2000
Enfance et PSY
Dossier
Le temps du développement
Entretien avec
Olivier Houdé
Les
professionnels de l’enfance et de l’adolescence doivent connaître les étapes du
développement et en comprendre les mécanismes.
Catherine Rabouam et Laurent Renard ont interviewé Olivier
Houdé, responsable de l’équipe de recherche « Développement et fonctionnement
cognitifs ». L’exemple du nombre lui permet d’expliquer sa conception du temps
du développement.
Dans la conception de Jean Piaget
(1886-1980), le développement est envisagé comme linéaire, cumulatif, selon une
succession de stades, chacun précédant le suivant. Dans quelle mesure cette
épistémologie est-elle pertinente ? Quelles en sont les limites
?
C’est l’une des questions abordées dans le livre
L’Esprit piagétien que je viens de
publier avec Claire Meljac aux Presses universitaires de France, livre destiné
à tous les professionnels de l’enfance et de l’adolescence. Il s’agit d’un
hommage critique à Piaget, éclairé par les découvertes les plus récentes en
psychologie du développement et du fonctionnement cognitifs.
La conception de Piaget est linéaire et cumulative car elle est
systématiquement liée à l’idée d’acquisition et de progrès : de l’intelligence
sensori-motrice du bébé (des sens et des actions) à l’intelligence conceptuelle
et abstraite de l’enfant et de l’adolescent. Or, les données actuelles
indiquent que les choses ne se passent pas ainsi. D’une part, il existe déjà
chez le bébé des capacités cognitives assez complexes (connaissances physiques,
mathématiques et logiques) ignorées par Piaget et non réductibles à un
fonctionnement strictement sensori-moteur. D’autre part, la suite du
développement de l’intelligence – jusqu’à l’âge adulte y compris – est jalonnée
d’erreurs, de biais perceptifs, de décalages inattendus et d’apparentes
régressions cognitives. Ainsi, plutôt que de suivre une ligne ou un plan du
sensori-moteur à l’abstrait (les stades de Piaget), l’intelligence avance de
façon tout à fait biscornue ! De ce point de vue, une bonne « épistémologie
alternative » est celle de Michel Serres
[*] pour qui le temps de la science fait
apparaître des points d’arrêt, des ruptures, des puits, des cheminées
d’accélération foudroyante, des déchirures, des lacunes. Cet historien des
sciences propose la métaphore d’un temps qui se plie et qui se tord tel un
mouchoir chiffonné au fond d’une poche, dont les rapports relèvent de la
topologie, science des voisinages et des déchirures, et non de la « géométrie
métrique », science des distances bien définies et stables (qui seraient ici
représentées par les stades de Piaget). Cette épistémologie est beaucoup plus
proche de ce qui se passe réellement dans le développement cognitif, du bébé à
l’adulte. Certains auteurs néopiagétiens simulent d’ailleurs actuellement sur
ordinateur les courbes du développement de l’enfant en termes de systèmes
dynamiques non linéaires, c’est-à-dire de courbes moins régulières, incluant
des turbulences, des explosions, des effondrements.
Comme vous venez de l’indiquer, les
études récentes pointent la précocité de certaines compétences au regard des
résultats de Piaget. Comment expliquer ces constatations ?
Un bon exemple est celui des compétences numériques. Les
nombres, comme les figures géométriques, constituent les bases des
mathématiques. D’où leur importance dans l’histoire des sciences, mais aussi en
psychologie du développement cognitif et en pédagogie. Piaget avait bien saisi
cet enjeu, mais sa conception du développement du nombre est aujourd’hui
fortement contestée. Selon lui, avant d’arriver à la notion de nombre, l’enfant
doit maîtriser certaines capacités comme celles de classer, d’inclure et de
sérier (aspects cardinal et ordinal du nombre). Il peut alors réussir l’épreuve
dite de « conservation du nombre ». Dans ce test, qui introduit une
interférence entre le nombre et la longueur (avec deux alignements de jetons de
même nombre mais de longueur différente après l’écartement de l’un d’entre
eux), l’enfant, jusqu’à 6 ou 7 ans, considère que « longueur = nombre », donc «
qu’il y en a plus là où c’est plus long » ! Cela signifie, selon Piaget, que
l’enfant d’école maternelle est encore intuitif, au sens où il est prisonnier
du cadre perceptif. Ce n’est qu’à 6 ou 7 ans qu’il devient « conservant »,
critère de l’atteinte du concept de nombre. Le développement de l’intelligence
est donc ici long et laborieux : il faut attendre l’Âge de raison cher aux
philosophes.
Mais les découvertes plus récentes d’une psychologue
américaine, Karen Wynn, ont reposé avec force la question de l’émergence de la
notion de nombre. Ces travaux montrent que, dès 4 à 5 mois, des bébés observés
au niveau de leur regard (par enregistrement des temps de fixation visuelle)
sont capables de détecter la transgression ou la conservation du nombre
lorsqu’on leur présente des événements numériques impossibles, c’est-à-dire
magiques, ou possibles mais sans le piège perceptif de la longueur introduit
par Piaget. Selon Wynn, ces résultats suggèrent que les bébés possèdent déjà de
véritables concepts numériques avec encodage de la relation d’ordre – ce qui
était inconcevable pour Piaget ! On sait aussi, depuis peu, que les singes
rhésus ont des capacités numériques précises jusqu’à 9.
Nos travaux ont par ailleurs montré, à partir d’une adaptation
de l’expérience de Wynn au niveau verbal, que les jeunes enfants de 2 à 3 ans,
observés en crèche, sont moins performants pour raisonner sur le nombre
maintenant à travers le langage que ne
l’étaient les bébés de 4 à 5 mois ! Ils font des erreurs que ne font pas les
bébés dans leurs réactions visuelles. Tout se passe donc comme si, autour de 2
ans, le tout début de l’apprentissage du vocabulaire des nombres et de la
distinction linguistique singulier/pluriel (qui oppose 1 à tous les autres
nombres considérés globalement) entraînait un décalage de performance, une
régression cognitive, empêchant un jugement numérique exact et précis. De là
l’impression erronée qu’ont les éducateurs et qu’a eue Piaget, face à l’enfant
de cet âge, d’observer le tout début
de l’acquisition du nombre ! En revanche, il apparaît qu’après une
reconstruction cognitive ou une reconceptualisation, les enfants de 3 à 4 ans,
observés à l’école maternelle, retrouvent à travers le langage le niveau de
performance des bébés de 4 à 5 mois – avec maintenant la possibilité d’une
argumentation numérique. Piaget n’a pas lui-même découvert les compétences
numériques précoces observées par Wynn parce qu’il ne disposait pas à l’époque
des technologies actuelles d’expérimentation, comme la vidéo couplée à
l’ordinateur, mais aussi parce qu’il a choisi d’étudier exclusivement
l’intelligence à travers l’action, se
privant dès lors d’un indicateur comportemental précieux : les réactions
visuelles.
Vos travaux personnels sont aussi et
surtout consacrés à l’importance des mécanismes d’inhibition. Que
permettent-ils d’expliquer ?
Continuons avec l’exemple du nombre. On vient de voir que les
enfants de 3 à 4 ans, après une reconceptualisation, retrouvent à travers le
langage le niveau de performance numérique des bébés de 4 à 5 mois observés par
Wynn au niveau visuel. Mais comment expliquer alors que, si l’on introduit,
comme Piaget, une interférence entre le nombre et la longueur en proposant deux
alignements de jetons de même nombre mais de longueur différente, ces mêmes
enfants sont à nouveau en situation d’échec : intuitifs, perceptifs, ils
considèrent qu’il y en a plus là où c’est plus long ? Les techniques actuelle
de la psychologie expérimentale (chronométrie mentale avec ordinateur) nous ont
récemment permis de démontrer que l’épreuve de Piaget teste avant tout non les
capacités numériques per se, mais la
capacité d’inhiber la stratégie
visuo-spatiale « longueur = nombre » – qui est d’ailleurs une heuristique de
quantification perceptive souvent pertinente et encore utilisée par l’adulte.
Le développement du nombre est donc à la fois beaucoup plus rapide et plus
complexe, du fait de phénomènes de compétition entre stratégies, que ne
l’imaginait Piaget. Au-delà des compétences précoces dans des situations
optimales (comme dans les recherches de Wynn sur le bébé), être intelligent,
c’est non seulement « reformater » (reconstruire à travers le langage), mais
c’est aussi inhiber. Et cela reste vrai chez les adolescents et les adultes
dont on peut montrer que face à des problèmes de raisonnement logique, ils
redeviennent comme le jeune enfant, intuitifs et perceptifs – contrairement à
l’intelligence abstraite et logico-mathématique escomptée par Piaget à ce
dernier stade du développement. Nos récents travaux de psychologie
expérimentale et d’imagerie cérébrale fonctionnelle qui fournit des images du
cerveau en action, menés avec l’équipe du professeur Bernard Mazoyer, ont ici
aussi permis de démontrer le rôle essentiel des mécanismes
d’inhibition.
Mais alors, qu’est-ce qui se
développe ?
Le constat de compétences précoces chez le bébé, s’il peut
amener à reconnaître le caractère inné de certaines d’entre elles – sans qu’il
s’agisse pour autant d’un don de Dieu comme l’affirmait Descartes – conduit
aussi et surtout à retenir l’idée de différents mécanismes de
raisonnement physique, numérique,
etc., associés à une faculté très précoce d’apprentissage par la perception,
notamment visuelle, ou par les couplages perception-action. Cette faculté du
bébé humain est partagée, pour certains aspects, avec les primates non humains
comme l’avait pressenti Darwin. Ce processus de construction cognitive – sans
doute déjà conceptuel ou proto-conceptuel – est à l’évidence beaucoup plus
rapide que ne le pensait Piaget.
Mais l’essentiel n’est pas là. Le plus intéressant tient à ce
que le cerveau de l’Homme, outre ses mécanismes innés, ses capacités puissantes
d’apprentissage, de raisonnement, d’abstraction, est une sorte de jungle où les
multiples compétences du bébé, de l’enfant et de l’adulte, sont à tout moment
susceptibles de se télescoper, d’entrer en compétition, en même temps qu’elles
se construisent : D’où les erreurs, les biais, les décalages inattendus et
ainsi de suite, exactement comme dans l’histoire des sciences ! Il en ressort
la nécessité, pour être intelligent, d’un mécanisme de blocage tout aussi
puissant : l’inhibition. « Je pense, donc j’inhibe ! » et non pas seulement,
comme le suggérait Piaget, « je pense, donc j’active et je coordonne ». Un tel
mécanisme inhibiteur est actuellement considéré, dans un cadre évolutionniste,
comme un élément-clé de l’adaptation comportementale et cognitive qui a conduit
à Homo sapiens sapiens. À l’échelle de l’ontogenèse de l’enfant, ce mécanisme
doit aussi (re)devenir efficace – et chez l’adulte le rester – pour les
domaines de la construction de l’objet, du nombre, de la catégorisation et du
raisonnement.
Dans ce nouveau schéma de
développement, quels sont les liens entre cognition et émotion
?
Ils sont essentiels. Toujours en suivant notre exemple du
nombre, Jacques Melher a démontré, il y a longtemps déjà, que les enfants
réussissent bien avant 6-7 ans l’épreuve de Piaget si on remplace les jetons
par des bonbons ! La situation étant émotionnellement et socialement plus forte
(puisqu’il s’agit de manger le plus grand nombre de bonbons), l’enfant parvient
très tôt à inhiber la stratégie erronée « longueur = nombre », évitant ainsi le
piège perceptif que tendait Piaget ! Tout porte à croire, donc, qu’il existe
des liens étroits entre émotion, inhibition et intelligence. Une recherche
d’imagerie cérébrale fonctionnelle, que nous allons très bientôt publier avec
l’équipe du professeur Mazoyer, démontre que les régions du cerveau
classiquement impliquées dans l’émotion s’activent lorsque des sujets adultes
doivent inhiber une stratégie perceptive inadéquate dans une tâche de
raisonnement logique. Ces résultats confirment la théorie d’Antonio
Damasio
[**] sur les
rapports étroits entre émotion et cognition dans le cerveau humain. Plus encore
que chez l’adulte, cela doit être particulièrement vrai chez l’enfant.
Que garder aujourd’hui de la notion
de stade ?
Le défi est aujourd’hui de redéfinir les stades du
développement cognitif de l’enfant ainsi que les processus de transition. S’ils
portent les traces de la turbulence observée au cours du développement et des
rapports étroits entre cette « intelligence turbulente » et les capacités
d’inhibition, ils ne pourront se confondre avec les stades piagétiens – compte
tenu des décalages observés par rapport aux prédictions de Piaget : selon les
cas, des compétences très précoces ou des incompétences trop tardives. Après
avoir démonté, il faut à présent reconstruire, déplier le mouchoir de Michel
Serres ! La voie à suivre pour redéfinir les stades, redécouper le temps du
développement cognitif, est, me semble-t-il, de retenir de la biologie, non pas
seulement, comme Piaget, la dynamique assimilation-accommodation, mais aussi et
surtout la dynamique activation-inhibition, présente à tous les niveaux
d’organisation du vivant. L’activation-inhibition représente une logique de
fonctionnement tant neurale que cognitive, et les progrès dans ce domaine vont
exiger une articulation étroite entre l’imagerie cérébrale fonctionnelle,
inexistante à l’époque de Piaget, et la psychologie expérimentale.
Olivier Houdé est
professeur de psychologie cognitive à l’université Paris 5, membre de
l’Institut universitaire de France, et responsable de l’équipe « Développement
et fonctionnement cognitifs » dans le Groupe d’Imagerie Neurofonctionnelle,
umr 6095,
cnrs, cea, universités de Caen et
Paris 5 (Sorbonne).
Les travaux d’Olivier
Houdé sont publiés dans des revues spécialisées de psychologie du
développement et de neuroscience cognitive. Il est l’auteur ou le coauteur de
six livres aux Presses universitaires de France : Catégorisation et développement cognitif (1992),
Pensée logico-mathématique (1993),
L’Homme en développement (1993),
Rationalité, développement et
inhibition (1995), Vocabulaire de
sciences cognitives (1998) et L’Esprit
Piagétien (2000).
[*]
M. Serres,
Éclaircissements, Paris, Éd. François Bourin,
1992.
[**]
A.R. Damasio,
L’Erreur de
Descartes : la raison des émotions, Paris, Odile Jacob,
1995.
A.R. Damasio,
Le Sentiment même
de soi : corps, émotion, conscience, Paris, Odile Jacob,
1999.