de la
mère » et depuis les années quatre-vingt-dix, c’est une « lésion cérébrale »
qui en est la cause.
Ce nouveau « biologisme » peut être illustré par un article
paru en 1997 dans le Dagens Nyheter,
le plus grand quotidien suédois : « Les problèmes neuropsychiatriques chez
l’enfant sont sans doute actuellement la plus grande menace contre la santé
publique. Des problèmes de ce type ont été diagnostiqués chez 120 000 enfants.
» Les auteurs, qui sont tous les deux médecins, prétendent qu’on peut prévenir
les difficultés scolaires, les troubles de l’humeur, la marginalisation des
enfants et leur délinquance potentielle si les troubles neuropsychiatriques
sont diagnostiqués correctement. Un des auteurs, le chercheur Christopher
Gillberg, qui est par ailleurs professeur de psychiatrie infantilo-juvénile,
prétend qu’une grande partie des problèmes que nous voyons chez les enfants à
l’école, dans les centres d’accueil et de soins comme ailleurs dans la société,
ont en fait leur origine dans un dysfonctionnement neurologique du cerveau : «
Des scientifiques dans le monde entier ont dressé avec précision le tableau des
troubles fonctionnels qu’on nomme damp, adhd, syndrômes d’Asperger ou de Tourette. Ces
états sont soit héréditaires, soit causés par des lésions du système nerveux
pendant la grossesse ou au cours des premières années de la vie. Il s’agit de
diagnostics médicaux qui ne peuvent être faits que par un médecin. »
Gillberg a participé au « lancement » du diagnostic de
damp (Deficits in Attention, Motor
control and Perception) qui remplace le diagnostic de
mbd (Minimal Brain Dysfunction) quand
on a affaire à des enfants ayant des troubles de l’attention et des difficultés
à se concentrer. Les neuropsychiatres ont tenu à ce que ces états ne soient pas
considérés comme une maladie psychique, mais comme un handicap. Aujourd’hui,
damp est considéré comme un handicap
moteur. Le sociologue Mats Börjesson a étudié ces nouveaux diagnostics dans une
perspective de théorie (socio)constructiviste et il écrit (1997) : «
L’Association nationale pour les enfants et adolescents handicapés moteurs
(dont l’abréviation suédoise est rbu)
est présentée sur cinq pages sur Internet sous la rubrique de “handicaps
moteurs – plusieurs diagnostics différents”. À la première page, on peut lire :
“Il y a en Suède 29 500 enfants et adolescents (0 à 19 ans) avec des handicaps
moteurs graves. La plupart d’entre eux, 24 500 enfants environ, souffrent de
damp/mbd… Ces dénominations décrivent un état où
l’enfant concerné a des troubles moteurs légers, des difficultés de
concentration et des difficultés à trier et traiter ses impressions. Les
variations individuelles sont importantes. Certains enfants sont suractifs avec
des difficultés de concentration, d’autres sont calmes, dociles et presque
sous-actifs. Le cas le plus fréquent est une alternance d’états de sous- et de
sur-activité (sic !). Tous les enfants
qui souffrent de damp ont par
ailleurs des troubles moteurs. À l’âge scolaire, ces problèmes seront à
l’origine de difficultés d’apprentissage de la lecture et de l’écriture, de
problèmes psychiques et de difficultés d’apprentissage en général.” »
Des damp, adhd, add, cd, etc., ou des enfants ?
Par la suite, rbu
constate que le syndrome de damp est
cinq fois plus fréquent chez les garçons que chez les filles parce que « le
système nerveux des garçons est apparemment plus fragile que celui des filles
», et que beaucoup de parents se sentent soulagés en apprenant qu’on a
diagnostiqué le syndrome de damp chez
leur enfant puisque cela signifie que « ce n’est pas leur faute ou celle des
enseignants qu’un enfant ou un élève n’arrive pas à se concentrer, qu’il a des
difficultés de la parole ou qu’il est suractif ».
Les sigles damp,
adhd (Attention Deficit/Hyperactivity
Disorder) et autres sigles qui, d’après le manuel de diagnostic
dsm-iv (American Psychiatric
Association, 1994) actuellement en vigueur, doivent être utilisés dans le
système de santé suédois, ont connu un grand succès auprès du public. C’est
comme si l’époque était favorable à la description des enfants en termes de
mbd, damp, adhd, add (Attention Deficit Disorder),
cd (Conduct Disorder),
odd (Obedience Deficit Disorder),
pda (Pathological Demand Avoidance),
etc.
Avec l’aimable assistance des journalistes, le champ de la
neuropsychiatrie lance une véritable campagne à travers articles de journaux et
programmes de télévision. D’après Börjesson, on peut constater sur Internet
l’importance grandissante des idées psychiatriques dans le domaine de
difficultés de concentration, problèmes d’apprentissage et autres troubles. Le
phénomène ne touche pas seulement les résultats de recherche, selon lui, mais
on peut le voir également au grand nombre d’associations pour parents ayant des
enfants chez qui on a diagnostiqué un syndrome de
mbd, damp, adhd, de Tourette ou d’Asperger : « Il
semblerait qu’il existe dans beaucoup de localités en Suède une association
d’aide et de soutien aux parents. L’argumentation propagée sur ces sites est
très proche du discours médical que nous venons de voir, même si on y trouve en
plus une demande pour des personnels de soutien : assistantes sociales,
pédagogues spécialisés, éducateurs. On constate que le discours de ces
associations est fortement marqué par une rhétorique d’évangélisation… Les
associations de parents soulignent le besoin de parler avec d’autres personnes
dans la même situation. C’est pourquoi les associations proposent des
rencontres entre les membres, des réunions avec discussions aussi bien que des
rencontres autour d’un thème, parfois avec un conférencier. S’y ajoutent des
invitations à différentes sortes de camps, et le tout donne l’image d’un
mouvement social qui souhaite créer un sentiment de cohésion interne pour
résister à un environnement indifférent et froid » (Börjesson, 1997). Comme
base territoriale pour ses activités à Göteborg, l’association
damp vient d’acquérir la « Maison du
Damp ». S’agit-il là d’un travail identitaire analogue à celui des jeunes
immigrés ?
Diagnostiquer, conseiller ou soigner ?
Dans le domaine de la psychiatrie infantile et dans celui de la
rééducation, un changement s’est produit dans la conception neuropsychiatrique.
Des équipes ont été créées pour enfants souffrant de
damp et des unités pour autistes se
sont développées. Celles-ci se sont spécialisées dans les examens et tests
diagnostiques, éventuellement accompagnés de conseils concernant des activités
de soutien pédagogique. « À présent, avec les contraintes économiques qui
existent partout, on nous demande de plus en plus fréquemment, à nous qui
travaillons dans des centres de psychiatrie infantilo-juvénile en Suède,
d’établir des diagnostics pour les enfants », écrit un psychiatre d’enfant. Il
s’avère donc qu’un peu partout le diagnostic médical est la condition
sine qua non pour obtenir des
ressources supplémentaires dans une école. Parallèlement, la possibilité
d’offrir des psychothérapies de longue durée a été réduite d’une manière
drastique.
Afin de donner la parole aux différentes conceptions,
l’Association pour la santé psychique a organisé une conférence sur « Les
enfants-sigles » à Stockholm en octobre 1998. Christopher Gillberg y soutenait
avec emphase que 16 % des élèves en Suède ont des troubles fonctionnels
d’origine neurologique sous une forme grave, ou moyennement grave, et que
ceux-ci sont souvent à l’origine de troubles relationnels, d’angoisse, de
dépressions, de syndromes de type obsessionnel, parfois d’anorexie, et que,
plus tard, ces troubles ont souvent comme conséquence la délinquance ou des
problèmes de toxicomanie chez les sujets atteints.
Dans mon intervention, j’ai mis l’accent sur les changements
importants de la société, le « stress des adultes », la violence dans les
médias et le fait que les adultes parlent de moins en moins avec leurs enfants
: une étude suédoise réalisée sur 20 000 élèves a démontré qu’en 1997 les
enfants parlent en moyenne 3 minutes par jour avec leurs parents – en 1979 le
même chiffre était de 15 minutes. Si nous considérons l’enfant comme un être de
langage – un sujet linguistique qui cherche à comprendre sa place dans
l’existence et pour qui la communication avec ses proches, dès son plus jeune
âge, est structurante pour son psychisme – nous comprenons facilement que
beaucoup d’enfants aient actuellement des problèmes. Et c’est ce qui ressort du
rapport de la commission d’enquête sur la psychiatrie infantile ; beaucoup de
groupes à problèmes – qu’il s’agisse d’enfants d’immigrés, « d’enfants-sigles
», de jeunes délinquants ou de toxicomanes – ont un dénominateur commun : des
difficultés par rapport à la langue. Mais la question centrale – quel est le
monde symbolique dans lequel grandissent les enfants ? – n’est abordée que très
brièvement dans le rapport.
Le rôle de la famille est également traité d’une manière
sommaire ; on en parle comme d’une évidence mais le fait que la famille en tant
qu’institution a radicalement changé au cours du xxe siècle n’est abordé que très
brièvement. Dans une anthologie nordique de recherches sur l’enfant et la
famille, Lars Dencik (1999) écrit : « Mais dans les États providence modernes
en Scandinavie, l’individu, à son point de départ même, est considéré comme un
single et non pas comme une partie
intégrante d’une communauté sociale plus ou moins stable. À peu de choses près,
parenté et conditions familiales ne sont considérées à l’époque actuelle que
comme une partie de la vie privée de l’individu. Leur rôle, par rapport à
l’aide sociale éventuelle qu’apportent les États providence à l’individu, est
réduit à un minimum. »
Le rapport de la Commission d’enquête sur la psychiatrie
infantile a reçu le titre remarquable : Une
question de vie ou de mort avec le sous-titre :
Prise en charge des enfants et adolescents ayant
des problèmes psychiques. Le mot « traitement » n’est pas mentionné
dans le titre et très peu discuté dans le texte, ce qui est symptomatique pour
le changement qui se fait actuellement. Les connaissances sur cette pratique
symbolique qu’est le travail psychothérapeutique avec les enfants – et les
expériences qu’on peut en tirer – semblent s’effriter de plus en plus et, au
nom de l’efficacité, sont remplacées par la médicalisation et des programmes
courts de rééducation.
Il est vrai que la conception neuropsychiatrique se généralise
et que la théorie psychanalytique/psychodynamique est critiquée un peu partout
dans le monde. Mais la Suède est peut-être unique dans ce sens que les
changements ont été très rapides et que – comme le disent les mauvaises langues
– en Suède il n’y a de place que pour une opinion à la fois. D’autres personnes
ont fait remarquer que les Suédois souffrent de psychophobie et qu’il existe
par ailleurs un déficit symbolique en Suède ; nous sommes par tradition un
peuple dont l’intérêt pour la réflexion philosophique est limité. C’est
peut-être vrai. On peut en tout cas se demander ce qu’aurait dit Ellen Key si
elle avait su qu’à la fin du siècle de l’enfant, on diagnostiquerait des
lésions cérébrales chez des centaines de milliers d’enfants, souvent dans le
dessein clairement avoué de déclarer les parents – et la société adulte en
général – non coupables.
[*]
Traduit du suédois par Margareta Fatton.