2001
Enfance et PSY
Dossier
Vivre le temps
Pascale Binant
François Bridier
Laurent Renard
Le temps est là, irréfutable, irrémédiable. Entre la permanence
de notre désir et l’irréversible qui nous mène à la mort, y coule « notre
source au présent
[1] ».
Nous lui sommes soumis ; nous cherchons sans cesse à le maîtriser, à nous y
inscrire, ainsi que nos ascendants et nos enfants. Le temps des hommes est
multiple, éclaté
[2]. Il
est aussi insaisissable – aporétique –, disent les philosophes.
Il semblerait que nous ne puissions le figurer sans recourir à
des métaphores spatiales. Mais écoutons la musique, « ordre entre l’homme et le
temps », comme dit Stravinsky. Sons et rythmes sont déjà perçus dans la matrice
; le fœtus est déjà dans l’humanité du temps, dans un désir, dans une culture,
dans les rythmes de son corps et de celui de l’autre qui le porte. (À ce sujet,
nous regrettons de n’avoir pu faire plus de place au temps du corps.) Après la
césure de la naissance, ces rythmes se prolongent dans l’interaction avec
maman
[3]. Maya Gratier décrit ce temps initial de notre
humanité. Unisson et scansion, entre les deux bat la condition de l’humain.
Entre séparations et retrouvailles, se file la temporalité – « temps de
l’esprit », précise le philosophe Marcel Conche dans
Temps et destin
[4]. Au jardin maternel, Hélène Gane a su
observer les séquences de cet autre temps fondateur.
La dimension du développement est constitutive de l’état
d’enfant. C’est elle qui légitime toute éducation, celle des parents comme
celle des autres adultes. Elle ordonne les actions de prévention et représente
l’indispensable repère pour l’évaluation des capacités et de la
psychopathologie du bébé, de l’enfant et de l’adolescent. Au-delà du
développement envisagé comme empilement d’acquisitions successives, Olivier
Houdé fait approcher sa complexité et sa turbulence, et Sylvie Droit-Volet
décrit la construction subjective du temps par l’enfant. Anne-Marie Simon nous
parle du bégaiement : le temps au cœur de la parole. Denise Sadek-Khalil nous
transmet son expérience : la langue, par ses contraintes, exerce de formidables
effets sur l’économie de la pensée et sur le déploiement symbolique. Ainsi le
temps vient à l’enfant.
Quelle part à l’intime ? Quelle part à la communauté ? Si le
temps est une construction, quels en sont les matériaux et les artisans ?
Comment la société le gère-t-elle ? La question de l’aménagement du temps de
l’enfant est à cet égard exemplaire. Un aménagement de la semaine, qui ne
repose pas sur un réaménagement de la journée scolaire, profite aux adultes au
détriment des enfants, et surtout des plus fragiles. À notre époque affairée,
excitée (notre prochain dossier), François Testu donne des pistes pour une
hygiène du temps. Marc Ferro aussi insiste sur l’importance de la chronologie
dans la construction de l’individu et du groupe, et témoigne de la fonction
d’intégration de l’histoire.
Notre espèce a des pouvoirs de destruction face auxquels il
faut donner du temps au temps de la transmission et de la création. La rêverie,
encadrant une activité, « protopsychique », d’évacuation est curatrice.
Post-scriptum à notre dossier sur les
psychothérapies, le propos d’Antonino Ferro sur la construction psychique du
petit d’homme a des incidences politiques et éthiques. L’humain a besoin de
l’humain. La privation de temps est déshumanisante.
Attendre dans la salle d’attente, c’est le premier moment du
voyage. C’est en intégrant les objectifs de prévention de la protection
maternelle et infantile et du secteur de psychiatrie de l’enfant et de
l’adolescent que Laure Roca et François Lespinasse vont, dans le respect de la
temporalité des enfants et des parents, promouvoir le temps d’un processus
thérapeutique. Avec l’histoire d’Amélie, Antoine Leblanc, pédiatre, témoigne de
l’attention que l’on doit porter à l’épreuve de la durée de certaines maladies
et de certains traitements. Danièle Duc et Cornélia Smodlaka également, qui
montrent, avec intelligence et sensibilité, que les autistes sont inscrits dans
le temps, plaidant pour leur humanité.
L’adolescence est le moment essentiel de l’après-coup, qui récapitule et relance les temps
de l’enfance. « Entre-temps », elle est placée sous le régime de l’urgence,
mais elle doit aussi autoriser un temps d’attente, un moratoire. Donner du
temps au temps est le souci commun aux équipes éducatives (celle des
Marronniers), aux psychanalystes (Jean-José Baranes) et aux psychiatres (Nicole
Vacher-Neill). L’adolescence représente aussi un âge de passage et de
transmission entre les générations. De plus en plus, la psychanalyse est
conduite à convoquer le transgénérationnel et, du côté des thérapeutes
familiaux, Édith Goldbeter-Merinfeld montre qu’il existe une temporalité
spécifique au système familial.
À la suite de Freud, Ali Magoudi repère un malaise spécifique à
notre temps : garante de la liberté de penser, la laïcité écarte le religieux,
et de ce fait fragilise certains des fondements de notre rapport au temps et à
la culture. Mais n’oublions pas notre désir pour l’avenir, pétrole de notre
civilisation, selon la formule de Krystof Pomian
[5] qui, à la suite des travaux de Philippe Ariès, a
montré comment vont de pair l’orientation vers l’avenir et la valorisation de
l’enfance et de la jeunesse – ainsi d’ailleurs que l’occultation du
vieillissement et de la mort.
Quant à nous, professionnels de l’enfance et de l’adolescence,
nous ne saurions nous contenter de colmater les perturbations du présent ; nous
travaillons avec l’avenir à l’horizon. Matière du psychique, le temps est, pour
nous, une matière première de nos interventions. Temps nécessaire à
l’expression de la plainte, à la reconnaissance de la souffrance, à
l’interrogation sur soi-même, à l’émergence d’une demande… Si nous avons à
rendre des comptes, c’est nous qui devons donner puis tenir le tempo de nos
interventions. Le cadre temporel de nos interventions techniques doit être
défini et sou_tenu jusqu’au cas par cas : moment de l’accueil et durée de
l’accompagnement, temps d’évaluation, temps d’intervention (la fréquence et la
durée de nos interventions ainsi que celles des prises en charge), temps de
réunion, temps de formation – initiale et continue –, temps de supervision et
de réflexion enfin.
Plus généralement, nous devrions mieux comprendre et mieux
défendre la nécessité d’un juste temps pour l’évolution, la différenciation et
la construction des sentiments et de la pensée. Le temps est une richesse, pas
un luxe. Le temps de la théorie est, pour nous et pour ceux dont nous nous
occupons, une nécessité pratique.
[1]
Jean-Baptiste Pontalis dans
Ce
temps qui ne passe pas, Gallimard, 1997.
[2]
Le point de la longue réflexion d’André Green aux Éditions de
Minuit, 2000.
[3]
Michel Schneider,
Maman, Gallimard, 1997.
[4]
Aux
puf,
1992.
[5]
Dans
Sur l’histoire,
collection « Folio histoire », Gallimard, 1999.