2000
Enfance et PSY
Dossier
Bégaiement et pression temporelle
Anne-Marie Simon
La pression temporelle est une dimension importante dans la prise
en charge thérapeutique de sujets atteints de bégaiement. La survenue de ce
trouble chez le très jeune enfant peut se comprendre à la lumière d’une demande
excessive sur les capacités de l’enfant à ce moment de son développement, en
particulier en matière d’organisation temporelle de sa vie et d’interaction
avec son entourage. Peu à peu il se construira comme sujet bègue en gauchissant
ses habiletés de communication, par précipitation, peur de bégayer, perte de
confiance en soi. Résister à la pression du temps sera un des objectifs
thérapeutiques permettant d’atteindre l’autre objectif majeur de la thérapie, à
savoir la construction d’une communication spontanée et
authentique.Mots-clés :
bégaiement, pression
temporelle, communication, thérapie.
La
discontinuité de la parole est certainement pour l’interlocuteur l’aspect le
plus apparent chez une personne qui bégaie.
Les différentes formes de bégayages
[*], blocages, répétitions, attaques dures
des mots, ruptures de rythme altèrent ce qu’on appelle la fluence et sont les
signes d’une lutte à la fois motrice et psychique.
Ce concept de fluence renvoie à l’idée du fluide, de ce qui
s’écoule sans heurts. Cela implique non seulement la fluence verbale,
c’est-à-dire une continuité dans la production des mots qui respecte les unités
de sens tout en combinant les phonèmes avec aisance, mais aussi une fluence
sémantique, émettre le mot qu’on veut dire et non le mot qu’on croit pouvoir
dire, et aussi une fluence pragmatique, c’est-à-dire trouver l’expression bien
ajustée au contexte et à la situation dans laquelle se situe le discours. Cette
fluence peut aussi concerner la syntaxe, aptitude à construire des énoncés dont
la construction grammaticale et syntaxique est correcte (Starkweather, 1987 ;
Monfrais, 2000). On dira d’une langue étrangère qu’elle est parlée
couramment.
Pourtant une parole habituelle n’est pas un fleuve tranquille :
chacun répète des syllabes, des mots, les hache – volontairement ou non –,
s’arrête au milieu d’une phrase, la laisse inachevée… et ce n’est pas du
bégaiement ! C’est la propre perception de ses « dysfluences » par la personne
qui bégaie qui va faire une différence importante ; ces dysfluences deviennent
bégayages en raison de la tension et de la pression temporelle qu’elle ressent,
et de sa sensibilité à ces ruptures de la parole qui se sont installées au fil
du temps, entraînant avec elles des sentiments de honte, d’infériorité et un
affaiblissement de l’affirmation de soi.
Comment comprendre qu’une personne bègue ressente de façon si
forte la pression de l’interlocuteur pour qu’elle prenne la parole, réponde,
intervienne, se présente ? Chacun de nous sait que lorsque quelqu’un nous
adresse la parole il attend une réponse, un échange. Un délai trop important
(> à 4 secondes-270 ms) entraîne souvent par le locuteur une reprise de son
énoncé si l’interlocuteur n’a pas manifesté sa volonté réflexive ou demandé,
d’un geste ou d’un mot, qu’on lui laisse du temps. Les temps de parole seront
ressentis par chaque participant de l’échange comme normaux, trop longs ou au
contraire trop réduits. Cette perception s’est beaucoup gauchie chez la
personne bègue adulte, entraînant de nombreux comportements de communication
altérés comme nous le verrons.
Le très jeune enfant
27 % des enfants bégaient avant 3 ans, 68 % entre 3 et 7 ans
(Rustin, 1991) et 65 % avant 3 ans, 35 % avant 7 ans (Simon, 2000). Que
s’est-il donc passé chez le jeune enfant qui a commencé à bégayer parfois dès 2
ans et demi ?
Dans cette période fabuleuse d’acquisitions de toutes sortes
dans les domaines moteur, linguistique, cognitif et affectif, tout à coup pour
50 % des enfants qui vont bégayer la parole achoppe, se bloque : « Je ne peux
pas parler », dit Hugues, dès 2 ans 2 mois. Les difficultés de l’enfant le
conduisent à multiplier ses efforts pour que les mots sortent ; en même temps
parents et nounou lui envoient des signaux négatifs : froncement de sourcils,
impatience, conseils ou remarques inutiles. Tout cela renforce chez l’enfant
l’idée que ce qu’il fait en butant est mal et déplaît à ses parents : assez
naturellement, ceux-ci vont finir ses phrases, parler à sa place, dans la
meilleure intention le plus souvent. Ils exercent ainsi une pression à la fois
pour un « bien-parler » et une pression de temps. Ajoutons que cette situation
peut se conjuguer avec un rythme de vie précipité, un emploi du temps des
parents surchargé, un climat de tension familial. L’enfant jeune réagit
parfois, mais pas toujours, par des mouvements d’humeur, des colères
incompréhensibles ou des chagrins inconsolables. Ou bien il s’abstient peu à
peu de parler : enfant trop sage à la maternelle, où l’enseignant ne se rendra
pas compte de sa difficulté. Celle-ci va s’installer si une intervention
précoce (Simon, 1999) – dans la majorité des cas d’une grande efficacité – ne
vient interrompre le processus de passage à la chronicité.
Lors de cette intervention, parmi les nombreuses dispositions
composant le conseil proposé aux parents, il leur sera demandé d’accorder une
attention sans partage à l’enfant, une baisse de toute sorte de pression du
temps qui pourrait s’exercer sur l’enfant : activités trop nombreuses,
précipitation lors des départs à l’école, pendant les repas, etc. Ce sont
souvent des changements difficiles à mettre en œuvre pour des parents qui
travaillent tous les deux, avec souvent un enfant puîné en bas âge (facteur
déclenchant souvent cité). Est-ce vraiment la baisse du rythme au quotidien, un
ralentissement des échanges avec plus de temps de pause, le fait de ne poser
qu’une question à la fois, de chercher activement à comprendre ce que veut dire
l’enfant plutôt que de le presser à bien parler, qui vont l’aider, ou est-ce à
travers des modifications mises en place par les parents que l’enfant se sent
reconnu dans sa souffrance actuelle ? Je ne saurais le dire. Un constat
clinique peut être fait : les mères disent souvent après coup avoir vécu une
période où elles « ont posé leur valise », gardant en tête l’idée prioritaire
que leur enfant ne deviendra pas bègue : toutes les visées éducatives laissent
place à une attitude de soins à l’égard de cet enfant. Il leur faut prendre la
perspective de leur enfant, pour tout ce qui le concerne, dans une optique
thérapeutique et non plus pédagogique.
Les dispositions recherchées pour l’enfant et relatives au
temps touchent directement différents aspects de la communication : aller à un
rythme qui suit les représentations mentales d’un petit enfant, donner des
réponses à ses questions qui soient à la mesure de ces dernières et sans le
souci de lui « apprendre du langage ». Il s’agit en effet non pas d’un
apprentissage – le langage ne s’apprend pas –, mais du résultat de la mise en
marche d’une fonction qui ne s’opère que dans le désir de comprendre et de se
faire comprendre, désir d’un partage.
L’enfant grandissant
Si un enfant bégaie encore vers 6 ou 7 ans, en plus du
conseil parental, un contact avec l’enseignant sera nécessaire afin que
l’enfant ne se construise pas comme bègue, par exemple en anticipant des
moqueries ou remarques de ses camarades s’il venait à être interrogé, en
développant des sentiments négatifs face à une impatience de l’enseignant qu’il
présuppose. La peur de bégayer devient alors le conditionnement même des
bégayages. Or l’enseignant peut intervenir, non seulement en faisant accepter
les différences de chacun dans sa classe, mais très pratiquement en faisant
baisser la pression ressentie par l’enfant quand il doit parler, en l’aidant à
démarrer ses énoncés de grammaire ou de problème mathématique, sa récitation,
voix dans la voix, puis en atténuant sa propre voix à mesure que l’enfant se
sent suffisamment en confiance avec sa parole. Ces dispositions, proposées par
le thérapeute, sont très bien acceptées à l’école où le bégaiement est alors
compris non comme un défaut ou un problème psychologique, mais comme le
symptôme d’une souffrance à prendre en considération dans la relation avec
l’enfant.
L’adolescent
Plus tard, le thérapeute demandera à l’adolescent ou au jeune
de faire lui-même cette démarche auprès de son professeur de français ou de son
professeur principal, afin de le sensibiliser et d’enrayer cette
autodévalorisation due à son bégaiement : accepter d’être vu et entendu comme
quelqu’un qui bégaie, certes, mais n’en est pas coupable, qui peut et doit
faire accepter le mieux possible ce trouble susceptible de gêner son
interlocuteur, lui-même non responsable de cette difficulté de communication.
Cette attitude s’obtient en développant les habiletés sociales de
communication, en particulier en sachant résister à la pression temporelle
ressentie, qui risque de gommer les propres mouvements intérieurs du sujet et
d’occulter sa capacité à anticiper ceux de son interlocuteur. Il s’agit de
devenir « un locuteur et interlocuteur meilleur que la moyenne » (Gregory,
1986), qui sait écouter, négocier, s’affirmer, renforcer son interlocuteur tout
en exerçant un certain contrôle de sa parole pour le confort de celui qui
écoute. Tout un travail sur le silence accompagnera cette étape
thérapeutique.
Le silence, en effet, est souvent ressenti comme oppressant
entre des interlocuteurs, qu’ils soient bègues ou non. Ils redoutent de le voir
s’installer, se sentent obliger de le rompre, de le remplir. Mais chez les
personnes bègues, cela se conjugue avec la crainte de la prise de parole, la
peur du bégayage, du jugement d’autrui, peur aussi de se voir reprendre la
parole. Ceci entraîne une ambivalence, source de forte tension, qui ne fait que
renforcer le risque de bégayer en accroissant le sentiment de frustration et de
dévalorisation. Le travail sur le silence s’inscrira dans la prise en
considération du monde mental de l’autre.
Avec l’adulte
Le travail thérapeutique s’adresse à la personne dans sa
globalité et va concerner tous les aspects de la communication. Il s’articulera
autour de deux grands objectifs :
- résister à la pression du temps ;
- construire l’objet de référence de l’échange verbal, qui
ne sera possible que si le premier objectif est atteint ou se met
progressivement en place.
Résister à la pression du temps, c’est être capable de mettre
en place des dispositions techniques (fluence, moindres bégayages, souffle
phonatoire, travail prosodique, valeur des pauses, etc.) nécessaires au
contrôle de la production de sa parole. Ce reconditionnement est indispensable
pour transférer à l’extérieur ce que l’adulte a acquis au cours de ses séances
thérapeutiques. C’est en effet dans les situations de la vie, à l’extérieur du
cabinet, que le sujet aura à affronter sa peur de bégayer, ses montées
émotionnelles réactivées par des vécus antérieurs traumatisants ou liés, comme
pour tout un chacun, à ces moments de stress inévitables que sont les examens,
les entretiens d’embauche et les rencontres affectives fortes. Il y a alors une
sorte de déphasage du flux moteur de la parole et de l’enchaînement cognitif.
Lors de ces situations, posséder ces techniques qui évitent la précipitation
est un facteur important de réassurance quant à sa capacité à bien communiquer,
même avec des passages moins fluides. Cela permet aussi au sujet de ne pas se
laisser happer par le désir que l’autre lui réponde, au détriment de
l’élaboration d’un échange réel.
Cette réassurance est aussi inscrite dans la connaissance
précise que le patient doit avoir des mécanismes de la parole et de la
communication, de sa propre parole bégayante et de ses conduites liées à son
bégaiement, comme des cognitions qui lui sont associées (Brignone, 1996).
L’intimité avec tous ces aspects demande du temps, mais elle est nécessaire
pour atteindre des modifications durables. Toute cure express en matière de
bégaiement me semble une tromperie s’il n’existe pas au long cours un suivi.
Celui-ci permettra au patient de cheminer intérieurement vers sa propre
identité et de quitter une identité bâtie peu à peu par les mécanismes de
défense mis en place pour supporter son trouble et sa souffrance. Cette
souffrance est le plus souvent exprimée par le patient comme un décalage entre
ce qu’il sait qu’il est et l’image de lui-même qu’il croit recevoir
d’autrui.
L’autre objectif, fondé sur le développement personnel tel
que j’ai essayé de le décrire plus haut, est de comprendre puis de mettre en
œuvre la construction d’un objet d’échange avec autrui. L’objet de référence de
l’échange verbal, l’orev, est ainsi
défini par S. Le Huche (1992) : « Objet immatériel et symbolique qui se
construit entre les interlocuteurs dans leur interaction au cours de l’échange
verbal. En perpétuelle évolution, il s’élabore des ajustements de pensées et
des projections affectives de chacun. » Il ne s’agit donc pas d’un « paquet » à
livrer d’un bloc (de A à Z, dit Alban) à son interlocuteur, mais d’un objet
sans cesse en évolution au cours de l’échange.
Il faut supposer un certain degré de confiance en sa parole
pour ce travail ; nous n’abordons jamais cet aspect d’emblée avec des patients
présentant un bégaiement sévère, de même que nous ne les intégrons pas dans les
groupes de paroles avant qu’ils puissent s’exprimer sans provoquer de gêne
(Simon, 1996).
La peur de bégayer, les anticipations négatives, les
sentiments réactionnels, toute la face immergée de « l’iceberg bégaiement »,
doivent s’être passablement modifiés pour que la réflexion, puis la
construction et enfin l’intégration de l’orev soient à l’ordre du jour thérapeutique,
même si cet objectif n’a cessé d’être présent à l’esprit du
thérapeute.
Il apparaît que la personne qui bégaie s’installe au fil du
temps – et le petit enfant dit déjà : « Laisse-moi parler ! » – sur une
position de locuteur sans interlocuteur. Celui-ci disparaît ou est évacué de sa
conscience. Celui qui bégaie s’exprime comme s’il était seul dans l’échange,
trop occupé à sortir ses mots, évitant de regarder celui auquel il est censé
s’adresser pour ne pas voir chez lui le reflet de sa propre gêne. Comment alors
l’élaboration du discours pourrait-elle s’appuyer sur le désir de communiquer ?
Comment être capable de manipuler des objets mentaux ? Le souhait d’en finir
vite, de ne pas être interrompu dans la crainte de se bloquer en reprenant la
parole, le besoin de livrer la totalité de ce qu’on veut dire sans penser que
l’autre peut souhaiter intervenir, approuver, d’un mot ou d’un geste – mais le
bègue ne le verra pas –, la peur de perdre l’objet dont on parle (brouillage
des idées, blanc de l’esprit, sidération de la pensée) sont autant d’éléments
contraires à la mise en œuvre de l’orev. La communication ne peut s’établir qu’à
condition que le sujet ait le temps – certes très court mais indispensable – de
prendre contact avec son ressenti, d’anticiper, en fonction du contexte, de ce
qu’il sait de son interlocuteur, comment celui-ci pourra réagir. Alors, le
jaillissement de la parole est communication.
Se donner le temps de la résonance intérieure, sans le
faux-semblant de paraître réfléchir pour trouver ce temps (attitude fréquente
chez la personne qui bégaie), faire les pauses nécessaires aux représentations
mentales – images, souvenirs, associations, rêve –, et aux affects qui leur
sont attachés et projetés, implique un changement de temps intérieur. Tout ce
travail thérapeutique, répétons-le, nécessite aussi du temps, celui des
horloges et des calendriers. Alors seulement un peu du « délire » de chacun
peut se partager et donner le sentiment de comprendre ou d’être
entendu.
Anne-Marie Simon,
orthophoniste, est chercheur au cri
inserm 96 09, pathologie du langage, hôpital de la Salpêtrière,
75013 Paris. Elle est chargée de cours à l’université Paris VI.
« Le bègue dans ses efforts désespérés pour proférer le
premier son est comme un oiseau qui se débat pour se dégager d’une glu tenace
(sa glu à lui c’est son monde intérieur) ; et quand enfin il s’en dégage, c’est
toujours trop tard. Bien sûr il arrive aussi que la réalité extérieure, tandis
que je me débats désespérément, donne l’impression de faire trêve, de consentir
à m’attendre ; mais cette réalité qui a fait la grâce de m’attendre, elle n’a
plus aucune fraîcheur… ».
Mishima
·
Brignone, S. ;
Loffredo, C. ;
Lovero, S. 1996. « Utilisation des
thérapies comportementales et cognitives dans la rééducation du bégaiement »,
Glossa, novembre, 54, p. 4 -
21.
·
Le Huche, S. 1992.
L’Écoute du sujet bègue : la
scénothérapie, actes des Journées de Toulouse, Isbergues,
OrthoÉdition.
·
Monfrais Pfauwadel,
M.C. 2000. Un manuel du bégaiement,
Marseille, Solal.
·
Rustin, L. 1991.
Parents, Families and the Stuttering
Child, Kibworth, Far Communication.
·
Simon, A.M. 1996. «
Groupes thérapeutiques pour patients adultes et bègues », dans
Les Bégaiements de A. Van Hout et F.
Estienne, Paris, Masson, p. 230 - 241.
·
Simon, A.M. 1999.
Paroles de parents, Isbergues,
OrthoÉdition.
·
Simon, A.M. 2000.
My Father Stutters. So What ?
Communication au 3e Congrès
international de l’International Fluency Association, Nyborg, Danemark,
août.
·
Starkweather, W.
1987. Fluency and Stuttering,
Englewoods Cliffs, Prentice Hall.
[*]
Bégayage : occurrence du bégaiement. Le bégaiement est le
trouble, les bégayages en sont l’aspect symptomatique.