Enfances & Psy
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I.S.B.N.2-86586-849-4
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p. 93 à 100
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Dossier

no13 2001/1

2000 Enfance et PSY Dossier

Les adolescents au présent

Psychanalyse et temporalité psychique

Jean Baranes Jean José Baranes est psychanalyste.
Temps de l’expérience vécue – agie – valant autant pour elle-même que pour sa valeur réorganisatrice, la temporalité adolescente est considérée ici sur un double registre :
  • classiquement comme temps d’après-coup de la sexualité infantile ;
  • mais aussi comme occasion d’une appropriation subjective tout à fait cruciale pour le devenir adulte.

Les conséquences pour l’abord psychothérapique découlent de ces perspectives. Mots-clés : temporalité, transgénérationnel, acte, après-coup, subjectivation.
Le thème de la temporalité s’est imposé à moi dans le travail clinique avec les adolescents, à partir de deux ordres de situations.
D’abord, le temps figé des diverses constellations cliniques où la compulsion de répétition semble occuper toute la scène psychique, qu’il s’agisse de comportements additifs, de somatisations ou d’états psychotiques.
Envisager le temps de l’adolescence comme temps de transmission ou de répétition entre les générations offre un éclairage pertinent dans ces pathologies graves. Mais d’un point de vue plus général, cette perspective transgénérationnelle – qui conduit également, sur le plan métapsychologique, à un renouvellement de la topique psychique – est un des piliers constitutifs d’une temporalité adolescente, puisque celle-ci est organisée par et dans la différence et l’échange entre les générations (Baranes, 2000).
Dans un deuxième groupe de situations, presque à l’opposé du précédent, j’ai été amené à réfléchir sur le rapport très singulier que les adolescents les plus « ordinaires » entretiennent avec le temps. Rapport fait de mouvance, d’investissements aussi massifs que labiles et discontinus, marqué par la véritable affinité élective des adolescents pour la satisfaction immédiate et sans détour du besoin comme du désir dans le recours à l’action, rapport enfin qui s’ancre dans l’expérience corporelle adolescente.
De quelle façon la conflictualité psychique s’engage- t-elle et s’exprime-t-elle dans cette temporalité des adolescents, au carrefour entre rêve et action ?
On pourrait dire de façon lapidaire que l’adolescence est électivement un temps de l’acte, dont tout l’enjeu va résider dans la possibilité que cet usage « électif » de l’actuel fasse « après-coup » au sens métapsychologique (Laplanche et Pontalis, 1967). J’y reviendrai, tant cela est central. Cet enjeu de symbolisation est tout particulièrement à l’œuvre dans la rencontre avec le psychanalyste qui devra tenir la position paradoxale d’être un « passeur » entre le passé de la sexualité infantile, ce présent si intensément investi, et un futur encore indécidable. L’occasion est propice pour la subjectivation de son histoire par l’adolescent, alors même que celui-ci revendique l’actualité absolue de son expérience.
Il semble bien en effet que les adolescents mettent en pratique le proverbe chinois placé en exergue, qui pourrait servir de slogan au privilège revendiqué pour l’expérience immédiate. On sait qu’il est important, quand on s’occupe d’adolescents, de reconnaître toute sa densité à l’expérience vécue, à la saveur de cette cuisine à laquelle nos abords cliniques et théoriques donnent quelquefois un parfum de papier…
Time is on my side, chantait Mick Jagger à la fin des années soixante…
 
Entre l’actuel et l’archaïque
 
 
Entre l’actuel et l’archaïque, l’adolescence explore le temps, en ayant à se débrouiller avec un présent dominé par la perception et la sensorialité bien plus que par l’activité de pensée et la représentation psychique qui en seront cependant l’issue.
Lorsque la voix mue et se cherche, sautant sans crier gare du grave à l’aigu selon la situation ou le fantasme inconscient qui affleure, ce sont le même malaise corporel, la même persécution par le corps sexué, la même oscillation des registres de la pensée et de l’affect entre organisation et désorganisation qui occupent la scène. Les adolescents sont confrontés à un corps nouveau, véritable trauma-corps étranger interne qu’ils devront contenir. Placés au carrefour de la resexualisation œdipienne et du narcissisme en crise, passant sans crier gare des identifications les plus subtiles à l’imitation la plus archaïque, frôlant à tout moment l’inquiétante étrangeté, les adolescents doivent également s’affronter au deuil et à la perte : celle de l’omnipotence infantile, comme celle du savoir attribué jusque-là aux parents.
Voilà les adolescents contraints, sinon même sommés par le processus pubertaire qui les change de pied en cap, de prendre parti selon le mot de R. Cahn. Il leur faut renoncer à l’absolu intemporel du vert paradis des amours enfantines pour découvrir la finitude, l’autre différent, et avec celui-ci le dialogue amoureux. « Le temps, c’est le non-rétractable », disait un jour ce philosophe. Cette découverte adolescente de la sexualité génitale dans la rencontre de l’autre, véritable co-naissance, crée de l’irréversible. L’autre est là, semblable mais différent, orientant vers lui le désir qui était jusque-là satisfait par le même du narcissisme phallique. Avec l’expérience corporelle adolescente de la différence des sexes, le jour se lève sur une transformation du rapport au temps.
J’ai décrit là un deuxième temps du traumatisme « bon pour la symbolisation », après-coup organisateur du diphasisme de la sexualité humaine. Mais on sait bien que l’adolescence, par la réactivation des angoisses les plus primitives, touchant aux fondements de l’identité et non plus à la seule identité sexuelle, peut aussi bien ouvrir aux déliaisons et aux désorganisations les plus graves.
D’où l’importance de l’évaluation dans la rencontre analytique à cet âge de la vie ; d’où celle de pouvoir temporiser précisément ce qui, de la problématique adolescente, fait urgence et bien souvent enjeu vital.
Est-ce l’effet du caractère déroutant, profondément « insaisissable » de cette période de turbulence ? Devant le kaléidoscope que nous donnent à voir, avec quelle indifférence affectée, les adolescents, la difficulté à établir des repères suffisamment consistants a été soulignée par les psychanalystes soucieux de dégager une sorte « d’unité spécifique » qui pourrait rendre compte de la diversité des expressions et des symptômes manifestes.
Une fois acquis que les adolescents sont tous « dingues » (selon le mot de V. Smirnoff), ou qu’ils donnent aisément le tournis, il nous faut admettre que la variabilité, voire la versatilité symptomatique, est inhérente à la structure même de l’adolescence. L’adolescence est chaos, émulsion, indécidable et diversité des possibles, et cela jusqu’au vertige pour les adultes certes, mais d’abord pour les adolescents eux-mêmes.
« Connaître, c’est expérimenter concrètement. Un livre de cuisine ne supprimera pas votre faim. »
Takuan
 
Le psychanalyste, tel le pêcheur à la ligne…
 
 
Il n’est pas mauvais de ce fait qu’ils rencontrent sur leur route un « pêcheur à la ligne » attentif à leur désarroi et capable de donner du temps au temps. Encore faudra-t-il que celui-ci, allant au-delà de cette versatilité, s’interroge sur la qualité de l’équilibre narcissico-objectal et sur celle du fonctionnement différencié des instances psychiques, éléments déterminants quant à l’engagement dans une des deux voies qui se présentent à l’adolescent :
  • soit l’attrait, la possibilité, le plaisir – ou même la nécessité – de vivre au présent toute expérience, quelle qu’en soit la complexité. L’adolescent entre alors dans une expérience à valeur initiatique, du moins tant qu’elle reste balisée par la culture et le surmoi ;
  • soit à l’opposé, le refus massif de l’objet et de ce qu’il implique : l’adolescent est alors contraint au déni, à la haine, au narcissisme négatif, à la déliaison, à l’évacuation de la psyché, ou même à « l’excorporation ». C’est que la psyché, si elle donne sens à ce que l’adolescent entend tout d’abord vivre au sens plein du terme, c’est-à-dire éprouver, expérimenter et agir par lui-même, oblige surtout à connaître la souffrance de penser, la finitude et le futur qui définissent l’âge d’homme.
La première solution caractérise le fonctionnement mental le plus coutumier pour les adolescents. Les perceptions, l’expérience vécue au présent ont leur pleine fonction psychique : elles relayent une symbolisation et une activité de représentation pulsionnelle en difficulté. L’engagement sensoriel, perceptif et moteur, que permet l’actuel assure une fonction de figurabilité qui est antitraumatique et préreprésentative, à l’instar de certains jeux présymboliques de l’enfant. La mise en scène par l’acte est souvent indispensable au rétablissement de la liaison psychique, face aux « déliaisons dangereuses » (Cahn, 1991) de cet âge.
La deuxième solution est à la base de toutes les ruptures, qu’on les envisage comme des ruptures du développement liées à la problématique œdipienne ravivée, ou comme des crises subjectives, des temps de perte et d’avènement du sujet. Ces deux axes interprétatifs – l’œdipe et le narcissisme – font encore débat entre psychanalystes français et anglais, entre les tenants du développement centré sur l’œdipe et les partisans d’une vision plus complexe, dans laquelle la reviviscence après coup des premières expériences vécues prend toute son ampleur.
Métapsychologie, c’est ainsi que Freud a désigné la théorie de la psychanalyse. Pour aller au-delà des seuls phénomènes conscients et, au-delà des contenus, pouvoir construire un modèle de l’organisation psychique, la métapsychologie conjugue trois points de vue : économique (les énergies en présence), dynamique (les conflits en cause) et topique – de topos, lieu. Ce troisième point de vue considère l’appareil psychique comme organisé en instances.
La découverte de Freud a initialement reposé sur la distinction entre les systèmes inconscient et conscient, avec entre les deux le préconscient. Devant l’importance des identifications dans la constitution du sujet, il inventa, à la fin de sa vie, une seconde topique qui distingue le ça, le moi et le surmoi. Le désir comme corps étranger et « traumatisme » interne vient du dedans, du ça, menacer le moi du sujet, son narcissisme étendu à ses premiers objets, ses parents, puisque c’est pour l’amour de nos parents que nous renonçons à la satisfaction de la pulsion.
L.R.
 
Temporalité et après-coup en psychanalyse
 
 
« On naît tous avec une histoire qui nous préexiste. À l’adolescence, on invente son corps pour échapper à son destin », me disait un jour un jeune adolescent. J’avais été frappé par la profondeur de cette remarque, que je tenterai à présent de décondenser à partir de quatre points.
1. Comme on a pu le remarquer, je préfère parler de temporalité à l’adolescence plutôt que de temps, afin de bien mettre l’accent sur un temps pensé comme processus, un temps se faisant dans la durée, comme l’écrit E. Lévinas, un temps qui est expérience du mouvement et de la réponse. La mort, qu’est-ce d’autre que l’immobile et la non-réponse ? Il est aisé de transposer cette conception au fonctionnement psychique. En régime névrotique, la temporalité est faite de réinscriptions psychiques incessantes dans le dialogue à l’autre, alors que, dans le registre le plus pathologique, les dénis d’existence ou de signification vont altérer les deux organisateurs centraux du fonctionnement psychique : la différence des sexes et celle des générations.
2. Si le temps n’est pas un concept métapsychologique à proprement parler, la cure analytique, quant à elle, n’est rien d’autre qu’une machine à remonter/explorer le temps, que ce soit sous la forme de la remémoration, ce « miroir aux alouettes de la psychanalyse » (A. Green) – à la fois leurre et preuve –, ou de l’actualisation de la relation d’objet dans l’ici-et-maintenant des séances.
Le temps en psychanalyse, ni temps linéaire des horloges ni temps biologique – que cependant la pulsion re-présente pour l’appareil psychique – est celui d’une histoire subjective faite de réécritures à des époques différentes, avec des matériaux différents qui allient conjoncture et structure entre les variations du fantasme singulier et la constance des schèmes organisateurs originaires. Le passé tire de ces réécritures toute son épaisseur et son feuilleté.
Entre l’intemporalité des processus primaires et de l’inconscient d’une part et la temporalité des processus secondaires, du système perception-conscience et du moi d’autre part, cette machine à explorer le temps opère selon une causalité non linéaire singulière et complexe, dont l’après-coup est le modèle princeps. Ce modèle tisse indissolublement biphasisme sexuel et symbolisation, mettant ainsi le « corps pubertaire » au centre des processus de changement et de l’expérience du temps, au point d’ailleurs que R. Cahn a même proposé de considérer la dynamique de la cure dans son ensemble comme « processus d’adolescence ».
L’après-coup et les temps en psychanalyse
Très tôt dans l’œuvre de Freud et tout au long de celle-ci, comme pour tous les psychanalystes après lui, l’histoire affective d’un sujet humain est autre chose que la somme de ses expériences successives. Les effets psychiques de celles-ci reposent en particulier sur leur réorganisation rétroactive : après coup. La sexualité humaine est caractérisée par son caractère diphasique : les enfants ont une sexualité, mais cette sexualité infantile, déterminante pour les choix adultes, ne prend son plein effet et son plein sens qu’après la puberté.
En psychanalyse, on distingue (au moins) trois temps : l’actuel, l’archaïque, l’infantile. L’actuel implique le présent et le réel – comme dans la notion de névrose actuelle, post-traumatique ; l’archaïque désigne, plutôt que le plus ancien, l’intensité et le chaos de la vie pulsionnelle ; que l’organisation infantile, dans un deuxième temps, canalise. Néanmoins, avant la puberté, un seul sexe – phallique – pour l’inconscient, affirmait Freud dans ses écrits de 1923-1925 sur La Disparition du complexe d’Œdipe et L’Organisation génitale infantile. Il est important de comprendre que ces temps définissent plus des régimes de fonctionnement psychique que des étapes de développement.
L.R.
 
Un temps de la subjectivation
 
 
Le concept d’après-coup reste notre fil rouge pour penser le temps en psychanalyse. J. Laplanche et J.-B. Pontalis l’ont souligné dans leur Vocabulaire : la puberté (nous dirions aujourd’hui les processus d’adolescence) réunit électivement ce « précipité » d’événements psychiques, de situations vécues et de remaniements organiques qui vont permettre au sujet d’accéder à un nouveau type de significations. Ce qui était déjà-là auparavant ne l’était pas encore ; la signification nouvelle qui surgit donne sens après coup à ce déjà-là, et de ce fait le transforme.
Mais « l’après-coup adolescent » ne se réduit pas à cette resignification, jusque-là inouïe, due à la nouvelle donne sexuelle pubertaire. La subjectivation – avec ses avatars (Gutton et Baranes, 1991) – est devenue un concept central de la réflexion analytique française au cours des dernières années, et les psychanalystes se préoccupent au moins autant aujourd’hui des conditions et des limites de la symbolisation que de la signification sexuelle infantile des symptômes.
Dans ce vertex théorique, l’après-coup adolescent ne peut plus être pensé comme concernant le seul diphasisme temporel de la sexualité de l’humain. Il relève plus fondamentalement de l’expérience du trouvé-créé winnicottien – l’environnement répond si adéquatement au sujet qu’il lui paraît créé par lui –, que celle-ci advienne dans l’expérience analytique ou dans la vie quotidienne quand l’adolescent a la chance et les moyens psychiques d’en faire le lieu de sa créativité et de son expérience transitionnelle : le trouvé-créé étant à la subjectivation ce que l’après-coup est au sexuel, c’est dans cette articulation de l’advenir-à-l’être et des multiples déclinaisons et resignifications du registre du désir que va se rejouer la nouvelle donne temporelle de l’adolescence.
3. Dans un troisième point, le temps de l’adolescence la plus normale est fait de mise en crise et de réorganisation de la temporalité qui relèvent d’une triple logique : celle des transformations corporelles, celle du fonctionnement psychique et celle des rapports avec l’environnement et le socius. Dans cette dernière logique, la temporalité adolescente passe par une mise en question du rapport entre les générations.
Le questionnement acharné et vital que les adolescents adressent à leurs parents fait que l’adolescence condense « trois crises au lieu d’une », comme l’écrit P. Gutton lorsqu’il explore la transformation du rapport à la sexualité dans la relation entre parents et adolescents. Mais de même qu’elle interroge et provoque la sexualité des parents, l’adolescence peut être le temps d’une interrogation transgénérationnelle sur l’emprise véhiculée par les secrets de famille ou les autres mécanismes psychiques de dénis ou clivages. L’expérience clinique montre qu’elle est un moment électif pour l’émergence souvent violente de ce qui, demeurant hors refoulement et d’autant plus actif entre les psychés, venait entraver cette appropriation subjective de l’histoire personnelle évoquée plus haut.
Pour reprendre la théorisation du temps proposée par M. Fain, si l’inconscient est normalement temporalisé par la génitalité et la possibilité de mise en latence, le diphasisme « névrotique », dans ces constellations cliniques sévères, est remplacé par une évolution monophasique tout entière sous le régime de l’excitation traumatique et du déni, entravant de ce fait toute possibilité de constituer un scénario de scène primitive et de fantasmer l’originaire.
La subjectivation
Ce néologisme est né chez les psychanalystes qui ont été confrontés aux traitements d’adolescents psychotiques en institution. Selon les termes de Raymond Cahn, qui fut l’un des premiers à l’utiliser, il désigne la théorisation du surgissement originaire du sujet. Prendre en compte en psychanalyse ce qui, dans l’environnement – en particulier parental –, intervient dans la psyché de l’enfant, cette part psychique, à la fois extérieure au sujet et siège de son intimité, implique un renouvellement de la métapsychologie. La notion de subjectivation et les questions qu’elle pose sont très bien présentées dans le dossier Avatars de la subjectivation de la revue Adolescence (Gutton et Baranes, 1991).
L.R.
 
Entre l’urgence et l’avenir
 
 
4. Enfin, en dernier point, cette temporalité singulière de l’adolescence devra être prise en compte dans toute sa spécificité par le psychanalyste lors de sa rencontre avec l’adolescent, sauf à s’exposer à bien des déconvenues. Elle rend nécessaire un aménagement du cadre et rend compte de la complexité très singulière de la tactique interprétative, constamment partagée entre l’urgence – à entendre ici au strict plan de l’urgence des « besoins » de la psyché – et le long terme. Kurt Eissler écrivait déjà en 1958 qu’il fallait utiliser, avec les adolescents, « à la fois » la technique classique, la technique pour délinquants, les techniques pour schizophrènes et les techniques inductrices de conflits entre le moi et les fantasmes pervers. Autant dire qu’une vie n’y suffirait qu’avec peine ! Mais, au-delà de recommandations de pure technique, c’était porter l’accent sur cette diversité des problématiques si particulière à l’adolescence, que nous connaissons mieux aujourd’hui. Avec les adolescents, force sera de trouver le mot juste, la réponse à côté suffisante pour permettre le délai, le différé, ce détour par le temps auquel les adolescents, aux prises avec un corps génital – véritable « boulet rouge » dans son exigence de satisfactions immédiates – consentent si difficilement. D’où plus d’un malentendu, sinon plus d’une rupture de l’analyse par exemple, dans lesquels aura pesé la méconnaissance par l’analyste de cette valeur indispensable de l’agir.
Pour que la crise soit féconde, il aura fallu que l’analyste – sa responsabilité contre-transférentielle se trouve ici largement engagée – ait pu tolérer sans séduire, contenir et néanmoins soutenir l’interdit et les limites, maintenir les règles du jeu nécessaires au développement d’un processus analytique consistant. Savoir tenir sur l’essentiel n’est pas du plus simple, à constater la vigueur des débats entre courants et écoles analytiques sur le cadre formel le plus convenable dans l’abord psychanalytique des adolescents. On connaît les discussions répétées entre tenants (anglo-saxons en particulier) du cadre le plus orthodoxe d’une cure à quatre séances par semaine et les défenseurs d’une position plus ouverte qui, sans rien lâcher sur le fond, accompagnerait au pas à pas le rythme propre de l’adolescent en crise grave.
Les adolescents, dit-on volontiers, font vieillir leurs parents en bousculant leurs certitudes ; ils peuvent leur donner ainsi l’occasion de devenir de meilleurs parents : à la fois suffisamment bons, et « suffisamment mauvais », à la façon dont J.-L. Donnet définit le Surmoi. Ce sera le cas aussi pour le psychanalyste, invité à redéfinir ce qu’il considère comme essentiel au processus analytique, par-delà ces variations obligées de la technique : pour ne prendre que cet exemple, l’attente ou le silence ne sont guère de mise devant certaines demandes ou face à l’urgence.
 
Pour conclure
 
 
Importance du déni et du clivage psychique, tentation par l’acte et l’omnipotence au détriment de la pensée et de la tolérance au manque ou au deuil : nous tenons là des paramètres « caractéristiques » de la problématique temporelle à l’adolescence, comme du processus analytique à cet âge de la vie. Au point d’amener l’analyste à devenir soupçonneux et à se demander s’il n’est pas en train de « se faire rouler » (Ladame, 1992), quand « ça roule » trop bien, c’est-à-dire quand les choses vont dans la cure en plein régime névrotique, en passant sous silence la dimension traumatique inhérente à toute adolescence.
Ainsi, pour que la rencontre entre les adolescents et la psychanalyse ait quelque chance d’advenir, le psychanalyste aura dû reconnaître et accepter les singularités de la temporalité adolescente. La rencontre analytique deviendra alors éminemment féconde et sera l’occasion d’une relance inespérée des premiers échecs de la subjectivation, remise en chantier qui donne toute sa place à ce nouvel objet de rencontre que représente l’analyste, tant est grande, à l’adolescence, l’importance de l’autre dans la découverte et l’assomption de soi.
Jean-José Baranes est psychanalyste, membre de la spp, ancien professeur associé à l’université René Descartes.
Il a publié, entre autres :
– Transmission de la vie psychique entre les générations, sous la direction de René Kaës, Dunod, 1994 ;
– « Temps psychique, utilisation de l’agir et processus analytique à l’adolescence », Revue française de psychanalyse, avril 1992 ;
et il a dirigé
La question psychotique à l’adolescence, Dunod, 1990.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Baranes, J.-J. 2000. « Mémoires transgénérationnelles : le paradigme adolescent », Revue française de psychanalyse, LXIV, n° 1, p. 23-38 (devoir de mémoire, entre passion et oubli).
·  Baranes, J.-J. ; Cahn, R. et al. 1985. Psychanalyse, adolescence et psychose, Paris, Payot.
·  Cahn, R. 1991. Adolescence et folie. Les Déliaisons dangereuses, Paris, puf.
·  Cahn, R. 1994. L’Adolescent dans la psychanalyse, Paris, puf.
·  Gutton, P. ; Baranes, J.-J. 1991. « Avatars de la subjectivation », Adolescence, t. 9, n° 2.
·  Ladame, F. 1992. « Courtes remarques sur l’analyse des adolescents », Revue française de psychanalyse, n° 3, p. 827-835.
·  Laplanche, J. ; Pontalis, J.-B. 1967. Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, puf.
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