2001
Enfance et PSY
Dossier
L’excitation, un langage
Mireille Tastenoy-Cailliau
Mireille Tastenoy-Cailliau est
logopède prl, thérapeute
d’orientation analytique des processus cognitifs et instrumentaux chez l’enfant
et l’adolescent à média, centre de guidance de
Charleroi
À partir d’une situation clinique, l’auteur décrit comment se
manifestent les états d’excitation dans le cadre de certaines prises en charge
orthophoniques. Elle en décrit l’ampleur, l’impact émotionnel sur le
thérapeute, et dans le déroulement des séances, l’évolution ou la
transformation de l’excitation.Mots-clés :
excitation, traitement
orthophonique, transformation psychique.
En tant qu’orthophoniste, je reçois des enfants qui ne peuvent
recourir au langage pour communiquer avec autrui ou, pourrait-on dire, qui
n’ont pas développé en eux ce que j’appellerais une « identité de sujet de
parole ». Ils recourent aux actes pour traduire et faire voir à autrui ce qui
les anime, ce qui les préoccupe, ce qu’ils désirent, ce qu’ils imaginent, ce
qu’ils pensent des autres ou d’eux-mêmes. Ils sont, d’une certaine façon, à la
recherche d’un interlocuteur qui puisse entendre leurs actes comme un langage
et qui puisse les initier à la parole et les rendre « sujets de parole
».
La pratique orthophonique classique, qui se centre sur le
langage en tant que tel, ne paraît pas aider ces enfants. Aussi présenterais-je
ici la pratique que j’ai été amenée à développer.
En se confrontant à ces problématiques que l’on peut qualifier
d’archaïques, un double questionnement surgit : « Comment le langage peut-il
être vecteur de communication ? Comment comprendre ce non-accès au pouvoir
métaphorique du langage, dans la mesure où ces enfants restent en deçà par le
fait d’une communication effectuée sur un mode très primaire ? »
Au contact de ces enfants, je me suis rendu compte combien je
devais pouvoir les accueillir pleinement et pas uniquement à travers leurs
difficultés de langage stricto sensu.
Je me suis donné la mission de les entendre dans leur corps, dans leurs actes
pour qu’ils vivent l’expérience d’être reçus, entendus là où ils fonctionnent,
là où ils s’expriment, bref, là où ils communiquent. Cette façon d’être et de
faire m’a confrontée à des moments d’excitation parfois intense de leur part,
difficile à comprendre et surtout à verbaliser.
Freud écrit à propos de la genèse de la pensée : « La décharge
motrice qui, pendant la domination du principe de plaisir, sert à débarrasser
l’appareil psychique de l’accroissement des excitations et parvient à cette
tâche par des innervations envoyées à l’intérieur du corps (mimique,
extériorisation d’affects), prend alors une nouvelle fonction, dans la mesure
où elle est employée à une modification appropriée de la réalité. Elle se
change en action. »
Quand l’enfant se présente à nous, il se retrouve face à
lui-même, ou du moins à l’image qu’il s’est construit de lui-même. L’excitation
dont je parle est celle qui vient surprendre, me surprendre et surprendre
l’enfant qui l’« externalise » dans son corps, ses mimiques, ses bruitages,
voire ses cris, son instabilité corporelle…
L’excitation ne prévient pas ; elle s’impose à nous et à
l’enfant. Elle demande à être accueillie, voire à faire l’objet de
transformation. Elle se caractérise par le fait d’être non mentalisée, non
symbolisée, en attente de représentation. Elle fait irruption. Elle s’écoule
comme un liquide à la recherche d’un contenant suffisamment fiable.
Je prendrai comme illustration clinique le déroulement de la
thérapie d’un enfant de 10 ans qui m’a été adressé en raison de graves troubles
d’apprentissage et de troubles de communication par le langage.
Ce jour-là, comme beaucoup d’autres, Oscar se tourne vers
l’argile, objet de prédilection, réceptacle de son état d’excitation interne.
D’emblée, il manifeste qu’il souhaite que je reste loin de lui, alors qu’il
s’occupe à couper la terre en morceaux sans représentations évidentes. Les
mains, qu’Oscar agite et secoue beaucoup, se rencontrent dans la manipulation
de l’argile, comme non coordonnées, en recherche, en découverte l’une de
l’autre. C’est comme si elles ne pouvaient travailler ensemble, au service de
la pensée, pour faire émerger quelque chose pouvant se distinguer d’une masse
informelle. Les mains traduisent l’écoulement d’une tension intérieure dans
cette argile qui s’y prête par sa malléabilité, ni trop, ni trop peu. Les
actions ne peuvent prendre sens ; le sens doit rester caché de lui et de moi
pour le moment.
Toute mise en représentation tentant de faire des liens sur un
plan affectif, émotionnel – comme dans le cadre d’une psychothérapie –, énoncée
précocement, semble ne faire qu’accroître l’état d’excitation que l’enfant
tente de canaliser dans cette manipulation et lui faire revivre un état
d’incommunicabilité. Dans le cadre d’un travail orthophonique, seules ma
présence et ma pensée vivante, attentive et en attente soutiennent et
favorisent l’émergence d’un acte à valeur de
représentation, pour que cet enfant puisse se constituer une
identité. Cela peut passer par des moments périlleux auxquels je devrai
survivre. Lorsque quelque chose émerge, je me tiendrai au plus près de ce que
je vois, j’entends, en me gardant bien d’y mettre une représentation symbolique
qui serait intrusive et me ferait perdre le cap dans la mission que je me suis
donnée. Quand ces mises en acte à valeur de communication, aussi primitives
soient-elles, peuvent être entendues, reçues, déployées et verbalisées dans un
langage au plus près du corps, des sensations, des manipulations, l’enfant
pourra avoir le sentiment d’être là avec quelqu’un. Une communication très
basique se rétablit progressivement, et seulement alors le langage peut prendre
sens pour l’enfant et retrouver en quelque sorte son pouvoir métaphorique
évoqué plus haut.
Éviter toute précipitation
Revenons à Oscar qui, au fil des séances, va évoluer dans les
actes qu’il pose. Au départ, il est aux prises, corporellement, avec l’argile
en y imprimant des traces de façon compulsive. Progressivement, il va pouvoir
se dégager de cet acte qui l’implique directement. Il va recourir à des objets
comme les vaches qui, selon ses mots, « piétinent la terre parce qu’elles ont
peur lorsqu’elles sortent du pré ». Une histoire peut alors commencer à se
déployer dans le langage, et les émotions peuvent être parlées par le biais des
personnages mis en jeu.
Une mise en représentation prématurée aurait pour effet que cet
enfant ne se sentirait pas entendu et nous serions, lui et moi, pris dans une
répétition qui nous exposerait au désarroi. Dans ce cas, nous serions comme
immobilisés dans notre pensée, dans tous nos sens. Nous ne verrions plus rien,
nous ne trouverions pas les mots, nous aurions le sentiment d’être embourbés,
et plus nous essaierions d’y trouver un sens, plus nous nous désarmerions. La
noyade nous menacerait, et je risquerais de ne plus remplir mes fonctions
auprès de cet enfant. L’excitation deviendrait destruction de soi, de l’autre,
du lien qui nous relie. La solitude serait à son comble. Nous ne ferions plus
qu’un et il n’y aurait personne pour nous tenir la tête hors de l’eau. Nos
espaces seraient confondus. À ce moment-là, le vécu serait catastrophique pour
l’enfant et pour le thérapeute. La rencontre aurait échoué et plus rien ne
pourrait se jouer entre nous.
J’ai voulu montrer, en relatant cette séance, combien l’état
d’excitation dans lequel l’enfant se trouve peut nous pousser à intervenir trop
vite, avant même que l’enfant se soit suffisamment construit en lui-même pour
accueillir et regarder ce qui l’habite. Il est également dans l’incapacité de
pouvoir « utiliser » (Winnicott, 1975) les représentations qui s’éveillent en
nous, car celles-ci pourraient barrer le passage au déploiement émotionnel qui
se joue à ce moment-là. Révéler l’éventuel sens risquerait, dans l’état où se
trouve son psychisme, de court-circuiter la rencontre. Dans ce cas, l’impasse
serait assurée pour nous comme pour l’enfant. Plus rien ne pourrait se
transformer.
Chez cet enfant, le défaut de langage caractérise l’état
émotionnel qui l’habite et rend compte des représentations qui l’occupent ou
des désirs qu’il ressent. Le corps et ses expressions, les actes posés en
recourant à des médias de tout ordre sont ses seuls moyens pour communiquer. À
ce mode de fonctionnement sont associés des moments d’excitation intenses et
inéluctables, témoins d’une incapacité momentanée à symboliser. L’émergence
émotionnelle extrêmement importante est potentiellement déstabilisatrice pour
lui-même, voire pour ses interlocuteurs. Je pense que c’est un moment crucial,
car il est directement en lien avec la façon dont cet enfant a pu être vécu et
entendu dans ses relations précoces, lorsque les prémices du langage étaient en
constitution. Ces moments d’excitation explosifs sont en articulation avec ses
difficultés d’accès au langage. Ils m’apparaissent même constituer en soi ce
qui barre l’accès au langage et à ses potentialités structurantes.
Entendons-nous bien : si cet enfant ne peut traduire ses pensées, son monde
interne en mots, s’il ne peut utiliser le langage au service de sa croissance
personnelle et de ses apprentissages, il n’est pas sans langage. En effet, il
peut y recourir dans la vie quotidienne, mais il ne peut bénéficier de ses
effets organisateurs et métaphoriques fondamentaux pour son développement
intellectuel, affectif et cognitif.
Face à des problématiques aussi dysharmoniques et archaïques,
nous ne pouvons faire l’économie du travail d’accueil et de tentative de
transformation de ces moments d’excitation, si nous voulons faire émerger chez
eux un langage qu’ils puissent ressentir profondément en lien avec leur vécu
corporel intime, leur pensée en construction.
·
Anzieu, D. 1994.
Pour introduire au travail de la pensée.
L’activité de la pensée, Paris, Dunod, p. 1-9.
·
Winnicott, D.W. 1975.
Jeu et réalité, chap. 6, «
L’utilisation de l’objet », Paris, Gallimard/nrf.