Enfances & Psy
érès

I.S.B.N.2-86586-850-8
160 pages

p. 132 à 136
doi: 10.3917/ep.014.0132

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Dossier

no14 2001/2

2001 Enfance et PSY Dossier

Les usages festifs des stimulants par les adolescents

François-Rodolphe Ingold François-Rodolphe Ingold est psychiatre et anthropologue. Cet article s’appuie sur la recherche de l’irep : « Ecsta, trip, coke et speed... Approche ethnographique de la consommation d’ecstasy et de ses dérivés, les méthylènedioxyamphétamines, ainsi que des autres drogues licites et illicites associées » (1999), financée par l’ofdt.
L’auteur décrit les effets de l’ectasy et des drogues associées dans le contexte de leurs usages festifs. Il souligne la violence de leurs effets et la fréquence des polyconsommations. L’existence de complications psychiques est évoquée, comprenant le passage à des formes abusives de consommations de drogues.Mots-clés : toxicomanie, amphétamines, adolescence.
La consommation de stimulants dans les milieux festifs, rave-parties, teknivals, free-parties, discothèques, est un fait bien établi. De tels événements rassemblent parfois des milliers de jeunes adultes, pour des festivités musicales pouvant durer plusieurs jours. Ils sont l’occasion pour nombre d’adolescents des premières sorties et des premiers contacts avec les psychotropes illicites, notamment le cannabis, l’ecstasy et le LSD. Ces usages ont le plus souvent une dimension festive et sont rarement la manifestation initiale d’une conduite addictive. Ils correspondent plutôt à l’activité culturelle du moment, à un loisir, caractérisé par la recherche d’un état altéré de la conscience. Nous décrivons ici quelques aspects de ces états, ainsi que les principales complications de ces consommations.
 
La montée
 
 
Les effets de l’ecstasy. Ils défient toute description et consistent en une alliance de plusieurs dimensions : l’euphorie, l’empathie et un bien-être corporel. L’euphorie se traduit par le sourire bien connu des consommateurs : un sentiment de bonheur et de calme, assez comparable aux effets du cannabis, mais plus stable et prononcé. L’empathie prolonge ce sentiment et donne aux usagers le sentiment de communiquer facilement avec tous les autres, selon un mode non verbal. Le bien-être corporel vient donner une certaine consistance aux deux premiers effets : une jubilation de la peau, la sensation d’un corps extatique, à l’abri du temps et de l’effort. L’ecstasy est décrite comme une drogue de la sensualité et de la volupté, en un mot de l’amour ou de l’innocence. Elle est vue comme développant la capacité de chacun à entrer en contact, en sympathie, avec les autres. À dose plus forte, les effets de l’ecstasy se rapprochent de ceux du lsd, avec une forte composante hallucinatoire.
La notion de « montée » fait partie du vocabulaire consacré pour décrire les effets des drogues en général. Elle correspond au moment de l’arrivée brutale des effets et de leur montée en puissance. L’intensité de ce phénomène est variable. Au degré le plus élevé de cet événement, le sujet peut avoir le sentiment d’être envahi, débordé, comme s’il allait perdre connaissance. La montée commence par une sensation de chaleur, de fébrilité, de jouissance, qui est l’annonce de ce qui va suivre. Ayant une forte composante onirique, elle s’accompagne de la perte de la notion du temps. Elle peut être décrite comme brutale ou tranquille, en palier, progressive…
Après la phase de montée, l’effet s’installe pendant quatre ou cinq heures, parfois davantage. Les consommateurs ont généralement perdu leurs repères temporels. Une caractéristique de cette période est le sentiment de bien-être, de sûreté de soi-même, associé à l’idée de faire partie du groupe, de partager avec lui ses émotions. Au fur et à mesure que le sujet se familiarise avec cet état, il apprend à s’y mouvoir, à le contrôler, comme s’il s’agissait d’un espace nouveau où tout serait à découvrir. Aux sentiments d’empathie et de bien-être se joignent des modifications de la perception, voire des hallucinations.
Se produisent au cours de l’expérience mille événements particuliers, ayant une dimension hallucinatoire, qui ponctuent l’expérience elle-même et qui sont interprétés. Il peut s’agir de visions transformées de l’espace, d’images, d’échanges de paroles, de gestes ou de regards, d’un contact cutané, de sensations qui surprennent le sujet ou qui attirent soudain son attention, d’émotions ou de souvenirs anciens qui surgissent dans la conscience… Les sujets s’en souviennent comme d’un ou de plusieurs événements significatifs. Ils peuvent dès lors être partagés par tout un groupe de personnes.
« Il y a eu le petit moment de montée, une petite bouffée de chaleur et l’impression d’être un peu flippé, puis ça c’est stabilisé. Et puis après, je ne peux pas dire que j’ai ressenti vraiment quelque chose. Ce que je peux dire, c’est que je ne sais plus à quelle heure, il devait être onze heures, minuit, quand j’en ai pris, la seule chose dont je me souviens, c’est que j’étais bien, j’ai dansé, et à un moment j’ai pensé qu’il était deux heures du matin, donc j’ai eu envie d’aller prendre un petit peu l’air, et en fait, c’était plein jour et il était neuf heures du matin. J’avais perdu mes repères temporels. »
 
La transe
 
 
La musique, la danse, les boissons, l’émotion collective et la consommation des drogues aident les sujets à basculer dans un état autre. Son alchimie est faite de la puissance du son, du rythme que les sujets impriment aux mouvements de leurs corps, de la lumière et des couleurs qui accompagnent la musique. La drogue est l’élément complémentaire qui facilite l’accès à cet état, elle plonge l’individu dans un état de transe. Dans ces situations, les sujets se mettent en dehors du temps, ils n’ont plus conscience du temps qui passe. Se laisser emporter par la transe a une forte fonction libératrice.
« Tu sais, je crois que chacun a dû dire la même chose : bien-être, facilité de communiquer avec les gens, se sentir au-dessus de tout le monde, nager un peu, tu vois, être bien quoi. C’est assez difficile à expliquer. Mais tu te sens bien, t’en veux à personne, tu trouves tout le monde formidable, t’as envie de… t’es assez tactile avec les gens, bon, moi déjà je suis quelqu’un d’assez… j’aime bien toucher les gens. »
 
La descente
 
 
« Bloqué », « scotché », « faire un bad »… C’est souvent pendant la prise de produits qu’interviennent les complications, ou dans les suites immédiates. Divers degrés d’amnésie et de confusion sont fréquents ; de même que bien des problèmes somatiques et des accidents pouvant avoir une dimension médico-légale, et qui ne sont pas évoqués ici. Il arrive que les sujets ne se souviennent plus de ce qu’ils ont fait pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures. Apparaissent aussi brutalement des états fortement dysphoriques, accompagnés d’angoisses intenses, d’hallucinations, de cauchemars, d’idées délirantes… La plupart ont du mal à exprimer ce qu’ils ressentent. Ils disent que ça ne va plus, qu’ils ne sont pas bien, qu’ils sont « bizarres », « comme dans une bulle »… Ces troubles peuvent se prolonger pendant plusieurs jours. Ils apparaissent comme un moment possible pour des glissements vers les conduites addictives, ou l’installation de troubles graves de la personnalité, tout du moins chez les adolescents.
« Je me suis retrouvée dans une fête où il y avait quatre mille personnes et j’étais là avec mes bras, j’avais mes os, j’avais l’impression que j’étais montée sur roulements à billes, toutes mes articulations étaient comme des roulements et j’avais tout qui tournait. Les trips, c’était pas la première fois. La première fois, j’ai dû danser, c’était un truc dans la montagne, dans une bergerie, genre free-partie, complètement sauvage, et j’ai bouffé un demi-trip et j’ai pris une claque monstrueuse, j’ai commencé à danser sur du hard-core comme une barjo, pendant deux heures. Et j’avais pété les plombs, c’était superviolent, superphysique. C’est un pote qui m’a dit : “Maintenant, t’arrêtes.” Je lui ai dit : “Mais attends, ça fait cinq minutes que je danse”, il me dit : “Ça fait deux heures que tu cours partout, que tu te laisses tomber par terre, je crois que ça va pas du tout.” J’ai passé après quatre jours au lit, avec tout le côté droit du dos enflé. J’ai pris le trip à quatre heures du matin et le soir, à minuit, j’étais encore ailleurs. Je me suis perdue dans un jardin de deux mètres carrés, j’avais l’impression que c’était l’Algérie. »
 
La gestion des consommations
 
 
La gestion des effets des produits est d’une grande complexité : elle part de l’idée que les produits consommés le sont dans l’optique d’un changement d’état de conscience. La modulation, l’adaptation, la transformation de tels changements sont ici au cœur du questionnement. Cette gestion des effets n’est pas du seul ressort de la volonté : interviennent ici des facteurs pharmacologiques, mais aussi des éléments environnementaux et personnels, ces derniers étant liés à la personnalité de l’usager. Les effets des produits, tels qu’ils sont vécus et auto-observés, sont donc en partie contrôlés et en partie non contrôlés, c’est-à-dire imprévisibles.
La musique et la danse sont les premiers moyens utilisés pour la gestion des effets des produits. Le choix de la musique et la façon de danser permettent d’harmoniser l’ensemble des sensations corporelles et psychiques. Ils permettent aussi de dépasser un état d’angoisse. Se lancer « à fond » dans la danse, se rapprocher des haut-parleurs sont des attitudes qui permettent de retrouver une unité corporelle, quand celle-ci est menacée par un vécu d’éclatement. La recherche de l’état de transe va dans le même sens.
Les relations amicales, amoureuses, sexuelles jouent également un rôle considérable. L’importance de telles relations est inscrite dès la première prise, lors de l’initiation. Par la suite, l’expérience se doit aussi d’être partagée avec le groupe ou une personne privilégiée : il s’agit de parler, de raconter, de raconter de nouveau, de mettre en valeur une dimension intime et partageable de l’expérience. Ces échanges permettent aux usagers de se familiariser avec les effets ressentis et introduisent, de fait, une petite distance entre soi et l’emprise des produits.
Les produits, enfin, sont investis de certaines fonctions qui orientent le choix d’un certain produit. Ces derniers sont suivis de leur réputation. Il en résulte des décisions par rapport aux choix des substances, aux quantités consommées et aux rythmes de répétition des prises. En amont et en aval, d’autres substances sont mises à contribution : le cannabis, pour s’inscrire dans l’esprit de la fête ; l’alcool, pour soutenir un sentiment d’ivresse ; la cocaïne, pour alimenter l’euphorie et gommer la fatigue naissante… D’autres produits sont également pris à un moment ou à un autre, si les usagers décident de donner un tour nouveau à leur expérience : il s’agit du LSD, stimulant et hallucinogène, et qui peut constituer une porte d’entrée à l’état de transe. Certains, enfin, sont utilisés pour négocier les états de dysphorie propres au moment où s’estompent les effets de stimulation, c’est-à-dire la « descente » : le cannabis, les tranquillisants et l’héroïne. L’utilisation de ce dernier produit n’est pas si rare, surtout par voie nasale ou fumé, dépassant de loin, par son efficacité antalgique et anxiolytique, les autres substances.
« La semaine qui a suivi, j’étais perdue, c’était l’horreur, j’étais pas bien du tout, j’étais superagressive, j’avais envie de voir personne. J’ai pris ma voiture et je suis allée à la fac à T., je suis restée une heure, tout le monde m’a gonflée, et j’ai dit “allez je me casse”. Je suis partie chez ma copine à M. et j’ai passé la semaine avec elle, cachée dans l’appartement à fumer des pétards. Là, j’ai pris peur, “je veux pas voir le monde, il est méchant”, c’était un peu ça. Et après, les autres fois où j’ai pris des trips, pareil ! Tu prends des ecsta, après tu prends des trips, nous, on organise des soirées, on avait un stand où on vendait des gâteaux et il y a eu l’after, tu fumes des pétards pour redescendre du trip, et tu rentres de l’after, et tu croises un pote en route qui te donne un gramme de coke. On est dimanche, il est sept heures du soir, mais il y a une fête aussi, il y a un after de l’after, donc tu prends un gramme de coke et tu repars, et ça a duré comme ça jusqu’au lundi après-midi. »
 
Les complications
 
 
Elles sont pour la plupart connues, quoique leur fréquence de survenue ne soit pas mesurée. Outre les formes de passage à des consommations lourdes de psychotropes, avec ou sans dépendance, trois principales sortes de complications directes sont couramment observées. Tout d’abord, des états anxieux et dépressifs, d’intensité variable, survenant dans les suites immédiates des prises et pouvant se prolonger une à deux semaines. Ils sont généralement sans gravité, tout du moins dans le contexte de consommations isolées. Ensuite, des accidents divers pouvant survenir tout au long de la fête, souvent liés à des raptus anxieux, à des hallucinations ou à des baisses de la vigilance, et qui peuvent prendre la forme d’accidents de la voie publique ou de conduites autodestructives. Il peut se produire enfin, pendant les prises ou à leur suite, des états de dépersonnalisation, voire de confusion, accompagnés d’angoisses intenses, d’hallucinations, d’idées délirantes, aboutissant à un tableau qui rejoint les descriptions des états psychotiques faisant suite à de fortes consommations d’amphétamines. Ces derniers troubles apparaissent a posteriori comme un moment fort pour des glissements vers les conduites addictives, ou l’installation de troubles plus prononcés et plus évolutifs de la personnalité chez les adolescents.
 
Jouissance solitaire et aventure collective
 
 
Un certain leitmotiv se dégage des entretiens que nous avons eus avec les usagers, celui d’un besoin de sensations fortes, d’une rupture, d’une fuite vers un espace imaginaire mille fois préféré à celui de la vie de tous les jours. Beaucoup de jeunes, au prix d’efforts considérables et parfois de souffrances, tentent d’échapper aux conditions de vie qui leur sont proposées ou qu’ils se préfigurent. L’avenir les inquiète, le présent ne les satisfait pas. C’est pourquoi un investissement parfois massif dans ce style de vie et ces consommations est susceptible, au moins pour un temps, de les distraire et de les satisfaire. La consommation des produits psychotropes tels que l’ecstasy donne une certaine consistance à cet engagement, celle d’une jouissance articulant la musique, les drogues et la sensation de participer à une aventure collective, dans la solitude et dans le grand corps cosmique d’une foule. Mais cela ne suffit certainement pas à faire de ces moments de vie un passage initiatique.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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