Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-849-4
1 pages

p. 16 à 20
doi: 10.3917/ep.013.0016

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Dossier

no13 2001/1

Début septembre, c’est la rentrée. Au jardin maternel, le personnel, les parents et les enfants s’apprêtent à vivre des moments intenses, dont certains garderont à jamais la trace.
Le jardin maternel accueille vingt-cinq enfants âgés de 2 ans, qui ont jusque-là été gardés à domicile par leur mère ou par une assistante maternelle. Ils ne connaissent pas la crèche. Cette formule d’accueil d’un an prépare à l’entrée en école maternelle l’année suivante – étape importante de la vie en collectivité.
La qualité du lien d’attachement empreint de sécurité affective va permettre aux enfants de se séparer de leurs parents sans trop de problème et de s’intégrer au jardin maternel ; elle va favoriser l’ouverture vers les pairs et l’attrait pour les activités. Pour d’autres enfants, en revanche, les problèmes liés à la séparation avec la mère vont être majeurs.
 
Matins de rentrée
 
 
Pauline est dans les bras de maman, tel un gros paquet. Sitôt la porte franchie, sa mère la dépose, Pauline serre son grand doudou, sa couverture de bébé passée au programme long de la machine à laver. Le pull qu’elle porte a visiblement subi le même sort, ses petits cheveux courts et mal coiffés lui donnent un aspect chiffonné, qui tranche avec celui de sa mère dont le visage lisse ne laisse passer aucune émotion, sinon qu’elle semble déjà ailleurs. Pauline pleure, elle montre pourtant du doigt le grand dessin représentant la « maison jardin maternel » qui se trouve au mur, et dans laquelle chaque enfant met sa photo en arrivant, geste symbolique qu’elle tient à faire malgré son désespoir. Elle tend les bras vers sa mère, mais celle-ci cherche du regard la responsable du jardin maternel. Pauline insiste, elle veut mettre sa photo ; la mère finit par la prendre dans ses bras. Hélas ! la photo tombe, et la petite fille cherche un secours auprès de sa mère qui elle-même semble attendre qu’on vienne l’aider… Ce que je vais faire en m’adressant à Pauline : « Maman va t’aider à ramasser ta photo et à la mettre dans la maison. » La mère se retourne alors vers moi qu’elle semble découvrir : « Vous êtes une monitrice ? » La responsable s’est approchée de nous. « Je vais pouvoir m’en aller », dit alors la mère et elle part brusquement, nous laissant là avec Pauline en larmes. Elle se consolera assez rapidement dans les bras de la directrice, mais longtemps après, elle restera dans un état vague.
Maxime, lui, est agrippé au corps de sa mère. Son visage est grave, son regard fixe. Tout en lui expliquant assez doucement qu’elle va devoir s’en aller, sa mère l’installe sur une petite chaise. Il se laisse faire, il ne pleure pas, mais semble vidé de toute substance, incapable d’articuler un mot, ni même de chercher du réconfort auprès d’un adulte ou d’investir une quelconque activité, et cela longtemps après le départ de sa mère.
Carine, quant à elle, arrive toute joyeuse. Elle sautille, met tout de suite sa photo dans la maison, embrasse les autres enfants, fait au revoir d’un geste de la main à sa mère qui part assez tranquillement. Mais Carine continue sur sa lancée, son comportement s’emballe, devient de plus en plus maniaque. Dès qu’un parent arrive, elle se précipite vers lui en tendant les bras, l’embrasse et repart aussitôt, soit vers un enfant, soit vers un adulte dont elle répète les mots ou les gestes, dans une démarche qui a plus à voir avec une recherche de contenance pour elle-même qu’avec un véritable désir de communication. Pour l’observateur, ses attitudes paraissent de plus en plus fausses ; de fait, au bout d’un moment, elle s’arrête, appelle sa mère, semble dans un grand désarroi, et pleure. Ses essais d’adaptation à son nouvel environnement, ses tentatives pour nier la séparation ont visiblement échoué.
 
Quand les parents sont partis
 
 
Pour les enfants qui s’organisent sitôt le départ des parents, tout seuls avec leurs pairs ou avec un adulte, ce sont leurs jeux qui disent la séparation qui vient de se produire.
C’est lundi matin ; son père vient de partir. Nicolas s’approche de moi, après avoir été consolé par une éducatrice. Il me présente une souris en peluche : « Nini, câlins ? – Il a besoin de câlins ton doudou ? » Il laisse tomber la souris. Il la ramasse, la pose sur mes genoux, puis la fait glisser jusqu’au sol, puis la ramasse de nouveau. Il recommence et c’est moi qui ramasse le doudou en disant : « Eh bien ! Nini, tu as du mal à tenir debout ce matin. » Nicolas fait de nouveau tomber la souris, la ramasse encore, et cette fois je joins les mains pour la recevoir. Il se met alors à rire, recommence une ou deux fois, en faisant attention que le doudou tombe bien dans mes mains, puis s’en va tranquillement rejoindre les autres enfants en me laissant Nini.
Encore plus qu’aux manifestations spectaculaires qui attirent l’attention des adultes pour que ceux-ci puissent les consoler, il importe de s’arrêter sur les cas d’enfants dont la détresse s’exprime à bas bruit ou de manière décalée par rapport au départ des parents.
Le père d’Agnès est parti depuis environ vingt minutes quand, à l’occasion du départ du parent d’un autre enfant, la petite fille réalise qu’elle ne lui a pas dit au revoir. En effet, au moment de la séparation, elle s’était rapidement dirigée vers le coin des poupées ; sans se retourner, Agnès se rapproche d’une auxiliaire qui encourage le petit garçon qu’elle tient dans ses bras à dire au revoir à sa mère par de petits signes à travers la vitre ; elle se met à pleurer et balbutie : « Au revoir papa. » La séparation que vivent les uns réactive le chagrin des autres.
Séparation, intériorisation
Les travaux sur la séparation, depuis ceux de Spitz, centrés sur l’angoisse de l’étranger du 8e mois, rendent compte des réactions normales du bébé dès lors qu’il prend conscience de l’absence de sa mère. Quand tout se passe bien, l’intériorisation de la fonction maternelle permet à l’enfant de se séparer sans se sentir menacé. L’absence reste tolérable si elle ne dure pas trop longtemps, et favorisée par l’utilisation de l’objet transitionnel, elle rend possible un accompagnement par la propre pensée de l’enfant.
Les difficultés à se séparer – donc à se représenter l’autre absent – pourront être à l’origine de perturbations importantes au niveau de la communication, de la pensée et du langage. D’où l’intérêt d’une sensibilisation précoce des professionnels à ces questions afin de mieux accompagner parents et enfants sans attendre que leur adaptation à une situation appelée à se reproduire se fasse au prix d’aménagements psychiques coûteux.
 
Tout au long du premier trimestre
 
 
Les cris, les pleurs, les agrippements de certains enfants vont rendre difficiles le départ de leurs parents et la mise en place des activités prévues pour eux. D’autres signes, comme le retrait, l’agitation, l’agressivité, le refus de s’alimenter ou l’hypervigilance témoignent du désespoir de quelques petits.
Des somatisations importantes, tant chez l’enfant (comme des otites à répétition) que chez sa mère, entraîneront de nombreuses absences de l’enfant et retardent d’autant son intégration au jardin maternel. Quand les parents accompagnent leur enfant, ils donnent à voir leur malaise, leur difficulté à partir. Les « au revoir » se prolongent dans la tristesse et la culpabilité, les départs se font hâtivement et en catimini, les retrouvailles sont empreintes d’inquiétude ou de soulagement.
Les sentiments ambivalents à l’égard du jardin maternel, l’impossible identification à l’enfant ou, à l’inverse, la trop grande proximité avec ses difficultés, entraînent souvent des passages à l’acte de la part des parents qui ne savent plus où donner de la tête. Cela même alors que l’enfant est pris dans un double mouvement de séparation et de retrouvailles puisque, quand les enfants se séparent des parents, ils retrouvent le jardin maternel et inversement. En outre, compte tenu des réalités de la vie actuelle, les enfants ont de plus en plus souvent à se débrouiller avec des parents pressés, pris par de multiples activités et donc peu disponibles pour accompagner leur enfant.
Pourtant, le comportement de l’enfant dépend du climat dans lequel va se faire la séparation. Un retrait lent et dans le calme suscite moins de protestation de sa part ; la rapidité et l’exaspération ne font qu’exacerber ses protestation bruyantes.
 
En fin de journée, le retour des parents
 
 
La maman de Pierre vient chercher son fils. Elle est accompagnée de sa propre mère ; elle s’installe tout de suite sur une petite chaise autour de la table où se tiennent une auxiliaire et quelques enfants. Elle montre un certain plaisir à retrouver le jardin maternel ainsi que le personnel, mais qu’en est-il de son fils ? C’est sa propre mère qui, pendant ce temps, vérifie que Pierre n’a pas sali sa couche, qu’il reste des couches dans son casier pour le lendemain ; c’est elle qui récupère doudou et sucette. Pierre, lui, est complètement absent ; il se laisse faire et ne semble pas concerné par ce qui se passe. Les moments de séparation et de retrouvailles se déroulent toujours ainsi : Pierre semble ailleurs. Il n’y a ni chagrin au moment de se quitter, ni joie à se retrouver. Parents et enfant semblent être d’accord pour mettre ces instants entre parenthèses.
 
La césure de Noël
 
 
Au retour des vacances de Noël, des changements sont évidents chez la plupart des enfants, tant au niveau du comportement qu’à celui de la maturation psychique. La maîtrise du langage est meilleure, le plaisir à fonctionner et à communiquer avec les pairs devient plus évident, et surtout les pleurs au moment du départ des parents ont cessé.
Tout se passe comme si le temps de retrouvailles entre parent et enfants lors des vacances à la fin du premier trimestre permettait, non seulement de se rassurer, après une période de turbulences, sur la possibilité de retrouver un « avant », mais aussi d’élaborer ce qui désormais n’est plus comme avant. Le père Noël est passé à la maison ; il a apporté des cadeaux de grands. Parents et enfants ont changé.
Il s’est passé quelque chose de fondamental. L’enfant est devenu capable, non seulement d’imaginer que les personnes qu’il ne voit pas sont ailleurs mais aussi qu’elles sont en mouvement : « Si quelqu’un n’est pas là, c’est qu’il fait quelque chose d’autre que de s’occuper de moi », comme le soulignait René Diatkine. L’enfant peut donc imaginer des actions qui se passent en dehors de lui ; c’est un progrès dans lequel connaissance et fantasme se mêlent afin de nourrir le désir et la pensée. En revanche, si l’enfant ne peut pas imaginer – peu importe que ce soit vrai ou faux – qu’il se passe quelque chose ailleurs avec les personnes absentes, sa pensée est alors entravée et il risque l’effondrement à chaque séparation.
Dans certains cas, cependant, l’ambivalence des sentiments dont nous avons parlé plus haut resurgit. Le père Noël vient de passer au jardin maternel. Henri joue tranquillement avec la voiture qu’il vient de recevoir ; c’est alors que sa mère décide qu’il est temps de rentrer à la maison. Dès qu’elle s’approche de lui, Henri se met à pleurer et refuse de la suivre. Elle l’attrape par le bras en lui expliquant qu’elle ne peut pas rester plus longtemps. Henri résiste et sa mère contient mal sa colère. Elle lâche son fils, ses bras semblent lui tomber des épaules pour aussitôt après se raidir ; elle attrape de nouveau Henri et tente de lui mettre son manteau. Je m’approche d’eux : « C’est dur de partir ? Tu aurais peut-être voulu continuer à jouer encore, je peux aider ta maman à te préparer. » La maman lâche Henri ; je le récupère en essayant tant bien que mal de le tenir. Puis, elle se ressaisit – elle semble dans un état d’émotion intense – et tente à nouveau d’enfiler le manteau. Henri veut s’échapper. « C’est aussi difficile pour maman ! » Je tiens Henri tandis que sa mère finit de boutonner son manteau, nous nous dirigeons ensuite vers la sortie, en lui donnant la main. « Merci », me dit-elle dans un souffle.
Observation, participation. Par notre présence attentive, nous voulons montrer aux parents que nous sommes sensibles à ce qui se passe pour eux et pour leur enfant, et que nous sommes disponibles pour recueillir leur émotion ou leurs questions. En effet, si les bonnes conditions sont réunies, l’accueil du jardin maternel permet que les parents comprennent ce qu’ils sont amenés à revivre de certaines expériences douloureuses.
Le travail de reprise des observations en supervision par le médecin responsable de l’unité de soins partenaire du jardin maternel permet également d’attirer l’attention des personnels du jardin maternel sur des situations qui, à cause de leur discrétion, peuvent passer inaperçues, de confirmer des inquiétudes concernant certains enfants et de donner sens à des comportements qui peuvent apparaître comme énigmatiques – par exemple, les réactions différées par rapport au départ des parents.
 
Pauline en mai, ou l’aménagement de la séparation
 
 
Pour l’observateur qui revient au jardin maternel à la fin du printemps, l’évolution paraît irréversible. Quelque chose a profondément changé. Dans l’atmosphère, dans le monde environnant. Notamment, ces parents si pressés au premier trimestre semblent maintenant beaucoup plus détendus quand ils accompagnent leur enfant alors que leur emploi du temps n’a pourtant pas changé.
Pauline arrive bien lovée dans les bras de sa mère, sa tête repose au creux de son épaule. Elle semble détendue. Toutes deux se dirigent vers le panneau sur lequel les enfants fixent leur photo. Debout sur la petite table attenante, Pauline accroche tout de suite sa photo ; elle tend ensuite les bras vers sa mère, qui la reprend. Pendant que maman reste debout à l’entrée de la pièce, Pauline regarde ce qui se passe tout autour d’elle. Elle sourit à une petite fille qui joue à cache-cache avec un petit garçon. Au bout d’un moment, sa mère s’installe à une petite table où sont posés des jeux d’encastrement. Pauline, à califourchon sur ses genoux, entreprend aussitôt d’en réaliser un avec son aide. Quand, au bout d’un moment, une auxiliaire s’approche de la table, Pauline tend les bras vers elle ; sa mère se lève et se dirige tranquillement vers la porte. L’auxiliaire l’accompagne avec Pauline toujours dans les bras, qui fait de petits signes de la main à sa mère qui s’en va. Dès que la porte s’est refermée, elle descend des bras de l’auxiliaire, attrape le petit sac à dos qui contient son doudou – qui n’est plus qu’un petit bout de la couverture de bébé du début. Sans le déplier, elle le serre tout contre elle, le repose dans la boîte à doudous et s’en va jouer avec les autres enfants.
Hélène Gane, infirmière, a observé deux fois par semaine, les moments de séparation et de retrouvailles entre parents et enfants. Ce travail sur les stratégies de séparation a été mené en partenariat entre un jardin maternel et l’Unité de soins à domicile du 13e arrondissement.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Atanasiou, C. ; Jouvet, A. L’Enfant et la crèche, Césura, 1987.
·  David, M. L’Enfant de 0 à 2 ans, Toulouse, Privat.
·  Diatkine, R. « Dès la première année, des livres, une carte majeure contre l’exclusion », Actes du colloque national du 15 novembre 1991, Paris, Éditions Accès, idef.
·  Golse, B. Le Développement affectif et intellectuel de l’enfant, Paris, Masson, coll. « Médecine et psychothérapie », 3e éd.
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