Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-849-4
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p. 6 à 8
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Dossier

no13 2001/1

2001 Enfance et PSY Dossier

Vivre le temps

Pascale Binant François Bridier Laurent Renard
Le temps est là, irréfutable, irrémédiable. Entre la permanence de notre désir et l’irréversible qui nous mène à la mort, y coule « notre source au présent [1] ». Nous lui sommes soumis ; nous cherchons sans cesse à le maîtriser, à nous y inscrire, ainsi que nos ascendants et nos enfants. Le temps des hommes est multiple, éclaté [2]. Il est aussi insaisissable – aporétique –, disent les philosophes.
Il semblerait que nous ne puissions le figurer sans recourir à des métaphores spatiales. Mais écoutons la musique, « ordre entre l’homme et le temps », comme dit Stravinsky. Sons et rythmes sont déjà perçus dans la matrice ; le fœtus est déjà dans l’humanité du temps, dans un désir, dans une culture, dans les rythmes de son corps et de celui de l’autre qui le porte. (À ce sujet, nous regrettons de n’avoir pu faire plus de place au temps du corps.) Après la césure de la naissance, ces rythmes se prolongent dans l’interaction avec maman [3]. Maya Gratier décrit ce temps initial de notre humanité. Unisson et scansion, entre les deux bat la condition de l’humain. Entre séparations et retrouvailles, se file la temporalité – « temps de l’esprit », précise le philosophe Marcel Conche dans Temps et destin [4]. Au jardin maternel, Hélène Gane a su observer les séquences de cet autre temps fondateur.
La dimension du développement est constitutive de l’état d’enfant. C’est elle qui légitime toute éducation, celle des parents comme celle des autres adultes. Elle ordonne les actions de prévention et représente l’indispensable repère pour l’évaluation des capacités et de la psychopathologie du bébé, de l’enfant et de l’adolescent. Au-delà du développement envisagé comme empilement d’acquisitions successives, Olivier Houdé fait approcher sa complexité et sa turbulence, et Sylvie Droit-Volet décrit la construction subjective du temps par l’enfant. Anne-Marie Simon nous parle du bégaiement : le temps au cœur de la parole. Denise Sadek-Khalil nous transmet son expérience : la langue, par ses contraintes, exerce de formidables effets sur l’économie de la pensée et sur le déploiement symbolique. Ainsi le temps vient à l’enfant.
Quelle part à l’intime ? Quelle part à la communauté ? Si le temps est une construction, quels en sont les matériaux et les artisans ? Comment la société le gère-t-elle ? La question de l’aménagement du temps de l’enfant est à cet égard exemplaire. Un aménagement de la semaine, qui ne repose pas sur un réaménagement de la journée scolaire, profite aux adultes au détriment des enfants, et surtout des plus fragiles. À notre époque affairée, excitée (notre prochain dossier), François Testu donne des pistes pour une hygiène du temps. Marc Ferro aussi insiste sur l’importance de la chronologie dans la construction de l’individu et du groupe, et témoigne de la fonction d’intégration de l’histoire.
Notre espèce a des pouvoirs de destruction face auxquels il faut donner du temps au temps de la transmission et de la création. La rêverie, encadrant une activité, « protopsychique », d’évacuation est curatrice. Post-scriptum à notre dossier sur les psychothérapies, le propos d’Antonino Ferro sur la construction psychique du petit d’homme a des incidences politiques et éthiques. L’humain a besoin de l’humain. La privation de temps est déshumanisante.
Attendre dans la salle d’attente, c’est le premier moment du voyage. C’est en intégrant les objectifs de prévention de la protection maternelle et infantile et du secteur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent que Laure Roca et François Lespinasse vont, dans le respect de la temporalité des enfants et des parents, promouvoir le temps d’un processus thérapeutique. Avec l’histoire d’Amélie, Antoine Leblanc, pédiatre, témoigne de l’attention que l’on doit porter à l’épreuve de la durée de certaines maladies et de certains traitements. Danièle Duc et Cornélia Smodlaka également, qui montrent, avec intelligence et sensibilité, que les autistes sont inscrits dans le temps, plaidant pour leur humanité.
L’adolescence est le moment essentiel de l’après-coup, qui récapitule et relance les temps de l’enfance. « Entre-temps », elle est placée sous le régime de l’urgence, mais elle doit aussi autoriser un temps d’attente, un moratoire. Donner du temps au temps est le souci commun aux équipes éducatives (celle des Marronniers), aux psychanalystes (Jean-José Baranes) et aux psychiatres (Nicole Vacher-Neill). L’adolescence représente aussi un âge de passage et de transmission entre les générations. De plus en plus, la psychanalyse est conduite à convoquer le transgénérationnel et, du côté des thérapeutes familiaux, Édith Goldbeter-Merinfeld montre qu’il existe une temporalité spécifique au système familial.
À la suite de Freud, Ali Magoudi repère un malaise spécifique à notre temps : garante de la liberté de penser, la laïcité écarte le religieux, et de ce fait fragilise certains des fondements de notre rapport au temps et à la culture. Mais n’oublions pas notre désir pour l’avenir, pétrole de notre civilisation, selon la formule de Krystof Pomian [5] qui, à la suite des travaux de Philippe Ariès, a montré comment vont de pair l’orientation vers l’avenir et la valorisation de l’enfance et de la jeunesse – ainsi d’ailleurs que l’occultation du vieillissement et de la mort.
Quant à nous, professionnels de l’enfance et de l’adolescence, nous ne saurions nous contenter de colmater les perturbations du présent ; nous travaillons avec l’avenir à l’horizon. Matière du psychique, le temps est, pour nous, une matière première de nos interventions. Temps nécessaire à l’expression de la plainte, à la reconnaissance de la souffrance, à l’interrogation sur soi-même, à l’émergence d’une demande… Si nous avons à rendre des comptes, c’est nous qui devons donner puis tenir le tempo de nos interventions. Le cadre temporel de nos interventions techniques doit être défini et sou_tenu jusqu’au cas par cas : moment de l’accueil et durée de l’accompagnement, temps d’évaluation, temps d’intervention (la fréquence et la durée de nos interventions ainsi que celles des prises en charge), temps de réunion, temps de formation – initiale et continue –, temps de supervision et de réflexion enfin.
Plus généralement, nous devrions mieux comprendre et mieux défendre la nécessité d’un juste temps pour l’évolution, la différenciation et la construction des sentiments et de la pensée. Le temps est une richesse, pas un luxe. Le temps de la théorie est, pour nous et pour ceux dont nous nous occupons, une nécessité pratique.
 
NOTES
 
[1] Jean-Baptiste Pontalis dans Ce temps qui ne passe pas, Gallimard, 1997.
[2] Le point de la longue réflexion d’André Green aux Éditions de Minuit, 2000.
[3] Michel Schneider, Maman, Gallimard, 1997.
[4] Aux puf, 1992.
[5] Dans Sur l’histoire, collection « Folio histoire », Gallimard, 1999.
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