Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-850-8
160 pages

p. 112 à 116
doi: 10.3917/ep.014.0112

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Dossier

no14 2001/2

2001 Enfance et PSY Dossier

Lorsque l’excitation devient positive

Marie-Michèle Bourrat Marie-Michèle Bourrat est psychiatre, psychanalyste. Elle est consultante au Centre de la mère et de l’enfant, à Limoges.
Un nombre de plus en plus grand d’enfants est conduit en consultation pour excitation, instabilité, troubles de l’attention et de la concentration. C’est d’abord avec leur corps et leur motricité que ces enfants expriment quasi directement leurs affects et leurs mouvements psychiques. L’excitation apparaît comme l’axe central de l’organisation de leur personnalité. Elle va devenir le pivot du traitement de ces enfants, au cœur d’un travail psychanalytique de groupe. Sa première fonction est d’être « réanimatrice » et de permettre la représentation, et la symbolisation. Utilisée par les thérapeutes, loin d’être source de désorganisation, elle permet la structuration du « Moi ».Mots-clés : excitation, instabilité, troubles thérapeutiques, symbolisation, représentation, troubles de l’attention.
« Docteur, il est épuisant, il ne tient pas en place, même quand il regarde la télé. »
« C’est la maîtresse qui m’envoie, elle dit qu’il pourrait avoir d’excellents résultats, mais il n’arrive pas à se concentrer… »
« Il pose sans arrêt des questions, mais il n’écoute pas les réponses. »
« Il ne pense qu’à jouer, il touche à tout, il ne s’intéresse à rien. »
Ces quelques exemples montrent bien le quotidien d’un pédopsychiatre. Les parents sont dépassés, voire épuisés, par l’agitation de leur enfant, qu’elle soit motrice ou psychique ; l’école est inquiète face à cet enfant qui, malgré des possibilités bien réelles, semble inadapté à un apprentissage tel qu’il est prévu par l’Éducation nationale.
Face à ce symptôme perçu comme très handicapant, il peut paraître paradoxal de proposer comme traitement un travail de groupe dans lequel l’excitabilité de l’enfant va être le moteur thérapeutique. Les parents, dont la première demande était « aidez-nous », « aidez-le » à se contenir, à se canaliser, à se contrôler, sont souvent perplexes lorsque, de la salle d’attente, ils entendent les cris et l’agitation qui règnent, ou lorsqu’ils récupèrent leur enfant en nage. Il est sans aucun doute nécessaire de leur permettre de saisir qu’il ne s’agit pas d’un simple défoulement, mais d’un réel travail thérapeutique.
 
Mais qui sont les enfants excités ?
 
 
L’enfant, trois fois sur quatre un garçon, souvent jeune, âgé de 4 à 7 ans environ, entre facilement en contact, trop facilement même. La symptomatologie paraît évidente. Derrière des comportements apparemment opposés, pouvant aller d’une grande agitation à une presque totale inhibition, les mécanismes sont semblables : c’est d’abord avec leur corps et leur motricité – par leur comportement, et non par leur élaboration mentale – que ces enfants expriment quasi directement, sans l’épaisseur du psychique, leurs affects et leurs mouvements psychiques.
Sur le plan de la pensée, on retrouve soit une inhibition à penser, qui entraîne des difficultés importantes de compréhension verbale, soit, à l’inverse, une pensée labile ; l’enfant pose sans arrêt des questions à l’interlocuteur, est insaisissable à travers des défenses de type maniaque. Ces troubles de la pensée peuvent se traduire cliniquement par des difficultés d’organisation du langage, une absence d’intérêt pour la trace écrite, des difficultés de représentation mentale, de symbolisation.
Mais ce qui est essentiel, c’est la très grande difficulté dans laquelle sont ces enfants d’établir et de maintenir un lien durable d’investissement, que l’évitement en soit phobique ou maniaque. L’excitation apparaît comme l’axe central de l’organisation de leur personnalité. Cependant, derrière ce mode d’être à la fois psychologique et moteur, se dessinent des profils d’enfants différents, tant par leur histoire que par leur problématique psychique. Certains ont vécu des relations de carences réelles importantes ou des défauts d’investissement des parents. Ils apparaissent souvent submergés par des émotions qu’ils ne peuvent contenir, avec des angoisses d’anéantissement ou d’effondrement, des défauts de l’enveloppe corporelle, un accrochage à l’oralité. Tous ces éléments renvoient à un narcissisme défaillant, qui ne leur permet pas d’avoir un investissement suffisant d’eux-mêmes.
Pour d’autres au contraire, c’est davantage autour de la problématique séparation-individuation que le problème se pose. Il s’agit alors d’enfants hypercontrôlés, l’instabilité survenant par décharge lorsque l’anxiété de séparation et les angoisses dépressives qui ne peuvent être élaborées mentalement viennent les envahir et déborder leurs mécanismes de défense. Ces enfants font parfois illusion par leur expression verbale spontanée, vive. En fait, celle-ci évite tout contenu émotionnel affectif et devient vite purement fonctionnelle et descriptive, ce qui est confirmé par la pauvreté de l’expression graphique et ludique.
Il serait intéressant de superposer ces organisations psychiques aux deux types d’instables décrits par Bergès : ceux avec un état tensionnel permanent et ceux avec un état d’incontrôle émotionnel.
 
Que leur proposer ?
 
 
Compte tenu du nombre de plus en plus important d’enfants présentant des troubles de ce type, nous avons été conduits à modifier les prises en charge traditionnelles. Le groupe permet l’expression corporelle, ludique et symbolique, et cela à la fois avec des pairs et avec des adultes. Avant de pouvoir accéder à la parole, ces enfants ont besoin d’expérimenter, de vivre des situations, des émotions et par là de pouvoir se les représenter. C’est d’abord à travers leurs corps et par le jeu que doit se faire le lien entre émotions, affects et représentations. Cela suppose que ce travail de groupe soit géré selon les règles analytiques : interventions associatives à visée figurative, proposées directement dans le jeu ; disponibilité attentive des thérapeutes sans excitation directe, sans réponse aux questionnements ou aux demandes de réassurance.
L’excitation, quelle qu’en soit sa forme, est au cœur du travail psychanalytique de groupe. Sa première fonction est d’être « réanimatrice » : c’est elle qui fait surgir le comportement, parfois l’affect qui submerge les défenses. Ainsi permet-elle la représentation, et la symbolisation, précurseurs indispensables à la mise en place des mécanismes de pensée.
 
Excitation et mise en sens
 
 
L’excitation se traduit souvent par des déplacements très rapides et très nombreux dans la pièce, des décharges agressives ; nous autorisons les décharges motrices comme sauter d’un bureau en y remontant très vite, jusqu’à ce que l’excitation devienne très grande. Il nous a semblé que ce n’était qu’après l’acceptation de ce comportement (qui pouvait nous sembler stérile) et de l’excitation qu’il entraîne que pouvait apparaître un comportement plus symbolique comme se jeter dans les bras, attendre son tour ou sauter plus loin pour être le plus fort… L’activité motrice est ici soubassement de la capacité de liaison psychique, elle permet à l’enfant d’être acteur et ainsi de répéter une excitation antérieurement vécue et traumatique. Par sa mise en acte, l’enfant répète la forte impression qu’il avait auparavant subie, la présence et la réponse des thérapeutes dans le jeu permet que l’excitation jusque-là désorganisatrice puisse être figurée et donc en voie d’être élaborée, sinon représentée. Parfois, ce mécanisme échoue et l’on assiste à des actings : par exemple, brusque décharge masturbatoire, demande d’interrompre la séance pour aller aux toilettes, décharge auto ou hétéro-agressive.
La distance entre l’acting et la mise en acte est ténue, le groupe, par l’excitation qu’il entraîne, remobilise une énergie qui était souvent bloquée, il faut lui fournir des scénarios figuratifs. Ce sont l’attitude et la réponse des thérapeutes qui permettent cette figuration. Les tout premiers scénarios sont souvent des décharges impulsives et destructrices envers le matériel. Si nous autorisons ces mises en acte, c’est qu’elles nous semblent constituer les premiers déplacements, et probablement les seuls possibles. À ce propos, nous avons constaté que tout le corps de l’enfant participe à ces « mises en actes ». Par exemple, un enfant engagé dans un combat violent entre animaux ouvre la bouche au moment où l’animal se jette sur l’autre, serre les dents avec un grognement d’accompagnement quand l’animal est censé mordre, parfois même met la gueule de l’animal dans sa propre bouche avant de le faire mordre. De plus, avec ses bras, les mouvements de ses pieds, le balancement de son corps, il vit toute l’agression de « l’intérieur » en quelque sorte. Ces éléments nous semblent prototypiques d’un début de liaison entre affect et figuration d’une scène de dévoration.
On est là dans un double mouvement : l’excitation qui permet la remobilisation psychique et l’image, la figuration, qui permet en quelque sorte à l’enfant de s’arrêter pour imiter une représentation motrice et ainsi d’arriver au « faire-semblant ». Tel ce petit garçon qui, après un démarrage foudroyant pour agresser ses rivaux, s’arrête brutalement pour gonfler poitrine et thorax en imitant Hulk et peut ainsi mimer une attaque.
Mais on est encore dans la figurabilité, dans la représentation animée, et pour qu’il y ait sens, il faudra passer par l’affect, qui ne pourra que surgir du lien avec des événements émotionnels antérieurs. Là aussi le groupe, par l’hétérogénéité des enfants qui le composent, est mobilisateur. Il revient aux thérapeutes de susciter le retour à la mémoire d’événements émotionnels du groupe et aussi de s’appuyer sur les capacités représentatives, émotionnelles, symbolisantes des enfants les plus évolués.
Ainsi, les thérapeutes utiliseront l’excitation pour « obliger le moi à se structurer », selon les termes mêmes de Freud. C’est de l’excitation que dépendra la possibilité pour l’enfant d’accéder à la figuration, si la réponse du thérapeute évite qu’elle ne devienne une excitabilité conduisant à l’acting. La marge est étroite.
 
Excitation et mise en récit
 
 
Le temps suivant est celui de la mise en récit. Les histoires vont se construire par la reprise des phrases rituelles des récits et contes traditionnels, associés aux illustrations des livres. Ces phrases, elles-mêmes excitantes et contrôlantes, permettent de passer au second temps de l’excitation : celui de l’intrapsychique, celui du plaisir pris à se faire peur. De ce temps de mise en histoire, à travers les associations habituelles des enfants, nous passons tout simplement à la narrativité avec les récits souvent « appris » en famille. Là encore, l’excitation va jouer son rôle de jonction entre l’affect éprouvé, la mise en acte dans le jeu, et le récit. Et, lorsque le groupe se déroule au mieux, apparaissent souvent dans les histoires ou dans le jeu des enfants des références à leur histoire singulière, qui viennent alimenter et dynamiser leur transformation ainsi que celles du groupe.
Ainsi, dans le travail avec les enfants excités, l’excitation, conçue par Freud comme le diable – tantôt un bon diable obligeant le moi à se structurer, tantôt un mauvais, « un trop », que la décharge pulsionnelle ne saurait suffire à évacuer –, va être utilisée comme un passage obligé permettant l’expression des tensions, l’adéquation des émotions et surtout le surgissement de figurations conduisant à l’élaboration psychique.
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