2000
Enfance et PSY
Dossier
Les autistes sont dans le temps
Cornélia Smodlaka
Cornélia Smodlaka est
psychologue.
Danièle Duc
Danièle Duc est éducatrice
spécialisée.
Le temps des autistes, fait d’une suite d’instants qui défilent à
toute allure ou qui s’immobilisent, prend à rebours notre notion du temps.
L’hôpital de jour s’offre comme scène qui ouvre au jeu des pulsions pour que
ces instants fragmentés se relient, et se constituent comme moments d’une
durée. Le cheminement d’une jeune autiste nous permet d’illustrer ce
travail.Mots-clés :
autisme, intrication
pulsionnelle, sexualité.
Pour
aller à mon hôpital de jour, je prends le rer, c’est 20 minutes de trajet. Après il faut
prendre un bus, encore 10 minutes. Mais si j’ai du retard ou si le
rer a du retard, je rate le bus. S’il
n’y a pas de taxi, je dois attendre 20 minutes le bus
suivant.
Parfois
le bus suivant a 10 minutes de retard, surtout par temps de
pluie.
Quand j’arrive à l’hôpital de jour, le plus dur est fait. Alors
j’entre et je ferme la porte sur le monde. Je suis dans un autre
espace-temps.
L’hôpital de jour est un espace où l’on prend le temps. Le
temps de réfléchir. Le temps que les enfants s’installent. Le temps que les
choses se décantent. On charge et on décharge les emplois du temps. On fait
travailler le temps. J’aime – je crois que nous aimons tous – cet espace entre
parenthèses, libéré de la contrainte des rythmes extérieurs, et qui permet de
jouer avec le temps, de faire exister un temps interne.
Il arrive parfois que le jeu ne prenne pas, que le travail
stagne et lorsqu’on s’aperçoit que le temps passe, le plaisir se teinte de
culpabilité. On ne comprend pas ce qui est arrivé. Le temps interne se teinte
d’inquiétante étrangeté : on s’affole un peu, on dit que c’est à cause d’eux,
ce sont eux qui induisent ça.
Eux, les autistes, ils sont dans l’intemporel.
Il faut prendre un peu de temps pour les autistes, parce qu’ils
sont une tribu menacée. La conception nord-américaine de l’autisme se répand
insidieusement et sûrement. Elle dit que l’autisme est un problème génétique,
donc – ce glissement est fallacieux – il n’y a pas de problème psychologique,
et que, de toute manière, dans l’autisme, il n’y a pas de psychisme.
Or, cette idée d’absence de psychisme n’est pas si éloignée de
certaines descriptions françaises qui soutiennent que chez les autistes, il n’y
a pas de conflictualité, pas d’objet, pas de scène primitive parce que pas de
différence de sexes, a fortiori pas de sexualité… pas de temporalité. À
l’appui, leur manque de repères temporels, leur compulsion de répétition,
l’ennui qui s’en dégage, l’impression que rien ne bouge…
Pour ce qui est de la compulsion de répétition, elle est loin
d’être réservée à l’autisme. Leurs repères horaires sont d’une précision
maniaque. S’ils ont une séance à 10 h 15, à 10 heures, 14 minutes, 30 secondes,
ils se lèvent du canapé et se dirigent vers la porte aussi sûrement qu’à
minuit, Nosferatu se lève de son cercueil. Pour le reste, il s’agit de
l’impression qu’ils font sur nous. Ils nous donnent l’impression de
l’intemporel parce que nous ne reconnaissons pas leur manière de vivre le
temps. Nous disons qu’ils n’ont pas de repères parce qu’ils nous font perdre
les nôtres. Nous disons qu’ils sont perdus, quand c’est nous qui sommes
perdus.
Ce que nous appelons « l’intemporel » des autistes fait partie
du mythe de l’originaire, auquel nous tenons beaucoup ; nous aimons croire
qu’il existe des êtres d’avant le principe de réalité, des êtres qui
incarneraient les processus inconscients et qui ne connaîtraient ni le temps ni
la différence des sexes, ni la négation !
Chaque personne vivante a à voir avec la réalité et avec le
temps, quels que soient ses efforts pour l’éviter, pour le dénier, le morceler,
le tuer. Il faut avoir une grande familiarité avec le Temps pour pouvoir le
suspendre, ou juste le poser là, entre deux séances de quelque chose. « Si tu
étais en bons termes avec le Temps, il ferait tout ce que tu veux de la
pendule, dit le Chapelier Fou à Alice. Tu pourrais faire rester la pendule sur
une heure et demie aussi longtemps que tu voudrais. »
Notre idée du temps est héritière du complexe d’Œdipe. C’est un
temps organisé par le refoulement, par l’après-coup ; un temps paternel,
socialisé, historisé… Or nous pensons que le temps historique, diachronique,
est soignant : il étaye la continuité narcissique, permet de supporter
l’attente, il a partie liée avec le masochisme gardien de la vie, comme le
montre Benno Rosenberg.
Nous disons souvent que notre travail à l’hôpital de jour
consiste à raconter une histoire. Tenir le fil du temps. Un vrai atelier de
tissage.
Eux, ils attaquent les fils de l’histoire. Ils veulent des
spots, pas des romans. Ils nous
cassent nos dispositifs, ils nous malmènent. Nos rencontres ne peuvent être que
brèves. Brèves et intenses. On leur dit : « Tout à l’heure, ce n’est pas le
moment, attends… » Eux n’attendent pas. C’est maintenant, tout de suite, ou
rien. Souvent, c’est rien. Mais quand ils daignent nous montrer comment ils
fonctionnent, nous sommes fascinés : par la rapidité de leur fonctionnement, de
leurs procédés d’acquisition, tout à fait mystérieux, de toutes sortes
d’informations hétéroclites (ils n’écoutent rien mais entendent tout) ; par
leur manière sobre mais insistante de pointer trois dessins dans les pages d’un
album de Tintin, pour en faire un
nouveau montage ; par leur manière d’apparaître et de disparaître
psychiquement, en entier ou par morceaux, tel le chat de Cheshire.
En même temps, nous sentons combien notre idée du temps
linéaire, diachronique, est inadaptée pour appréhender le leur, synchronique,
fait d’instants de présent archivés, qu’ils éclairent par flashes. Devant
l’urgence où ils sont, nous nous sentons lents et lourds. Si on plaque sur eux
notre temps, on est dans l’impasse, parce qu’ils ne sont pas dans le vide
intersidéral, mais dans une autre organisation. Il nous faut apprendre à nous
décentrer, opération indispensable pour reconnaître leurs repères, leurs codes,
leur langue. Il nous faut nous laisser faire, accepter d’être un peu perdus,
pour apprendre quelques rudiments de la culture autistique ; et là, on
s’aperçoit que les autistes sont des gens extrêmement patients. Que malgré
notre lenteur, notre pesanteur, notre incessant bavardage, notre prétention,
ils nous supportent. Et même qu’ils nous aiment bien, nous les
étrangers.
Ces rencontres « interculturelles » produisent ce temps bizarre
des hôpitaux de jour, où réside précisément un aspect important du soin : la
question du temps ne se pose pas tellement par rapport à l’horloge, mais par
rapport à ce qui, dans l’organisation pulsionnelle, a partie liée avec le temps
: le déploiement des pulsions, des affects, des mouvements de l’histoire
psychique.
Nous avons bien sûr des pendules et des emplois de temps
accrochés aux murs, mais c’est pour y accrocher les pulsions, pour les enduire
de libido.
Un théâtre pour le jeu pulsionnel
Dans ce lieu protégé, dans ce petit espace de jeu avec le
temps, la seule horloge que nous craignions était l’horloge
biologique.
Les enfants nous quittent à 12 ans. Mauvais âge pour les
sorties, trop tard ou trop tôt pour la plupart des établissements, mais on y
tient. C’est que 12 ans, c’est la puberté moins un jour. C’est qu’on était bien
contents que d’autres équipes s’occupent de leur puberté. Nous ne voulions pas
penser à ces adolescents aux épaules voûtées, à ces grosses filles au regard
perdu qu’on peut rencontrer dans certaines institutions.
Psychose et adolescence : on imaginait une explosion
d’excitation qui balaierait ce que nous avions patiemment construit, ou bien un
morne silence.
Et voilà que cette année, le printemps arrive tôt : des petits
seins qui pointent, des petites règles qui s’annoncent, des amourettes. Des
chagrins. Notre Rudy Valentino a 10 ans, il est autiste, il est amoureux et il
a des projets de mariage avec la belle Sandra.
Ce qui nous arrive là, c’est ce que nous avons cherché à faire
surgir : de la libido. De la bonne vieille libido, pas de l’excitation à vide.
On dirait que le travail au fil des jours a porté ses fruits, que tout
doucement, la pulsion se met en mouvement : si la pulsion est « la mesure du
travail imposée au psychisme de par ses liens avec le corps », l’excitation
somatique passe dans le psychisme, qui investit des objets, des relations, qui
élabore des représentations qui se ramifient, s’associent et s’enrichissent de
nouvelles représentations. Nous découvrons que pour nos chérubins aussi, la
sexualité commence avant la puberté, et que préparer leur adolescence doit
faire partie du travail de l’hôpital de jour, parce que c’est précisément
l’endroit le plus adapté à cette tâche.
Le travail d’équipe permet que les mouvements psychiques se
déploient, on a l’impression de surfer sur les mouvements déployés, diffractés
sur plusieurs personnes, enfants et adultes. Tout le monde porte l’histoire :
c’est presque une scène de théâtre où se joue la pièce de chaque enfant.
C’est-à-dire que nous travaillons à l’intrication de la pulsion de vie et de la
pulsion de mort, que nous ne « respectons » pas les défenses autistiques, que
nous les embêtons pour qu’ils nous aiment et nous détestent, pour qu’ils se
bagarrent puis qu’ils s’aiment.
À les regarder vivre cette année, nous pouvons imaginer leur
adolescence. Ce ne sera pas une adolescence modèle œdipien standard, mais cela
pourra être un moment riche de possibilités évolutives. L’afflux d’énergie
pulsionnelle ne signera pas forcément l’arrivée d’une catastrophe annoncée,
mais de nouvelles ouvertures vers des investissements objectaux.
Deux grands axes de travail vont dans le sens de l’intrication
pulsionnelle : l’approche corporelle – les premières représentations sont
corporelles ; et tout le travail avec les livres. On cherche des histoires
fortes, dont l’enfant peut se saisir : « C’est moi ça, ça parle de moi, cette
histoire me regarde. » Quand un enfant intériorise une histoire, ça le fonde,
ça fait une matrice métaphorique, c’est une sorte de scène primitive narrative
à partir de laquelle on va construire avec l’enfant son histoire à lui, on va
greffer d’autres bouts d’histoires, de scènes ; un sens.
Une histoire est forte quand elle élabore les mouvements de vie
et de mort, qu’elle aide à élaborer et à figurer les angoisses de perte, de
morcellement, de confusion, et à lier l’agressivité et la libido. Ce qui est
remarquable avec les autistes, c’est qu’ils sont très doués pour la métaphore ;
ils ont un sens très sûr pour reconnaître les histoires qui les
concernent.
Alors, même s’ils continuent à « parler » par flashes, que leur
récit est fait de fragments, il est fait en référence à une histoire déployée
dans la durée. En tenant le fil des associations, nous soutenons le travail de
la pulsion de vie, contre les effets destructeurs de la déliaison.
Danièle, l’éducatrice, et Inès sont toutes les deux longilignes
et élégantes. Il n’en avait pas toujours été ainsi : Inès est en train de
devenir une jeune fille, et Danièle a noté ces premiers moments d’éclosion. Son
texte terminé, elle n’en était pas satisfaite : il lui semblait que quelque
chose échappait. C’est que la transmission du féminin ne se laisse pas capter
dans un récit !
Ils sont terribles, ces autistes !
Comme d’habitude, je suis en retard sur les enfants. J’ai à
peine fini d’écrire mon texte sur Inès qu’il a l’air de dater. Je vais d’abord
vous parler d’Inès d’il y a un certain temps, avant que nous nous rendions
compte de ce que nous avons semé.
Inès a 10 ans, elle est autiste et parle peu. Si la
transparence de ses émotions l’a toujours rendue très touchante, ses
représentations nous étaient rarement accessibles : c’est par
l’hyperexpressivité de son corps qu’Inès nous donne une lecture de ses
émotions. Il y a encore un an, elle cherchait à se défaire d’un conflit en
défaisant ses vêtements, ou en l’évacuant aux toilettes.
Inès passe avec la vérité de l’affect du rire aux larmes. Mais
l’objet de ce rire reste suspendu, énigmatique.
Inès prend souvent les livres de Walt Disney, parfois tous
ensemble (Bambi, Blanche Neige, Le Roi
Lion…). Elle prend un peu dans chacun d’eux, regarde longuement,
fixement certaines images d’animaux qu’elle tapote du doigt. Mais elle évite
tous les personnages humains. Elle regarde, émerveillée, les animaux qui
regardent, émerveillés, une Blanche Neige exclue de l’histoire. Blanche Neige
est probablement dans les parages, mais elle n’est pas dans le regard
d’Inès.
Dans Bambi, elle fixe
des animaux qui courent dans une folle excitation. Nous sommes au début de
l’histoire et sur cette image on ne voit pas encore qu’il s’agit de la
naissance de Bambi. Vers qui courent-ils ? A priori, cette question n’a pas
l’air d’intéresser Inès. On dirait plutôt que le déroulement de l’histoire
s’est arrêté, le mouvement dans un sourire figé. Nous allons voir pourtant
comment, de plan fixe en plan fixe, s’est mis en œuvre le travail avec
Inès.
« L’enfance : lieu où tout est resté
ainsi et là-bas. »
Marina Tvestaïeva,
Lettre à Boris
Pasternak, Saint-Gilles Croix-de-Vie, 23 mai 1926
Inès est très maigre, constamment décoiffée comme une
sauvageonne, elle a un beau regard bleu et attentif, et une gestuelle si
excessive et si personnelle, qu’elle en devient langage, mais un langage
difficilement compréhensible. Elle est en quelque sorte l’incarnation de
l’enfant sauvage.
C’est probablement ce qui nous a poussé, au début de l’année, à
lire chaque matin au groupe d’enfants de notre salle
Le Livre de la jungle de Rudyard
Kipling. Nous avons choisi la collection « Chef d’œuvre universel » chez
Gallimard-Jeunesse, parce qu’elle contient beaucoup de petits dessins et de
photos d’époque dont savent si bien s’emparer les enfants de l’hôpital de
jour.
Nous espérions qu’Inès accrocherait quelque chose d’elle-même,
figuré dans cette histoire. Elle nous fit lire et relire sans cesse le passage
de l’arrivée du bébé Mowgli chez les loups, quand le père loup découvre Mowgli
et dit à Mère Louve : « Un homme ! un petit d’homme – Regarde… Droit devant
lui, se tenait un bébé brun, tout nu, qui savait à peine marcher, “un petit
bout de rien”, le plus doux et le mieux pourvu de fossettes qui fût jamais venu
dans la caverne d’un loup. Est-ce un petit d’homme ? dit Mère Louve. Je n’en ai
jamais vu – apporte-le ici. Qu’il est petit ! Qu’il est nu et… quelle audace !
C’est donc cela un petit d’homme ? »
Inès écoute ce texte avec beaucoup d’attention. Mais en
feuilletant le livre, elle trouve les photos de deux enfants-loups réellement
découverts en 1920. C’est un choc poignant que de voir Inès fascinée par
d’aussi terribles images, et attentive au texte que voici : « Enfants-loups. En
1920, dans le district de Midnapore, deux enfants-loups furent découverts par
le révérend J.A.L. Singh, en mission dans la région. Les enfants furent appelés
Amalia et Kamala. Singh raconte dans son journal comment il découvrit ces
petits d’homme : “Juste derrière les jeunes loups, venait la créature – un être
hideux – dont le corps, les mains et les pieds étaient apparemment humains,
mais la tête était une grosse boule d’une masse couvrant les épaules et le haut
du buste, ne dégageant qu’un net contour du visage, lequel était humain. Une
créature affreuse lui emboîtait le pas, exactement pareille à la première mais
plus petite. Leurs yeux étaient brillants et perçants à la différence des yeux
humains. J’en arrivai tout de suite à la conclusion qu’il s’agissait d’êtres
humains.” Les deux enfants furent confiés à un orphelinat. »
Inès est revenue maintes fois sur ces photos que nous avons
photocopiées, qu’elle a collées et entourées de plusieurs tracés.
Intuitivement, nous avons accroché son dessin dans la salle, parce qu’il nous
semblait important.
Mais ce n’est que quelques mois plus tard que nous avons pensé
qu’Inès s’était appuyée sur la figuration d’une part d’elle-même pour
s’inscrire dans le groupe, dans la « bande de loups », comme dit l’histoire.
C’est l’enfant-loup qui donna alors un sens à la course folle des animaux de
Bambi. Vers qui couraient-ils ? Quel
bébé allaient-ils découvrir ? Était-ce un joli faon fragile sur ses fines
pattes comme sait l’être Inès ? Ou un monstre d’enfant-loup, qui reçoit aussi
l’émerveillement de la Mère Louve ?
Les images de ces histoires défilent, se superposent dans le
temps qu’il nous a fallu pour les relier et pour qu’Inès continue
l’histoire.
Mais en février, un tremblement de terre secoue Inès. Ses
parents nous annoncent qu’ils vont avoir… un chien. Ils disent qu’Inès en rêve
depuis longtemps et qu’ils veulent lui en faire la surprise. Elle réagit très
fortement à l’arrivée de ce chiot, ne tient plus en place, ni chez elle ni à
l’hôpital de jour. Elle rentre, sort, claque les portes, fait tomber les
chaises, bondit sur les enfants avec qui elle est le plus en rivalité. Je ne
peux plus m’asseoir à côté d’elle sans qu’elle se lève immédiatement. Je sens
particulièrement que je l’agace avec mes histoires et mon calme.
Nous sommes avant les vacances de février et nous imaginons
qu’avoir à supporter toutes les attentions que ses parents vont porter à ce
jeune chiot est justement… insupportable. De notre côté, nous sommes un peu
angoissés à l’idée de retrouver une Inès instable qui ne sait plus ni où ni
comment se poser. Elle rage, et ne nous supporte plus. Elle trouve à se calmer,
seule, entre deux salles. Dès qu’on lui parle, elle fuit. Inès se met à manger
salement, comme un chien pourrait-on dire.
Quelques jours avant les vacances, elle est installée seule sur
la banquette. Elle a près d’elle un livre sur le chien sauvage, le dingo, dont
il est dit qu’il vit en liberté dans le désert australien, qu’il est retourné à
l’état sauvage il y a des milliers d’années.
Je m’installe près d’elle. Elle ne se sauve pas. Je feuillette
le livre, et maladroitement, le lui propose. Elle déchire la couverture avec la
photo du chien sauvage, mais ne part pas. Elle en prend un autre de la même
collection, sur la vie d’une famille pendant l’occupation allemande en
1943.
Elle reste longtemps fascinée par ces images. Sur le moment, je
me demande si la présence de son chien l’envahit, occupe toute la maison. C’est
la première fois, en tout cas, qu’Inès est fascinée par une image
d’humain.
Je lui propose, pour continuer sur la guerre, un livre sur
l’histoire de France, elle n’y trouvera rien et choisira plutôt un livre sur
les gibbons, dégingandés et élégants comme elle. Inès est calme.
Au retour des vacances de février, elle dessine de nombreux
personnages en mouvement. Les traits s’épaississent, prennent du corps.
D’ailleurs, Inès aussi nous paraît moins maigre. Elle a peut-être un peu
grossi, mais ce sont surtout ses seins qui poussent qui lui donnent de
l’épaisseur. Inès reste agitée, elle vient en coup de vent dans la salle. Non
seulement elle ne supporte plus que je lui parle, mais j’ai l’impression
qu’elle ne supporte même plus ma présence physique. Si je m’assieds à côté
d’elle, elle se lève, et lance un regard désagréable à mes vêtements.
Je l’entends penser de nouveau : « Qu’est-ce qu’elle m’énerve,
celle-là, avec son calme, ses vêtements, ses seins. » Je le lui dis, ça
l’amuse. Elle vient de plus en plus nous montrer ses seins. Un jour, elle fait
mine de les couper avec des ciseaux, tente un regard vers les miens, fait un
geste brusque vers moi, qu’elle annule aussitôt. Nous sommes dans un vacarme
épouvantable. Elle nous bouscule, renverse les chaises.
Tout porte à croire qu’Inès ne s’attendait pas du tout, mais
alors pas du tout, à devenir une jeune fille. Elle semble nous en vouloir, à
nous les femmes ! Elle rage, pleure, mais elle est contente aussi. Elle
cherche, et trouve la bagarre avec nous les éducatrices. Moi qui avais toujours
peur qu’elle ne se casse, à la voir si fragile, je suis sûre maintenant qu’elle
est solide. Je me demande d’ailleurs si je ne vais pas me mettre au judo… À
nous deux, Inès !
Parallèlement à cette relation plus conflictualisée, ses
relations avec les enfants se sont modifiées. Avant, elle les ignorait ou les
agressait. Elle apprivoise certains enfants, des garçons uniquement, par des
regards, des rires, des répétitions de phrases. Elle qui ne supportait pas
qu’on la touche se bat avec Sarah, l’autre fille, la plus belle, qui elle aussi
aime la bagarre. Ah, il faut voir Inès lui lancer des coups de pied à la
karatéka ! Elles y vont, les « nanas », avec suffisamment d’agressivité et de
plaisir pour que la bagarre puisse avoir lieu.
Dans le premier texte que j’avais écrit je concluais par un
texte qu’Inès avait choisi comme cadeau de la fête des Mères ; c’est la fin du
livre de Pinocchio, et c’est
Jiminy-Criquet qui parle : « Ainsi finit l’histoire de Pinocchio, dans les
chansons, les éclats de rire et les bravos. L’histoire du pantin, je veux dire,
car l’histoire de l’enfant ne fait que commencer Mais je n’ai pas à m’en mêler
: un enfant n’a que faire d’un criquet, même d’un criquet futé qui s’appelle
Jiminy. Un enfant a sa conscience à lui ! C’est pourquoi je m’en vais sur la
pointe des pieds. Au revoir, les amis ! »
J’étais très émue du choix d’Inès, je crois même que c’est ce
qui m’a décidée à écrire sur elle. Mais quand j’ai cru finir d’écrire tout ça,
je me suis dit que décidément, ça n’allait plus du tout, cette histoire :
j’avais l’air d’être « dépassée », comme disent les mères d’adolescents.
J’étais encore là avec le regard émerveillé de celle qui découvre l’enfant dans
l’autiste, et je ne voyais pas que j’avais devant moi une grande fille qui me
fait une scène quand elle revient dans la salle après sa séance de
psychomotricité. Difficulté de séparation ? Résistance au changement ?
Probablement, mais continuons l’histoire, comme nous venons de le découvrir :
Inès est amoureuse du psychomotricien, et m’en veut de devoir le quitter pour
me retrouver.
Nous n’avons rien vu, tout comme – j’y pense maintenant – je
n’avais pas vu dans son regard sur cette famille pendant l’occupation une
fascination sur les gestes d’amour, qui sont bien dans l’image.
Là où nous en sommes, nous voyons mieux – me semble-t-il –
comment, de plan fixe en plan fixe, s’est construite une histoire où chaque
épisode éclaire le précédent et donne ainsi un sens au passé.
Cornélia Smodlaka est
psychanalyste, psychologue.
Danièle Duc est éducatrice
spécialisée.
Toutes deux travaillent à l’hôpital de jour de Torcy.
B. Rosenberg, « Masochisme
mortifère, masochisme gardien de la vie », Monographies de la
Revue française de psychanalyse,
Paris, puf, 1991.
L. Kanner décrit le
langage métaphorique des autistes dès 1946 dans son article « Irrelevant and
metaphorical language in early infantile autism »,
American Journal of Psychiatry, 103,
p. 242-246.