2001
Enfance et PSY
Dossier
Lorsque l’excitation devient positive
Marie-Michèle Bourrat
Marie-Michèle Bourrat est
psychiatre, psychanalyste. Elle est consultante au Centre de la mère et de
l’enfant, à Limoges.
Un nombre de plus en plus grand d’enfants est conduit en
consultation pour excitation, instabilité, troubles de l’attention et de la
concentration. C’est d’abord avec leur corps et leur motricité que ces enfants
expriment quasi directement leurs affects et leurs mouvements psychiques.
L’excitation apparaît comme l’axe central de l’organisation de leur
personnalité. Elle va devenir le pivot du traitement de ces enfants, au cœur
d’un travail psychanalytique de groupe. Sa première fonction est d’être «
réanimatrice » et de permettre la représentation, et la symbolisation. Utilisée
par les thérapeutes, loin d’être source de désorganisation, elle permet la
structuration du « Moi ».Mots-clés :
excitation, instabilité, troubles
thérapeutiques, symbolisation, représentation, troubles
de l’attention.
« Docteur, il est épuisant, il ne tient pas en place, même
quand il regarde la télé. »
« C’est la maîtresse qui m’envoie, elle dit qu’il pourrait
avoir d’excellents résultats, mais il n’arrive pas à se concentrer… »
« Il pose sans arrêt des questions, mais il n’écoute pas les
réponses. »
« Il ne pense qu’à jouer, il touche à tout, il ne s’intéresse à
rien. »
Ces quelques exemples montrent bien le quotidien d’un
pédopsychiatre. Les parents sont dépassés, voire épuisés, par l’agitation de
leur enfant, qu’elle soit motrice ou psychique ; l’école est inquiète face à
cet enfant qui, malgré des possibilités bien réelles, semble inadapté à un
apprentissage tel qu’il est prévu par l’Éducation nationale.
Face à ce symptôme perçu comme très handicapant, il peut
paraître paradoxal de proposer comme traitement un travail de groupe dans
lequel l’excitabilité de l’enfant va être le moteur thérapeutique. Les parents,
dont la première demande était « aidez-nous », « aidez-le » à se contenir, à se
canaliser, à se contrôler, sont souvent perplexes lorsque, de la salle
d’attente, ils entendent les cris et l’agitation qui règnent, ou lorsqu’ils
récupèrent leur enfant en nage. Il est sans aucun doute nécessaire de leur
permettre de saisir qu’il ne s’agit pas d’un simple défoulement, mais d’un réel
travail thérapeutique.
Mais qui sont les enfants excités ?
L’enfant, trois fois sur quatre un garçon, souvent jeune, âgé
de 4 à 7 ans environ, entre facilement en contact, trop facilement même. La
symptomatologie paraît évidente. Derrière des comportements apparemment
opposés, pouvant aller d’une grande agitation à une presque totale inhibition,
les mécanismes sont semblables : c’est d’abord avec leur corps et leur
motricité – par leur comportement, et non par leur élaboration mentale – que
ces enfants expriment quasi directement, sans l’épaisseur du psychique, leurs
affects et leurs mouvements psychiques.
Sur le plan de la pensée, on retrouve soit une inhibition à
penser, qui entraîne des difficultés importantes de compréhension verbale,
soit, à l’inverse, une pensée labile ; l’enfant pose sans arrêt des questions à
l’interlocuteur, est insaisissable à travers des défenses de type maniaque. Ces
troubles de la pensée peuvent se traduire cliniquement par des difficultés
d’organisation du langage, une absence d’intérêt pour la trace écrite, des
difficultés de représentation mentale, de symbolisation.
Mais ce qui est essentiel, c’est la très grande difficulté dans
laquelle sont ces enfants d’établir et de maintenir un lien durable
d’investissement, que l’évitement en soit phobique ou maniaque. L’excitation
apparaît comme l’axe central de l’organisation de leur personnalité. Cependant,
derrière ce mode d’être à la fois psychologique et moteur, se dessinent des
profils d’enfants différents, tant par leur histoire que par leur problématique
psychique. Certains ont vécu des relations de carences réelles importantes ou
des défauts d’investissement des parents. Ils apparaissent souvent submergés
par des émotions qu’ils ne peuvent contenir, avec des angoisses
d’anéantissement ou d’effondrement, des défauts de l’enveloppe corporelle, un
accrochage à l’oralité. Tous ces éléments renvoient à un narcissisme
défaillant, qui ne leur permet pas d’avoir un investissement suffisant
d’eux-mêmes.
Pour d’autres au contraire, c’est davantage autour de la
problématique séparation-individuation que le problème se pose. Il s’agit alors
d’enfants hypercontrôlés, l’instabilité survenant par décharge lorsque
l’anxiété de séparation et les angoisses dépressives qui ne peuvent être
élaborées mentalement viennent les envahir et déborder leurs mécanismes de
défense. Ces enfants font parfois illusion par leur expression verbale
spontanée, vive. En fait, celle-ci évite tout contenu émotionnel affectif et
devient vite purement fonctionnelle et descriptive, ce qui est confirmé par la
pauvreté de l’expression graphique et ludique.
Il serait intéressant de superposer ces organisations
psychiques aux deux types d’instables décrits par Bergès : ceux avec un état
tensionnel permanent et ceux avec un état d’incontrôle émotionnel.
Compte tenu du nombre de plus en plus important d’enfants
présentant des troubles de ce type, nous avons été conduits à modifier les
prises en charge traditionnelles. Le groupe permet l’expression corporelle,
ludique et symbolique, et cela à la fois avec des pairs et avec des adultes.
Avant de pouvoir accéder à la parole, ces enfants ont besoin d’expérimenter, de
vivre des situations, des émotions et par là de pouvoir se les représenter.
C’est d’abord à travers leurs corps et par le jeu que doit se faire le lien
entre émotions, affects et représentations. Cela suppose que ce travail de
groupe soit géré selon les règles analytiques : interventions associatives à
visée figurative, proposées directement dans le jeu ; disponibilité attentive
des thérapeutes sans excitation directe, sans réponse aux questionnements ou
aux demandes de réassurance.
L’excitation, quelle qu’en soit sa forme, est au cœur du
travail psychanalytique de groupe. Sa première fonction est d’être «
réanimatrice » : c’est elle qui fait surgir le comportement, parfois l’affect
qui submerge les défenses. Ainsi permet-elle la représentation, et la
symbolisation, précurseurs indispensables à la mise en place des mécanismes de
pensée.
Excitation et mise en sens
L’excitation se traduit souvent par des déplacements très
rapides et très nombreux dans la pièce, des décharges agressives ; nous
autorisons les décharges motrices comme sauter d’un bureau en y remontant très
vite, jusqu’à ce que l’excitation devienne très grande. Il nous a semblé que ce
n’était qu’après l’acceptation de ce comportement (qui pouvait nous sembler
stérile) et de l’excitation qu’il entraîne que pouvait apparaître un
comportement plus symbolique comme se jeter dans les bras, attendre son tour ou
sauter plus loin pour être le plus fort… L’activité motrice est ici
soubassement de la capacité de liaison psychique, elle permet à l’enfant d’être
acteur et ainsi de répéter une excitation antérieurement vécue et traumatique.
Par sa mise en acte, l’enfant répète la forte impression qu’il avait auparavant
subie, la présence et la réponse des thérapeutes dans le jeu permet que
l’excitation jusque-là désorganisatrice puisse être figurée et donc en voie
d’être élaborée, sinon représentée. Parfois, ce mécanisme échoue et l’on
assiste à des actings : par exemple,
brusque décharge masturbatoire, demande d’interrompre la séance pour aller aux
toilettes, décharge auto ou hétéro-agressive.
La distance entre l’acting et la mise en acte est ténue, le groupe,
par l’excitation qu’il entraîne, remobilise une énergie qui était souvent
bloquée, il faut lui fournir des scénarios figuratifs. Ce sont l’attitude et la
réponse des thérapeutes qui permettent cette figuration. Les tout premiers
scénarios sont souvent des décharges impulsives et destructrices envers le
matériel. Si nous autorisons ces mises en acte, c’est qu’elles nous semblent
constituer les premiers déplacements, et probablement les seuls possibles. À ce
propos, nous avons constaté que tout le corps de l’enfant participe à ces «
mises en actes ». Par exemple, un enfant engagé dans un combat violent entre
animaux ouvre la bouche au moment où l’animal se jette sur l’autre, serre les
dents avec un grognement d’accompagnement quand l’animal est censé mordre,
parfois même met la gueule de l’animal dans sa propre bouche avant de le faire
mordre. De plus, avec ses bras, les mouvements de ses pieds, le balancement de
son corps, il vit toute l’agression de « l’intérieur » en quelque sorte. Ces
éléments nous semblent prototypiques d’un début de liaison entre affect et
figuration d’une scène de dévoration.
On est là dans un double mouvement : l’excitation qui permet la
remobilisation psychique et l’image, la figuration, qui permet en quelque sorte
à l’enfant de s’arrêter pour imiter une représentation motrice et ainsi
d’arriver au « faire-semblant ». Tel ce petit garçon qui, après un démarrage
foudroyant pour agresser ses rivaux, s’arrête brutalement pour gonfler poitrine
et thorax en imitant Hulk et peut ainsi mimer une attaque.
Mais on est encore dans la figurabilité, dans la représentation
animée, et pour qu’il y ait sens, il faudra passer par l’affect, qui ne pourra
que surgir du lien avec des événements émotionnels antérieurs. Là aussi le
groupe, par l’hétérogénéité des enfants qui le composent, est mobilisateur. Il
revient aux thérapeutes de susciter le retour à la mémoire d’événements
émotionnels du groupe et aussi de s’appuyer sur les capacités représentatives,
émotionnelles, symbolisantes des enfants les plus évolués.
Ainsi, les thérapeutes utiliseront l’excitation pour « obliger
le moi à se structurer », selon les termes mêmes de Freud. C’est de
l’excitation que dépendra la possibilité pour l’enfant d’accéder à la
figuration, si la réponse du thérapeute évite qu’elle ne devienne une
excitabilité conduisant à l’acting. La
marge est étroite.
Excitation et mise en récit
Le temps suivant est celui de la mise en récit. Les histoires
vont se construire par la reprise des phrases rituelles des récits et contes
traditionnels, associés aux illustrations des livres. Ces phrases, elles-mêmes
excitantes et contrôlantes, permettent de passer au second temps de
l’excitation : celui de l’intrapsychique, celui du plaisir pris à se faire
peur. De ce temps de mise en histoire, à travers les associations habituelles
des enfants, nous passons tout simplement à la narrativité avec les récits
souvent « appris » en famille. Là encore, l’excitation va jouer son rôle de
jonction entre l’affect éprouvé, la mise en acte dans le jeu, et le récit. Et,
lorsque le groupe se déroule au mieux, apparaissent souvent dans les histoires
ou dans le jeu des enfants des références à leur histoire singulière, qui
viennent alimenter et dynamiser leur transformation ainsi que celles du
groupe.
Ainsi, dans le travail avec les enfants excités, l’excitation,
conçue par Freud comme le diable – tantôt un bon diable obligeant le moi à se
structurer, tantôt un mauvais, « un trop », que la décharge pulsionnelle ne
saurait suffire à évacuer –, va être utilisée comme un passage obligé
permettant l’expression des tensions, l’adéquation des émotions et surtout le
surgissement de figurations conduisant à l’élaboration psychique.