2001
Enfance et PSY
Dossier
Les usages festifs des stimulants par les adolescents
François-Rodolphe Ingold
François-Rodolphe Ingold est
psychiatre et anthropologue. Cet article s’appuie sur la recherche de
l’irep : « Ecsta, trip,
coke et speed... Approche ethnographique de la consommation d’ecstasy et de ses
dérivés, les méthylènedioxyamphétamines, ainsi que des autres drogues licites
et illicites associées » (1999), financée par
l’ofdt.
L’auteur décrit les effets de l’ectasy et des drogues associées
dans le contexte de leurs usages festifs. Il souligne la violence de leurs
effets et la fréquence des polyconsommations. L’existence de complications
psychiques est évoquée, comprenant le passage à des formes abusives de
consommations de drogues.Mots-clés :
toxicomanie, amphétamines, adolescence.
La consommation de stimulants dans les milieux festifs,
rave-parties, teknivals, free-parties, discothèques, est un fait bien établi.
De tels événements rassemblent parfois des milliers de jeunes adultes, pour des
festivités musicales pouvant durer plusieurs jours. Ils sont l’occasion pour
nombre d’adolescents des premières sorties et des premiers contacts avec les
psychotropes illicites, notamment le cannabis, l’ecstasy et le LSD. Ces usages
ont le plus souvent une dimension festive et sont rarement la manifestation
initiale d’une conduite addictive. Ils correspondent plutôt à l’activité
culturelle du moment, à un loisir, caractérisé par la recherche d’un état
altéré de la conscience. Nous décrivons ici quelques aspects de ces états,
ainsi que les principales complications de ces consommations.
Les effets de l’ecstasy. Ils défient toute description et
consistent en une alliance de plusieurs dimensions : l’euphorie, l’empathie et
un bien-être corporel. L’euphorie se traduit par le sourire bien connu des
consommateurs : un sentiment de bonheur et de calme, assez comparable aux
effets du cannabis, mais plus stable et prononcé. L’empathie prolonge ce
sentiment et donne aux usagers le sentiment de communiquer facilement avec tous
les autres, selon un mode non verbal. Le bien-être corporel vient donner une
certaine consistance aux deux premiers effets : une jubilation de la peau, la
sensation d’un corps extatique, à l’abri du temps et de l’effort. L’ecstasy est
décrite comme une drogue de la sensualité et de la volupté, en un mot de
l’amour ou de l’innocence. Elle est vue comme développant la capacité de chacun
à entrer en contact, en sympathie, avec les autres. À dose plus forte, les
effets de l’ecstasy se rapprochent de ceux du lsd, avec une forte composante
hallucinatoire.
La notion de « montée » fait partie du vocabulaire consacré
pour décrire les effets des drogues en général. Elle correspond au moment de
l’arrivée brutale des effets et de leur montée en puissance. L’intensité de ce
phénomène est variable. Au degré le plus élevé de cet événement, le sujet peut
avoir le sentiment d’être envahi, débordé, comme s’il allait perdre
connaissance. La montée commence par une sensation de chaleur, de fébrilité, de
jouissance, qui est l’annonce de ce qui va suivre. Ayant une forte composante
onirique, elle s’accompagne de la perte de la notion du temps. Elle peut être
décrite comme brutale ou tranquille, en palier, progressive…
Après la phase de montée, l’effet s’installe pendant quatre ou
cinq heures, parfois davantage. Les consommateurs ont généralement perdu leurs
repères temporels. Une caractéristique de cette période est le sentiment de
bien-être, de sûreté de soi-même, associé à l’idée de faire partie du groupe,
de partager avec lui ses émotions. Au fur et à mesure que le sujet se
familiarise avec cet état, il apprend à s’y mouvoir, à le contrôler, comme s’il
s’agissait d’un espace nouveau où tout serait à découvrir. Aux sentiments
d’empathie et de bien-être se joignent des modifications de la perception,
voire des hallucinations.
Se produisent au cours de l’expérience mille événements
particuliers, ayant une dimension hallucinatoire, qui ponctuent l’expérience
elle-même et qui sont interprétés. Il peut s’agir de visions transformées de
l’espace, d’images, d’échanges de paroles, de gestes ou de regards, d’un
contact cutané, de sensations qui surprennent le sujet ou qui attirent soudain
son attention, d’émotions ou de souvenirs anciens qui surgissent dans la
conscience… Les sujets s’en souviennent comme d’un ou de plusieurs événements
significatifs. Ils peuvent dès lors être partagés par tout un groupe de
personnes.
« Il y a eu le petit moment de montée, une petite bouffée de
chaleur et l’impression d’être un peu flippé, puis ça c’est stabilisé. Et puis
après, je ne peux pas dire que j’ai ressenti vraiment quelque chose. Ce que je
peux dire, c’est que je ne sais plus à quelle heure, il devait être onze
heures, minuit, quand j’en ai pris, la seule chose dont je me souviens, c’est
que j’étais bien, j’ai dansé, et à un moment j’ai pensé qu’il était deux heures
du matin, donc j’ai eu envie d’aller prendre un petit peu l’air, et en fait,
c’était plein jour et il était neuf heures du matin. J’avais perdu mes repères
temporels. »
La musique, la danse, les boissons, l’émotion collective et la
consommation des drogues aident les sujets à basculer dans un état autre. Son
alchimie est faite de la puissance du son, du rythme que les sujets impriment
aux mouvements de leurs corps, de la lumière et des couleurs qui accompagnent
la musique. La drogue est l’élément complémentaire qui facilite l’accès à cet
état, elle plonge l’individu dans un état de transe. Dans ces situations, les
sujets se mettent en dehors du temps, ils n’ont plus conscience du temps qui
passe. Se laisser emporter par la transe a une forte fonction
libératrice.
« Tu sais, je crois que chacun a dû dire la même chose :
bien-être, facilité de communiquer avec les gens, se sentir au-dessus de tout
le monde, nager un peu, tu vois, être bien quoi. C’est assez difficile à
expliquer. Mais tu te sens bien, t’en veux à personne, tu trouves tout le monde
formidable, t’as envie de… t’es assez tactile avec les gens, bon, moi déjà je
suis quelqu’un d’assez… j’aime bien toucher les gens. »
« Bloqué », « scotché », « faire un bad »… C’est souvent
pendant la prise de produits qu’interviennent les complications, ou dans les
suites immédiates. Divers degrés d’amnésie et de confusion sont fréquents ; de
même que bien des problèmes somatiques et des accidents pouvant avoir une
dimension médico-légale, et qui ne sont pas évoqués ici. Il arrive que les
sujets ne se souviennent plus de ce qu’ils ont fait pendant vingt-quatre ou
quarante-huit heures. Apparaissent aussi brutalement des états fortement
dysphoriques, accompagnés d’angoisses intenses, d’hallucinations, de
cauchemars, d’idées délirantes… La plupart ont du mal à exprimer ce qu’ils
ressentent. Ils disent que ça ne va plus, qu’ils ne sont pas bien, qu’ils sont
« bizarres », « comme dans une bulle »… Ces troubles peuvent se prolonger
pendant plusieurs jours. Ils apparaissent comme un moment possible pour des
glissements vers les conduites addictives, ou l’installation de troubles graves
de la personnalité, tout du moins chez les adolescents.
« Je me suis retrouvée dans une fête où il y avait quatre mille
personnes et j’étais là avec mes bras, j’avais mes os, j’avais l’impression que
j’étais montée sur roulements à billes, toutes mes articulations étaient comme
des roulements et j’avais tout qui tournait. Les trips, c’était pas la première
fois. La première fois, j’ai dû danser, c’était un truc dans la montagne, dans
une bergerie, genre free-partie, complètement sauvage, et j’ai bouffé un
demi-trip et j’ai pris une claque monstrueuse, j’ai commencé à danser sur du
hard-core comme une barjo, pendant deux heures. Et j’avais pété les plombs,
c’était superviolent, superphysique. C’est un pote qui m’a dit : “Maintenant,
t’arrêtes.” Je lui ai dit : “Mais attends, ça fait cinq minutes que je danse”,
il me dit : “Ça fait deux heures que tu cours partout, que tu te laisses tomber
par terre, je crois que ça va pas du tout.” J’ai passé après quatre jours au
lit, avec tout le côté droit du dos enflé. J’ai pris le trip à quatre heures du
matin et le soir, à minuit, j’étais encore ailleurs. Je me suis perdue dans un
jardin de deux mètres carrés, j’avais l’impression que c’était l’Algérie.
»
La gestion des consommations
La gestion des effets des produits est d’une grande complexité
: elle part de l’idée que les produits consommés le sont dans l’optique d’un
changement d’état de conscience. La modulation, l’adaptation, la transformation
de tels changements sont ici au cœur du questionnement. Cette gestion des
effets n’est pas du seul ressort de la volonté : interviennent ici des facteurs
pharmacologiques, mais aussi des éléments environnementaux et personnels, ces
derniers étant liés à la personnalité de l’usager. Les effets des produits,
tels qu’ils sont vécus et auto-observés, sont donc en partie contrôlés et en
partie non contrôlés, c’est-à-dire imprévisibles.
La musique et la danse sont les premiers moyens utilisés pour
la gestion des effets des produits. Le choix de la musique et la façon de
danser permettent d’harmoniser l’ensemble des sensations corporelles et
psychiques. Ils permettent aussi de dépasser un état d’angoisse. Se lancer « à
fond » dans la danse, se rapprocher des haut-parleurs sont des attitudes qui
permettent de retrouver une unité corporelle, quand celle-ci est menacée par un
vécu d’éclatement. La recherche de l’état de transe va dans le même
sens.
Les relations amicales, amoureuses, sexuelles jouent également
un rôle considérable. L’importance de telles relations est inscrite dès la
première prise, lors de l’initiation. Par la suite, l’expérience se doit aussi
d’être partagée avec le groupe ou une personne privilégiée : il s’agit de
parler, de raconter, de raconter de nouveau, de mettre en valeur une dimension
intime et partageable de l’expérience. Ces échanges permettent aux usagers de
se familiariser avec les effets ressentis et introduisent, de fait, une petite
distance entre soi et l’emprise des produits.
Les produits, enfin, sont investis de certaines fonctions qui
orientent le choix d’un certain produit. Ces derniers sont suivis de leur
réputation. Il en résulte des décisions par rapport aux choix des substances,
aux quantités consommées et aux rythmes de répétition des prises. En amont et
en aval, d’autres substances sont mises à contribution : le cannabis, pour
s’inscrire dans l’esprit de la fête ; l’alcool, pour soutenir un sentiment
d’ivresse ; la cocaïne, pour alimenter l’euphorie et gommer la fatigue
naissante… D’autres produits sont également pris à un moment ou à un autre, si
les usagers décident de donner un tour nouveau à leur expérience : il s’agit du
LSD, stimulant et hallucinogène, et qui peut constituer une porte d’entrée à
l’état de transe. Certains, enfin, sont utilisés pour négocier les états de
dysphorie propres au moment où s’estompent les effets de stimulation,
c’est-à-dire la « descente » : le cannabis, les tranquillisants et l’héroïne.
L’utilisation de ce dernier produit n’est pas si rare, surtout par voie nasale
ou fumé, dépassant de loin, par son efficacité antalgique et anxiolytique, les
autres substances.
« La semaine qui a suivi, j’étais perdue, c’était l’horreur,
j’étais pas bien du tout, j’étais superagressive, j’avais envie de voir
personne. J’ai pris ma voiture et je suis allée à la fac à T., je suis restée
une heure, tout le monde m’a gonflée, et j’ai dit “allez je me casse”. Je suis
partie chez ma copine à M. et j’ai passé la semaine avec elle, cachée dans
l’appartement à fumer des pétards. Là, j’ai pris peur, “je veux pas voir le
monde, il est méchant”, c’était un peu ça. Et après, les autres fois où j’ai
pris des trips, pareil ! Tu prends des ecsta, après tu prends des trips, nous,
on organise des soirées, on avait un stand où on vendait des gâteaux et il y a
eu l’after, tu fumes des pétards pour
redescendre du trip, et tu rentres de l’after, et tu croises un pote en route
qui te donne un gramme de coke. On est dimanche, il est sept heures du soir,
mais il y a une fête aussi, il y a un after de l’after, donc tu prends un
gramme de coke et tu repars, et ça a duré comme ça jusqu’au lundi après-midi.
»
Elles sont pour la plupart connues, quoique leur fréquence de
survenue ne soit pas mesurée. Outre les formes de passage à des consommations
lourdes de psychotropes, avec ou sans dépendance, trois principales sortes de
complications directes sont couramment observées. Tout d’abord, des états
anxieux et dépressifs, d’intensité variable, survenant dans les suites
immédiates des prises et pouvant se prolonger une à deux semaines. Ils sont
généralement sans gravité, tout du moins dans le contexte de consommations
isolées. Ensuite, des accidents divers pouvant survenir tout au long de la
fête, souvent liés à des raptus anxieux, à des hallucinations ou à des baisses
de la vigilance, et qui peuvent prendre la forme d’accidents de la voie
publique ou de conduites autodestructives. Il peut se produire enfin, pendant
les prises ou à leur suite, des états de dépersonnalisation, voire de
confusion, accompagnés d’angoisses intenses, d’hallucinations, d’idées
délirantes, aboutissant à un tableau qui rejoint les descriptions des états
psychotiques faisant suite à de fortes consommations d’amphétamines. Ces
derniers troubles apparaissent a
posteriori comme un moment fort pour des glissements vers les
conduites addictives, ou l’installation de troubles plus prononcés et plus
évolutifs de la personnalité chez les adolescents.
Jouissance solitaire et aventure collective
Un certain leitmotiv se dégage des entretiens que nous avons
eus avec les usagers, celui d’un besoin de sensations fortes, d’une rupture,
d’une fuite vers un espace imaginaire mille fois préféré à celui de la vie de
tous les jours. Beaucoup de jeunes, au prix d’efforts considérables et parfois
de souffrances, tentent d’échapper aux conditions de vie qui leur sont
proposées ou qu’ils se préfigurent. L’avenir les inquiète, le présent ne les
satisfait pas. C’est pourquoi un investissement parfois massif dans ce style de
vie et ces consommations est susceptible, au moins pour un temps, de les
distraire et de les satisfaire. La consommation des produits psychotropes tels
que l’ecstasy donne une certaine consistance à cet engagement, celle d’une
jouissance articulant la musique, les drogues et la sensation de participer à
une aventure collective, dans la solitude et dans le grand corps cosmique d’une
foule. Mais cela ne suffit certainement pas à faire de ces moments de vie un
passage initiatique.
·
Ingold, F.R. ;
Toussirt, M. 1997.
Le Cannabis en France, Paris,
Anthropos, Economica.
·
inserm. 1998.
Ecstasy : des données biologiques et cliniques
aux contextes d’usage, Expertise collective.
·
irep. 1999.
Ecsta, trip, coke et speed… Approche
ethnographique de la consommation d’ecstasy et de ses dérivés, les
méthylènedio-xyamphétamines, ainsi que des autres drogues licites et illicites
associées, Rapport ofdt.
·
Kaplan, C. ;
Grund, J. ;
Dzoljic, M. ;
Barendregt, C. 1988.
Ecstasy in Europe : Reflections on the
Epidemiology of mdma,
publications du cewg, Epidemiologic
Trends in Drug Abuse, Proceedings december 1988, Rockville,
Maryland.
·
Schulgin, A. 1991.
pikhal
: a Chemical Love Story, Berkeley, Californie, Transform
Press.