2000
Enfance et PSY
Dossier
Les adolescents au présent
Psychanalyse et temporalité psychique
Jean Baranes
Jean José Baranes est
psychanalyste.
Temps de l’expérience vécue – agie – valant autant pour elle-même
que pour sa valeur réorganisatrice, la temporalité adolescente est considérée
ici sur un double registre :
- classiquement comme temps d’après-coup de la sexualité
infantile ;
- mais aussi comme occasion d’une appropriation subjective tout
à fait cruciale pour le devenir adulte.
Les conséquences pour l’abord psychothérapique découlent de ces
perspectives.
Mots-clés :
temporalité, transgénérationnel, acte, après-coup, subjectivation.
Le
thème de la temporalité s’est imposé à moi dans le travail clinique avec les
adolescents, à partir de deux ordres de
situations.
D’abord, le temps figé des diverses constellations cliniques où
la compulsion de répétition semble occuper toute la scène psychique, qu’il
s’agisse de comportements additifs, de somatisations ou d’états
psychotiques.
Envisager le temps de l’adolescence comme temps de transmission
ou de répétition entre les générations offre un éclairage pertinent dans ces
pathologies graves. Mais d’un point de vue plus général, cette perspective
transgénérationnelle – qui conduit également, sur le plan métapsychologique, à
un renouvellement de la topique psychique – est un des piliers constitutifs
d’une temporalité adolescente, puisque celle-ci est organisée par et dans la
différence et l’échange entre les générations (Baranes, 2000).
Dans un deuxième groupe de situations, presque à l’opposé du
précédent, j’ai été amené à réfléchir sur le rapport très singulier que les
adolescents les plus « ordinaires » entretiennent avec le temps. Rapport fait
de mouvance, d’investissements aussi massifs que labiles et discontinus, marqué
par la véritable affinité élective des adolescents pour la satisfaction
immédiate et sans détour du besoin comme du désir dans le recours à l’action,
rapport enfin qui s’ancre dans l’expérience corporelle adolescente.
De quelle façon la conflictualité psychique s’engage- t-elle et
s’exprime-t-elle dans cette temporalité des adolescents, au carrefour entre
rêve et action ?
On pourrait dire de façon lapidaire que l’adolescence est
électivement un temps de l’acte, dont tout l’enjeu va résider dans la
possibilité que cet usage « électif » de l’actuel fasse « après-coup » au sens
métapsychologique (Laplanche et Pontalis, 1967). J’y reviendrai, tant cela est
central. Cet enjeu de symbolisation est tout particulièrement à l’œuvre dans la
rencontre avec le psychanalyste qui devra tenir la position paradoxale d’être
un « passeur » entre le passé de la sexualité infantile, ce présent si
intensément investi, et un futur encore indécidable. L’occasion est propice
pour la subjectivation de son histoire par l’adolescent, alors même que
celui-ci revendique l’actualité absolue de son expérience.
Il semble bien en effet que les adolescents mettent en pratique
le proverbe chinois placé en exergue, qui pourrait servir de slogan au
privilège revendiqué pour l’expérience immédiate. On sait qu’il est important,
quand on s’occupe d’adolescents, de reconnaître toute sa densité à l’expérience
vécue, à la saveur de cette cuisine à laquelle nos abords cliniques et
théoriques donnent quelquefois un parfum de papier…
Time is on my side,
chantait Mick Jagger à la fin des années soixante…
Entre l’actuel et l’archaïque
Entre l’actuel et l’archaïque, l’adolescence explore le temps,
en ayant à se débrouiller avec un présent dominé par la perception et la
sensorialité bien plus que par l’activité de pensée et la représentation
psychique qui en seront cependant l’issue.
Lorsque la voix mue et se cherche, sautant sans crier gare du
grave à l’aigu selon la situation ou le fantasme inconscient qui affleure, ce
sont le même malaise corporel, la même persécution par le corps sexué, la même
oscillation des registres de la pensée et de l’affect entre organisation et
désorganisation qui occupent la scène. Les adolescents sont confrontés à un
corps nouveau, véritable trauma-corps étranger interne qu’ils devront contenir.
Placés au carrefour de la resexualisation œdipienne et du narcissisme en crise,
passant sans crier gare des identifications les plus subtiles à l’imitation la
plus archaïque, frôlant à tout moment l’inquiétante étrangeté, les adolescents
doivent également s’affronter au deuil et à la perte : celle de l’omnipotence
infantile, comme celle du savoir attribué jusque-là aux parents.
Voilà les adolescents contraints, sinon même sommés par le
processus pubertaire qui les change de pied en cap, de prendre parti selon le
mot de R. Cahn. Il leur faut renoncer à l’absolu intemporel du vert paradis des
amours enfantines pour découvrir la finitude, l’autre différent, et avec
celui-ci le dialogue amoureux. « Le temps, c’est le non-rétractable », disait
un jour ce philosophe. Cette découverte adolescente de la sexualité génitale
dans la rencontre de l’autre, véritable co-naissance, crée de l’irréversible.
L’autre est là, semblable mais différent, orientant vers lui le désir qui était
jusque-là satisfait par le même du narcissisme phallique. Avec l’expérience
corporelle adolescente de la différence des sexes, le jour se lève sur une
transformation du rapport au temps.
J’ai décrit là un deuxième temps du traumatisme « bon pour la
symbolisation », après-coup organisateur du diphasisme de la sexualité humaine.
Mais on sait bien que l’adolescence, par la réactivation des angoisses les plus
primitives, touchant aux fondements de l’identité et non plus à la seule
identité sexuelle, peut aussi bien ouvrir aux déliaisons et aux
désorganisations les plus graves.
D’où l’importance de l’évaluation dans la rencontre analytique
à cet âge de la vie ; d’où celle de pouvoir temporiser précisément ce qui, de
la problématique adolescente, fait urgence et bien souvent enjeu
vital.
Est-ce l’effet du caractère déroutant, profondément «
insaisissable » de cette période de turbulence ? Devant le kaléidoscope que
nous donnent à voir, avec quelle indifférence affectée, les adolescents, la
difficulté à établir des repères suffisamment consistants a été soulignée par
les psychanalystes soucieux de dégager une sorte « d’unité spécifique » qui
pourrait rendre compte de la diversité des expressions et des symptômes
manifestes.
Une fois acquis que les adolescents sont tous « dingues »
(selon le mot de V. Smirnoff), ou qu’ils donnent aisément le tournis, il nous
faut admettre que la variabilité, voire la versatilité symptomatique, est
inhérente à la structure même de l’adolescence. L’adolescence est chaos,
émulsion, indécidable et diversité des possibles, et cela jusqu’au vertige pour
les adultes certes, mais d’abord pour les adolescents eux-mêmes.
« Connaître, c’est expérimenter
concrètement. Un livre de cuisine ne supprimera pas votre faim.
»
Takuan
Le psychanalyste, tel le pêcheur à la ligne…
Il n’est pas mauvais de ce fait qu’ils rencontrent sur leur
route un « pêcheur à la ligne » attentif à leur désarroi et capable de donner
du temps au temps. Encore faudra-t-il que celui-ci, allant au-delà de cette
versatilité, s’interroge sur la qualité de l’équilibre narcissico-objectal et
sur celle du fonctionnement différencié des instances psychiques, éléments
déterminants quant à l’engagement dans une des deux voies qui se présentent à
l’adolescent :
- soit l’attrait, la possibilité, le plaisir – ou même la
nécessité – de vivre au présent toute expérience, quelle qu’en soit la
complexité. L’adolescent entre alors dans une expérience à valeur initiatique,
du moins tant qu’elle reste balisée par la culture et le surmoi
;
- soit à l’opposé, le refus massif de l’objet et de ce qu’il
implique : l’adolescent est alors contraint au déni, à la haine, au narcissisme
négatif, à la déliaison, à l’évacuation de la psyché, ou même à «
l’excorporation ». C’est que la psyché, si elle donne sens à ce que
l’adolescent entend tout d’abord vivre
au sens plein du terme, c’est-à-dire éprouver, expérimenter et agir par
lui-même, oblige surtout à connaître la souffrance de penser, la finitude et le
futur qui définissent l’âge d’homme.
La première solution caractérise le fonctionnement mental le
plus coutumier pour les adolescents. Les perceptions, l’expérience vécue au
présent ont leur pleine fonction psychique : elles relayent une symbolisation
et une activité de représentation pulsionnelle en difficulté. L’engagement
sensoriel, perceptif et moteur, que permet l’actuel assure une fonction de
figurabilité qui est antitraumatique et préreprésentative, à l’instar de
certains jeux présymboliques de l’enfant. La mise en scène par l’acte est
souvent indispensable au rétablissement de la liaison psychique, face aux «
déliaisons dangereuses » (Cahn, 1991) de cet âge.
La deuxième solution est à la base de toutes les ruptures,
qu’on les envisage comme des ruptures du développement liées à la problématique
œdipienne ravivée, ou comme des crises subjectives, des temps de perte et
d’avènement du sujet. Ces deux axes interprétatifs – l’œdipe et le narcissisme
– font encore débat entre psychanalystes français et anglais, entre les tenants
du développement centré sur l’œdipe et les partisans d’une vision plus
complexe, dans laquelle la reviviscence après coup des premières expériences
vécues prend toute son ampleur.
Métapsychologie, c’est
ainsi que Freud a désigné la théorie de la psychanalyse. Pour aller au-delà des
seuls phénomènes conscients et, au-delà des contenus, pouvoir construire un
modèle de l’organisation psychique, la métapsychologie conjugue trois points de
vue : économique (les énergies en présence), dynamique (les conflits en cause)
et topique – de topos, lieu. Ce
troisième point de vue considère l’appareil psychique comme organisé en
instances.
La découverte de Freud a initialement reposé sur la distinction
entre les systèmes inconscient et conscient, avec entre les deux le
préconscient. Devant l’importance des identifications dans la constitution du
sujet, il inventa, à la fin de sa vie, une seconde topique qui distingue le ça,
le moi et le surmoi. Le désir comme corps étranger et « traumatisme » interne
vient du dedans, du ça, menacer le moi du sujet, son narcissisme étendu à ses
premiers objets, ses parents, puisque c’est pour l’amour de nos parents que
nous renonçons à la satisfaction de la pulsion.
L.R.
Temporalité et après-coup en psychanalyse
« On naît tous avec une histoire qui nous préexiste. À
l’adolescence, on invente son corps pour échapper à son destin », me disait un
jour un jeune adolescent. J’avais été frappé par la profondeur de cette
remarque, que je tenterai à présent de décondenser à partir de quatre
points.
1. Comme on a pu le remarquer, je préfère parler de temporalité
à l’adolescence plutôt que de temps, afin de bien mettre l’accent sur un temps
pensé comme processus, un temps se faisant dans la durée, comme l’écrit E.
Lévinas, un temps qui est expérience du mouvement et de la réponse. La mort,
qu’est-ce d’autre que l’immobile et la non-réponse ? Il est aisé de transposer
cette conception au fonctionnement psychique. En régime névrotique, la
temporalité est faite de réinscriptions psychiques incessantes dans le dialogue
à l’autre, alors que, dans le registre le plus pathologique, les dénis
d’existence ou de signification vont altérer les deux organisateurs centraux du
fonctionnement psychique : la différence des sexes et celle des
générations.
2. Si le temps n’est pas un concept métapsychologique à
proprement parler, la cure analytique, quant à elle, n’est rien d’autre qu’une
machine à remonter/explorer le temps, que ce soit sous la forme de la
remémoration, ce « miroir aux alouettes de la psychanalyse » (A. Green) – à la
fois leurre et preuve –, ou de l’actualisation de la relation d’objet dans
l’ici-et-maintenant des séances.
Le temps en psychanalyse, ni temps linéaire des horloges ni
temps biologique – que cependant la pulsion re-présente pour l’appareil
psychique – est celui d’une histoire subjective faite de réécritures à des
époques différentes, avec des matériaux différents qui allient conjoncture et
structure entre les variations du fantasme singulier et la constance des
schèmes organisateurs originaires. Le passé tire de ces réécritures toute son
épaisseur et son feuilleté.
Entre l’intemporalité des processus primaires et de
l’inconscient d’une part et la temporalité des processus secondaires, du
système perception-conscience et du moi d’autre part, cette machine à explorer
le temps opère selon une causalité non linéaire singulière et complexe, dont
l’après-coup est le modèle princeps. Ce modèle tisse indissolublement
biphasisme sexuel et symbolisation, mettant ainsi le « corps pubertaire » au
centre des processus de changement et de l’expérience du temps, au point
d’ailleurs que R. Cahn a même proposé de considérer la dynamique de la cure
dans son ensemble comme « processus d’adolescence ».
L’après-coup et les temps en
psychanalyse
Très tôt dans l’œuvre de Freud et tout au long de celle-ci,
comme pour tous les psychanalystes après lui, l’histoire affective d’un sujet
humain est autre chose que la somme de ses expériences successives. Les effets
psychiques de celles-ci reposent en particulier sur leur réorganisation
rétroactive : après coup. La sexualité
humaine est caractérisée par son caractère diphasique : les enfants ont une
sexualité, mais cette sexualité infantile, déterminante pour les choix adultes,
ne prend son plein effet et son plein sens qu’après la puberté.
En psychanalyse, on distingue (au moins) trois temps :
l’actuel, l’archaïque, l’infantile. L’actuel implique le présent et le réel –
comme dans la notion de névrose actuelle, post-traumatique ; l’archaïque
désigne, plutôt que le plus ancien, l’intensité et le chaos de la vie
pulsionnelle ; que l’organisation infantile, dans un deuxième temps, canalise.
Néanmoins, avant la puberté, un seul sexe – phallique – pour l’inconscient,
affirmait Freud dans ses écrits de 1923-1925 sur La Disparition du complexe d’Œdipe et
L’Organisation génitale infantile. Il
est important de comprendre que ces temps définissent plus des régimes de
fonctionnement psychique que des étapes de développement.
L.R.
Un temps de la subjectivation
Le concept d’après-coup reste notre fil rouge pour penser le
temps en psychanalyse. J. Laplanche et J.-B. Pontalis l’ont souligné dans leur
Vocabulaire : la puberté (nous dirions
aujourd’hui les processus d’adolescence) réunit électivement ce « précipité »
d’événements psychiques, de situations vécues et de remaniements organiques qui
vont permettre au sujet d’accéder à un nouveau type de significations. Ce qui
était déjà-là auparavant ne l’était pas encore ; la signification nouvelle qui
surgit donne sens après coup à ce déjà-là, et de ce fait le
transforme.
Mais « l’après-coup adolescent » ne se réduit pas à cette
resignification, jusque-là inouïe, due à la nouvelle donne sexuelle pubertaire.
La subjectivation – avec ses avatars (Gutton et Baranes, 1991) – est devenue un
concept central de la réflexion analytique française au cours des dernières
années, et les psychanalystes se préoccupent au moins autant aujourd’hui des
conditions et des limites de la symbolisation que de la signification sexuelle
infantile des symptômes.
Dans ce vertex théorique, l’après-coup adolescent ne peut plus
être pensé comme concernant le seul diphasisme temporel de la sexualité de
l’humain. Il relève plus fondamentalement de l’expérience du trouvé-créé
winnicottien – l’environnement répond si adéquatement au sujet qu’il lui paraît
créé par lui –, que celle-ci advienne dans l’expérience analytique ou dans la
vie quotidienne quand l’adolescent a la chance et les moyens psychiques d’en
faire le lieu de sa créativité et de son expérience transitionnelle : le
trouvé-créé étant à la subjectivation ce que l’après-coup est au sexuel, c’est
dans cette articulation de l’advenir-à-l’être et des multiples déclinaisons et
resignifications du registre du désir que va se rejouer la nouvelle donne
temporelle de l’adolescence.
3. Dans un troisième point, le temps de l’adolescence la plus
normale est fait de mise en crise et de réorganisation de la temporalité qui
relèvent d’une triple logique : celle des transformations corporelles, celle du
fonctionnement psychique et celle des rapports avec l’environnement et le
socius. Dans cette dernière logique,
la temporalité adolescente passe par une mise en question du rapport entre les
générations.
Le questionnement acharné et vital que les adolescents
adressent à leurs parents fait que l’adolescence condense « trois crises au
lieu d’une », comme l’écrit P. Gutton lorsqu’il explore la transformation du
rapport à la sexualité dans la relation entre parents et adolescents. Mais de
même qu’elle interroge et provoque la sexualité des parents, l’adolescence peut
être le temps d’une interrogation transgénérationnelle sur l’emprise véhiculée
par les secrets de famille ou les autres mécanismes psychiques de dénis ou
clivages. L’expérience clinique montre qu’elle est un moment électif pour
l’émergence souvent violente de ce qui, demeurant hors refoulement et d’autant
plus actif entre les psychés, venait
entraver cette appropriation subjective de l’histoire personnelle évoquée plus
haut.
Pour reprendre la théorisation du temps proposée par M. Fain,
si l’inconscient est normalement temporalisé par la génitalité et la
possibilité de mise en latence, le diphasisme « névrotique », dans ces
constellations cliniques sévères, est remplacé par une évolution monophasique
tout entière sous le régime de l’excitation traumatique et du déni, entravant
de ce fait toute possibilité de constituer un scénario de scène primitive et de
fantasmer l’originaire.
La subjectivation
Ce néologisme est né chez les psychanalystes qui ont été
confrontés aux traitements d’adolescents psychotiques en institution. Selon les
termes de Raymond Cahn, qui fut l’un des premiers à l’utiliser, il désigne la
théorisation du surgissement originaire du
sujet. Prendre en compte en psychanalyse ce qui, dans
l’environnement – en particulier parental –, intervient dans la psyché de l’enfant, cette part psychique, à la
fois extérieure au sujet et siège de son intimité, implique un renouvellement
de la métapsychologie. La notion de subjectivation et les questions qu’elle
pose sont très bien présentées dans le dossier Avatars de la subjectivation de la revue
Adolescence (Gutton et Baranes,
1991).
L.R.
Entre l’urgence et l’avenir
4. Enfin, en dernier point, cette temporalité singulière de
l’adolescence devra être prise en compte dans toute sa spécificité par le
psychanalyste lors de sa rencontre avec l’adolescent, sauf à s’exposer à bien
des déconvenues. Elle rend nécessaire un aménagement du cadre et rend compte de
la complexité très singulière de la tactique interprétative, constamment
partagée entre l’urgence – à entendre ici au strict plan de l’urgence des «
besoins » de la psyché – et le long terme. Kurt Eissler écrivait déjà en 1958
qu’il fallait utiliser, avec les adolescents, « à la fois » la technique
classique, la technique pour délinquants, les techniques pour schizophrènes et
les techniques inductrices de conflits entre le moi et les fantasmes pervers.
Autant dire qu’une vie n’y suffirait qu’avec peine ! Mais, au-delà de
recommandations de pure technique, c’était porter l’accent sur cette diversité
des problématiques si particulière à l’adolescence, que nous connaissons mieux
aujourd’hui. Avec les adolescents, force sera de trouver le mot juste, la
réponse à côté suffisante pour permettre le délai, le différé, ce détour par le
temps auquel les adolescents, aux prises avec un corps génital – véritable «
boulet rouge » dans son exigence de satisfactions immédiates – consentent si
difficilement. D’où plus d’un malentendu, sinon plus d’une rupture de l’analyse
par exemple, dans lesquels aura pesé la méconnaissance par l’analyste de cette
valeur indispensable de l’agir.
Pour que la crise soit féconde, il aura fallu que l’analyste –
sa responsabilité contre-transférentielle se trouve ici largement engagée – ait
pu tolérer sans séduire, contenir et néanmoins soutenir l’interdit et les
limites, maintenir les règles du jeu nécessaires au développement d’un
processus analytique consistant. Savoir tenir sur l’essentiel n’est pas du plus
simple, à constater la vigueur des débats entre courants et écoles analytiques
sur le cadre formel le plus convenable dans l’abord psychanalytique des
adolescents. On connaît les discussions répétées entre tenants (anglo-saxons en
particulier) du cadre le plus orthodoxe d’une cure à quatre séances par semaine
et les défenseurs d’une position plus ouverte qui, sans rien lâcher sur le
fond, accompagnerait au pas à pas le rythme propre de l’adolescent en crise
grave.
Les adolescents, dit-on volontiers, font vieillir leurs parents
en bousculant leurs certitudes ; ils peuvent leur donner ainsi l’occasion de
devenir de meilleurs parents : à la fois suffisamment bons, et « suffisamment
mauvais », à la façon dont J.-L. Donnet définit le Surmoi. Ce sera le cas aussi
pour le psychanalyste, invité à redéfinir ce qu’il considère comme essentiel au
processus analytique, par-delà ces variations obligées de la technique : pour
ne prendre que cet exemple, l’attente ou le silence ne sont guère de mise
devant certaines demandes ou face à l’urgence.
Importance du déni et du clivage psychique, tentation par
l’acte et l’omnipotence au détriment de la pensée et de la tolérance au manque
ou au deuil : nous tenons là des paramètres « caractéristiques » de la
problématique temporelle à l’adolescence, comme du processus analytique à cet
âge de la vie. Au point d’amener l’analyste à devenir soupçonneux et à se
demander s’il n’est pas en train de « se faire rouler » (Ladame, 1992), quand «
ça roule » trop bien, c’est-à-dire quand les choses vont dans la cure en plein
régime névrotique, en passant sous silence la dimension traumatique inhérente à
toute adolescence.
Ainsi, pour que la rencontre entre les adolescents et la
psychanalyse ait quelque chance d’advenir, le psychanalyste aura dû reconnaître
et accepter les singularités de la temporalité adolescente. La rencontre
analytique deviendra alors éminemment féconde et sera l’occasion d’une relance
inespérée des premiers échecs de la subjectivation, remise en chantier qui
donne toute sa place à ce nouvel objet de rencontre que représente l’analyste,
tant est grande, à l’adolescence, l’importance de l’autre dans la découverte et
l’assomption de soi.
Jean-José Baranes est
psychanalyste, membre de la spp,
ancien professeur associé à l’université René Descartes.
Il a publié, entre autres
:
– Transmission de la vie
psychique entre les générations, sous la direction de René Kaës,
Dunod, 1994 ;
– « Temps psychique, utilisation de l’agir et processus
analytique à l’adolescence », Revue française de
psychanalyse, avril 1992 ;
et il a dirigé
– La question psychotique à
l’adolescence, Dunod, 1990.
·
Baranes, J.-J. 2000.
« Mémoires transgénérationnelles : le paradigme adolescent »,
Revue française de psychanalyse, LXIV,
n° 1, p. 23-38 (devoir de mémoire, entre passion et
oubli).
·
Baranes, J.-J. ; Cahn,
R. et al. 1985.
Psychanalyse, adolescence et psychose,
Paris, Payot.
·
Cahn, R. 1991.
Adolescence et folie. Les Déliaisons
dangereuses, Paris, puf.
·
Cahn, R. 1994.
L’Adolescent dans la psychanalyse,
Paris, puf.
·
Gutton, P. ;
Baranes, J.-J. 1991. « Avatars de la
subjectivation », Adolescence, t. 9,
n° 2.
·
Ladame, F. 1992. «
Courtes remarques sur l’analyse des adolescents »,
Revue française de psychanalyse, n° 3,
p. 827-835.
·
Laplanche, J. ;
Pontalis, J.-B. 1967.
Vocabulaire de la psychanalyse, Paris,
puf.