2001
Enfance et PSY
Dossier
Excitation et toucher
Agnès Lauras-Petit
Agnès Lauras-Petit est
psychomotricienne. Docteur en psychologie, enseignante et formatrice à Paris-X
et Paris-VII, elle anime des stages de formation au toucher thérapeutique dans
le cadre de l’afpup (Association pour
la formation postuniversitaire en psychomotricité,
ufr
Pitié-Salpêtrière).
L’auteur reprend la place du toucher dans le développement
psychogénétique, en soulignant la diversité de ses fonctions sur l’excitation :
provocateur et déstructurant lorsqu’il déborde les capacités intégratives du
sujet, contenant et liant lorsqu’il en soutient l’activité psychique. Les
thérapies corporelles qui en utilisent la médiation ne peuvent en ignorer les
enjeux sans reproduire les effets de clivage qui alimentent certaines tendances
individuelles inconscientes et idéologies sociales.Mots-clés :
toucher, excitation, érotisation, tendresse, représentation
mentale, thérapies corporelles.
Signe des temps, le toucher, plutôt absent du devant de la
scène de notre culture occidentale, réapparaît actuellement sous des formes
pour le moins contradictoires : suspendu dans nombre de nos échanges quotidiens
au profit de l’image, du son et du contact virtuel de nos écrans et de nos
téléphones mobiles (sauf pourtant dans l’intimité de leurs « vibreurs »), il
réapparaît en force sur le marché du bien-être et de la forme avec instruments
et instructions de massage, et s’immisce dans les espaces de rencontre que la
technique médicale a désertés, comme dans l’haptonomie autour de la naissance
ou dans l’accompagnement des mourants.
Ces dernières années ont également permis de faire surgir du
fin fond de notre refoulement collectif l’horreur des abus sexuels et de
l’inceste, commis jusque-là sans véritable sanction sociale sur les enfants par
des pédophiles au profil irréprochable.
Déplacé ou vanté, caché ou publiquement dénoncé, le toucher ne
trouverait ainsi ses lettres de noblesse qu’en excluant la question de
l’excitation, et ne devrait intéresser que des situations ou des périodes de la
vie censées se passer de libido.
Excitation et toucher dans le développement de l’enfant
Et pourtant, seul de nos cinq sens qui soit forcément réflexif,
le toucher ne peut concerner l’un de ses protagonistes sans concerner l’autre.
L’excitation proscrite ne le serait-elle pas d’autant plus qu’elle pourrait
autant déborder celui qui touche que celui qui est touché ? Qu’il y ait
éventuel décalage entre ce que l’un et l’autre trouvent et recherchent dans
l’intimité de leurs contacts souligne d’ailleurs que le toucher n’est pas
univoque. Ainsi serait-on parfois confronté à ce que S. Ferenczi (1932-1933)
avait désigné comme « confusion des langues », entre « langage de la passion »
de l’adulte et « langage de la tendresse » de l’enfant, qui dénierait l’écart
produit par l’immaturité psychoaffective et sexuelle de ce dernier.
Notre société semble cependant recouvrir d’un certain leurre sa
vision d’un toucher dont on pourrait ainsi distinguer l’aspect primitif et «
vierge », qui reproduirait l’eden des soins maternels, d’un deuxième aspect qui
contiendrait le sexuel et ne devrait donc s’exercer qu’entre partenaires «
avertis ». Penser qu’un toucher pourrait exister dans la pleine innocence
dédouanerait ainsi ses partenaires de la libido qui les anime, déculpabilisant
les uns de leur séduction incestueuse et rendant aux autres le statut d’enfant
angélique que Freud (1951, 1962) dénonça le premier.
Pourtant, quoi de plus honorable et même structurant que la
fameuse « p’tite bête qui monte, qui monte, qui monte… » et produit chez le
bébé, comme chez le parent, la délicieuse élation partagée du « guili, guili »,
présage du bon établissement de l’auto-érotisme chez l’enfant ? Elle est
séduction de l’adulte maternant certes, mais dans le cadre symbolisant d’une
comptine transmise par les générations précédentes, et dont les rythmes et
paroles contiennent et structurent l’agitation des sens.
Il en va bien autrement de ces « papouillages » et « tripotages
» incessants, qui viennent agacer ou bouleverser le petit, et provoquent en lui
cet afflux d’excitation endogène auquel il ne peut se soustraire et qu’il ne
peut alors élaborer d’aucune représentation mentale. Freud (1981), qui avait
d’abord voulu distinguer courant sensuel et courant tendre dans la pulsion
sexuelle, parla ensuite d’une désexualisation qui serait seconde et se
produirait par inhibition de la pulsion quant à son but, et qui présiderait par
exemple dans les soins maternels. Cette notion reprise récemment par H. Parat
(1999) souligne que l’apport et la transmission narcissiques vitaux de ces
soins se fondent sur un soubassement érotique, dont la mère est consciente mais
qu’elle renonce à satisfaire avec son bébé.
Ce qui déborde l’enfant dans le toucher n’est donc pas
l’excitation en tant que telle, mais le vide psychique dont elle peut
s’accompagner. La mainmise de l’autre, si l’adulte en fait pour lui-même un
impensable, y est alors appropriation qui bafoue le corps dans son inscription
relationnelle et dénie à l’enfant son statut de personne qui vit, qui sent et
qui pense. La peau ne pourra servir de support et de préfiguration à la
construction de l’identité que lorsqu’elle aura été respectée dans sa limite et
confirmée dans ses fonctions structurantes [fonctions de maintenance, de
contenance et d’inscription que nous ne pouvons développer ici, mais dont le
lecteur trouvera la théorisation autour du concept de Moi-peau créé dans le
champ de la psychanalyse par D. Anzieu (1985)].
Cela souligne qu’un toucher insistant, permanent ou effractant
interdit à l’enfant de se percevoir capable à son tour de réguler son
excitation, puis de la mettre au service de son évolution. « Saisir » le monde,
c’est d’abord l’explorer, le manipuler, le tâter ; toucher les parties de son
propre corps, toucher le visage et le corps de l’autre, puis caresser, taper,
frotter les objets afin d’en expérimenter la forme, la nature, la consistance
et la résistance sont autant d’actes qui soutiennent la soif de découvertes et
de rencontres. Le jeune enfant y prend un plaisir évident et nécessaire, comme
il le fera plus tard en jouant avec ces matières qui deviendront siennes, comme
la nourriture, puis ses fèces avant qu’il en soit détourné par l’interdit
parental.
Cette limitation qui le frustre l’oblige à quitter ses
positions archaïques pour mieux s’établir dans le monde de la pensée et du
langage vers lequel le pousse l’adulte. L’interdit du toucher ne jouera pas
alors comme seule castration – pour reprendre les termes de F. Dolto (1984) –
mais bien comme promotion et inscription dans un espace symbolique qui se
détache progressivement de l’espace corporel. Dès lors, l’enfant se dégage du
contact proche, prédateur ou débordant qu’il imposait à son environnement : la
médiation par le regard, par la parole puis par la pensée viendra
progressivement prendre le relais. Les jeux de poursuite, de bagarre ou de «
papa et maman », comme les jeux de « docteur », seront encore l’occasion
d’attouchements plus ou moins érotisés, qui finiront par se sublimer en période
de latence dans l’apprentissage de sports collectifs. Ceux-ci (poursuite à «
chat », judo, danse, foot, etc.) ritualisent les contacts et les autorisent
dans certaines limites (embrassades sur le terrain, empoignades sur le tatami)
et, le plus souvent, dans la seule compagnie du même sexe. Les longues heures
passées côte à côte à jouer sur les « game-boy » et autres « consoles » ou à
essayer coiffures, maquillages et vêtements permettent encore de se toucher
tout en garantissant la distance.
Quant à la masturbation, que notre époque tolère comme une
activité naturelle, voire nécessaire au développement psychosexuel, elle
n’interrogera que lorsqu’elle s’exerce dans la compulsion et dans l’angoisse.
Souvent absente ou déplacée à la latence (combien de jeunes à cet âge
s’adonnent en toute innocence à des activités comme l’équitation, le vélo ou la
manipulation fébrile de leurs manettes de jeux ?), elle réapparaît dans un tout
autre contexte à l’adolescence, du fait des remaniements pubertaires. Le
toucher solitaire s’accompagne alors de fantasmes destinés à contrôler et
introjecter la scène primitive (mystère de la vie sexuelle des parents), comme
à conjurer l’angoisse de castration. Lorsque le Moi se renforce et peut
s’affirmer dans sa génitalité, la masturbation sera plutôt entourée de
fantaisies érotiques autour d’un partenaire imaginaire qui prépare l’accès à
une sexualité accomplie. Les jeunes s’essayent d’abord au déroulement
d’activités individuelles au sein du groupe (sports de glisse et de surf, comme
voyages d’« internaute »), qui les protègent plus sûrement de l’excitation
qu’un rapproché direct qu’ils ne s’autoriseront qu’ultérieurement et par étapes
(les « rave-party » sont ainsi l’occasion d’un déferlement des sensations qui
ne peut encore se produire qu’à l’abri de la foule et des
stupéfiants).
Progressivement, s’intégreront les fantasmes pervers de
l’enfance pour se placer sous la suprématie de la génitalité et du plaisir
hétérosexuel partagé. Le toucher s’en trouvera modulé et saura se faire
érotique ou social, selon les circonstances.
Lorsque cette évolution structurante n’a pu se dérouler,
l’excitation semble à la fois recherchée et rejetée parce qu’elle effracte et
menace l’identité tout en témoignant de sa vitalité.
Les thérapeutes qui utilisent le toucher pour médiation doivent
d’autant plus réfléchir à leur action autour de l’équilibre dynamique entre
pulsions et défenses propres à chaque âge comme à chaque problématique. Ces
thérapies ne sauraient d’ailleurs être proposées en dehors d’un cadre qui en
contienne les effets : références à l’institution qui s’en porte garante, à la
formation professionnelle et personnelle du thérapeute qui l’assigne à une
place définie et aux repères théoriques qui le soutiennent. Les proposer
innocemment serait se fonder sur un déni qui en suspendrait les effets
thérapeutiques, comme nous l’avons développé dans des travaux antérieurs
(Lauras-Petit, 1989, 1996).
Toucher pour répondre à l’excitation
Afin d’illustrer ces propos, je décrirai les différentes phases
de la prise en charge en relaxation d’un jeune garçon que j’ai suivi dans le
cadre de la consultation d’un service de pédopsychiatrie.
Jean était âgé de 8 ans lorsqu’il fut reçu par le psychiatre de
la consultation. C’est sa mère qui l’accompagnait, venant chercher conseil pour
une « agitation incessante », qui n’était plus supportée à l’école depuis
longtemps et qu’elle semblait mal tolérer depuis peu. Jean ne pouvait rester en
place, bougeait dans tous les sens, dispersait toutes ses affaires et celles
des autres, n’arrivait plus à s’endormir. En classe, il ne pouvait rester assis
pour écouter la maîtresse, encore moins poser son attention sur une tâche
continue et perturbait le fonctionnement du groupe, qu’il menaçait de ses
angoisses.
Venue chercher une simple réponse médicamenteuse à l’excitation
de son fils, la mère révéla au psychiatre l’imminence de la brusque séparation
qu’elle envisageait d’imposer à son mari, pour régler l’intensité de leur
conflit conjugal et rejoindre un autre homme en province, en emmenant Jean avec
elle. Ni le père, qui d’ailleurs ne savait rien de la présente consultation, ni
Jean n’étaient au courant de ces projets.
Le premier travail du consultant fut donc d’amener la mère à
lever le secret, puis de rencontrer le père. Soulagé d’un premier niveau
d’inquiétudes, Jean n’en restait pas moins dispersé et les tests psychologiques
vinrent confirmer l’hypothèse d’angoisses archaïques chez un enfant
intelligent, conduisant au diagnostic de prépsychose. La nature de ces troubles
nécessitant des soins appropriés amena donc à préparer une admission en hôpital
de jour, dans la région où la mère s’apprêtait à partir après avoir pu régler
les conditions de son divorce. Jean fut alors prévenu de ces perspectives par
ses parents et assuré de la possibilité de revoir son père. Le psychiatre,
cherchant le moyen de contenir Jean afin de l’aider à faire face à cette
période de transition difficile, me demanda de le recevoir dans le cadre du
groupe de relaxation hebdomadaire que j’avais constitué dans le
service.
Dans ce groupe, quatre garçons et filles de 8 à 13 ans
poursuivaient chacun à son rythme une relaxation, selon la technique proposée
par J. Berges et M. Bounes (1974). Jean vint progressivement trouver sa place
et apaiser la charge fantasmatique qui débordait dans ses agirs, grâce aux
fonctions contenantes du toucher. Soulignons combien la particularité du cadre
de ce groupe – qui inscrit chaque enfant dans une relation individuelle avec le
thérapeute et déroule la relaxation à son rythme propre – a joué ici un premier
rôle essentiel. Dans une relation duelle, Jean n’aurait pu se risquer à la
passivité et à la détente, et nous aurions été débordés l’un comme l’autre par
l’excitation qui le protégeait de la régression.
Premiers contacts : de la dispersion aux premières
traces
En fait de détente, les premières séances ne furent que
courses éperdues entre le dedans et le dehors de la salle. Impressionné par la
pénombre, par les chuchotements et l’immobilité des autres enfants étendus sur
leur matelas comme par la perspective d’être touché à son tour, Jean ne pouvait
rester dans la pièce et parcourait bruyamment le couloir qui le séparait de sa
mère, restée dans la salle d’attente. Encore lui fallait-il se munir du sac à
mains qu’elle lui laissait le droit de prendre et de fouiller, comme témoin de
leur proximité sans limites. Jean resta ainsi sur le seuil plusieurs fois,
avant de pouvoir se risquer à entrer en coup de vent, faire le tour de la pièce
en vitesse et repartir à toutes jambes. Rassuré sans doute de n’avoir pas été
retenu de force dans ce lieu qu’il pénétrait comme un intrus, Jean commença par
y répandre les affaires de sa mère, premières traces qu’il se permettait de
laisser et que je ramassais puis rassemblais dans mes bras en un tout que je
lui rendais avant qu’il ne s’en aille. Voyant que je ne touchais pas plus avant
à l’intimité de sa mère et que je ne lui interdisais pas l’agitation qui
exprimait son angoisse, Jean supporta d’entrer sans le sac, puis de rester un
peu plus dans la pièce. Il accepta ensuite d’être momentanément contenu dans
mes bras lorsque la trajectoire de sa course venait me frôler. De lui-même,
ensuite, Jean vint se coller contre mon dos, lorsque, accroupie et ne le
regardant pas, je m’occupais d’un autre enfant. Jean pouvait ainsi s’essayer à
la détente et se laisser porter par un contact étendu dont il ne risquait pas
de rester captif. Mais il pouvait aussi participer aux dialogues toniques et
verbaux qui ne pourraient pas le « toucher » directement, puisqu’ils ne lui
étaient pas destinés.
Nouveaux repères : de la contention à la contenance
Un changement de salle nous fit bénéficier d’un espace
beaucoup moins vaste et plus sécurisant pour la relaxation. Jean put alors
rester brièvement sur le matelas où je le faisais glisser doucement depuis mon
dos sur lequel il se relâchait. Dès lors, Jean matérialisa le contenu de ses
fantasmes en venant muni de petits monstres mous et gluants qu’il tirait de ses
poches et jetait à la volée dans la pièce en arrivant. Cette collection d’«
horreurs » provoquait dans le groupe frayeur et dégoût, bientôt transformés en
excitation et hilarité générales : les enfants se jetaient les monstres d’un
matelas à l’autre avec force gestes, grimaces et onomatopées. Ces jeux de
plaisir et d’effroi que je laissai simplement se dérouler n’entravaient pas
pour autant la relaxation individuelle de chacun : lorsque je m’approchai d’un
enfant, celui-ci gardait le jouet en main ou le mettait dans sa poche, tandis
que les autres, respectant l’espace d’échange duel, ne venaient plus le
solliciter. Finalement, les « monstres » ne furent plus projetés en l’air et
passèrent de main en main pour relier chacun à ses voisins. Ces échanges se
développèrent avec des objets moins inquiétants qu’apportèrent les uns et les
autres : billes, balles, images ou bonbons. Conforté sans doute dans l’idée que
ses fantasmes pouvaient être tolérés, partagés et repris par le groupe, Jean
put alors y apporter les aspects les plus dévitalisés et mortifères de
lui-même, par l’intermédiaire d’un petit squelette en caoutchouc collant, qu’il
jetait sur les murs pour en regarder la lente et inexorable chute. J’intervins
en recueillant systématiquement ce squelette sur l’oreiller qui était posé pour
Jean sur le matelas. Jean repartait alors s’étendre et reprenait ce jeu de
lancer-rattraper au-dessus de sa tête, mais circonscrit dans l’espace qui lui
était réservé. J’estimai alors qu’il était maintenant possible de le toucher,
ce qu’il supporta effectivement. Je prenais toujours soin de le prévenir de mes
intentions en le laissant anticiper le contact par une approche progressive,
puis en l’accompagnant par la verbalisation et la dénomination des parties de
son corps que je touchais. Je me gardai longtemps de lui proposer le temps de
manipulation passive habituel au cadre de la relaxation, afin de ne pas lui
faire subir par cette mainmise une passivité qu’il était encore loin de pouvoir
tolérer. Mes gestes ne manquaient pas pour autant de la « poigne » nécessaire à
lui renvoyer la solidité et la fermeté des limites de son corps. Jean vint
alors avec des livres, dont il regardait les illustrations quand j’étais
occupée avec un autre enfant : encyclopédie sur la vie des insectes, dont nous
reprenions en quelques mots les caractéristiques (avec une carapace ou de
fragiles ailes, avec de gros yeux ou avec des antennes, par exemple), ce qui
lui servait de support d’expression de ses propres sensations, puis livre
anatomique qu’il montrait aux autres. Enfin put-il apporter l’histoire d’un
ourson dans sa famille.
Détente : du calme à la cohérence
Dans les séances suivantes, s’établit un nouvel espace de «
transitionnalité » qu’il n’avait jusqu’alors expérimenté que par brefs
fragments. Jean ferma les yeux pour la première fois et laissa son corps se
détendre. Je pus alors empaumer vraiment ses bras et jambes, les soulever et
les déplacer, lui imprimer des mouvements d’oscillations légères, soulever sa
tête entre mes mains. J’axai mes interventions sur une détente et une
perception globale du corps qui soient contenantes de ses angoisses archaïques.
Je n’abordai pas la phase suivante de la relaxation qui, en introduisant la
respiration, alternance rythmée et passage du dedans au dehors, aurait été trop
intrusive et excitante pour Jean à ce stade-là. Jean put ressentir de vrais
moments de calme et de cohérence dans son univers fragmenté. Il put accéder au
contact, qu’il ne ressentait au départ que comme extrêmement débordant et
dangereux. Sa relation à l’autre commençait à se négocier autour des frontières
d’un corps, dont il avait testé la sécurité et les limites dans la réalité de
ses éprouvés et non plus seulement par le biais de ses fantasmes
morbides.
Mieux toléré à l’école parce qu’il s’y montrait moins
dispersé, Jean put reprendre sa place dans sa classe jusqu’au moment de son
départ en province. Accueilli là-bas dans un hôpital de jour, Jean put y être
suivi pour l’ensemble de sa problématique.
Nous pensons que notre intervention thérapeutique lui aura
proposé l’étayage nécessaire pour que sa fragile structure de personnalité
résiste aux bouleversements familiaux et intrapsychiques auxquels il était
alors soumis. L’indication de relaxation témoigne ici de ce que le toucher peut
être nettement moins excitant que la parole dans certaines situations : une
adresse en psychothérapie aurait pu dans ce contexte alimenter au contraire la
fantasmatique de l’enfant, et le noyer dans la profusion de l’imaginaire sans
corps qui le transperçait à l’époque.
Cela n’a été possible qu’en appui sur le travail
d’élaboration de la problématique familiale conduite par le médecin consultant
avec les parents de l’enfant. Sans ce cadre qui différenciait aussi les
espaces, Jean n’aurait probablement pas pu se saisir de l’expérience
personnelle qui lui était proposée.
Pour conclure, je voudrais souligner que le toucher n’a pas
en tant que tel d’action univoque. Il peut tout aussi bien lever l’isolation
par rapport à des ressentis affectifs profonds et s’opposer au démantèlement
désintégrateur que produire l’abolition aliénante des limites. Lorsqu’il est
imposé dans le déni des enjeux tendres comme érotiques qu’il contient, le
toucher ne peut promouvoir l’espace de la séparation qui lui permet d’intégrer
l’excitation à l’ensemble de l’activité psychique.
·
Anzieu, D. 1985.
Le Moi-Peau, Paris,
Dunod.
·
Berges, J. ;
Bounes, M. 1974.
La Relaxation thérapeutique chez
l’enfant, Paris, Masson.
·
Dolto, F. 1984.
L’Image inconsciente du corps, Paris,
Le Seuil.
·
Ferenczi, S.
1932-1933. « Sprachverwirrung zwischen den Erwachsenen und dem Kind, Fr. » dans
La Psychanalyse, Paris,
puf, 1961, VI, 241-253.
Passim.
·
Freud, S. 1951.
Introduction à la psychanalyse, Paris,
Payot, 1951.
·
Freud, S. 1962.
Trois essais sur la théorie de la
sexualité, Paris, Gallimard.
·
Freud, S. 1981. «
Psychologie des foules et analyse du Moi », dans Essais de psychanalyse, Paris,
Payot.
·
Lauras-Petit, A.
1996. « Du massage au message, abord corporel de certaines pathologies », dans
Le Toucher dans la relation de soin,
Actes du Colloque de l’addapp,
Bordeaux, p. 35-51.
·
Lauras-Petit, A.
1989. La Relaxation : ses aménagements dans la
cure des psychotiques, Intervention aux XIXe JA de psychomotricité, 27 janvier
1989, Paris.
·
Parat, H. 1999.
L’Érotique maternelle, Paris,
Dunod.