2000
Enfance et PSY
Dossier
Aménager le temps scolaire. Pour qui ?
François Testu
François Testu est
psychologue.
Les aménagements du temps scolaire ont été conçus par et pour les
adultes. En considérant comme prioritaires les emplois du temps hebdomadaire,
les décideurs institutionnels abordent le problème des rythmes par le petit
bout de la lorgnette. Si l’on veut respecter les rythmes de vie de l’enfant, il
faut, d’une part, aménager la journée puis la semaine, et d’autre part,
respecter leur sommeil.Mots-clés :
aménagement du temps
scolaire, rythmes, journée, semaine, sommeil, enfant, adulte.
Si nous
étudions comment les emplois du temps, les calendriers scolaires français ont
été conçus, nous constatons que malheureusement le respect des rythmes de
l’enfant relève de l’exceptionnel !
Les aménagements du temps scolaire ont été conçus par et pour
les adultes. Ils ont pratiquement toujours résulté des exigences économiques,
politiques, religieuses et sociales de la société adulte du moment. La mise en
place de la coupure du mercredi, des vacances d’été, des vacances de février et
de la semaine de quatre jours illustre bien l’incidence des facteurs politiques
et économiques sur le fonctionnement de l’école, sur les aménagements du temps
scolaire. Ils témoignent d’une évolution de notre société qui, après avoir
établi son identité politique et économique, réglé ses systèmes de production,
a libéré du temps : temps de vie, temps de travail, temps des loisirs, temps
scolaire… Ils soulignent aussi le peu de cas que les adultes font de l’intérêt
des enfants.
Lorsque la question des rythmes scolaires est abordée avec les
parents, les décideurs, les enseignants, l’interrogation porte, au mieux, sur
le bien-fondé de telle ou telle organisation pour la semaine et, dans le pire
des cas, elle se borne à mettre en place la semaine de quatre jours ! Et
pourtant, nous disposons aujourd’hui d’un corpus minimal de connaissances
objectives en chronobiologie et chronopsychologie pour envisager des
aménagements des temps scolaire et extrascolaire en harmonie avec les rythmes
des enfants. Ces connaissances portent principalement sur la journée, période
où les rythmes biologiques et psychologiques sont les plus actifs. Or, c’est la
semaine que certains décideurs pressés – ignorant ou feignant de ne pas
connaître les apports de la chronobiologie et de la chronopsychologie scolaire
– ont voulu considérer en premier pour réaménager le temps scolaire français !
Curieuse façon de procéder qui consiste à appréhender la question de
l’aménagement du temps scolaire par la période la moins connue, par le petit
bout de la lorgnette !
Pourquoi vouloir réaménager d’abord la semaine alors que les
travaux des chercheurs spécialistes des rythmes montrent que les variations
périodiques des fonctions biologiques et psychologiques des enfants de tous
âges concernent principalement la journée ? Si l’on veut vraiment respecter les
rythmes de vie de l’enfant, c’est la journée qu’il faut considérer, puisque
c’est la période où ils ont été principalement mis en évidence. C’est au cours
de la journée que fluctuent périodiquement la réceptivité, la mémoire, la
vigilance, l’attention, ainsi que bon nombre de processus biologiques.
L’aménagement du temps scolaire ne peut pas être modifié sans tenir compte des
connaissance scientifiques ayant trait aux rythmes de vie de l’enfant. Aussi
l’application concrète de nos résultats doit-elle permettre, d’une part, de
mieux aménager la journée puis la semaine, et d’autre part de respecter le
sommeil.
Respecter les rythmes journaliers
Les travaux de chronobiologie et de chronopsychologie montrent
qu’au cours de la journée scolaire, il existe de bons moments et de mauvais
moments. Aux bons moments, l’organisme des enfants résiste mieux aux agressions
de l’environnement ; la fatigue liée aux efforts est moindre, les comportements
sont plus adaptés à la situation scolaire, la vigilance et l’attention sont
élevées, les apprentissages, la mémorisation, la compréhension sont plus
rapides… Alors qu’aux mauvais moments, c’est exactement l’inverse.
Aujourd’hui, nous savons scientifiquement que le début de
matinée et l’après-déjeuner sont de mauvais moments, tandis que le milieu et la
fin de matinée pour tous les enfants, et la fin de l’après-midi pour les plus
âgés de l’école primaire, sont de bons moments. Aussi les enseignants
doivent-ils tenter de placer à ces bons moments les apprentissages et les
activités demandant le plus d’attention et d’effort cognitif. Au contraire, les
moments reconnus comme moins favorables peuvent être occupés par des activités
d’entretien, d’éveil, et par des contenus plus ludiques, plus socialisants. Il
est aussi possible d’atténuer l’influence des moments défavorables de la
journée par des dispositions matérielles. Ainsi, l’entrée en classe peut être
précédée d’une période d’accueil échelonné des enfants. Le creux
d’après-déjeuner sera l’occasion de proposer des activités autres que celles de
la classe, dont une sieste.
Deux sciences de la dimension
temporelle
La chronobiologie « étudie les changements quantitatifs
réguliers et périodiques au niveau de la cellule, du tissu, d’une structure ou
d’une population », et la chronopsychologie, quant à elle, vise à « étudier les
changements du comportement pour eux-mêmes ». D’après Georges Fotinos et
François Testu, Aménager le temps
scolaire, Paris, Hachette, 1996.
Respecter le sommeil de l’enfant
Il est primordial que les parents, comme les enseignants,
interviennent pour que les enfants dorment leur compte de sommeil. Les parents
doivent comprendre et faire comprendre que le sommeil est réparateur de la
fatigue et que si l’on ne le respecte pas quantitativement et qualitativement,
l’enfant aura des comportements inadaptés en classe et ne sera pas performant.
Aussi, par une hygiène de vie adaptée, ils doivent éviter de coucher trop
tardivement les enfants et veiller à ce que les jours de congés soient vraiment
des moments de repos, de récupération et de détente.
De leur côté, les décideurs doivent proposer des horaires
journaliers qui évitent des réveils trop matinaux générateurs de perte de
sommeil. Il n’est pas raisonnable qu’un élève de 6 ans soit obligé d’être en
classe à huit heures alors que l’on sait qu’il doit dormir en moyenne plus de
dix heures.
Aménager la semaine scolaire de l’enfant dans le respect de ses
rythmes
Le moins que nous puissions dire est que les aménagements de la
semaine scolaire française ont été conçus davantage pour satisfaire la pression
sociopolitique des adultes que pour respecter les rythmes de vie des enfants et
favoriser leur développement psychologique, physiologique et physique.
Trois principaux emplois du temps hebdomadaire se sont succédé
en fonction de l’évolution du contexte :
- le plus ancien, celui de la semaine traditionnelle, a
permis de libérer le jeudi pour que les enfants puissent aller au catéchisme,
puis le mercredi ;
- le second emploi du temps autorisé permet de déplacer les
trois heures de classe du samedi matin au mercredi matin. Les vingt-six heures
d’enseignement sont ainsi distribuées sur quatre jours et demi, mais le
week-end dure deux jours ;
- enfin, dans le troisième emploi du temps, celui de la
semaine de quatre jours, l’enseignement est concentré sur les lundi, mardi,
jeudi et vendredi. Douze jours doivent être « récupérés » sur les vacances
moyennes ou grandes.
Au moment où nous écrivons, deux questions se posent aux
enseignants, aux parents et aux décideurs :
- vaut-il mieux aller à l’école primaire le samedi matin ou
le mercredi matin ?
- peut-on opter pour la semaine de quatre jours sans porter
préjudice à l’enfant ?
Classe le samedi matin ou le mercredi matin ?
Les parents vont devoir opter pour l’une ou l’autre
demi-journée de classe en fonction de l’âge. D’après nos informations, ils
souhaitent que le samedi matin soit libéré pour les petits et que, pour les
plus grands de 10-11 ans, ce soit le mercredi matin.
Or, nous préconisons, pour les plus âgés, la classe le mercredi
matin plutôt que le samedi matin, avec une rentrée plus tardive vers neuf ou
dix heures pour leur offrir la possibilité de dormir un peu plus dans la nuit
du mardi au mercredi. Nous retenons cette solution pour au moins trois raisons.
D’abord, nous venons de le voir, c’est l’emploi du temps hebdomadaire le plus
adapté aux jeunes enfants scolarisés. Ce sont eux qui sont prioritaires dans le
respect de leurs rythmes de vie. Ensuite, dans une société où le temps de
travail hebdomadaire doit être ramené à trente-cinq heures, cet emploi du temps
permet aux parents dont le week-end dure deux jours, d’être plus présents
auprès de leurs enfants. Enfin, il ne génère pas une désynchronisation des
rythmes de vie des enfants, comme peut le faire la semaine de quatre jours sans
activités périscolaires ni relais extrascolaires.
La semaine de quatre jours : un choix contestable
La mise en place de la semaine de quatre jours, non seulement
ne respecte pas les rythmes journaliers de l’activité psychologique,
physiologique et physique de l’élève, mais surtout, elle génère la fatigue et
le surmenage. Chez certains, elle contribue à l’inadaptation à l’école. La
semaine de quatre jours « secs », sans une politique socio-éducative
d’accompagnement, ne fait qu’accentuer et allonger les effets perturbateurs du
week-end sur l’adaptation à la situation scolaire. Dans la semaine classique de
quatre jours et demi, la coupure du week-end se répercute le lundi et également
le samedi matin. Cela se traduit par une désynchronisation des rythmes
biologiques et psychologiques habituellement observés les autres jours,
désynchronisation qui est source de fatigue, de moindre performance scolaire et
de désintérêt. Dans la semaine de quatre jours, les perturbations
comportementales, énoncées précédemment, sont encore plus marquées et, surtout,
elles se manifestent plus longtemps, du vendredi après-midi au mardi matin. Il
ne reste aux enseignants, dans ce cas, que deux jours complets pour profiter de
la pleine écoute des élèves, et par là même, les surcharger des disciplines
dites fondamentales.
Par ailleurs, si le volume horaire hebdomadaire d’enseignement
demeure le même, la répartition de l’enseignement sur quatre jours engendre une
réduction des « petites » vacances qui, pourtant, nous le savons, doivent durer
deux semaines pour être bénéfiques à l’enfant. Pour que l’enfant se sente
vraiment en vacances et en profite pleinement, il faut environ une semaine.
C’est seulement après cette période de transition où il oublie le réveil
provoqué, l’école, les soucis quotidiens et le stress environnemental, qu’il se
réveille plus tard, dort mieux, se repose et se détend. Or, que voyons-nous ?
Les vacances de la Toussaint sont les plus courtes de l’année, alors que c’est
à cette période que nous sommes les plus fragiles, surtout lorsque, pour
l’enfant – et également pour les enseignants –, deux mois d’école les ont
précédées.
Enfin, toujours à propos de la semaine de quatre jours,
accorder une demi-journée supplémentaire de congé n’est pas profitable à tous
les enfants. La libération du temps n’est pas forcément synonyme
d’épanouissement, d’éveil et d’intégration. Au contraire ! Elle peut accentuer
les différences entre eux. Ainsi, la suppression de la classe le samedi matin
peut avoir des effets totalement opposés sur les comportements selon
l’environnement socioculturel. Pour certains, par exemple, la nuit du vendredi
au samedi sera une nuit supplémentaire de récupération par rapport à la
fatigue, alors que, pour d’autres, elle sera une nuit de perte de
sommeil.
Ainsi, bien qu’aucun argument ne plaide en faveur d’une semaine
scolaire de quatre jours « secs », les parents, selon différents sondages,
optent majoritairement pour ce genre d’aménagement. C’est ainsi qu’un tiers des
écoles françaises sont soumises à ce régime.
Aménager aussi le temps hors de l’école
Les évaluations que nous avons réalisées dans les villes où les
aménagements expérimentaux du temps de l’enfant ont été mis en place conduisent
toutes au même constat. La participation à des activités socioculturelles et
sportives au sein de la classe contribue à réguler les comportements scolaires
et extrascolaires, l’écoute et l’attention soutenue, à faciliter l’intégration
et à mieux respecter les rythmes propres de l’enfant. Pour les enfants issus
des milieux qui doivent profiter des zones d’éducation prioritaire, les
zep, ce dernier facteur est, à mes
yeux, aussi puissant, voire plus, que la répartition journalière et
hebdomadaire des séquences d’enseignement.
Ainsi, lorsque l’on propose à des élèves de
zep des activités périscolaires en
dehors des quatre jours de classe et qu’ils y participent, les phénomènes de
rupture de la rythmicité classique présents tous les jours, sauf le jeudi,
disparaissent, et les différences avec d’autres enfants vivant la semaine
traditionnelle sont gommées. Cet effet réparateur et restructurant est en outre
plus marqué lorsque l’enseignement est dispensé sur quatre jours et demi et
bien sûr lorsque l’emploi du temps respecte les rythmes journaliers de
l’enfant.
Aussi, nous ne pouvons que recommander des aménagements
journaliers et hebdomadaires du temps scolaire et périscolaire qui impliquent
non seulement les enseignants, mais également tous les partenaires concernés
par l’éducation des enfants, notamment les parents.
François Testu est
professeur de psychologie à l’université François-Rabelais, Tours.
·
Fotinos, G. ;
Testu, F. 1996.
Aménager le temps, Paris,
Hachette.
·
Montagner, H. 1983.
Les Rythmes de l’enfant et de l’adolescent, ces
jeunes en mal de temps et d’espace, Paris, Stock-Laurence
Pernoud.
·
Testu, F. 1982.
Les Variations journalières et hebdomadaires de
l’activité intellectuelle de l’élève, Paris,
cnrs.
·
Testu, F. 1994. «
Quelques constantes dans les fluctuations journalières et hebdomadaires de
l’activité intellectuelle des élèves en Europe », Enfance, 4, p. 389-400.
·
Testu, F. 1994. «
Rythmes scolaires, approches chronobiologiques et chronopsychologiques »,
Perspectives documentaires en
éducation, 32, p. 77-89.
·
Testu, F. 2000.
Chronopsychologie et rythmes
scolaires. Paris, Masson.