2000
Enfance et PSY
Dossier
Les différentes facettes du temps
Sylvie Droit-Volet
Cet article passe en revue les travaux récents sur le
développement des compétences et des connaissances temporelles des enfants.
Ceux-ci sont précocement sensibles au temps. Cette sensibilité repose sur une
horloge interne, elle-même fonction du développement et des variations de
l’attention. C’est progressivement, à partir de leur vie quotidienne que les
enfants intègreront la durée, l’attente, l’ordre temporel, la localisation des
événements dans la journée et sur le calendrier.Mots-clés :
sensibilité
temporelle, horloge interne, compétences
temporelles, connaissance du
temps, développement.
Qu’est-ce donc que le temps ? Le temps, c’est ce qu’indique
ma montre, répondra le commun des mortels. Qu’indique-t-elle ? Les mouvements
d’une aiguille autour d’un axe.
Le temps serait donc du mouvement. Le temps peut-il alors se
réduire à sa mesure ? Le mouvement que nous lisons sur notre montre n’est
qu’une représentation du temps parmi d’autres inventées par l’homme pour
mesurer son écoulement. Or, le temps subsiste en dehors de ses représentations.
Mais alors qu’est réellement le temps ? Qu’importe après tout ce qu’est le
temps, qu’importe même qu’il existe ou non : si l’homme en fait l’expérience,
s’il est capable de l’estimer avec précision, alors c’est que psychologiquement
il existe.
Sur cette idée, les psychologues ont laissé les philosophes et
les physiciens débattre de la véritable nature du temps, pour essayer quant à
eux d’étudier sa réalité psychologique à travers les sensations et les
comportements humains. Ils ont été conduits à envisager de nouvelles hypothèses
de travail. L’animal ne serait-il pas, comme l’homme, capable d’estimation
temporelle précise ? Ne posséderaient-ils pas en commun un « sens du temps » ?
Dans ce cas, l’organisme doit être doté d’un mécanisme interne de mesure du
temps. Quel est-il ? Est-il fonctionnel dès le plus jeune âge ? Si oui, comment
expliquer les difficultés rencontrées par les jeunes enfants pour estimer
correctement le temps ? Relèvent-elles d’un problème spécifique de mesure du
temps ou d’une question plus générale d’attention ou de mémoire ?
Ces vingt dernières années, ces diverses questions ont suscité
un véritable regain d’intérêt pour l’étude du temps. Toutefois, les recherches
restent encore rares en psychologie du développement. Nous essaierons néanmoins
d’en faire ici une synthèse afin de donner une idée générale des différentes
compétences précoces de l’enfant relatives au temps.
La conception du temps : d’un temps agi à un temps
représenté
Jusqu’à 4 ans, les enfants vivent le temps, mais ne le pensent
pas (pour une revue voir Droit-Volet, 2000). En vivant le temps, ils acquièrent
un certain savoir-faire temporel. Ils savent notamment reproduire la durée des
actions de la vie quotidienne, prévoir quand ces actions se termineront, voire
les comparer les unes aux autres selon leur longueur (Droit, 1995 ;
Droit-Volet, 1998 ; Droit-Volet et Gautier, 2000 ; Friedman, 1990b). Mais, à ce stade, ils ne se représentent pas
encore le temps comme une entité abstraite, indépendante des actions qui s’y
déroulent. Par exemple ils ne comprennent pas que deux actions puissent
partager une même durée et sont ainsi incapables d’utiliser une durée apprise
avec une action pour une autre action (Droit et Rattat, 1999). Dans leur
esprit, le temps n’est donc pas encore quelque chose qui s’écoule uniformément
et qui sert de référence pour mesurer les événements quels qu’ils soient. Aussi
le monde dans lequel ils vivent n’est pas un monde régi par un temps unique, ce
temps absolu qui scellerait notre destin, ni un monde atemporel, comme certains
l’ont pensé. C’est un monde où se chevauchent des temps multiples, un temps
pour chaque activité dont l’enfant a fait l’expérience : un temps pour jouer,
un autre pour manger, etc.
Ainsi, faute de représentation d’un temps absolu permettant,
entre autres, de situer des événements sur une échelle temporelle, des notions
aussi évidentes pour l’adulte que la durée d’une vie entière et les générations
leur sont inaccessibles. Dites à un enfant de 3-4 ans : « Ton
arrière-grand-mère est la mère de ta mamie, et ta mamie, la maman de ta maman
», et il vous regardera avec étonnement. Pour lui, tout cela est tellement
bizarre ! Non seulement il n’a jamais vu cette arrière-grand-mère, mais en plus
sa maman n’est pas un enfant, et sa mamie n’a pas d’autre statut que celui
d’être sa grand-mère.
De même, jusqu’à 4 ans, les enfants sont incapables de se
représenter un intervalle temporel séparant deux événements. Pour eux, le temps
est celui de l’action et non un temps vide où rien ne se passe. Aussi, quand on
leur demande de reproduire deux événements séparés par un intervalle temporel,
reproduisent-ils deux événements successifs sans intervalle entre les deux, ou
se contentent-ils de produire un seul événement sans borner l’intervalle
temporel.
Jusqu’à 4 ans, l’enfant sait donc comment faire du temps sans
pour autant savoir qu’il fait du temps. Mais les choses vont vite changer, car
il va commencer à prendre conscience du temps comme en témoigne l’émergence,
vers 4-5 ans, de la capacité à produire des intervalles temporels précis. En
fait, l’idée de temps ne va pas s’imposer à lui comme une représentation a
priori, comme quelque chose existant en dehors de lui. Elle va progressivement
émerger à travers les régulations initiales de ses actions, quand le temps est
éprouvé du dedans (Droit-Volet, 2000). La notion de temps se construit donc
progressivement pour finalement être maîtrisée à 8 ans.
La perception du temps : un sens précoce du temps ?
Pourtant dès leur plus jeune âge, au contact de leurs parents,
les enfants reçoivent au quotidien une multitude de stimulations (parole,
musique, etc.) toutes aussi riches les unes que les autres quant à leur
structure temporelle. Ils s’y habituent rapidement et parviennent à détecter le
moindre changement concernant ces stimuli (pour une revue, voir Pouthas, 1995).
Comme le montre la recherche de Eilers et
al. (1984), les nourrissons détectent une différence aussi petite
que 100 millisecondes dans la durée de présentation d’une voyelle d’un groupe
bisyllabique.
Cette capacité de discrimination temporelle s’avère toutefois
plus précoce pour la perception auditive que pour la perception visuelle. Alors
qu’à 2 mois, ils sont déjà capables de discrimination temporelle pour des sons
ou des séquences auditives rythmiques, ils restent en effet insensibles jusqu’à
6 mois aux modifications des paramètres temporels d’un stimulus visuel. Pour la
perception visuelle, comme l’a montré Lewkowicz (1989), ce sont le mouvement et
la quantité d’information qui prédominent sur la durée. En revanche, la
capacité de discrimination temporelle est une caractéristique de base de notre
système de traitement de la parole (pour une revue, voir Boysson-Bardies,
1996). Ce qui fait dire à Friedman (1990a) que l’audition est la modalité sensorielle
privilégiée du traitement du temps.
Pour des durées plus longues, une sensibilité au temps
comparable à celle que nous venons d’évoquer concernant des durées brèves,
inférieures à la seconde, n’a pas encore été observée chez le nourrisson.
Cependant, de récentes recherches ont réussi à mettre en évidence une telle «
sensation de durée psychologique » à l’âge relativement précoce de 3 ans
(Droit-Volet et Wearden, sous presse ; Droit-Volet, Clément et Wearden, sous
presse). Ainsi les enfants, quel que soit leur âge, font preuve d’une grande
sensibilité au temps. Néanmoins les jugements temporels des plus jeunes
s’avèrent plus variables. La cause de cette variabilité reste encore inconnue.
Cependant, selon notre modèle (Droit et Wearden, sous presse), il semblerait
que soit en cause la mémoire des durées, moins bonne chez les plus jeunes
enfants. En effet, leur représentation des durées en mémoire serait plus
variable du fait d’erreurs d’encodage ou d’oubli plus rapide des durées. Quoi
qu’il en soit, les jeunes enfants sont bien capables de discrimination
temporelle.
Un mécanisme de base du traitement du temps : une horloge interne
?
Devant cette incroyable capacité de discrimination temporelle
mise en évidence chez l’animal, et maintenant chez le jeune enfant, de nombreux
chercheurs sont désormais convaincus de l’existence d’un mécanisme interne de
mesure du temps, fonctionnant comme une véritable horloge interne. Selon
certains modèles proposés dans les années quatre-vingt (pour une revue de ces
modèles, voir Ferrara, 1998), cette horloge serait composée d’une base de temps
(pacemaker), d’un interrupteur et d’un
compteur*. La base de temps, dont on ignore encore la nature (probablement des
réseaux de neurones), émettrait en permanence des impulsions. Au début du
stimulus dont la durée doit être évaluée, l’interrupteur se fermerait, laissant
transiter ces impulsions vers le compteur, où elles s’accumuleraient comme de
véritables unités chronométriques. À la fin du stimulus, l’interrupteur
s’ouvrirait à nouveau, interrompant ainsi le transfert des impulsions. La durée
subjective dépendrait alors du nombre d’impulsions comptabilisées : plus
celles-ci sont nombreuses, plus la durée subjective est longue.
Modèle d’horloge interne (Church, 1984).
Notre perception du temps est donc susceptible de varier en
fonction du rythme de base de cette horloge interne, son accélération
augmentant la vitesse du temps subjectif et sa décélération la diminuant. Le
temps passe effectivement plus vite sous l’effet de stimulants (amphétamine,
caféine) ou de l’élévation de la température du corps et moins vite sous
l’effet de sédatifs (somnifère, barbiturique), l’horloge étant accélérée dans
un cas et ralentie dans l’autre. Par un processus de « calage » d’une fréquence
sur l’autre, des rythmes externes peuvent également perturber la fréquence de
base de cette horloge. Des travaux ont montré que la présence de brefs clics
sonores ou flashs lumineux (de fréquence située entre 5 et 25 Hz) accélère
l’horloge interne et provoque une surestimation du temps (Treisman et Brogan,
1992 ; Treisman et al., 1990 ;
Penton-Voak et al., 1996). Chez
l’enfant, ce phénomène a également été observé (Droit-Volet et Wearden, en
préparation) et cela en l’absence totale de variation due au développement.
Aussi s’agit-il d’un phénomène particulièrement robuste que l’on observe à tous
les niveaux de l’échelle ontogénétique.
Une horloge interne demandant de l’attention pour
fonctionner
À cette variation du temps subjectif liée au rythme de base de
l’horloge interne, s’ajoutent d’autres facteurs de variation. En effet,
l’évaluation subjective du temps dépend de multiples facteurs, chacun venant
plus ou moins influencer le jugement final de la durée. Parmi ces facteurs,
l’attention joue un rôle déterminant. Certains auteurs considèrent même que
dans de nombreuses situations, faute d’attention, l’interrupteur ne fonctionne
pas (pour une revue, voir Lejeune, 1998). Il reste ouvert et la durée n’est pas
encodée. Dans ce cas, lorsqu’un jugement temporel est demandé, la durée est
reconstruite a posteriori à partir des seules informations restant en mémoire,
en l’occurrence, les informations non temporelles : plus d’informations non
temporelles sont assimilées à plus de temps. Ainsi, trouve-t-on couramment des
sujets qui, indépendamment de la durée, pensent que les séquences constituées
de plus d’événements durent plus longtemps (estimation rétrospective du
temps).
Chez les enfants âgés de 4 à 6 ans, ce type d’erreur est très
fréquent, même lorsqu’il leur est clairement stipulé de faire attention au
temps qui s’écoule. Le problème n’est pas qu’ils soient incapables d’évaluer ce
temps qui s’écoule, mais qu’ils n’arrivent pas à détourner leur attention des
informations non temporelles, souvent plus saillantes que les informations
temporelles (Levin, 1992). Dans leur modèle sur l’activation-inhibition des
représentations mentales, Pascual-Léone et Baillargeon (1994) expliquent que
l’aspect prégnant de certaines informations provoque l’activation automatique
de schèmes qui s’avèrent parfois dangereux parce qu’inefficaces pour résoudre
le problème posé. Par manque de flexibilité attentionnelle, les enfants jusqu’à
5-6 ans n’arrivent pas à inhiber a posteriori ces schèmes pour en trouver
d’autres plus appropriés. Autrement dit, ils n’arrivent pas à s’en défaire
quand ils les ont à l’esprit. Ainsi, les informations non temporelles activent
chez eux des représentations – également non temporelles – qui entravent le
traitement de la durée. Faute d’attention, la durée n’est pas encodée et le
jugement temporel repose sur les informations non temporelles restant en
mémoire selon le principe : plus de quelque chose = plus de temps (par exemple
plus de travail = plus de temps ou plus loin = plus de temps) ; nous retrouvons
ici les travaux classiques de Piaget (1946) sur les différents stades de
construction de la notion de temps. C’est aux alentours de 8 ans que cette
erreur de jugement tend à disparaître car les enfants parviennent alors enfin à
produire l’effort attentionnel nécessaire au traitement de la durée, autrement
dit à orienter de façon volontaire leur attention sur la durée.
En effet, selon les modèles attentionnels, la durée subjective
dépend aussi de la quantité d’attention accordée au temps : plus on accorde
d’attention au temps et plus la durée subjective est longue. Si on regarde sans
cesse sa montre, on va effectivement trouver le temps long. Ce sera la même
chose pour un enfant qui aura fini son travail avant les autres et attendra la
récréation. En revanche, si cet enfant est occupé à lire ou à jouer, le temps
passera pour lui relativement plus vite. Selon les modèles attentionnels, c’est
par le jeu de fermeture-ouverture de l’interrupteur décrit précédemment
[figure] que l’attention règle la quantité d’impulsions transitant vers le
compteur : plus d’attention équivaut à plus d’impulsions et à une durée
subjective plus longue. En outre, les deux processeurs, l’un dévolu au temps et
l’autre au traitement des informations non temporelles, entreraient en
concurrence quant au partage des ressources attentionnelles. Celles-ci étant en
quantité limitée, la consommation des ressources par l’un de ces processeurs se
ferait donc au détriment de l’autre. Par exemple, plus un exercice requiert
d’attention, plus le temps passe vite, car moins d’attention est attribuée au
temps qui s’écoule. À l’inverse, plus les contraintes de temps sont fortes pour
réaliser cet exercice (« vous avez dix minutes pour faire votre exercice ;
passées ces dix minutes, on vous retire un point ! »), plus le risque d’erreurs
s’accroît car une partie de l’attention est détournée de l’exercice pour la
gestion du temps. Cela a été démontré dans une de nos récentes recherches
réalisées auprès d’enfants âgés de 5 à 8 ans, où l’addition d’une tâche
d’estimation temporelle à une épreuve de dénomination d’images augmente le
nombre d’erreurs de dénomination (Gautier et Droit-Volet, soumis).
Les prédictions des modèles attentionnels de l’estimation du
temps, que nous venons de décrire, ont été largement validées par les données
de nombreuses expériences réalisées chez les adultes (par exemple Brown, 1997 ;
Casini et Macar, 1997 ; Macar et al.,
1994). Elles ont été également validées dans nos propres recherches chez le
jeune enfant. Cependant, comme la quantité des ressources attentionnelles est
plus réduite chez les enfants de 3 et 5 ans que chez ceux de 8 ans, les
sous-estimations du temps en situation de double tâche sont souvent plus
importantes. De plus, chez les plus jeunes, on observe dans certains cas une
sorte de saturation telle que le traitement de la durée n’est plus possible,
laissant alors place à une estimation du temps sous forme rétrospective. En
utilisant des distracteurs attentionnels, on a ainsi mis en évidence les
sous-estimations classiques du temps chez les enfants de 8 ans et des
surestimations chez ceux de 5 ans, les stimuli avec distracteurs étant jugés
plus longs que ceux sans distracteur (estimation de type rétrospectif)
[Droit-Volet et Gautier, soumis]. En somme, demander aux jeunes enfants de
gérer le temps en plus de leur travail, c’est les mettre en situation de double
tâche et risquer de les faire échouer. Toutefois, grâce à un entraînement
approprié, un enfant peut apprendre à gérer le temps et à s’en « libérer
».
Les régulations temporelles de l’action : apprendre à
attendre
Reprenons : à sa naissance, l’enfant est doté d’une multitude
d’activités rythmiques dont il va progressivement apprendre à contrôler
l’organisation temporelle afin de s’adapter aux rythmes de son environnement
(pour une revue, voir Pouthas et al.,
1993). Dès son plus jeune âge, l’enfant est donc capable de modifier les
paramètres temporels de ses propres activités rythmiques. Parmi ces activités
rythmiques, on trouve la succion non nutritive caractérisée par l’alternance de
rafales de succion (pression sur la tétine à la fréquence de 2 à 3 par seconde)
et de pauses d’une durée variant entre 3 et 15 secondes. En étudiant cette
activité, DeCasper et ses collègues ont montré qu’un enfant âgé seulement de 3
jours est capable de raccourcir la durée de ses pauses inter-succion afin de
provoquer un événement agréable, notamment d’entendre la voix de sa mère
(DeCasper et Fifer, 1980 ; DeCasper et Sigafoos, 1983). Puis, vers 2 mois,
quand l’inhibition de l’action est plus facile, il parvient également à
allonger la durée de ses pauses (Provasi, 1988).
Ensuite, vers 4 mois, quand les activités rythmiques spontanées
commencent à disparaître, les enfants vont être en mesure de régler leurs
actions sur des périodicités purement arbitraires. Au moyen d’un programme de
conditionnement opérant, Darcheville, Rivière et Wearden (1993) montrent en
effet que les nourrissons de 4 mois apprennent facilement à espacer leurs
réponses dans le temps, quand celles-ci sont renforcées à intervalle fixe.
Toutefois, des régulations temporelles de l’action aussi précoces s’observent
uniquement dans des conditions relativement peu exigeantes sur le plan de
l’inhibition motrice, c’est-à-dire dans des conditions où les enfants ont la
possibilité d’émettre de temps en temps des réponses.
Dans le cas contraire, où on les oblige à attendre sans
répondre, les régulations temporelles sont plus tardives, apparaissant vers 4-5
ans (pour une revue voir Droit et Pouthas, 1992). Cependant, même dans des
conditions assez contraignantes sur le plan de l’inhibition motrice, il arrive
parfois que des enfants âgés de 2 à 3 ans réussissent à attendre. Mais ils y
arrivent uniquement parce qu’ils s’engagent durant l’attente dans une série
d’activités, qui viennent compenser l’inhibition de la réponse en jouant un
rôle de décharge motrice. Pouthas (1981, 1985) observe ainsi un enfant qui fait
tout un parcours dans la salle expérimentale avant d’appuyer sur le
bouton-réponse et un autre qui s’amuse à retourner sa chaise sur elle-même.
Ainsi dès 2-3 ans, un enfant peut apprendre à attendre mais il lui reste très
difficile d’attendre sans rien faire. De plus, chez le jeune enfant, ces
activités motrices, « remplissant » l’attente d’actions, faciliteraient
l’évaluation de la durée. Le temps est donc agi avant d’être pensé et c’est
dans l’action, quand le temps s’impose à lui à travers une sensation de
continuité, que l’enfant parvient à évaluer le temps qui passe. En somme,
jusqu’à 5 ans, les enfants éprouvent des difficultés à attendre pour des
raisons non seulement d’inhibition de l’action mais aussi de conception du
temps.
En revanche, à 8 ans, l’idée de temps a atteint un niveau
suffisamment abstrait pour être utilisée dans la plupart des situations.
Toutefois, il faut encore attendre 11 ans pour que les enfants songent
spontanément au temps. Dans une de nos expériences, nous avons proposé à des
enfants un jeu dont ils devaient découvrir la règle : appuyer un certain temps
sur un bouton pour faire apparaître un petit clown (Pouthas
et al., 1990). À 4 ans, les enfants se
sont focalisés sur les résultats de l’action sans jamais évoquer les moyens à
mettre en œuvre, disant par exemple « qu’il faut faire venir le clown » ou «
qu’il faut faire très très bien ». C’est à 7 ans qu’ils ont enfin adopté une
réelle stratégie de recherche d’hypothèse en suggérant différentes procédures
possibles, mais celle de durée d’appui ne leur est jamais venue à l’esprit de
façon explicite. Pour cela, il faut en effet attendre 11 ans. Ainsi, jusqu’à 11
ans, le temps n’est pas au centre des préoccupations de l’enfant. Comme nous
allons maintenant le voir, la notion d’ordre temporel est finalement plus
facile que celle de durée.
Pour l’ordre comme pour la durée, ce sont les activités
quotidiennes, avec leurs régularités, qui fournissent aux enfants des repères
temporels les aidant à se construire leurs premières représentations. En
utilisant une technique d’imitation différée, des recherches ont montré que,
dès l’âge de 16-18 mois, les enfants sont capables de restituer l’ordre d’une
séquence d’actions, mais uniquement s’il s’agit d’une séquence familière se
rapportant à un scénario de la vie de tous les jours (Bauer et Mandler, 1989,
1992 ; O’Connel et Gérard, 1985). En revanche, si la séquence leur est
inconnue, ils se montrent incapables de rappeler correctement l’ordre. De plus,
pour les plus jeunes d’entre eux, l’ordre de présentation doit respecter celui
de la vie courante (ordre canonique). C’est seulement vers 2 ans que les
enfants restituent l’ordre dans n’importe quel sens de présentation, d’abord
dans un sens inverse, puis dans un sens incohérent – dans la mesure, bien
entendu, où il s’agit toujours de séquences familières. En effet, il faut
attendre l’âge de 3 ans pour que la capacité à restituer l’ordre s’applique à
toutes les séquences, même à celles dont les actions leur sont inconnues.
Cependant, même pour ces nouvelles séquences, il y a une évolution concernant
la maîtrise de l’ordre. Au début, ils restituent l’ordre quand il y a une
certaine relation causale entre les différentes actions, puis dans tous les
cas, y compris ceux avec des liens purement arbitraires entre les
actions.
Alors que la représentation de la durée commence seulement à 4
ans, l’enfant de 3 ans possède déjà une représentation abstraite de l’ordre.
Néanmoins, au début, il ne l’utilise que pour des séquences couvrant une
période relativement courte (s’habiller, faire un gâteau, etc.), puis, à 5 ans,
pour des activités plus longues s’étalant sur toute la journée (se lever,
déjeuner, dîner, aller au lit) et, plus tard, pour des séquences encore plus
longues comme celle des douze mois de l’année. Cette application de l’ordre à
des séries de plus en plus longues et de plus en plus complexes rend compte de
l’évolution avec l’âge des connaissances relatives à l’ordre. En fait, cette
évolution n’est pas due à une meilleure représentation de l’ordre proprement
dite, celle-ci étant suffisamment abstraite à l’âge de 3 ans, mais au
développement des compétences dans le domaine de connaissances auquel l’ordre
s’applique.
La localisation temporelle dans la journée
À 3-4 ans, l’enfant est encore incapable de s’orienter dans le
temps. Après une petite sieste, il ne se sait plus si c’est le matin ou
l’après-midi. C’est normal puisque, comme nous l’avons vu, à cet âge, il vit le
temps, mais ne le pense pas. Le temps est donc celui de l’activité concrète et
non le temps global caractéristique du système de représentation du temps des
adultes. Les premiers repères temporels qu’il va réussir à se construire sont
donc, là encore, étroitement liés à ses activités de la vie quotidienne,
notamment celles concernant les différents moments de la journée. Comme sa vie
est réglée sur les rythmes de ses parents, il va vite détecter des régularités
et apprendre l’emploi du temps de la journée. À 4 ans, il va ainsi réussir à
localiser dans la journée des événements importants : « se lever, c’est le
matin », « aller se coucher, c’est le soir ». À 5 ans, il parvient en plus à se
situer dans la journée, à savoir si on est effectivement le matin ou
l’après-midi. Puis, il va également réussir à situer les événements les uns par
rapport aux autres, à savoir, par exemple, que le goûter se situe après le
déjeuner. Toutefois, comme cela suppose de comprendre les relations temporelles
entre plusieurs événements, des erreurs sont encore possibles jusqu’à l’âge de
7 ans.
Globalement, on considère qu’à l’âge de 4-5 ans, un enfant
connaît l’organisation de la journée (pour une revue voir Friedman,
1990a). Mais à cet âge, toutes les
journées se ressemblent car il n’a pas encore appris le nom des différents
jours de la semaine. Cependant, avec l’école, non seulement les journées
changent de rythme, avec des pressions temporelles de plus en plus fortes, mais
elles commencent aussi à mieux se différencier. En l’occurrence, il y a des
jours sans et d’autres avec école. Bien que les enfants ne connaissent pas
encore les différents jours de la semaine, ils parviennent ainsi à repérer à 4
ans certains jours associés à une activité précise : « Il n’y a pas d’école
aujourd’hui, donc c’est mercredi. » Si on leur pose la question : « Quel jour
de la semaine on ne va pas à l’école : lundi, mardi, mercredi ? », ils
répondent donc sans problème « mercredi ». En revanche, à la question : « Quel
jour est-on aujourd’hui ? », ils répondent encore au hasard. En effet, comme
nous le verrons ci-dessous, il faut attendre 6 ans pour qu’ils indiquent
correctement le jour de la semaine. On doit néanmoins reconnaître qu’avec les
pratiques scolaires d’écrire la date du jour et d’utiliser le calendrier,
l’orientation temporelle est de plus en plus précoce.
La localisation temporelle dans le calendrier
Pour comprendre le développement des connaissances de notre
système de représentation du temps, il faut bien garder à l’esprit qu’il s’agit
d’un système purement arbitraire. Il ne peut en rien être déduit de
l’observation. Il n’y a en effet aucune raison d’appeler tel jour mercredi et
tel autre dimanche. De même, dans notre calendrier, la division du temps en
mois n’a aucune signification concrète pour l’homme. Quel enfant a-t-il déjà
constaté le moindre rapport entre un mois de 30 jours et un cycle complet de
lune ! Il lui est donc impossible de le découvrir seul. Ce sont les parents,
les professeurs qui l’enseignent. Aussi apprend-on la liste des jours de la
semaine, comme on apprend les lettres de l’alphabet, en les récitant par cœur.
Avec de l’entraînement, des enfants âgés de 4 ans parviennent à réciter les
différents jours de la semaine, mais ils ne savent pas pour autant s’orienter
dans le temps, car, comme nous l’avons vu, ils ne savent pas quel jour ils
sont. En fait, jusqu’à 8 ans, leurs connaissances restent fragmentaires (pour
une revue Friedman, 1990a). Par
exemple, malgré l’établissement, dès 3 ans, de la notion d’hier, à la question
: « Hier c’était quel jour ? », seulement 26 % des enfants entre 5 et 6 ans
répondent correctement et 51 % entre 6-7 ans (Godard et Labelle,
1998).
Compte tenu du mode d’apprentissage par cœur des différents
jours de la semaine, les enfants en ont une représentation mentale sous forme
de liste verbale qu’ils sont obligés de rappeler afin de retrouver un jour
précis. Pour répondre à la question : « Quel jour il y a après jeudi ? », ils
énumèrent donc les différents jours de la semaine, les uns après les autres, «
lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi », pour finir par s’écrier : « C’est
vendredi. » D’ailleurs, il leur est toujours plus facile de rechercher un jour
donné dans le sens classique d’énumération des jours de la semaine que dans le
sens inverse. Aussi trouvent-ils plus rapidement le jour qui suit jeudi que
celui qui le précède. Après 8 ans, en plus de cette représentation sous forme
verbale, émerge une représentation, plus flexible, sous forme imagée. Celle-ci
a l’avantage de leur permettre de s’orienter de façon rapide dans la semaine,
sans avoir besoin de faire des recherches dans la liste des jours de la
semaine. D’emblée, ils savent donc où ils en sont : au milieu ou à la fin de
semaine… Néanmoins, cette orientation reste approximative. Dès qu’il faut
préciser un jour donné, ils recourent de nouveau au mode initial de
représentation du temps, c’est-à-dire la liste verbale. Le week-end, à cause de
son statut social particulier, joue un rôle critique dans cette représentation
imagée de la semaine. Une étude a montré que l’identification du jour de la
semaine est d’autant plus rapide que l’on s’approche du week-end (Shanon,
1979). En l’occurrence, lundi et vendredi sont plus vite identifiés que jeudi
ou mercredi. De la même façon, la facilité d’identifier hier diminue dans le
courant de la semaine tandis que celle d’identifier demain augmente. Le
week-end joue donc un rôle de point de repère. Par conséquent, l’organisation
sociale de la semaine favorise l’orientation temporelle.
Après avoir appris les jours de la semaine, l’enfant apprend la
succession des saisons et des mois de l’année. Selon Fraisse (1957), l’ordre
d’acquisition de ces différentes notions est, en premier, les jours de la
semaine (6 ans), puis les mois de l’année (7 ans), les saisons (7-8 ans) et
enfin l’année (8-9 ans). Cet ordre dépendrait de l’élargissement avec l’âge du
champ conceptuel de l’enfant, la portée mentale de projection s’agrandissant
avec le développement cognitif. Il serait donc plus difficile de concevoir les
saisons que les jours de la semaine parce que ces premières supposent une
représentation plus large sur une année complète. Or, une récente recherche
canadienne montre que les saisons sont apprises en même temps, voire plus tôt
que les jours de la semaine (Godard et Labelle, 1998). Vers 5-6 ans, 80 % des
petits Canadiens sont en effet capables d’indiquer la saison dans laquelle ils
se trouvent. Il est possible que les saisons soient plus marquées au Canada
qu’en France, ce qui faciliterait leur apprentissage. Toutefois, cela
s’explique surtout par le format de représentation sous-jacent à chaque notion.
Contrairement aux jours de la semaine, les saisons se rapportent à quelque
chose de concret, à quelque chose dont les enfants ont fait personnellement
l’expérience : « L’été dernier, il faisait très chaud » ; « cet hiver, j’ai
fait du ski. » Aussi, aux quatre saisons, peuvent-ils associer des images
facilitant à la fois la compréhension et la mémorisation de cette notion de
saison.
Ainsi, les enfants connaissent la succession des saisons assez
précocement. Quant à celle des douze mois de l’année, elle est connue plus
tard, aux alentours de 7-8 ans. Comme pour les jours de la semaine, la
représentation des mois est initialement sous forme de liste verbale. Si l’on
est par exemple en mars et l’on demande à l’enfant « est-ce que novembre est
l’un des 4 prochains mois ? », pour répondre, il est obligé de reprendre la
liste des mois de l’année et de les énumérer les uns après les autres : avril,
mai, juin, juillet. Au début de l’adolescence, un système de représentation
imagée se met en place permettant une orientation approximative dans l’année.
Les adolescents deviennent alors capables d’évaluer des intervalles entre deux
périodes de l’année et de situer de façon relative différents mois de l’année.
Désormais, ils recourent à cette nouvelle forme de représentation qui s’avère
particulièrement efficace pour se situer rapidement dans l’année. Toutefois, là
encore, dès qu’il s’agit d’évaluer un écart précis entre deux mois (combien de
mois y a-t-il entre septembre et janvier ?) ils réutilisent la représentation
sous forme de liste verbale. Ils disposent donc de deux modes de représentation
dont l’utilisation dépend du contexte. Finalement, un enfant de 9 ans maîtrise
déjà bien notre système de représentation du temps. Il faut néanmoins attendre
l’adolescence pour que son utilisation soit aussi flexible que celle de
l’adulte. Ceci révèle son extrême complexité. D’ailleurs, c’est seulement à
l’âge de 11-12 ans que les enfants admettent son caractère purement arbitraire,
qu’ils comprennent enfin que si nous avançons notre montre d’une heure, nous
n’allons pas pour autant vieillir d’une heure.
Utiliser le comptage pour mesurer le temps implique de le
concevoir comme une dimension quantifiable, c’est-à-dire d’admettre qu’il
s’agit d’une dimension continue qui peut être mesurée par des unités discrètes,
des nombres. À la suite des travaux de Piaget, il a été admis qu’avant 10 ans
les enfants ne conçoivent pas le temps comme mesurable. En effet, pour évaluer
la durée, ils n’utilisent pas de façon spontanée des stratégies de comptage
chronométrique. Mais s’ils ne comptent pas de façon spontanée dans les tâches
que nous leur proposons dans nos laboratoires, cela ne signifie pas pour autant
qu’ils ne sachent pas que le temps est quantifiable. Ils en font d’ailleurs
l’expérience dans des situations plus naturelles comme celle du jeu de «
cache-cache ». En fait, dès 6-7 ans, ils possèdent déjà une notion de temps
quantifiable, mais celle-ci n’est pas suffisamment maîtrisée pour qu’ils
pensent à utiliser des stratégies de comptage du temps. Pour qu’ils comptent le
temps, il leur faut donc des indices externes, des consignes données par un
adulte. En utilisant un métronome segmentant le temps de façon rythmique,
Wilkening, Levin et Druyan (1987) réussissent ainsi à induire chez des enfants
âgés de 6 ans une stratégie de comptage du temps. Quant aux plus jeunes, ils
adoptent des comportements rythmiques (battements de mains en rythme…)
considérés comme des précurseurs des stratégies de comptage du temps (Pouthas
et al., 1993). En résumé, à 6 ans, les
enfants peuvent concevoir de mesurer le temps. Mais, à cet âge, il apparaît
encore important de créer des situations favorisant la mise en pratique de leur
connaissance ainsi que leur utilisation spontanée. On peut donc différencier la
connaissance de la compétence.
L’ensemble des travaux que nous venons d’évoquer met en
évidence l’extrême complexité du temps psychologique. Il n’y a pas en fait une,
mais de multiples formes de connaissances relatives au temps (Droit-Volet,
2000), chacune émergeant à différents moments de l’ontogenèse. Certaines sont
le fruit d’un sentiment de temps et d’autres d’un raisonnement à propos du
temps. Le lien entre les premières formes d’estimation temporelle et nos
différentes représentations du temps reste encore largement à
expliquer.
Sylvie Droit-Volet est
professeur de psychologie, lapsco-cnrs 6024, Université Blaise Pascal,
Clermont-Ferrand.
Il est de règle que les auteurs d’enfances & psy offrent, avec une dizaine de
titres, des repères bibliographiques actualisés et accessibles. Le foisonnement
des travaux sur le sujet a conduit la rédaction à publier
in extenso la bibliographie réalisée
par Sylvie Droit-Volet.
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