2001
Enfance et PSY
Dossier
Proximité pubertaire
Caroline Lebrun
Caroline Lebrun est psychologue
clinicienne, psychothérapeute. Elle travaille à l’École des parents et des
éducateurs d’Ile-de-France, à Paris, et à la Sauvegarde de l’enfance et de
l’adolescence des Yvelines, Rambouillet.
Caroline Lebrun a publié
plusieurs articles collectifs dans la revue Adolescence
à partir de l’expérience de l’écoute téléphonique
au Fil Santé Jeunes, numéro vert national, confié à l’École des parents et des
éducateurs d’Ile-de-France par délégation du ministère de l’Emploi et de la
Solidarité.
Contrairement à l’œdipe infantile, l’œdipe pubertaire fait du
parent et de ses substituts la principale source d’excitation de l’adolescent.
Cette excitation doit trouver un destin dont le refoulement n’est pas le pire
puisqu’il ouvre la voie de la fantasmatisation. Ce destin favorable peut être
remis en cause par une trop grande proximité sensorielle aux parents. Dans
certains cas de trop grande adéquation, cette proximité devient
traumatique.Mots-clés :
Œdipe pubertaire, parent
incestueux, proximité sensorielle, scène
pubertaire.
La proximité sensorielle avec le parent du sexe opposé n’est
pas une difficulté de l’Œdipe infantile. Pour deux raisons à cet âge : d’une
part, le corps de l’objet primaire, source des plaisirs passifs, est encore
prégnant. D’autre part, la réalisation incestueuse en connaissance de ses
moyens est physiologiquement impossible pour l’enfant. Les rapprochés
sensoriels avec les deux parents apparaissent même nécessaires au développement
harmonieux de l’enfant, pour l’apprentissage de la tendresse par
exemple.
À l’adolescence, les données changent. La néotonie de l’enfance
n’a plus cours : l’adolescent n’a plus besoin de l’adulte pour subvenir à ses
besoins. L’inceste et le parricide, potentiellement réalisables, favorisent
l’adéquation des interactions. Ces éléments dessinent la spécificité de
l’excitation adolescente : sa susceptibilité sensorielle érotique et agressive
vis-à-vis des adultes et en particulier des parents. Cette excitation, dont la
satisfaction partielle ou totale serait une catastrophe pour le sujet, va
devoir trouver un destin.
La séduction exercée par le parent du même sexe existe aussi,
bien sûr. Trop excitante, elle barre l’accès au postulat pubertaire dont nous
traitons ici et qui se caractérise par son asymétrie : attirance pour le parent
du sexe opposé – haine pour le parent du même sexe.
Seul le négatif du pubertaire est perceptible chez l’adolescent
ordinaire. Retenons toutefois que chaque adolescent doit faire face à
l’excitation érotique et aussi à l’agressivité parricidaire, deuxième volet
souvent oublié mais pourtant sensible dans les passages à l’acte violents, des
garçons notamment.
Objet pubertaire : le parent
Excitations adolescentes
Pour l’observateur non averti, l’excitation adolescente ne
semble pas contingente à un objet particulier. Les adultes sont parfois les
témoins de ces montées pulsionnelles groupales d’adolescents qui semblent obéir
à des lois plus quantitatives que qualitatives. Au numéro vert Fil Santé
Jeunes, l’exaspération sensorielle est souvent exprimée sous forme de
plaisanteries où l’oralité et l’analité côtoient allègrement le génital, ou par
des scénarios décrivant des scènes masochistes, hétéro et homosexuelles.
L’adolescent semble faire feu de tout bois, comme l’illustre cet appel d’une
fille de 16 ans au ton léger : « Je me demande si je ne suis pas nympho… Tout
m’excite… Tout ce qui ressemble à… vous savez quoi… Même votre voix, elle
m’excite. » Il est vrai que l’adolescent sexualise tout. Par exemple, il ne
pourra pas, sans rire, prononcer le mot « chatte » ou manger une banane en
public. Cette apothéose des pulsions infantiles peut être entendue comme un
retour à la perversion polymorphe de l’enfant avant la détermination de
l’objet. Nous la comprenons plutôt comme une tentative de régler leur compte
aux différentes formes de la sexualité infantile au moment où l’objet génital
advient.
Renouveau œdipien
Sur le numéro vert, scénarios de viols, d’abus sexuels ou de
grossesse sont souvent des fantasmes œdipiens déguisés. L’injure préférée («
Nique ta mère ») des adolescents actuels n’est-elle pas une représentation d’un
désir précisément refoulé qu’ils aiment à projeter sur l’autre ? À un moindre
degré, le jeu des collégiens d’appeler garçons et filles du prénom de leur père
ou de leur mère obéirait au même principe. Rarement appréhendable directement,
la poussée pulsionnelle vers les parents est souvent transférée sur des
successeurs directs (le frère ou la sœur) ou sur des substituts (les
professeurs). Des adolescentes se passionnent pour des professeurs qu’elles
poursuivent de leur assiduité au point que certains envisagent de porter
plainte. Mais, le plus souvent, les désirs incestueux sont voilés et c’est au
contraire la mise à distance des parents par l’adolescent que l’on peut
observer. La proximité corporelle avec le parent de sexe opposé est intolérable
pour l’adolescent, justement parce qu’il est l’objet électif de
celui-ci.
Exciter plutôt qu’être excité
En ce qui concerne les appels reçus à Fil Santé Jeunes,
n’oublions pas qu’ils s’adressent à un adulte. Si l’autre parental, et de façon
générale l’adulte, est l’objet privilégié de l’adolescent, l’offre d’être
écouté par des adultes spécialistes de la santé serait-elle excitante pour
certains ? Particulièrement excitable, l’adolescent supporte mal que
l’excitation vienne de l’extérieur. Les objets hétérosexuels peuvent être vécus
comme persécuteurs parce qu’excitants. Subir passivement est contraire à
l’économie libidinale pubertaire. Peut-être par identification à « l’agresseur
», l’adolescent préférera exciter l’autre qu’être excité par lui. Que l’on
pense au déguisement outrageusement suggestif des fillettes qui s’arrangent
pour être vues ainsi accoutrées par leur père ou, au contraire, à celles qui,
plus tard, cachent leurs formes pour les mêmes raisons. L’intuition de
l’adolescent que son corps peut exciter l’adulte n’est pas sans fondement. Et
cela est sans doute plus difficile à admettre !
L’adulte excité
L’adéquation des interactions implique que l’adulte aussi est
potentiellement excité par l’adolescent (Gutton, 1991). L’accès de l’adolescent
à la génitalité n’est pas sans effets sur les parents, qui doivent désinvestir
l’enfant du passé et, eux aussi, élaborer l’excitation nouvelle. Ce travail
peut être plus ou moins difficile, en fonction de leur propre adolescence.
Remises en cause de leur propre sexualité, crises conjugales, passages à l’acte
et dépressions surprennent les parents d’adolescents. Cette interaction est
également sensible dans les cures d’adolescents : on ne peut qu’être frappé de
l’importance de la sensorialité dans les descriptions de jeunes patients. C’est
que l’apparence de l’adolescent « touche » le thérapeute. La séduction exercée
par le corps de l’autre peut gêner le travail associatif.
Le
face-à-face
René Roussillon interroge l’impact traumatique de la présence
« visuelle » de l’autre sur le fonctionnement psychique dans le face-à-face,
communément utilisé avec les adolescents. « Une partie du travail de liaison
psychique va donc devoir être consacrée à la présence “visuelle” de l’objet et
ce qu’elle implique comme contrôle réciproque potentiel. Le fonctionnement
psychique doit trouver une manière de composer avec la double contrainte d’un
contact simultané avec d’une part la chaîne associative, et de l’autre celui
des effets de la présence perçue. Il faut faire avec la présence de l’objet
plus qu’avec la question de son “absence” et cette question appelle le
transfert de la manière dont les objets œdipiens ont pu avoir un mode de
présence traumatique pour le sujet. » Le face-à-face « permet une analyse, une
remise en analyse, d’un certain nombre de “solutions historiques” au problème
de la séduction par la présence et l’influence actuelle de l’autre
[*] ». Ces considérations
peuvent être étendues aux autres sens, le toucher, l’odorat… R. Roussillon
utilise d’ailleurs l’expression générale de « présence perceptive ».
*.
R. Roussillon, « Quelques remarques épistémologiques à
propos du travail psychanalytique en face-à-face », in
rfp, débats de psychanalyse, Paris,
puf, 1998, p. 71-72.
Adultes excitants
Le parent est l’objet du pulsionnel adolescent. Par
déplacement, tout éducateur d’adolescents est placé dans un rôle de séducteur
potentiel. Sans s’en rendre compte, un enseignant peut être excitant par des
propos trop adéquats aux sensations contemporaines de l’adolescent. Dans une
interview, le pianiste F.-R. Duchâble racontait : « Tout en me privant de
plaisir, mon professeur tentait d’assouplir mon jeu avec ces paroles : “Pénètre
le clavier comme une motte de beurre.” À l’adolescence, cette image me
révulsait. » Il est insupportable pour l’adolescent d’être excité sans
maîtriser un tant soit peu la source de l’excitation. L’éducation sexuelle,
délivrée dans les classes de troisième, alimente l’excitation omniprésente à
cet âge. On ne mesure peut-être pas suffisamment la séduction qui consiste à
s’adresser directement aux adolescents pour leur parler de sexualité sans
utiliser le voile de médiations dont « le manège des préservatifs » ne nous
semble évidemment pas le meilleur exemple. Le caractère fantasmatiquement
explosif de l’affaire est ressenti de part et d’autre : par les enseignants,
qui, pressentant plus ou moins consciemment qu’à cet âge il est difficile
d’informer sur ce sujet sans séduire, refusent ce rôle. Et par les élèves, chez
qui l’on observe souvent excitation maniaque ou retrait défensif lors de ces
séances. Dans un collège, un groupe d’adolescents avait monté une barricade de
tables et de chaises devant la porte de la salle où se déroulait la séance
d’éducation à la sexualité. Avant même d’en connaître le contenu, ces garçons
éprouvaient le besoin de neutraliser leur excitation. Côté adulte, des
interventions qui se bornent à la prévention du sida et des grossesses précoces
participent sans doute d’un même mouvement défensif.
Adultes défaillants
Les parents ne sont pas les mieux placés pour aider
l’adolescent dans le nécessaire déplacement de l’excitation. Certains, avec la
meilleure volonté du monde, entravent ce travail d’adolescence. En continuant
par exemple à traiter l’adolescent en enfant, ce qui exacerbe ses pulsions
passives au moment où doit s’affirmer son activité génitale. Qu’il se révolte
est le signe de sa santé psychique. La masse des appels reçus à Fil Santé
Jeunes permet de se faire une idée d’attitudes adultes déstabilisantes pour
l’adolescent. Des situations apparemment insignifiantes, comme partager ses
cigarettes, plaisanter sur le haschich, emprunter le langage adolescent, porter
les mêmes vêtements que lui, représentent des conditions excitantes pour
l’adolescent. Ces séductions peuvent inaugurer divers passages à l’acte. Fugue,
tentative de suicide, pulsions de fuite signent souvent le caractère excitant
du cadre éducatif. Une complicité maternelle ambiguë ou la provocation «
parricidaire » d’un père excite l’adolescent. Un garçon de 16 ans, qui avait
fait une tentative de suicide dans le mois précédent, appelle Fil Santé Jeunes
après une dispute violente avec son père : « Je m’en vais à chaque fois parce
que j’ai peur de le frapper. » Les parents se disputent souvent à son propos,
sa mère le rend complice de petites fraudes diverses, mais tout le monde se
réconcilie autour d’un joint partagé.
Par ailleurs, la rupture du couple parental au moment de
l’adolescence des enfants peut empêcher l’investissement d’objet hors du cadre
familial, surtout si l’un des parents est abandonné. Toute réalité extérieure
qui barre le refoulement en offrant du « possible » bloque l’adolescent dans
son développement. Dans les familles dites « recomposées », qu’en est-il d’un
interdit qui ne s’inscrit pas dans la réalité de la consanguinité ? Ce garçon
de 17 ans accusé d’avoir violé sa belle-mère a-t-il transgressé l’interdit de
l’inceste ?
Quant aux appels des parents eux-mêmes, déjà hors cadre sur
une ligne téléphonique destinée aux adolescents, ils traduisent souvent un
désir de s’immiscer dans l’intimité de l’adolescent. Ce dépassement du cadre
est souvent signifiant, comme l’illustrent les paroles de la mère d’un garçon
de 19 ans dont le fond rejoint la forme : « Je ne peux pas pénétrer dans son
monde, donnez-moi le mot, la parole pour créer le déclic. »
Traumatisme
Quand le sensoriel trop prégnant vient à la rencontre des
désirs œdipiens de la puberté, on peut parler de traumatisme, au sens freudien
d’une coïncidence entre le désir et la réalité. Ce traumatisme provoquerait une
rupture de développement. Quelques séquences cliniques, où la vue, l’ouïe et le
toucher font effraction chez des adolescents, illustrent ce propos.
– La vue
Raphaël, 18 ans, est admis dans un service de psychiatrie
adulte après une tentative de suicide. Un an plus tôt, sa mère a fui le
domicile conjugal en emmenant son grand fils. Pendant plusieurs mois, ils
partageront un petit studio où il n’y a qu’un seul lit. Face à la proximité
visuelle et tactile du corps maternel, s’est développée chez Raphaël une peur
de la pensée. Le fantasme n’existait pas, car le corps de sa mère était là, « à
portée de main ». Il a dépensé beaucoup d’énergie à ne pas penser, ne pas
fantasmer, ne pas rêver. Dans le transfert, se répète la prégnance d’un visuel
excitant qui obture la pensée fantasmatique et suscite des défenses
névrotiques, telle l’isolation obsessionnelle, qui rendent difficile une prise
en charge psychothérapique.
– L’ouïe
Un garçon de 17 ans appelle Fil Santé Jeunes, troublé par les
bruits des rapports sexuels de la mère et de son amant qui viennent jusqu’à ses
oreilles. Il finira par dire qu’il se masturbe en entendant les cris
orgasmiques de sa mère derrière la cloison trop mince. Là encore, la réalité
excitante détermine la fixation à l’objet parental.
– Le toucher
Une mère en rupture conjugale se retrouve, depuis quelques
semaines, seule avec son grand fils de 16 ans. En larmes, elle appelle Fil
Santé Jeunes : le garçon « a fait une crise » ce soir parce qu’elle a touché à
son ordinateur pendant son absence. Elle l’a éteint. Elle ne comprend pas la
réaction d’intense violence de l’adolescent, qui a menacé de se suicider. Elle
a essayé de le calmer en lui prenant la main – réponse complètement inadéquate,
ou trop adéquate, qui a déclenché sa furie et ses coups. Elle ajoute : « Il est
intouchable. »
En institution, fréquents sont les passages à l’acte qui font
suite à des petites réprimandes corporelles infligées par les équipes
éducatives à un enfant dont la transformation pubertaire n’a pas été prise en
compte. L’exigence de distance sensorielle avec l’adolescent est difficilement
conciliable avec la prise en compte des carences précoces. Comment, par
exemple, gérer l’énurésie de l’adolescent placé en foyer ? Le paradoxe de la
prise en charge institutionnelle de l’adolescent carencé peut se traduire par
des positions radicales des équipes concernant l’autonomie.
Dans trois cadres distincts, la psychothérapie en
face-à-face, le téléphone et l’institution, ces situations témoignent de
l’inflation psychique que peut produire un rapproché trop adéquat avec l’objet
parental. Dans le premier exemple, on peut supposer qu’à la vue s’est ajoutée
la promiscuité tactile et « odorante » à la mère. Comme dans la chanson où
certains se tuent parce qu’ils « en ont vu de trop » ; l’hypothèse d’un excès
de promiscuité sensorielle au moment où doit s’élaborer le fantasme est à
interroger dans la clinique de la fugue ou du suicide. Elle nous permet
d’entendre au sens propre ces paroles d’un adolescent séparé de sa mère par un
placement : « Moins je la vois, mieux je me porte. »
« C’est moi que l’on voit toujours seul rêvant sur le banc
d’Argenton. Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de
philosophie. J’abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître
de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit dans
l’allée de Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane à l’air
éventé, au visage riant, à l’œil vif, quitter celle-ci pour une autre, les
attaquant toutes et ne s’attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins
(Diderot, Le Neveu de Rameau). » Cette
citation illustre l’adolescence réussie, le déplacement de l’acte vers le
fantasme.
La pulsion pubertaire doit trouver un destin acceptable par le
sujet. Sa satisfaction est désubjectivante et conduit au pire : on sait qu’un
inceste précède souvent un parricide. Au contraire, l’inaccessibilité de
l’objet permet l’assomption symbolique du sujet et autorise le transfert des
motions érotiques et agressives. En s’attachant à un objet adéquat (selon le
mot de Freud dans les Trois essais sur la
sexualité) et/ou en s’adonnant à des activités sublimatoires
diverses, l’adolescent se dégage du pubertaire.
Verbalisation de l’excitation
Dans un cadre qu’ils maîtrisent, les plus jeunes verbalisent
aisément leur excitation. Au numéro vert Fil Santé Jeunes, les filles et
quelques garçons, dès 11-12 ans, traduisent l’excitation pubertaire par des «
modalités d’actions jouées », selon le mot d’Hélène Deutsch (1987) : petites
mises en scène, souvent créées à plusieurs et racontées à l’adulte comme une
vérité – grossesses, rapports sexuels, rivalités amoureuses, etc. Sur le plan
économique, mettre en mot l’excitation, en disant : « Je suis en chaleur » ou «
Je suis en manque… de sexe » permet à l’adolescent une sorte d’allégement
psychique, selon le mot de Reittler, disciple de Freud à propos du journal
intime des adolescents
[*]. Le fait que cette parole soit adressée à quelqu’un
qui peut réagir évite la défense obsessionnelle que Freud voyait dans le
journal intime. Un refoulement, pas trop sévère de manière à laisser place aux
plaisanteries ou aux mots d’esprit, est le signe du travail d’adolescence en
cours. Du côté de l’écoutant, nommer l’excitation ou élaborer avec
l’adolescent, quand il nous en laisse le temps, nous paraît occuper une
fonction pare-excitante.
Défenses tactiques contre l’excitation
Un peu plus tard, ce sont les mouvements de défense face à
cette excitation qui permettent de deviner la poussée pulsionnelle sous-jacente
: pudeur, phobies plus ou moins invalidantes traduisent le travail de
transformation de l’archaïque pubertaire en constructions adolescentes
acceptables par le sujet. Ici, le refoulement est à l’œuvre et se traduit par
des renversements en son contraire, des banalisations ou des
intellectualisations qui attestent de l’effort de mise à distance de l’objet
parental. Par un retournement fréquent, l’excitation est transformée en dégoût.
L’excès signe la pathologie.
Scènes pubertaires
Le refoulement est un destin indicateur de bonne santé s’il
n’inaugure pas de trop lourds symptômes névrotiques, mais ouvre la voie de la
fantasmatisation, voire de la sublimation. C’est le modèle développé par Freud
dans ses « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse » (1912). Après
la célèbre et très opérante opposition de la mère et de la putain, Freud décrit
le parcours normal de l’enfant aux alentours de la puberté : « Les motions (les
désirs œdipiens pour la mère) n’ont pas d’autre issue, quand elles ne passent
pas vite, que d’achever leurs cours dans des fantasmes ; ceux-ci ont pour
contenu, sous les formes les plus variées, l’activité sexuelle de la mère, et
la tension qui les accompagne trouve avec une particulière facilité sa
résolution dans la masturbation. » Il précise qu’à la puberté, les fantasmes
préférés concernent des infidélités de la mère avec un amant qui revêt presque
toujours « les traits du moi propre, plus exactement les traits de la
personnalité propre idéalisée devenue adulte et élevée au niveau du père ».
Cette définition recouvre ce que Philippe Gutton nomme la scène pubertaire
(Gutton, 1991), qui signerait le bon fonctionnement psychique de l’adolescent
et qui serait le critère d’une cure réussie.
Le fantasme permet de se détacher de la séduction exercée par
le corps réel. Comment la scène pubertaire qui, rappelons-le, concerne le sujet
en tant qu’acteur dans un rapport sexuel incestueux, peut-elle s’élaborer dans
la vie psychique d’un adolescent quand la réalité la lui offre ? Autant la
sensorialité de l’objet est nécessaire à l’enfant, autant elle est
contraignante à l’adolescence. L’inaccessibilité de l’objet est une condition
du nécessaire fantasme incestueux. Pour qu’un jeune pubère puisse développer
son adolescence, c’est-à-dire élaborer une scène pubertaire, les parents ne
doivent-ils pas être, un tant soit peu, absents sensoriellement ?
La scène pubertaire n’est possible que si la familiarité du «
parent incestueux » se voile d’étrangeté, autrement dit s’il prend pour un
temps le statut d’un inconnu. Fil Santé Jeunes offre la possibilité de déplacer
sur l’écoutant anonyme, lointain, les pulsions érotiques et agressives.
Transferts, déplacements, substitutions, aident l’adolescent dans le nécessaire
passage du familier à l’étranger.
·
Deutsch, H. 1987.
La Psychologie des femmes, t. 1. «
Enfance et adolescence », Paris, puf,
Quadrige.
·
Freud, S. 1912. «
Contributions à la psychologie de la vie amoureuse. D’un type particulier de
choix d’objet masculin », dans La Vie
sexuelle, Paris, puf,
1992.
·
Gutton, P. 1991.
Le Pubertaire, Paris,
puf.
·
Gutton, P. 2000.
Psychothérapie et adolescence, Paris,
puf.
[*]
Séance des « Minutes de Vienne », du 13 février 1907, consacrée
à la pièce de Wedekind
L’Éveil du
printemps.